La Kar’Interview de Philippe Claudel pour L’Archipel du chien (Stock) : « Les soubresauts du monde nous travaillent, nous atteignent et, si nous ne sommes pas assez généreux, peuvent faire exploser nos vies. »

Le 14 mars, les éditions Stock ont publié le nouveau roman de Philippe Claudel : L’Archipel du chien. Rencontre avec l’auteur, volet 1. Le 2ème volet sera publié demain.

Le livre : Une île, dans l’Archipel du chien. Une petite communauté d’hommes vit de la pêche, de la vigne, des oliviers et des câpriers, à l’écart des fracas du monde. Jusqu’au jour où trois cadavres s’échouent sur ses rives. Bousculés dans leur tranquillité, les habitants se trouvent alors face à des choix qui révèlent leur nature profonde, leur petitesse et leur égoïsme.

Ce roman se déroule sur l’Archipel du chien, lequel ne figure sur aucune carte ?

J’ai commencé ce livre il y a 4/5 ans et j’ai repris 3 ou 4 fois les 60 premières pages car j’avais du mal à trouver une géographie pour ce livre, où l’implanter. Peu à peu ce qui m’a plu, c’est de tirer un récit de type réaliste vers la fable, avec une géographie plutôt estompée comme j’avais pu le faire dans Le rapport de Brodeck ou dans Les âmes grises.

On trouve en effet des points communs avec Le rapport Brodeck et Les âmes grises

Oui, si mon travail est protéiforme, L’Archipel du chien est plus dans la lignée de ces deux livres. Pourquoi ? Car j’aime jouer avec les codes du roman policier. C’est encore quelque part un polar, haut en mystère, une ile qu’on suppose être en méditerranée et qui ne sera jamais nommée. Une île qui vit presque en autarcie, assez riche, avec ses vignobles. Un matin on découvre trois cadavres de jeunes hommes noirs échoués là. La question des habitants est : qu’est-ce qu’on en fait ? La tentation est de dire ou de cacher. La petite communauté va se déchirer, s’interroger et comprendre qu’on ne peut pas vivre en dehors de tout et qu’un jour ou l’autre le monde vous rattrape. Donc il y a cette problématique-là, mystérieuse et policière.

Il y a une galerie de personnages très riche

J’ai voulu des personnages pittoresques et attachants. La lande est elle aussi un personnage. Et dans le même temps il y a le renfort des mythes et légendes, des histoires. J’ai toujours été marqué par L’Iliade et l’Odyssée, par les mythes antiques, par L’enfer de Dante. On a une île métaphorique et parabolique ici de l’enfer que peut être le monde quand on s’en croit à l’écart ou protégé. Sans vouloir faire un roman sur l’actualité, c’est quand même aussi une parabole sur l’actualité, sur cette mare nostrum, sur cette mer commune qui est la nôtre, qui est devenue un grand cimetière marin.

Les personnages sont nommés d’après leur fonction (le maire, le commissaire, etc.), pourquoi ?

Ce n’est pas nouveau, cette tendance est déjà apparue dans L’enquête, Le rapport de Brodeck. Chaque roman qui s’écrit c’est aussi une tentative de réfléchir à ce que peut être un roman aujourd’hui. Ce qui m’intéresse c’est de jouer sur des formes classiques de romans, à priori et encore un peu balzaciens comme ça, mais d’en proposer autre chose, de les disséquer, de les malmener, de les triturer et, notamment par rapport aux personnages, de créer une forme pittoresque. Je me suis beaucoup amusé à les peindre, un peu comme un caricaturiste. Mais en même temps, les déréaliser pour qu’ils soient définis par des mots comme ça « le curé », « le maire », « la vieille », « le commissaire » et non des prénoms, un peu pour leur faire atteindre des archétypes universaux. Parce qu’on est aussi dans le domaine de la fable. On est dans le domaine du mythe. A la fois la géographie qui est assez mythique, avec un volcan central qui est une espèce de gros cœur rassurant, oppressant. Mais on est aussi dans quelque chose qui est de plain-pied dans la réalité : on a des êtres qui ont les soucis du quotidien, qui sont confrontés à ce que le monde nous déverse aujourd’hui et, encore une fois, alors qu’ils pensaient être à l’écart de tout et de tous, ce qui est notre cas. C’est une métaphore de l’Europe en général et de la France en particulier cet archipel du chien. Les soubresauts du monde nous travaillent, nous atteignent et, si nous ne sommes pas assez généreux, peuvent faire exploser nos vies.

C’est un livre qu’on peine à reposer une fois la lecture commencée

Ce qui m’a intéressé c’est de faire un livre qui accroche le lecteur. J’avais envie de raconter une histoire, j’avais envie de faire une sorte de page-turner, de profiter de certaines constructions policières, de récits à suspens, pour prendre le lecteur et ne pas le lâcher, lui raconter une vraie histoire romanesque et en même temps lui permettre de découvrir divers niveaux de sens.

Retrouvez ici la chronique que j’ai consacrée à ce roman : L’archipel du chien

Publicités