La marg(d)elle

MargELLE

Minako portait un soin tout particulier à son jardin, conçu pour pouvoir être contemplé depuis le pavillon de thé. Cléthra du Japon, mandarinier sauvage, larmes de princesses, camélia, azalées et autres  fleurs et essences y formaient un ensemble harmonieux. Ce lieu seul l’apaisait, pansait les maux que jamais elle n’habillait de mots.  Dans ses yeux  en amande, une étrange lumière que voilait un chagrin à peine dissimulé. Mais personne ne s’était hasardé à la questionner sur son origine. La coutume japonaise veut en effet  d’observer le silence et d’essayer de deviner ce à quoi pense l’interlocuteur sans jamais avoir le droit de l’interroger pour avoir des éclaircissements. Le mystère qui entourait Minako demeurait donc entier.

Assise sur une pierre plate sous le cannelier, elle observait les ombres que le soleil faisait jouer sur les feuilles en forme de cœurs quand le facteur l’arracha à sa contemplation et lui tendit une enveloppe de  couleur jaune pâle. En reconnaissant la calligraphie sur le papier de soie, Minako eut le sentiment que sa poitrine allait exploser.  

Trois années s’étaient écoulées depuis la dernière fois où elles s’étaient vues. Plus de 1000 jours et autant de nuits où elle n’avait eu de cesse de penser à sa sœur, à cette fillette aux yeux d’un bleu céruléen qu’elle accompagnait autrefois au jardin d’enfants et dont elle cueillait les rires avec délice. Un jour de janvier 2002, elle s’en était allée, sans cris ni larmes, juste un cri d’alarme : le désir d’oublier. Fuir, courir, ne pas se laisser rattraper par le passé, ne pas se retourner. Laisser derrière soi parents et amis,  enmailloter les souvenirs dans une camisole d’oubli. Enfin essayer… L’enfant était aujourd’hui une jeune femme de 32 ans. Mais dans le cœur de Minako, Keiko restait sa « petite » sœur,  la prunelle de ses yeux. D’où ce regard éteint, amputé de la présence de celle sur laquelle elle avait veillé comme sur sa propre enfant, qu’elle avait protégée et choyée comme une petite maman. De son corps elle avait fait rempart contre les coups, mais aux décibels des cris de même qu’au spectacle de la violence, elle n’avait pû la soustraire.
Elle avait fait tout ce qu’elle avait pu pour la protéger.
Tout ce que pouvait faire une enfant de 5 ans 1/2 son aînée.
Tout, mais visiblement pas assez.

Qu’était-elle devenue ? Etait-elle en bonne santé ? Etait-elle épanouie ? Avait-elle un mari, des enfants ? Lui arrivait-il de penser à elle ? Elle multipliait à l’infini les scénarii sur l’écran de ses pensées et se heurtait toujours à ces mêmes questions sans réponse. Keiko, dont le prénom signifiait « grand puits », semblait y avoir jeté, noyé sous la douleur des souvenirs, tout ce qui la rattachait à son enfance. Et  Minako, malgré elle, en  faisait partie, réveillait ce que Keiko voulait à tout jamais endormi…

Elle tourna et retourna l’enveloppe. Quatre octobre 2004.  Keiko resurgissait dans sa vie. Dans cette enveloppe, peut-être, la sortie du puits, des esquisses de réponses qui lui permettraient enfin de ne plus vivre en marge d’elle et d’accéder à la margelle de sa vie…  

 Copyright Karine Fléjo (septembre 2007)

Eté : être pour quelques jours
Le contemporain des roses
Respirer ce qui flotte
Autour de leurs âmes écloses

Faire de chacune qui se meurt
Une confidente
Et survivre à cette soeur
En d’autres roses absente.

Rainer Maria Rilke

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