Koryfête l’été avec…Grégoire Delacourt ! Découvrez la liste de ses envies de lecture !

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 Votre fabuleux roman, La liste de mes envies…

– Karine Fléjo : Plantons rapidement le décor. L’héroïne est une femme de 47 ans, Jocelyne, surnommée Jo, mariée à Jocelyn depuis plus de 20 ans dans la ville d’Arras. Une femme bienveillante, de bonne volonté, qui sait voir et apprécier les bonheurs du quotidien dans leur plus simple expression : son mari qu’elle aime inconditionnellement, ses enfants, sa mercerie, les moments passés avec ses amies jumelles, les échanges qu’elle entretient avec les lectrices de son blog « dixdoigtsdor ». Et soudain, soudain elle gagne à l’Euro Millions. Elle dresse alors avec une certaine gradation trois listes : celle de ses besoins, de ses envies et de ses folies. On peut à priori tout s’acheter avec 18 millions d’euros. Mais Jo est très lucide. « Je possédais ce que l’argent ne pouvait pas acheter mais juste détruire. Le bonheur. »Pensez-vous que si nos besoins, « nos petits rêves du quotidien » pour vous citer, peuvent être tous assouvis, alors on perd le sel même de l’existence, ce que Victor Hugo traduisait à sa manière en disant que « C’est par le réel qu’on vit, c’est par l’idéal qu’on existe » ? 

– Grégoire Delacourt : Ce sont tous les petits bonheurs quotidiens qui font qu’on tient debout, qu’on a du plaisir à vivre. Les grands objectifs, les grands idéaux de vie, la passion, tout cela reste abstrait, ce sont des rêves, ce n’est pas ce qui nourrit au quotidien. Or on a besoin de repères en permanence ancrés dans la vie de tous les jours. Les rêves, il ne faut pas tous les réaliser,  c’est rendre beau ce qui ne l’est pas. Si toutes les femmes étaient belles, si tous les hommes étaient beaux et gentils, si toutes les voitures étaient silencieuses, on s’ennuierait comme des rats morts !
– KF: Ce qui est essentiel à notre bonheur s’achète t-il ? 

 – GD : Non, cela ne s’achète pas. Vraiment. Rien ne s’achète, à part les choses mauvaises. On reçoit les choses. Après elles déçoivent ou pas, on les accepte ou pas, mais on n’achète pas.

– KF : Jo se rend compte en effet, que ce qui est le plus important à ses yeux, ce qui contribue le plus fortement à son bonheur, elle ne peut pas l’obtenir avec de l’argent. Elle cite notamment ce passage de son journal intime :  «  J’aimerais avoir la chance de décider de ma vie; je crois que c’est le plus grand cadeau qui puisse nous être fait » rejoignant Frédéric Dard  et son « Etre est plus important qu’avoir. Le rêve c’est d’avoir de quoi être. » Décider de sa vie, n’est-ce pas là que se trouve le plus grand luxe de l’existence, bien éloigné des considérations fiduciaires ?

– GD : Oui, car décider de sa vie n’a rien à voir avec l’argent. Décider de sa vie, c’est décider de dire « Je ne suis pas heureuse avec quelqu’un, je m’en vais ». C’est l’anti-syndrôme de la femme battue qui dit toujours « ça ira mieux demain ». Décider de sa vie c’est choisir d’être libre, c’est choisir son propre équilibre, le respect de soi-même à ses propres yeux. Et surtout décider de ce que l’on ne veut plus… Cela rejoint le sujet de « L’écrivain de la famille » (JC Lattès 2010) qui n’a pas décidé de son destin.
– KF : Jo est en quelque sorte une fragilité forte. La vie ne l’a pas épargnée et pourtant, elle est heureuse, positive, généreuse. Elle puise sa force dans le regard qu’elle porte sur elle. Elle sait ne pas répondre aux canons de la beauté, mais quand elle se regarde dans le miroir, elle se sent belle dans son regard. Et cette beauté la rend heureuse, lui donne une force à même de surmonter les aléas du quotidien. Une des clefs du bonheur passe t-elle selon vous par le regard que nous portons sur nous-mêmes, par cette capacité que nous avons ou pas à nous aimer tels que nous sommes?


GD :  C’est très juste. Je crois qu’on est très dur avec soi-même car on a été habitué à vivre avec le regard des autres : parents, amis, les codes, les rites, la mode,… Si on arrive à faire abstraction du regard des  autres et qu’on essaye de voir son vrai soi et ce que l’on a de bien, alors on se rend compte qu’il y a une belle personne en tout le monde. On se donne des forces, de la joie. Toujours cette notion d’équilibre. On décide de sa vie : je suis comme je suis, je vais faire avec. On se donne du bonheur. Et le bonheur rend beau. Une femme belle est d’abord une femme heureuse.

KF :  L’écrit a t-il un rôle curatif ?
-GD : En ce qui me concerne, l’écriture me rend très joyeux. J’écris avec une vraie joie, une grande excitation, c’est très très agréable. Il n’y a pas de douleur. Chez moi l’écrit n’est pas une sorte de psychanalyse. 

– KF : Dans ce roman, vous vous glissez dans la peau d’une femme. Les émotions véhiculées, le ressenti, le ton sont d’une justesse chirurgicale au point qu’on en oublie complètement que c’est un homme qui tient la plume ! C’est une véritable ode aux femmes.
– GD : Écrire à la place d’une femme me fascinait. Avoir l’impudeur de laisser ma part féminine, de laisser une tendresse d’homme, des larmes sortir sans être accusé de légèreté. Car il y a quelque chose qui me fascine dans la représentation des femmes à travers la littérature et le cinéma, c’est que les femmes peuvent mourir d’amour. Pas les hommes. Ça m’intéressait de croiser et de poser la question pour une fois : est-ce qu’un homme pourrait mourir d’amour s’il n’est pas aimé, s’il est trahi? Et est-ce qu’une femme pourrait vivre sans? Ou vice-versa? Est-ce qu’on peut encore mourir d’amour aujourd’hui? L’homme est fait pour la convoitise, la comparaison, la possession. Les femmes ne veulent pas posséder, elles veulent partager. Tout le malentendu est là…

Vos lectures cet été…

– KF : Et pour ces vacances, pouvez-vous nous dire qu’elle sera la liste de vos envies de lecture?

-GD : Alors, dans ma valise cet été:

Le correcteur, de Ricardo Menéndez Salmon.
Siècle Bleu, de Jean-Pierre Goux.
Dalva, de Jim Harrison.
Homme de ménage, d’Anton Valens.
L’atelier de la chair, d’Emmanuelle Pol.
Hunger Games T2, de Suzanne Collins.
Le veilleur du Britannia, de Philippe Routier.
Pour commencer…

     La liste de mes envies, de Grégoire Delacourt, Editions Jean-Claude Lattès 2012. Chronique que vous pouvez relire ici :  La liste de mes envies, Grégoire Delacourt: un ENORME coup de coeur !!!

Les Sourds, une minorité invisible, de Fabrice Bertin : pour une reconnaissance de la culture des Sourds

Les sourds, une minorité invisible, de Fabrice Bertin

Editions Autrement, Collection Mutations, N°260

Essai.

 

Pour la reconnaissance de la culture Sourde

     Selon le secrétariat d’Etat à la Santé, la population sourde et malentendante représente en France cinq millions de personnes, soit 6,6% de la population totale. Or qu’en est-il de la reconnaissance des Sourds et de la Langue Française des Signes (LSF)?

     Dans cet essai édifiant, Fabrice Bertin, professeur d’histoire géographie et formateur à l’Institut national supérieur de formation et de recherche pour l’éducation des jeunes handicapés et les enseignements adaptés (INSHEA) pousse un cri d’amour, un appel à la tolérance, à l’acceptation de la différence quelle qu’elle soit. En effet, de tout temps et en tout lieu, la surdité interpelle. Mais la façon de l’appréhender et les réponses apportées s’avèrent inadaptées. Pourquoi? Car les décisions prises sont le fait de la majorité entendante d’une part, les Sourds, pourtant premiers concernés, sont peu voire pas consultés. D’autre part, au fil des siècles et encore aujourd’hui, demeure un déni de réalité : on ne voit la surdité que sous l’aspect individuel et pathologique, c’est à dire comme une déficience sensorielle, un « handicap », au lieu de la reconnaître de façon collective et linguistique comme source de richesse de notre civilisation.

     Fabrice Bertin opère une véritable prise de conscience chez le lecteur; Il y a un « avant » et un « après » lecture de son essai. On réalise que toutes les actions menées, et ce, malgré la reconnaissance de la LSF comme langue à part entière en 2005, vont dans le sens d’une tentative de « réparer » (prothèses auditives, recherches médicales, orthophonie, suprématie de l’oralité) et donc de gommer la différence. Nous sommes loin de l’acceptation, de la tolérance. Un combat que Fabrice Bertin mène avec détermination et dans le sillage duquel il nous entraine : «  Admettre la culture sourde, c’est aussi accorder une place à ses membres en tant que sujets, c’est inscrire la surdité dans une universalité et la considérer comme une singularité d’être au monde. »

     Un combat qui ne s’inscrit nullement dans une optique guettoïsante, bien au contraire. Il n’y a de Sourds que parce qu’il y a des entendants, la surdité est un rapport. Alors faisons en sorte que ce rapport ne soit pas un rapport de forces, où la minorité des Sourds subit les décisions de la majorité, mais un rapport d’égalité, d’acceptation de l’Autre tel qu’il est.