Dans mon pavillon dort…

Pavillon-d-or-Kyoto
Juin 2003. Le sol s’est ouvert sous mes pieds lorsque  tu t’es endormie. Quatre-vingt-treize printemps. Et ces gens qui me disaient que c’était un bel âge ! Il n’y a pas de belle saison pour partir, l’hiver est toujours trop précoce dans le cœur de ceux qui restent.
Ce matin de juin, à l’aube de l’été, je fus ensevelie sous une avalanche de neige.
Après une nuit passée assise sur le bord de la plage à écouter la complainte des vagues, écume dans les yeux, raz-de-marée dans le cœur, je suis allée une dernière fois dans ce jardin que tu affectionnais tant.
Ton jardin.
Mon paradis.
Le cerisier en fleurs, l’érable flamboyant, les hibiscus, les chrysanthèmes, les orchidées et autres rhododendrons semblaient te rendre un dernier hommage, parés de leurs plus beaux atours, véritable explosion de couleurs, tableau auquel chaque jour tu apportais ta touche. Jusqu’alors.
Arc-en-ciel de de pensées émues sur mon âme. Soleil de ton si doux sourire sous mes larmes.
Avant de refermer la grille, j’ai pris une bouture d’hibiscus avec un peu de terre. Terre de souvenirs. Petit bout de toi que je plantai à mon retour.
Juin 2004. Un an jour pour jour après le séisme de ton départ, tu ouvris tes paupières de pétales, les yeux embués de rosée : une première fleur. Un premier clin d’œil. Je m’approchai de tes bras  vert tendre gantés de pourpre, incrédule. Bouleversée… Et toi par cette floraison de me dire « Tu vois, Koryfée, j’ai juste fait une longue sieste. Me voilà près de toi, dans ce petit jardin nippon que tu as recréé pour moi. » Ces sillons esquissés sur le gravier me révélèrent alors les traits de ton visage, ces rides que les sourires bien plus que l’âge avaient dessinées. Attendrissantes arabesques gainant tes beaux yeux chocolat.
Juin 2007. J’avais peur que tu te sentes un peu à l’étroit sur ce balcon, entre les bambous, l’orchidée blanche, l’érable-bonzaï et les lanternes nippones. Or tu t’y sens merveilleusement bien, ancrée à la vie au coeur du sol. Tu te déploies, tends tes bras vers le ciel, le soleil et les nuages, ondoyant sous le vent, dansant sous mes yeux, de l’aube au crépuscule. Tu me gratifies de fleurs comme autant de sourires qui à leur tour en font fleurir sur mon visage.
Oui, comme tu es vivante ! Ces bruissements de ton feuillage sous le souffle de la brise, c’est ta voix d’air qui continue à me susurrer ces mots doux comme de la soie, ceux dont mon cœur de fillette affamée se nourrissait avec délectation. C’est ta voix sucrée de miel, tenant un livre d’une main, me caressant les cheveux de l’autre, qui me raconte des histoires de princesses et de fées, d’elfes et de sirènes, d’encens et de myrrhe.
Mamie Framboise était ton petit nom, celui que je t’avais donné, rouge comme le sang de ta sève bouillonnante, comme les feuilles des érables l’automne venu, comme le soleil embrasant le ciel.
Dans mon jardin japonais, dans le terreau de mes souvenirs, c’est toi qui sommeilles, toi qui me veilles.
Toi qui dans mon « Pavillon dors »…
 
‘ Sous un voile de lune
  Ombre de fleur
  Ombre de femme’
                                               Natsume Sôseki
 

                                                                                              Karine Fléjo

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