Passe pores, de Karine Fléjo

Yukiko
Passe pores, de Karine Fléjo
18 juin 2007
La réussite à l’école, c’était l’obsession de son père. Chaque soir, dès son retour du travail, il montait dans sa chambre pour lui demander ses dernières notes et superviser ses devoirs. Pour le calcul, elle connaissait ses tables d’addition et de soustraction par cœur depuis longtemps. Il les lui avait apprises dès la maternelle. Elle faisait l’acheteuse, lui le marchand, et ils jouaient à calculer combien elle lui devait et la monnaie qu’il fallait rendre. C’étaient les seules fois où elle pouvait remplir son caddie virtuel rien que de nougats chinois et de gâteaux à la noix de coco. Parfois, elle rajoutait un paquet de cigarettes mentholées sur sa liste, pour lui montrer qu’elle ne l’oubliait pas. 
 Puisque qu’elle savait compter, il veillait donc surtout au français. Et le français, c’était les autodictées, ces phrases qu’il fallait apprendre par cœur et savoir réécrire sans oublier aucun mot, et sans aucune faute non plus. Elle les apprenait avant son arrivée et les écrivait ensuite sur son ardoise pour qu’il les corrige. Elle ne se trompait jamais. Enfin, presque jamais. Et le sourire qui dans ces moments-là éclairait le visage de son père valait tous les trésors du monde. Elle désirait tant qu’il soit fier d’elle ! Oh, elle eût préféré qu’il l’aimât de façon inconditionnelle, première de la classe ou cancre, mais il ne fallait pas se montrer trop exigeante. Etre sur son cœur une touriste de passage valait mieux que de n’y séjourner qu’en passagère clandestine et risquer d’être reconduite aux frontières. Elle savait que son carnet de notes était son passeport, celui qui lui permettait de trouver l’asile affectif en lui. Et de vivre toujours la peur chevillée au ventre qu’il ne lui soit retiré si les notes obtenues n’étaient pas celles de l’excellence.
 
Les notes comme visa.
 
Un visa qu’elle avait bien failli se voir refuser quelques jours plus tôt, tout ça à cause des accents. Tout avait bien commencé pourtant.  Elle n’avait fait aucune faute à l’autodictée et il l’avait félicitée, tout particulièrement pour n’avoir pas oublié l’accent sur le mot « voilà ». Le cœur de Yukiko s’était mis à tambouriner de joie dans sa poitrine, tandis qu’une colonie de lucioles avait investi les prunelles de ses yeux. … Jusqu’au moment où il lui avait demandé comment se nommait cet accent. Elle avait trouvé la question facile et avait répondu sans hésiter : « l’accent qui descend ». Le sourire du père s’était instantanément fané. Il avait pris la craie, écrit « thé » et posé la même question. D’un filet de voix à peine audible, elle avait murmuré : « l’accent qui monte ».
Il avait soupiré.
Elle avait frémi.
Il avait fait une dernière tentative pour voir si elle était aussi  nulle qu’il le redoutait. Elle ne le déçut pas avec l’accent « en forme de chapeau chinois ».
 
Heure grave. Chagrin de Yukiko aigu. Sourcils du père circonflexes.
Tout le prestige du « voilà » s’était envolé dans la gravité d’un accent…
 
 
Mais aujourd’hui, elle revenait de l’école le cœur léger, sautant par-dessus les ruisseaux, respirant à pleins poumons les délicates fragrances des cerisiers en fleurs, chantonnant de sa voix douce comme un shakuhachi. Et pour cause…. Dans son cartable, un précieux document, son relevé de notes trimestriel, celui qui allait perméabiliser les frontières : un passe-pores bardé de A.  A comme Amour. A comme Affamée. A comme Affection. A comme Asile Accordé.
Elle était passée en tête de sa classe.
Il serait fier.
Elle passerait en tête de son coeur.
Il l’aimerait.
Pour de vrai…
 Alors Yukiko chantait. Yukiko dansait. Yukiko volait. Elle ne serait plus une saltimbanque de l’amour, une sans-cœur-fixe, mais une résidente permanente de ce territoire paternel ô combien convoité.
Du moins l’espérait-elle.
Du moins avait-elle besoin d’y croire…
Copyright Karine Fléjo, juin 2007

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