Existe en ciel, de Christine Spadaccini

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Existe en ciel, de Christine Spadaccini.
Editions MicMac, octobre 2007.

           

Christine Spadaccini. Un être d’exception, de ces êtres, rares, qui vous redonnent foi en l’être humain. Dire d’elle qu’elle est un écrivain de talent serait bien réducteur : la palette de ses compétences est infinie et comporte tant de gammes ! Ecrivain, poète, photographe, maquettiste (elle est l’auteur de cette magnifique  couverture d’Existe-en-ciel), musicienne, pour ne citer que ces domaines où dans chacun elle excelle, Christine Spadaccini est une artiste à part entière. Une artiste au sens noble du terme.

D’une étincelle de bonheur elle fait un brasier. D’une larme, elle fait  un fleuve d’encre dans lequel elle noie les chagrins. D’une glaise-réalité difficile, elle modèle au couteau de sa plume une sublime sculpture. Un coeur éponge qui se gorge de la moindre émotion, mais jamais sur son sort ne s’apitoie, qui telle une balle toujours rebondit… et le nôtre emballe. Une fragilité forte. Une écorchée vive.
Son style ? A son image : unique. Elle l’évoque dans « Terminaisons nerveuses », une des 13 nouvelles de ce sublime recueil : « Je préfère jongler avec les mots, sucer leur suc sémantique, les enchanter, bousiller leur sens, les détourner, les réinventer, les repêcher, fondus et faibles, sous le feu tragique des réalités, les caparaçonner d’histoires et de poésie, les mélanger, chercher la phrase, la bonne formule, jouer à « l’alchimot . (…) J’écris. Je crie. Je crée. Je marche dans la forêt des mots, j’y trace des sentiers je m’y enfonce, je m’y perds, j’y joue, j’y jouis. Et je rencontre d’autres personnes. Aucune ne me lit pareil, rien ne me lie à elles mais, soudain, parfois on se sent proches. » Oui, comme on se sent proche de l’auteur et des protagonistes à la lecture de ces nouvelles bouleversantes, bouillonnantes, vibrantes ! Christine Spadaccini n’a pas son pareil pour créer un degré d’intimité rare entre le lecteur et les personnages, pour faire jaillir le grain d’universalité contenu dans ces blessures, ces sentiments que l’on croyait pourtant uniques car si intimes. Les amours déçus « Je ne t’aime plus », « Furieuse », « Pigalle et la fourmi », «  Miroir mon beau miroir… » l’indifférence, la cupidité et les désillusions sur la nature profonde des êtres « Pas le temps ! », « Lina et la vieille porte de bois », « Sylvie s’en va en guère », les tragédies de l’existence « A star is borgne », « Concerto pour la mineure », « Le rat de Laura », « un K-Way nommé désir », « Existe en ciel » l’auteur dresse à travers ces thèmes un constat lucide, amer mais jamais aigri sur l’être humain.

 

On s’engouffre dans le sillage de ses mots, le cœur battant au rythme des pages, des embruns dans les yeux, des étincelles dans les prunelles, un arc-en-ciel sur l’âme. A ses personnages, funambules de la vie, on tend d’emblée son ombrelle, désireux de les aider à garder l’éqiilibre, les aimant au premier battement de cil, au premier battement de coeur, nous reconnaissant en eux parfois… souvent même…

 

N’attendez pas. N’attendez plus. Jetez-vous sur ce recueil, lisez-le, relisez-le, offrez-le  !
Il « existe en ciel » un livre magnifique. Il existe sur terre un auteur d’un talent rare : Christine Spadaccini.

Bibliographie de l’auteur
:

Existe en ciel, Editions Mic-Mac 2008
Aïe love you, Editions Mic-Mac 2006

Informations Pratiques:
Prix éditeur : 15.68€
Nombre de pages : 176
ISBN : 9782952573184

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La marg(d)elle

MargELLE

Minako portait un soin tout particulier à son jardin, conçu pour pouvoir être contemplé depuis le pavillon de thé. Cléthra du Japon, mandarinier sauvage, larmes de princesses, camélia, azalées et autres  fleurs et essences y formaient un ensemble harmonieux. Ce lieu seul l’apaisait, pansait les maux que jamais elle n’habillait de mots.  Dans ses yeux  en amande, une étrange lumière que voilait un chagrin à peine dissimulé. Mais personne ne s’était hasardé à la questionner sur son origine. La coutume japonaise veut en effet  d’observer le silence et d’essayer de deviner ce à quoi pense l’interlocuteur sans jamais avoir le droit de l’interroger pour avoir des éclaircissements. Le mystère qui entourait Minako demeurait donc entier.

Assise sur une pierre plate sous le cannelier, elle observait les ombres que le soleil faisait jouer sur les feuilles en forme de cœurs quand le facteur l’arracha à sa contemplation et lui tendit une enveloppe de  couleur jaune pâle. En reconnaissant la calligraphie sur le papier de soie, Minako eut le sentiment que sa poitrine allait exploser.  

Trois années s’étaient écoulées depuis la dernière fois où elles s’étaient vues. Plus de 1000 jours et autant de nuits où elle n’avait eu de cesse de penser à sa sœur, à cette fillette aux yeux d’un bleu céruléen qu’elle accompagnait autrefois au jardin d’enfants et dont elle cueillait les rires avec délice. Un jour de janvier 2002, elle s’en était allée, sans cris ni larmes, juste un cri d’alarme : le désir d’oublier. Fuir, courir, ne pas se laisser rattraper par le passé, ne pas se retourner. Laisser derrière soi parents et amis,  enmailloter les souvenirs dans une camisole d’oubli. Enfin essayer… L’enfant était aujourd’hui une jeune femme de 32 ans. Mais dans le cœur de Minako, Keiko restait sa « petite » sœur,  la prunelle de ses yeux. D’où ce regard éteint, amputé de la présence de celle sur laquelle elle avait veillé comme sur sa propre enfant, qu’elle avait protégée et choyée comme une petite maman. De son corps elle avait fait rempart contre les coups, mais aux décibels des cris de même qu’au spectacle de la violence, elle n’avait pû la soustraire.
Elle avait fait tout ce qu’elle avait pu pour la protéger.
Tout ce que pouvait faire une enfant de 5 ans 1/2 son aînée.
Tout, mais visiblement pas assez.

Qu’était-elle devenue ? Etait-elle en bonne santé ? Etait-elle épanouie ? Avait-elle un mari, des enfants ? Lui arrivait-il de penser à elle ? Elle multipliait à l’infini les scénarii sur l’écran de ses pensées et se heurtait toujours à ces mêmes questions sans réponse. Keiko, dont le prénom signifiait « grand puits », semblait y avoir jeté, noyé sous la douleur des souvenirs, tout ce qui la rattachait à son enfance. Et  Minako, malgré elle, en  faisait partie, réveillait ce que Keiko voulait à tout jamais endormi…

Elle tourna et retourna l’enveloppe. Quatre octobre 2004.  Keiko resurgissait dans sa vie. Dans cette enveloppe, peut-être, la sortie du puits, des esquisses de réponses qui lui permettraient enfin de ne plus vivre en marge d’elle et d’accéder à la margelle de sa vie…  

 Copyright Karine Fléjo (septembre 2007)

Eté : être pour quelques jours
Le contemporain des roses
Respirer ce qui flotte
Autour de leurs âmes écloses

Faire de chacune qui se meurt
Une confidente
Et survivre à cette soeur
En d’autres roses absente.

Rainer Maria Rilke

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A l’abri de rien, de Olivier Adam (éditions de l’Olivier)

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A l’abri de rien , Olivier Adam

Editions de l’Olivier, août 2007.

 

« Comment ça a commencé ? Comme ça je suppose : moi, seule dans la cuisine, le nez collé à la fenêtre où il n’y a rien. » Ainsi commence le monologue de Marie, l’héroïne de ce brillant roman. Marie est une funambule de la vie, un être à fleur de peau tenant en équilibre précaire grâce à l’ombrelle que constituent son mari et ses deux jeunes enfants. Une vie déprimante dans un quartier pavillonnaire comme il en existe tant, où il ne se passe rien. Jusqu’au jour où, ayant crevé en chemin, un réfugié  kosovar vient à son secours. Choc de la rencontre. Confrontée à une souffrance sans aucune commune mesure avec la sienne, elle réalise qu’à deux pas de chez elle, ils sont des centaines comme lui dont nul ne se soucie du sort, perclus de faim, de froid, traqués, errant dans l’espoir de pouvoir rejoindre clandestinement l’Angleterre. Des êtres dans le dénuement le plus total auxquels jusqu’alors, elle n’avait pas prêté attention. La vie de Marie bascule. Cette prise de conscience violente rompt son fragile équilibre et la conduit à abandonner mari et enfants pour épouser la cause de ces réfugiés, laquelle donne enfin du sens à sa vie. Et de leur offrir de son temps, de son argent, de son soutien, de s’engager totalement…au risque de se laisser dépasser… et de se perdre.

La violence que la société inflige aux plus faibles, en l’occurrence ici les réfugiés de Sangatte, fait de ce livre un récit très engagé, montrant la volonté de l’auteur de prêter parole aux sans-voix, de dénoncer l’aberration qu’il y a pour ces clandestins et sans-abri à se retrouver « coincés dans cette ville parce qu’on les empêche d’aller ailleurs, traqués et harcelés avec une violence injustifiable parce qu’ils y restent »… Cette inhumanité qui frappe les plus démunis est l’affaire de chacun nous rappelle t-il. Ou comment faire l’expérience du don et de la compassion.

Olivier Adam n’a pas son pareil pour explorer les failles des êtres, opérer avec une justesse chirurgicale à la mise à nu des sentiments, des émotions. Avec un style parfaitement maîtrisé, fluide, rythmé, tendu, il nous happe et nous catapulte au cœur du récit dès la première phrase. Un roman dense, imagé, qui se lit au rythme d’une course, le cœur serré.

Je vous le conseille ardemment.  Un uppercut en plein coeur.

 

 

Ce roman présélectionné pour plusieurs prix dont le Goncourt, vient de se voir décerner le prix du « Premier Prix », récemment créé pour récompenser en avant-première un roman de la rentrée.

Bibliographie  :

Des vents contraires, Editions de l’Olivier 2009
A l’abri de rien, Editions de l’Olivier 2007
Falaises, Editions de l’Olivier 2005
Passer l’hiver, Editions de l’Olivier 2004
Je vais bien, ne t’en fais pas, Editions Pocket 2001

Informations pratiques :

Prix éditeur : 18€
Nombre de pages : 219
ISBN : 9782879295848

Perla, de Frédéric Brun (éditions Stock)

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Perla, de Frédéric Brun.

Editions Stock, février 2007

 

Perla, un prénom bijou dont ce livre est l’écrin d’un vibrant amour, celui de l’auteur pour sa mère disparue. Celui du fils d’une déportée, rescapée du camp d’Auschwitz.

Perla survivra à l’horreur de la déportation, mais en restera à vie l’âme percluse de douleur, murée dans un silence assourdissant. Et l’auteur de ne pouvoir continuer à avancer dans la vie avec toutes ces lacunes sur ce qu’a vécu sa mère, toutes ces inconnues qui hantent son passé.

L’âme en lambeaux au lendemain de son décès, à un moment où il s’apprête lui-même à transmettre le flambeau de la vie en devenant père, Frédéric Brun essaye du bout de sa plume de reconstituer le puzzle dont sa mère ne lui a livré aucun fragment, sujette à un mélange de honte, de pudeur et de souffrance : «  Dans sa dépression, Perla renonçait à la vie, c’était sa manière à elle d’extérioriser son incompréhension du monde. (…), incapable d’exposer autrement ce qu’elle avait vécu, d’en parler simplement ou d’en faire un roman. La dépression est tellement plus claire que tous les discours. » Besoin pour ce fils endeuillé de comprendre, de savoir, de pouvoir habiller ses maux de mots. Quête éperdue de sens, de connaissance, à travers photos, documents, lectures, pèlerinage sur les lieux de l’horreur. Un questionnement qui dépasse le seul sort de sa mère et l’amène à chercher des réponses à ce paradoxe que représente l’Allemagne, terre à deux visages : comment la barbarie avec ses camps et ses barbelés peut-elle côtoyer le raffinement extrême du romantisme allemand incarné notamment par les poètes idéalistes Hölderlin et Novalis ? Comment une même terre peut-elle enfanter d’anges et de démons ?

Avec magnificence, délicatesse, sincérité, mêlant texte et photographies, Frédéric Brun nous livre un hommage d’une déchirante beauté, lumineux, prolongeant sa présence auprès de sa mère en lui prêtant vie sous sa plume, avec cette conclusion si belle et gorgée d’espoir : « Une mère, en fait, cela ne meurt jamais. »

Jetez-vous sur ce livre ! Un pur cristal d’émotion.

 

Extrait : « Pour jouir infiniment de la vie, il faut, à chaque instant ne pas oublier la présence de la personne aimée. Lorsque l’on est imprégné de cette idée, on est prêt à affronter l’existence pour vivre l’amour dans la vie, découvrir l’amour dans la mort… »

 

 

Pour ce premier roman, Frédéric Brun s’est vu remettre la bourse Goncourt 2007.


Bibliographie
:

Le roman de Jean, Editions Stock 2008
Perla, Editions Stock 2007

Informations pratiques :

Prix éditeur : 13,5€
Nombre de pages : 120
ISBN : 9782234060272

This is not a love song, de Jean-Philippe Blondel

Jean-Philippe Blondel, c’est un auteur à part, de ces rares auteurs dont je lis et relis (dont je dévore fût plus exact) chacun des romans dans un bonheur croissant, happée par ses mots, sa sensibilité. Aussi, aujourd’hui, date de parution de son dernier-né « This is not a love song », j’ai désiré braquer les projecteurs sur ce romancier dont je suis définitivement koryfan, souhaitant faire de mon enthousiasme à son endroit une véritable pandémie.

 

Comment dresser un portrait de cet auteur ? Tout ce que je pourrai en dire ne sera qu’Un minuscule inventaire des transports que chacun de ses livres me fait connaître. S’il a l’art de se renouveler dans chacune de ses œuvres- et cette année à ce titre il frappe très fort –  il y a dans la mélodie de son texte une constante : un Juke-box qui nous interprète des mélodies d’une ineffable émotion, avec Accès direct à la plage sensibilité, authenticité, de la partition.

Dans ce dernier opus, Jean-Philippe Blondel récidive avec ce tour de force qui porte sa signature : celui de se fondre tel un caméléon dans la peau de ses personnages, de ressentir et de nous faire ressentir ce qui les anime, les blesse, les exalte, au point que l’on oublie qu’il s’agit d’une fiction. On se glisse entre les pages, on vibre, on VIT le récit au diapason des protagonistes et ce, longtemps encore après la fin de la lecture. Si Isaac Newton déplorait que les hommes construisent trop de murs et pas assez de ponts, Jean-Philippe Blondel est lui un grand bâtisseur de ponts, nous rappelant que nous sommes tous reliés les uns aux autres, que nous faisons tous partie de la même humanité : son pont d’encre et de papier accoste bel et bien sur notre rive, faisant de chacun de ses récits non plus une île mais une presqu’île reliée au continent des lecteurs.Pont que j’emprunte dans l’autre sens aujourd’hui pour le remercier et le féliciter. Passage du gué réussi !

9782221109359 

 

Comment ? This is not a love song est le sixième roman de Jean-Philippe Blondel, or vous n’en comptabilisez que cinq en caractères gras ?

Bravo ! C’était pour tester votre attention. Je le confirme, dans ce petit édito, je ne suis pas parvenue à glisser le sixième titre : 1979.

A présent, vous avez la bibliographie complète de cet auteur, et plus aucune excuse pour ne pas vous ruer sur ses livres. D’ailleurs, que faites-vous encore là, devant votre écran ? Vous devriez déjà être chez votre libraire !

L’amour est très surestimé, de Brigitte Giraud (éditions Stock)

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L’amour est très surestimé, Brigitte Giraud.
Editions Stock, mars 2007

Dans ce court recueil de nouvelles, dont le titre est emprunté à une chanson de Dominique A., Brigitte Giraud dissèque avec une justesse chirurgicale le thème du couple et du naufrage de l’amour. Un scalpel manié avec une pudeur, une sensibilité et une subtilité extrêmes. Un réalisme confondant qui nous fait pénétrer dans l’intimité de onze couples.

Fin d’un amour par choix ou subie, soudaine ou prévisible, elle décrit sans jamais verser dans le mélodrame ni le cliché les idylles qui agonisent.

Ainsi passe t-elle en revue les petits détails du quotidien qui deviennent source d’agacement et érodent insidieusement la fougue des débuts La fin de l’histoire, les conséquences de tels déchirements sur les enfants vus par les adultes Dire aux enfants ou par les enfants eux-mêmes L’année de mes dix ans, l’importance ou la futilité des objets achetés en commun et à se partager désormais Les objets.

L’avant, le pendant, mais aussi l’après rupture. Comment vivre avec l’absence de l’être aimé La juste place ? Comment surmonter sa peur d’aimer à nouveau L’habitude ?

Et de conclure sur les vertus lénifiantes du temps pour cicatriser toute blessure Le temps a passé. « Quand je vois autour de nous le vertige des naufrages amoureux, l’illusion de la liberté convoitée, le fantasme de l’instant exalté, de la jouissance sans limites, quand j’entends les conversations alimentées par la douleur d’aimer ou de ne plus aimer (…), j’ose me tourner vers toi et te redire que je t’aime. (…). Si je devais dire oui à nouveau ce soir, alors je dirais oui pour une vie entière à tes côtés. (…). C’est une affaire entre toi et moi, n’est-ce pas, disons plutôt entre moi et moi, parce que j’ai pris l’habitude de parler toute seule dans le noir depuis que tu n’es plus là. »

On arrive à la quatre-vingt douzième et dernière page avec un seul regret : que ces nouvelles, comme ces histoires d’amour, soient déjà finies. On aimerait en lire davantage !

Ira furor brevis est, de Karine Fléjo

Larmes
Naoko avait épousé Rinri cinq ans plus tôt, un 14 février. Un homme d’apparence sensible et doux. D’apparence seulement. Au fil du temps, il s’était révélé colérique, irritable. Un autre. Dans de tels moments, ce n’était plus l’homme respecté et respectueux qui se trouvait face à elle, mais un volcan en irruption qui déversait sa lave fielleuse. Une lave qu’il ne réservait qu’au cercle de ses intimes : amour, parents, amis.
Ira furor brevis est. La colère est une courte folie, dit-on. Sauf que dans son cas, les colères se multipliaient, de plus en plus virulentes, de plus en plus imprévisibles.
Comme aujourd’hui.
Elle vit son ombre s’éloigner derrière le paravent et s’effondra sur le futon, en larmes, le corps secoué de spasmes convulsifs. 
Son cerveau fatigué et molesté se mit alors à divaguer. Une petite voix sarcastique s’éleva en elle . De quoi se plaignait-elle ? Puisqu’il réservait sa face obscure  aux êtres qu’il aimait,  alors elle devait s’en réjouir, le prendre comme une preuve d’amour ! Elle laissa échapper un rire fou mêlé de sanglots. Ô Rinri, comme je suis honorée ! Et dire que j’ai failli t’en vouloir, me comporter en ingrate, alors que ta colère fait de moi ta favorite, ton élue ! Ô mon roi, je te servirai, chanterai tes louanges et m’agenouillerai devant toi ! Je te baiserai le front, chaque phalange des mains, chaque orteil des pieds ! Je serai ton humble servante, la plus dévouée, la plus fidèle ! Ô Rinri, je t’en supplie, continue à éructer ! Sois mon Vésuve et je serai ta Pompéi ! Déverse sur moi des déluges de lave fielleuse ! Ensevelis-moi sous la cendre de ta face obscure  et transforme mes jours en nuit éternelle ! Ô Rinri, lapide-moi d’une pluie de lapili aiguisés à la pierre de ta haine ! Ne t’éteint pas, Ô mon vénérable Vésuve, carbonise-moi sous tes flux de roches en fusion, ravage-moi, dévaste-moi ! Fais-moi suffoquer de douleur sous tes émanations de surges ! Gronde Rinri, gronde, que mon corps soit parcouru de secousses sismiques de la pointe des cheveux à celle des orteils, que mes fondations en tremblent de peur , que ta bouche en digne cratère du Mont Soma fasse jaillir des nuées ardentes de mépris ! Je serai ton gisant, Ô Rinri, et mon corps, recouvert sous les mètres cube de cendres de notre passion, gardera à tout jamais l’empreinte de ta démoniaque violence.

Le silence se fit à nouveau dans sa boîte crânienne. Son regard s’arrêta sur la photo de son époux.

Elle n’accepterait plus.
Jamais.
Copyright Karine Fléjo