La Kar’Interview de Patrice Lepage, auteur de La métamorphose de Raphaël : « Nous construisons une réalité qui finit très souvent par nous asphyxier. »

En octobre dernier, est paru aux éditions Eyrolles le nouveau livre de Patrice Lepage : La métamorphose de Raphaël. Ce livre fut pour moi un tel coup de cœur, que je me suis tournée vers l’auteur, désireuse qu’il nous en parle plus longuement. Ce qu’il a accepté avec beaucoup de gentillesse 😊

Le livre :

Raphaël est un jeune cadre parisien insouciant…jusqu’aux attentats du 13 Novembre. Brutalement, tout lui paraît futile et vain. En plein séminaire professionnel, il décide de tout plaquer…Après quelques jours d’errance, il finit par squatter une vieille grange qui semble abandonnée. Dans ce havre de paix en pleine montagne, il rencontre Elio, Leila, Moïse et Gwen, autant de personnages magnifiques qui vont l’accompagner dans sa quête de sens. Et si ralentir, prendre le temps de se trouver, était le plus beau cadeau que Raphaël puisse se faire ? Un roman à déguster lentement, comme les petits bonheurs fugaces que la vie nous réserve.

 

Karine Fléjo : Bonjour Patrice Lepage. Vous êtes l’auteur de La métamorphose de Raphaël, paru aux éditions Eyrolles. Quel a été le point de départ de ce roman, ce qui vous a donné envie de l’écrire?

Patrice Lepage : Sur le fond, ce qui me pousse à écrire est d’abord un besoin d’exprimer ma musique intérieure, c’est très personnel, comme un soin que je m’apporte. Ensuite, à des moments difficiles de ma vie, j’ai croisé des livres qui m’ont secouru ! Ces livres qui vous ramènent à vous-même, qui vous font comprendre que d’autres partagent ce que vous vivez, que vous n’êtes pas seul… Alors, je me suis dis que peut-être ce que j’écris peut parler à des gens qui en auront besoin, eux aussi, à un moment de leur vie.

Concernant l’écriture, je suis toujours en état de veille, sans aucune préoccupation d’efficacité, je laisse simplement sédimenter en moi des observations, des réflexions, des émotions… Puis, peu à peu une image s’impose, elle est un point de départ,  un repère. Et un jour je sais que c’est le moment, je me mets à écrire, sans arrêt, durant des mois.

KF : Raphael, votre personnage, décide de changer de vie à la suite d’un choc. En l’occurrence ici, les attentats du 13 novembre. Pourquoi faut-il souvent attendre qu’il y ait un drame (maladie, accident, deuil, licenciement,…) pour réaliser et|ou pour décider que la vie qu’on menait jusqu’alors ne nous convient pas ?

PL : C’est inouï de constater cela, très souvent il nous faut prendre une claque avant de décider de nous mettre en mouvement ! Peut-être sommes-nous un peu paresseux, ou peu conscients de notre intériorité, soumis à des influences intérieures ou extérieures que nous ignorons ? Peut-être sommes-nous incapables d’apprendre autrement que par notre propre expérience, peut-être subissons-nous le dictat d’un cerveau qui veut nous installer dans un confort végétatif pour assurer notre survie « Là tu n’es pas si mal, reste bien au chaud, dehors c’est peut-être pire »… ?

Probablement vivons-nous un peu tout cela à la fois ! Toujours est-il qu’il nous faut souvent un choc pour nous réveiller et changer notre perception des choses.

A l’occasion d’un choc, nous pouvons prendre conscience brutalement de la réalité de notre situation et de notre état de souffrance intérieure.

Je crois que nous faisons sans cesse des choix, de petits choix quotidiens, sur lesquels nous ne portons pas assez notre attention. Peu à peu ces micros décisions vont structurer notre réalité. Nous voulons vivre, être aimé et reconnu, mais trop souvent, notre perception intérieure est perturbée par des peurs que nous n’avons pas appris à repérer, à comprendre et à dépasser. Alors nous faisons sans cesse de petits compromis, comme des enfants apeurés… pour qu’on nous laisse vivre, pour qu’on nous aime. Et de cette manière nous nous éloignons peu à peu de ce que nous sommes vraiment, nous construisons une réalité qui finit très souvent par nous asphyxier !

Mais, ce dont je suis certain c’est qu’une épreuve constitue toujours une opportunité de passage vers plus de compréhension et de compassion pour soi et pour les autres. Quand une épreuve se pointe, je me dis toujours, « ok, ne t’affole pas et cherche à comprendre quelle est la bonne nouvelle… » .

Ceci étant, je crois qu’il n’est pas nécessaire de souffrir pour comprendre et vivre plus harmonieusement ! Mais nous passons trop de temps à survivre et à participer à ce super loto, cette grande machinerie économique qui semble marcher toute seule et nous faire croire que la vocation des humains consiste à trouver sa place dans une illusion qui produit d’innombrables perdants et quelques soit disant « heureux gagnants »… Nous ne passons pas assez de temps à partager nos questions existentielles et spirituelles et à apprendre et comprendre ensemble ce que c’est d’être un humain.


KF : Les peurs (du changement, de l’inconnu, de l’opinion d’autrui) nous poussent souvent à rester dans notre zone de confort, à accepter des situations ou mode de vie qui ne nous conviennent que moyennement. Comment dépasser ses peurs et oser se jeter à l’eau?

PL : Cela n’a rien de simple, contrairement à ce que nous disent ceux qui, bien souvent, vivent de nos angoisses…

Je n’ai évidemment aucune recette à donner, mais à partir de mon expérience, je crois que dans un premier temps, nous avons besoin, et souvent avec l’aide de ce que nous renvoient les autres, de repérer les peurs qui nous habitent et ensuite de patiemment leur apporter toute notre attention.

Dans mon roman, Raphaël prend conscience qu’il n’est pas le conducteur de son propre « véhicule ». Il comprend que ce n’est pas lui qui décide vraiment de ses choix, mais cet enfant apeuré, à l’intérieur de lui. Il prend conscience de la présence en lui, de l’enfant qu’il a été, terrorisé par la mort de sa mère et qui va tout faire pour fuir ce traumatisme et tout ce qui y ressemble.

Prenons un exemple qui me concerne. Pendant longtemps lorsqu’il m’arrivait de voyager dans le Maghreb, dans un but professionnel ou touristique, j’étais traversé par de très fortes angoisses, presque incontrôlables (mains moites, vertiges, somatisations…). Je voyais bien que j’étais très angoissé, mais je ne comprenais pas pourquoi. Au retour d’un de ces voyages, j’ai décidé de réfléchir vraiment à ce que je vivais là-bas. Chaque jour, j’ai pris deux ou trois minutes pour me poser simplement la question, sans rien attendre. Bien sûr, pendant des semaines cela n’a rien donné, mon cerveau était confus, impossible de réfléchir, etc. Puis une nuit, j’ai été réveillé par un cauchemar qui me disait clairement ce qui se passait. Je suis né en Algérie un peu avant la guerre, ma mère, loin de chez elle et des siens, était terrassée par des angoisses de mort. Le rêve m’a permis de comprendre que c’était l’angoisse de ma mère, que j’avais intégrée enfant, et qui venait me revisiter quand j’étais confronté à des souvenirs de cette époque. Par la suite, plus jamais je n’ai été sujet à ces angoisses. Une fois identifiée cette peur du passé avait disparu, comme un nuage dans un ciel d’été.

Rendez-vous demain pour la suite de cette Kar’Interview ! 😉

  • Retrouvez l’auteur sur sa page Facebook : https://www.facebook.com/patrice.lepage.auteur/
  • Pour plus d’informations sur le livre, voici la chronique que je lui avais consacrée : La métamorphose de Raphael
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