Des mots jamais dits, de Violaine Bérot : troublant

9782283028735

Des mots jamais dits, Violaine Bérot

Buchet Chastel, en librairie le 20 août 2015
Rentrée littéraire.
Une enfant qui n’a jamais été enfant. Des parents qui ne se sont jamais comportés en parents. Histoire poétique d’une libération.
On aimerait pouvoir le faire, or on y parvient rarement : « parler vrai », surtout avec ses proches, est un exercice souvent voué à l’échec. Pourquoi achoppons-nous à dire ce que nous ressentons? Si, à l’image du langage animal, la conversation entre humains ne servait qu’à transmettre des informations, à se « parler vrai », alors ce serait plus simple. Mais la parole a d’autres fonctions, est d’abord relationnelle : elle sert à dire autant qu’à mentir ou à cacher. Par peur de blesser, par peur de la réaction des autres. En outre, elle dépend étroitement de la qualité des relations établies avec nos interlocuteurs, en l’occurrence ici la famille, pendant l’enfance.
Or l’héroïne de ce roman est née dans une famille de taiseux. Au cœur de la nombreuse fratrie dont elle est l’ainée, la charge de responsable du bien-être des petits qui lui échoit, si lourde pour ses seules épaules, écrase toute velléité de rébellion. Elle accepte ce rôle de mère de substitution et de femme du foyer, sans se plaindre, sans broncher, comme résignée. Se fût-elle révoltée, qui l’eût écoutée ? Car la parole ne peut devenir un instrument d’échange et d’épanouissement sans la présence d’un « autre » parental sachant écouter. Faute d’un père ou d’une mère attentif, qui joue réellement son rôle de parent, elle n’a jamais osé exprimer ses envies, ses besoins, ses sentiments et encore moins faire valoir son point de vue. Elle est à la fois la mère protectrice et le père responsable. Le parent de ses parents. D’un côté, la mère, véritable icône inaccessible, incapable de s’occuper des siens et de leur manifester de l’amour, passe ses journées alitée ; une mère vénérée par son mari. De l’autre côté, un père qui idéalise son ainée et la considère invincible, lui interdisant de ce fait de pouvoir vivre sa vie d’enfant, de manifester une quelconque faiblesse. Au sein de sa famille, elle ne trouve donc pas de place pour être elle-même. « Elle ne sait rien de la légèreté, elle n’en a jamais rien su. »
Jusqu’au jour où elle annonce à son père qu’elle quitte la maison. Est-ce le besoin impérieux de se réaliser ? Est-ce une fuite face à l’insoutenable charge qui est sienne à la maison ? Comment pourra-t-elle vivre une existence de femme, sans être passée par la case enfance, sans terreau affectif ? Parviendra t-elle un jour à mettre des mots sur ses maux? Un roman dans lequel le narrateur interpelle le lecteur, lui fait part de ses interrogations, de ses doutes, de ses craintes, tandis qu’il suit l’héroïne aux diverses étapes de sa vie, en témoin discret de sa métamorphose. Un roman troublant, remarquablement mené.

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