Citation du jour

La seule chose qui me permet parfois de respirer est d’écrire. Quand j’écris je vais mieux, presque bien, mais dès que je repose la plume, cette sensation disparaît. Souvent je hais mes propres mots. Tout aussi souvent je les trouve banals, insignifiants. Mais parfois, parfois seulement, c’est comme si tout prenait sens. Je ressens alors de l’espoir, une sorte de satisfaction, comme si je commençais à me comprendre moi-même.

Eric Axl Sund – Les corps de verre

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Ça va mieux ton père ?, Mara Goyet (Stock)

Ça va mieux ton père ?, Mara Goyet

Editions Stock, septembre 2018

Des tranches de vie, des observations, des interrogations, des sentiments, bruts, autour de la maladie d’Alzheimer dont est atteint le père de la romancière. Un témoignage des ravages de la maladie sur l’entourage aussi…

« Ça va mieux ton père ? », une question que l’on pose souvent à Mara Goyet au sujet de son père atteint de la maladie d’Alzheimer et placé dans un EHPAD. A cette question, une réponse hélas négative : « Eh bien non. C’est justement le principe. Il faut concéder que la dramaturgie de la maladie d’Alzheimer est assez prévisible : ça va en général toujours plus mal. C’est très décevant. Il n’y a pas de bonne nouvelle à annoncer, il n’y a pas d’espoir, pas de traitement. Rien. C’est de pire en pire. » Une maladie terrible qui a déjà frappé la mère de son père quelques années auparavant. Comme une « tradition » familiale. Une malédiction.

Alors Mara Goyet s’interroge sur la place qui est désormais la sienne, auprès de ce père qui ne la reconnaît plus, qu’il faut habiller, toiletter, faire manger. Comme un enfant. Comme l’enfant qu’elle était vis-à-vis de lui avant. Inversement des rôles. Perte de repères. La maladie d’Alzheimer n’atteint pas que le malade, mais tous les proches. Comment conserver les liens intacts quand au quotidien la maladie grignote tout, telle une armée de mites ? Un naufrage programmé très dur à vivre. Pour autant, « Voudrais-je, moi, qu’il soit mort ? Que ça s’arrête ? La réponse est toujours la même : non. Je suis toujours déçue de ne pas souhaiter sa mort. »

A travers des instantanés de vie, touche par touche comme sur une toile de Seurat, Mara Goyet peint le portrait de son père et de la maladie avec des couleurs franches, sans chercher à enjoliver les choses, à mettre des couleurs fausses, pas plus qu’à noircir le tableau en versant dans le pathos. C’est cette authenticité qui m’a séduite, cette franchise dans l’expression de l’ambivalence qu’elle ressent vis-à-vis de son père, ce côté cash. J’ai regretté à contrario de ne pas entrer davantage en empathie avec Mara et son père, de ne pas être vraiment touchée, malgré la beauté et l’intérêt du sujet (relations père/fille, les dégâts collatéraux de la maladie). L’ensemble m’a paru manquer de rythme, n’a pas complètement emporté mon adhésion. Un sentiment mitigé, donc.

Mirette, la taupe qui voulait voir plus loin que le bout de son nez : un conte craquant!

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Mirette, la taupe qui voulait voir plus loin que le bout de son nez, Delphine Tartine (texte) et Olivier Rubon (illustrations)

Editions du Père Fouettard, 2018

Une histoire pleine de charme, des illustrations absolument craquantes, Mirette est une petite taupe curieuse qui a tout pour séduire les enfants!

Mirette n’est pas une taupe comme les autres. En effet, elle a une très bonne vue contrairement à ses congénères et une insatiable curiosité. Et de décider d’aller visiter les galeries alentour, une carte de voyage et un roquefort aux doryphores dans son sac à dos.

Mais contrairement à ses espoirs, les animaux qu’elle croise, y compris ses semblables taupes, ne sont pas tous accueillants ni intéressants. Mirette est désespérée. Malgré le long chemin parcouru, elle n’a trouvé aucun lieu où s’établir. Alors elle s’endort, envisageant sérieusement de prendre le chemin du retour le lendemain. Mais la nuit va peut-être changer son destin…

Mirette est une petite taupe très attachante, avide de découvertes, bienveillante. On la suit de galerie en galerie, on rit des géniales trouvailles de l’auteur, tant dans les rebondissements de l’histoire, que  dans les recettes de taupe imaginées (le roquefort aux doryphores, le jus de ver luisant, les chips de tiques ou le guacamole de larves). Les illustrations d’Olivier Rubon sont joyeuses, colorées et d’une tendresse infinie. Un très joli conte pour vos chères têtes blondes.

J’admire l’aisance avec laquelle tu prends des décisions catastrophiques, au Studio Hébertot : foncez-y avant le 30 décembre!

Quand votre conjoint, brillant avocat,  se retrouve au chômage et accepte un travail de balayeur, que dis-je, d’agent de la propreté urbaine, comment réagissez-vous? Statut social, regard des autres, perte de repères, sentiments, projets d’avenir, une pièce magnifiquement écrite et interprétée. Coup de coeur!

Trois (bonnes bien sûr!) raisons d’aller voir cette pièce :

  1. Le sujet est brillamment traité et invite chacun à la réflexion.
  2. Les acteurs, Renaud Danner et Mathilde Lebrequier sont épatants.
  3. Aucun temps mort dans le spectacle, vous passerez un excellent moment.

J’ai plébiscité ici les romans de Jean-Pierre Brouillaud  Ma vie avec Contumace et  Les petites rébellions , tous deux parus aux éditions Buchet Chastel. J’étais donc impatiente de le découvrir en tant que dramaturge. Rendez-vous pris au Studio Hébertot à Paris, pour découvrir deux acteurs, Renaud Danner et Mathilde Lebrequier.

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Le titre de la pièce donne le ton. A l’image des romans de Jean-Pierre Brouillaud, le ton est celui d’un inénarrable humour. Mais que l’on ne s’y méprenne pas, cet humour se met au service d’un sujet profond : comment un changement de statut social impacte- t-il notre vie, à savoir notre vie amoureuse, sociale, amicale et familiale?

C’est ce qui arrive à François Durville (Renaud Danner), qui, après un an de chômage, a accepté un poste d’agent de la propreté urbaine à la ville de Paris. Loin de le voir comme un échec professionnel, il se dit qu’il avait besoin de changement, que ses collègues ont l’air sympathique, que contrairement aux préjugés ils sont eux aussi cultivés, voire plus joyeux que les avocats qu’il a côtoyés jusqu’ici puisque certains balaient en chantant. Et puis, il se sentira utile.

Une vision optimiste que ne partage pas du tout, mais alors pas du tout Orianne (Mathilde Lebrequier), son épouse. Comment peut-on accepter d’être balayeur après avoir été avocat? Pire, comment pareille humiliation peut-elle être vécue aussi sereinement par son mari?

Parce que pour lui, être balayeur n’a rien d’humiliant ni de honteux.

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Les acteurs campent leurs rôles à merveille. Mathilde lebrequier est grandiose en bourgeoise outrée, cinglante à souhait tant par son regard que par les intonations de sa voix. Renaud Danner est génial dans son rôle de mari calme en toutes circonstances, de philosophe à ses heures. On oublie qu’ils jouent tant ils sont justes dans leur interprétation.

Les rires fusent. L’humour de Jean-Pierre Brouillaud fait mouche. Ses questions aussi : Faut-il admirer pour aimer? Le regard des autres est-il important? Qu’appelle-t-on échec : descendre dans la hiérarchie sociale ou ne pas s’épanouir dans un haut poste? Quel est l’essentiel dans la vie, dans le travail, dans le couple?

Informations pratiques :

Dates : du 29 novembre au 30 décembre 2018

Adresse : 78 boulevard des Batignoles – Paris 17ème

Site du théâtre pour réserver : https://www.studiohebertot.com

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Rentrée littéraire : La seule histoire, Julian Barnes

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La seule histoire, Julian Barnes

Editions Mercure de France, août 2018

Rentrée littéraire

Un premier amour détermine une vie pour toujours. Non pas qu’il incarne l’idéal par rapport aux amours ultérieures, mais elles seront toujours affectées par son existence.

A la fin de sa première année d’université, Paul est en vacances chez ses parents et s’ennuie somptueusement. Sa mère lui suggère alors de s’inscrire au club de tennis. Il y croise Susan, 48 ans, mariée et mère de deux filles plus âgées que Paul. Et en tombe amoureux. Pour son premier amour, Paul jubile : c’est typiquement le genre de relation que ses parents désapprouveraient le plus. Une relation qu’ils vivent dans la clandestinité, d’autant que dans ce petit village tout le monde se connaît.

Mais la violence du mari de Suzan à son endroit conduit Paul et sa maîtresse à précipiter les choses : ils s’enfuient à Londres où ils décident de vivre ensemble.

Après la clandestinité, ils peuvent enfin vivre leur amour au grand jour, à plein temps. Tout devrait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes si ce n’est que le comportement de Suzan change. Son humeur fluctue. En cause ? Son addiction à l’alcool qu’elle était parvenue jusqu’alors à cacher à Paul. Paul n’a que 25 ans et n’est pas armé pour faire face à pareille situation. Mais Suzan est son premier amour, la femme qu’il aime envers et contre tout. Alors il essaye de la comprendre, de l’excuser. Alors il essaye de garder espoir. Mais rien ne s’arrange. Au contraire. Et de se demander : rester avec elle, est-ce un acte d’amour ou de lâcheté ? Voire les deux ? Il essaye l’amour tendre et l’amour rude, les sentiments et la raison, les promesses et les menaces, la vérité et les mensonges, l’espoir et le stoïcisme. Mais force est de constater qu’il est détruit tandis qu’elle se détruit.

Julian Barnes évoque avec beaucoup de finesse la force d’un premier amour, l’empreinte qu’il laisse sur les relations ultérieures. Quand un premier amour finit mal, il cautérise le cœur et laisse une cicatrice indélébile. Mais pour autant, faut-il regretter d’avoir aimé, même si cet amour n’est plus, ou choisir de ne pas aimer pour ne pas souffrir ? Avons-nous seulement le choix ? Peut-on seulement contrôler la force de son amour ? Une réflexion intéressante et des personnages attachants, qui contrebalancent quelques longueurs.