Ma nouvelle sur le thème de la maternité, dans le cadre du projet de Mathieu Simonet

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  Mathieu Simonet, auteur de La maternité, aux éditions du Seuil, a lancé un appel à textes sur le thème de la maternité. J’ai alors mis la plume à l’encrier. Est née la nouvelle intitulée « Passe-pores ».

     Retrouvez la contribution de nombreux auteurs à cet enthousiasmante aventure littéraire sur le site ainsi que ma nouvelle : http://la-maternite.blogspot.fr/2012/08/karine-flejo-113.html

 

PASSE-PORES 
               de Karine Fléjo, 22 août 2012
La réussite à l’école, c’était l’obsession de ma mère. Chaque soir, dès son retour du travail, elle montait dans ma chambre pour superviser mes devoirs. Pour le calcul, je connaissais mes tables d’addition et de soustraction par cœur depuis longtemps. Elle me les avait apprises dès la maternelle. Je faisais l’acheteuse, elle la marchande, et nous jouions à calculer combien je lui devais, la monnaie qu’il fallait rendre. C’étaient les seules fois où je pouvais remplir mon caddie virtuel rien que de fraises Tagada et de chocolat. Souvent, je rajoutais un bouquet de fleurs sur ma liste. Des violettes des champs. Les fleurs préférées de maman.
 Puisque que je savais compter, elle veillait donc surtout au français. Et le français, c’était les autodictées, ces phrases qu’il fallait apprendre par cœur et savoir réécrire sans oublier aucun mot, et sans aucune faute non plus. Je les apprenais avant son arrivée et les écrivais ensuite sur mon ardoise pour qu’elle les corrige. Je ne me trompais jamais. Enfin, presque jamais. Et le sourire qui dans ces moments-là éclairait le visage de ma mère valait tous les trésors du monde. Je désirais tant qu’elle soit fière de moi ! Oh, j’aurais préféré qu’elle m’aime de façon inconditionnelle, première de la classe ou cancre, mais il ne fallait pas se montrer trop exigeante. Être sur son cœur une touriste de passage valait mieux que de n’y séjourner qu’en passagère clandestine et risquer d’être reconduite aux frontières. Je savais que mon carnet de notes était mon passeport, celui qui me permettait de trouver l’asile affectif en lui. Et de vivre toujours la peur chevillée au ventre qu’il ne me soit retiré si les notes obtenues n’étaient pas celles de l’excellence.
 
Les notes comme visa.
 
Un visa que j’avais bien failli me voir refuser, tout ça à cause des accents. Tout avait bien commencé pourtant.  Je n’avais fait aucune faute à l’autodictée et elle m’avait félicitée, tout particulièrement pour n’avoir pas oublié l’accent sur le mot « voilà ». Mon coeur s’était mis à tambouriner de joie, tandis qu’une colonie de lucioles avait investi les prunelles de mes yeux… Jusqu’au moment où elle m’avait demandé comment se nommait cet accent. J’avais trouvé la question facile et avais répondu sans hésiter : « l’accent qui descend ». Le sourire de ma mère s’était instantanément fané. Elle avait pris la craie, écrit « thé » et posé la même question. D’un filet de voix à peine audible, j’avais murmuré : « l’accent qui monte ».
Elle avait soupiré.
J’avais frémi.
Elle avait fait une dernière tentative pour voir si j’étais aussi  nulle qu’elle le redoutait. Je ne la déçus pas avec l’accent « en forme de chapeau chinois ».
 
Heure grave. Chagrin en moi aigu. Sourcils de ma mère circonflexes.
Tout le prestige du « voilà » s’était envolé dans la gravité d’un accent…
 
 
Mais en ce jour de juin, je revenais de l’école le cœur léger. Et pour cause…. Dans mon cartable, un précieux document, mon relevé de notes trimestriel, celui qui allait perméabiliser les frontières : un « passe-pores » bardé de A.  A comme Amour. A comme Affamée. A comme Affection. A comme Asile Accordé.
J’étais passée en tête de ma classe.
Elle serait fière.
Je passerais en tête de son coeur.
Elle m’aimerait.
Pour de vrai…
 Pourtant,  un jour, ma mère est partie.
Sans prévenir.
Sans un mot.
Sans moi…
 

 

Publié il y a 22nd August 2012 par

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