Fais-moi oublier, Brigitte Kernel : le deuil révélateur des désirs refoulés?

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Fais-moi oublier, Brigitte Kernel

Editions J’ai lu, mars 2010

 

Août 1999. Deux couples d’amis se retrouvent pour dîner. La narratrice et son mari Olivier, reçoivent Léa et Louise. L’atmosphère est détendue, chaleureuse, paisible, à l’image de Paris déserté par ses habitants en ce mois. Tous travaillent dans le milieu du journalisme, dans des secteurs différents. Louise a choisi le plus risqué : reporter de guerre. Le lendemain, elle part pour le Moyen-Orient. Dans cette atmosphère feutrée, Léa, radieuse, est enchantée de présenter Louise à ses amis. De fait, ces derniers tombent sous le charme de la jeune femme et sont infiniment attendris par l’amour qui l’unit à Léa.

Chacun parle de ce phénomène rare, l’éclipse solaire, qui doit avoir lieu le lendemain. Nul ne se doute qu’une autre éclipse va survenir, laquelle va ôter tout soleil dans leur existence et les plonger dans les pires ténèbres : la mort de Louise. Braquée dans sa voiture en plein reportage en Irak. Mise à genoux. Exécutée.

Le récit alors s’emballe, rédigé au rythme fou des tirs en rafale d’une kalachnikov. Cacher la nouvelle le plus longtemps possible à Léa. La préserver, la protéger, lui dissimuler cette mort atroce, encore, encore un peu. Quelques heures, quelques minutes, quelques secondes. La laisser souffler, vivre, respirer, sourire, aimer. Gagner du temps. Et la narratrice elle-même de refuser d’y croire : dire les choses, les nommer, c’est les rendre réelles. Non, Louise n’est pas morte. Non, Louise ne peut pas être morte. Non, non, non ! Eviter, anagramme de vérité. Éviter de dire, pour éviter de réaliser. Fuir l’intolérable, l’insupportable, l’inhumain. Mais radio, journaux, télévision, se relaient qui font leur Une avec la mort des trois journalistes, dont Louise. La réalité est bien là, incontournable. Et la vie de ne plus être comme avant. Rire, faire des projets, faire l’amour, devient indécent. Rien n’a plus la saveur du bonheur.

Tandis que colère, incompréhension, géhenne se succèdent et s’entremêlent en eux, Olivier et sa femme se mobilisent pour soutenir Léa. Ils lui offrent leur toit, leur écoute, leur présence, leur réconfort. Et c’est dans ce contexte de chaos que l’invraisemblable se produit : à la douleur qui est sienne, la narratrice doit aussi faire face à des sentiments inattendus , ceux d’une ineffable attirance pour … Léa. Ses sens, telle une boussole à l’approche d’un champ magnétique, s’affolent. L’amante l’aimante. Impossible de lutter. Le dessin de ses hanches, la finesse de sa taille, ses petits seins, l’odeur de sa peau, la douceur de ses lèvres l’attirent. Léa l’attire. Et c’est là que se trouve toute la force du roman. Avec une précision d’une justesse chirurgicale, Brigitte Kernel dissèque magnifiquement l’âme de cette femme écartelée entre son amour profond pour son mari et ses pulsions irrépressibles et nouvelles envers une autre femme. Le tout dans un contexte de deuil de surcroît. Sujet tabou s’il en est un, que celui du rapport ambigu entre la mort et le désir, traité ici avec une pudeur, une sensualité et une beauté extrêmes. L’auteur nous montre que si la perte d’un être cher peut conduire à se laisser dépérir dans le manque, elle peut aussi générer un surcroît de vie. Or y a-t-il plus grande force de vie que l’amour ?

Le deuil, révélateur de pulsions enfouies ou dérégulateur des sens ?

Un roman poignant, vibrant, vivant, qui contrairement à l’appel de son titre, ne se fera pas oublier…

 

Informations pratiques :

Prix éditeur : 5,70€

ISBN : 2290014753

Bibliographie de l’auteur :

Romans :

Une journée dans la vie d’Annie Moore, Presses de la Renaissance, 1993, prix Paul Guth du premier roman

Un animal à vif, Le Masque 2001

Autobiographie d’une tueuse, Flammarion 2002

Tout sur elle, Flammarion 2003

Ma psy, mon amant, Belfond 2004

Les falaises du crime, Flammarion 2005

Fais-moi oublier, Flammarion 2008 (J’ai Lu 2010)

Nouvelles

Exquis cadavres, vol 1 Librio 2001

Exquis cadavres, vol 2 Librio 2002

Biographies

Michel Jonasz, Seghers 1985

Véronique Sanson, Seghers 1993

Louis Chédid, Seghers 2005

Entretiens

Un été d’écrivains, vol 1 Librio 2002

Fan attitude, Librio 2002

Mes étés d’écrivains, Vol 2, Belfond 2003

Andrée Chédid, Entre Nil et seine, Belfond 2006