Le nouveau livre de Sylvie le Bihan, Amour propre

Dans son nouveau livre, Sylvie Le Bihan s’attaque avec beaucoup de courage à un mythe, celui selon lequel l’épanouissement d’une femme et d’un homme passe obligatoirement par le fait d’avoir un enfant. Or devenir maman, et ce, malgré l’amour porté à l’enfant, peut être un trop lourd sacrifice pour la femme derrière la mère, donner lieu à des regrets. Un roman courageux, percutant, magnifiquement mené. Un livre ESSENTIEL.

Devenir maman : un bonheur? Des sacrifices coûteux aussi.

Giulia élève seule ses trois enfants, devenus adolescents, depuis son divorce neuf ans plus tôt. Des enfants qu’elle aime plus que tout, dont elle anticipe les moindres besoins, apaise les peurs, encourage la réussite depuis leur naissance. Des enfants pour lesquels la femme, derrière la mère, a tout sacrifié : son besoin de liberté, sa légèreté, son temps, son énergie. Mais bientôt pense-t-elle, ils rentreront dans le monde adulte et elle pourra enfin souffler. Redevenir femme avant d’être mère.

De cette attente où elle sera libérée de ce poids, elle ne parle à personne. La société ne le lui pardonnerait pas. On attend d’une femme devenue mère (-et d’un homme devenu père), qu’elle soit heureuse, épanouie, totalement dévouée à ses enfants. Et s’oublie. Être enceinte ? Le plus droit chemin vers le bonheur. L’accouchement ? Le plus beau jour de la vie. Devenir maman ? L’accomplissement ultime de la femme.

Mais si on nous mentait ?…

« On peut aimer ses enfants sans aimer celle que l’on est devenue. (…) Moi j’ai eu des enfants et je le regrette. »

La narratrice n’en peut plus, étouffe, aspire à ne plus être vampirisée par ses enfants. Et ceci, sans que ce soit incompatible avec l’amour fou, total, entier, qu’elle voue à ses trois ados. Mais l’avouer la ferait passer pour une mère indigne. Pire, pour un monstre. Alors pour ne pas s’attirer l’opprobre, elle se tait.

Aussi, quand ses deux fils reculent leur entrée dans le monde adulte, lui annoncent qu’ils ne vont pas poursuivre immédiatement leurs études mais faire un break, l’échéance pour recouvrer sa liberté de femme est retardée. La mère épuisée explose.

Elle saisit alors l’opportunité d’aller seule quelques jours à Capri dans la casa Malaparte, demeure de l’auguste écrivain italien Curzio Malaparte, sur lequel elle rédige sa thèse de littérature italienne. L’occasion de faire le point, de réfléchir à sa vie actuelle, à ce qu’aurait été sa vie sans enfants. L’occasion de découvrir sa propre vérité. Sa mère est partie quand elle n’était que bébé, ne supportant pas cette atteinte à sa liberté, ni la responsabilité d’un enfant. L’instinct maternel s’incline-t-il parfois devant le besoin d’être femme davantage que d’être mère ? Le sacrifice de soi est-il réellement la plus haute valeur morale ? Et si la société entretenait à dessein ce cliché du bonheur maternel?

Pourquoi lire absolument le livre de Sylvie le Bihan ?

Ce livre brille autant par la forme que par le fond. Très bien construit, avec une chute qui porte admirablement bien son nom, un style fluide, des phrases qui frappent, des mots qui cognent, chamboulent, émeuvent, il est aussi percutant par son analyse. ESSENTIEL, même. Car il met fin à l’injonction à être heureux car parent. Dans ce livre, Sylvie le Bihan s’attaque avec courage à un sujet tabou, démontre avec brio le faux procès qui est fait aux mères et pères qui regrettent leur vie d’avant l’arrivée de l’enfant : regretter le temps où l’on n’était pas encore parents n’est pas rejeter son enfant ni l’expression d’une absence d’amour envers l’enfant. La finesse de son analyse, la pertinence de ses réflexions, ouvrent le regard :

 « Expliquer, partager une expérience intime sans la vouloir universelle, sans critiquer celles que la maternité comble de joie. »

Ce livre permet de libérer la parole, de déculpabiliser les mères épuisées, désenchantées par le fait d’avoir eu des enfants. Il détruit le mythe du bonheur merveilleux d’être maman (ou papa) et informe les femmes qui envisagent de devenir maman de ce qui les attend. Il invite aussi à la tolérance, de la part de la société, de la part de celles qui s’épanouissent totalement dans la maternité, à l’égard de celles et ceux que devenir parents expose à des regrets. Enfin, il autorise les femmes non désireuses d’avoir un enfant à l’exprimer sans honte d’être jugées égoïstes. Un livre qui s’adresse à tous, parents comblés ou non, parents en devenir, hommes et femmes non parents.

Un tsunami.

ÉNORME coup de cœur !