Rencontre avec Alexandra Lapierre : « Mon rêve pour chaque livre est d’emmener le lecteur dans la tête du personnage tout en respectant le contexte historique »

 

Les éditions Pocket ont publié le 7 mars dernier « Avec toute ma colère », d’Alexandra Lapierre. Le portrait au vitriol d’un duo mère-fille aux relations particulièrement toxiques : Maud et Nancy Cunard. Rencontre avec la romancière à la Closerie des Lilas, sous la houlette des éditions Pocket.

avec-toute-ma-colere.jpg

Qu’est-ce qui a déclenché l’écriture de ce livre et, d’une façon générale, qu’est-ce qui vous donne l’impulsion pour écrire ?

Ce qui me touche et à chaque fois me donne une espèce de décharge électrique, c’est de me rendre compte qu’il y a des gens absolument extraordinaires qui ont été oubliés. Il y a différentes raisons pour lesquelles ils ont été oubliés, des raisons historiques, ou tout simplement parce qu’il s’agit de femmes. Car autrefois les femmes n’avaient pas d’existence sociale, elles appartenaient légalement à leur père quand elles étaient petites, elles appartenaient à leur mari quand elles étaient mariées, ou à leur fils ou frère quand elles étaient veuves. Résultat, les femmes qui ont fait des choses inouïes ont été bloquées pour la postérité, dans la mesure où elles ont été confondues avec leur mari. C’était en effet lui qui signait les contrats, ou lui qui achetait leurs couleurs dans le cas des femmes peintres, ou lui encore qui était leur garant pour voyager quand il s’agissait d’aventurières. C’est pourquoi j’ai souvent mis les femmes au premier rang.

Que cherchez vous à partager dans vos livres ?

Mon rêve pour chaque livre, c’est de raconter une histoire dont vous ne savez rien au départ, et de porter témoignage, car il y a un côté historique extrêmement important à partir de recherches d’archives et de documents. Et en même temps, mon rêve c’est d’avoir les outils de l’imagination, pour sentir les couleurs, les odeurs, être avec le personnage, afin d’emmener le lecteur dans la tête du personnage tout en respectant le contexte historique.

alexandra-lapierre-pocket

Quand vous décidez de vous attaquer un personnage méconnu, vous n’hésitez pas à aller au bout du monde, à vous mettre en immersion, pour lui redonner un destin. Notamment ici avec Nancy Cunard dans votre livre « Avec toute ma colère ». Comment êtes-vous tombée sur Nancy Cunard ?

Ce sont des rencontres aussi sentimentales qu’intellectuelles. Un jour, j’étais à une soirée de lancement d’un livre et je suis tombée sur un homme complètement ivre qui m’a dit : « Vous devriez écrire sur Nancy Cunard. » Je savais qu’elle avait été la muse d’Aragon, d’Adlous Huxley, de Brancusi, mais en dehors de ça, je ne savais pas très bien. Je lui demande pourquoi je devrais m’intéresser à elle et le type me répond : « Parce qu’elle détestait sa mère qui était encore plus sensationnelle qu’elle. Si vous vous y intéressez, elles vont vous en faire voir de toutes les couleurs ! » Le lendemain, je me dis qu’il faut que j’aille voir cela à la bibliothèque, mais ce que je trouve sur Nancy Cunard ne me touche émotionnellement pas davantage que ça. Je découvre qu’elle a été un personnage majeur de l’entre-deux guerres, qu’elle a été non seulement la maîtresse d’Aragon mais celle de Rodin et de beaucoup d’autres, qu’elle a été le premier éditeur de Beckett, et surtout, qu’elle a été la première fille de bonne famille à défendre les noirs et à s’élever contre la ségrégation et le racisme. Elle a aussi été une des journalistes à couvrir la guerre d’Espagne. Donc il y a le côté à la fois très intellectuel et léger d’une certaine manière de Nancy, car c’est une femme qui a eu beaucoup d’amants tous plus sensationnels les uns que les autres, et c’est aussi une femme très engagée alors qu’elle était une fille de famille héritière de la Cunard Line, les paquebots transatlantiques entre New York et l’Europe, et donc l’une des plus grandes fortunes d’Angleterre. Mais en vous disant tout ça, ce n’est pas un personnage pour moi, parce qu’elle était connue, parce que du fait qu’elle ait été la maîtresse d’Aragon, de Neruda, et du fait qu’elle ait été une activiste politique, elle avait des biographies aux États-Unis et en Angleterre. Donc je me suis dit que ce n’était pas un sujet pour moi. Donc j’ai abandonné. Mais si vous croyez que Nancy allait me laisser tranquille ce ne fut pas le cas. À chaque fois, de façon complètement parallèle à mes autres recherches pour d’autres livres, Je tombais sur quelqu’un qui me parlait de Nancy, je lisais un livre dont Nancy avait connu les personnages, donc à un moment elle a commencé à me hanter. Je me souviens que le type avait dit trois ans avant que la mère de Nancy était sensationnelle. Or sur la mère il n’y avait rien. Car la marque de Nancy, c’est qu’en s’élevant contre le racisme, contre le snobisme, contre cette société anglaise absolument sclérosée et hypocrite, elle avait pris comme ligne de mire, comme incarnation de cette société qu’elle récusait, sa mère.

editions-pocket

Et pourtant vous êtes revenue à Nancy Cunard

Oui, il y avait une scène dans la vie de Nancy qui me hantait. Nancy vivait en France pour ne pas vivre dans le pays de sa mère. Or en son absence, les allemands et les miliciens fascistes avaient brûlé ses manuscrits les plus précieux, les masques africains qu’elle collectionnait, ses tableaux, ses statues de Brancusi notamment, le symbole de tout ce qu’elle était. Un jour, alors que j’allais partir dans le Caucase, je suis prise d’une pulsion et décide d’aller voir sa maison normande. J’arrive vers 10h du matin dans le village et aperçois deux petites dames, dont une qui a connu Nancy. Elles me désignent la maison. Je m’aperçois que la porte du jardin n’est pas fermée donc je rentre. Le jardin était intact, comme décrit par Aragon, et je suis saisie par le spectacle sinistre de la maison taguée et saccagée. Les années passent, Nancy me hante toujours, et je retourne sur le site de cette maison, décide d’interroger cette femme normande qui l’a connue. Et c’est alors qu’enfin je me décide à faire une grande enquête sur la mère. Et je me décide à écrire ce livre « Avec toute ma colère », qui est certes l’histoire de Nancy, mais qui est l’histoire de Nancy à travers ses rapports avec sa mère.

Sa mère, Maud, est une vraie aventurière

Oui, l’autre chose qui passionnante, c’était le portrait de Maud. C’est Maud la vraie aventurière en réalité. Maud était une petite américaine partie conquérir l’Angleterre, devenue l’épouse de sir Cunard. Elle était si intelligente, si curieuse, si lettrée, qu’elle va avoir l’un des salons les plus importants à Londres dans la période de la première guerre mondiale. C’est Maud qui va rencontrer et présenter à Nancy les grands auteurs et les plus grands musiciens, qui vont devenir des amis de Nancy. Elle va fonder Coven Garden, va quitter son mari et épouser le plus grand chef d’orchestre de l’époque. A travers le monde de Maud, c’est tout le monde de Nancy qui va en découler. Ce qui est fascinant c’est que Maud était très aventurière et va devenir très conservatrice (elle n’a pas le choix sinon elle perd tout), alors que Nancy, qui est une riche héritière, peut se permettre de dénoncer ce monde hypocrite et les compromissions de sa mère.

Maud et Nancy ne se sont pas toujours détestées

Ces deux femmes au départ s’aiment. Au départ, Nancy adore sa mère. Mais Maud est très occupée par sa propre ascension. Et quand Maud se rendra compte que sa fille est formidable, la fille ne veut plus entendre parler de la mère.

alexandra-lapierre

Pourquoi ce titre « Avec toute ma colère » ?

C’était très intéressant parce que j’ai pu constater en étudiant leur correspondance que quand elle est petite, Nancy signait les lettres à sa mère « Avec tout mon amour ». Quand elle avait 18 ans, elle signait « Avec tout mon amour et avec toute ma colère ». Et quand elle en avait 25, elle signait « Avec toute ma colère ». C’est l’histoire d’un courant de pensée du début du 20ème siècle et l’histoire d’un conflit terrible entre mère et fille.

Un conflit mère-fille terriblement intense et moderne

Ce conflit mère- fille est très moderne. Car à la fin du 19ème, il n’y a pas ce genre de conflit entre mère et fille qui existe aujourd’hui. Cela ne se faisait pas et en plus, la mère était une vieille dame et la fille une jeune femme. Or Maud reste une très belle femme. Très séduisante. Elle ressemble à sa fille, s’habille pareil, lui fait de l’ombre. Elles ont poussé le conflit mère-fille à son paroxysme : Nancy par exemple ne va pas hésiter à écrire à toute l’aristocratie anglaise que Maud a conquise, que sa mère est une petite arriviste, une raciste. Et ce faisant elle démolit sa mère, parce qu’on ne lave pas son linge sale en dehors de la famille. Ce conflit intime porté à son paroxysme va en même temps raconter toute l’histoire du début du XXe siècle

Ce livre a été écrit différemment de vos autres livres, car vous vous y êtes mise en scène d’une certaine façon. Pourquoi ?

Ce qui m’a frappée, c’est cette tragédie grecque entre Nancy et Maud. Elles se sont attaquées comme dans un procès et donc j’ai décidé de construire le livre en m’appuyant sur les photos et les lettres des deux femmes comme un monologue, des monologues qu’elles s’adressent l’une à l’autre dans la tête. Parce que toute la question est de savoir si Nancy acceptera de revoir sa mère qui était en train de mourir. Donc j’ai procédé à l’inverse de mes autres livres, qui eux sont des épopées qui vont du point A au point Z. Là, j’ai voulu changer de technique. Ce qui m’intéressait c’était de les entendre s’accuser, de les entendre se défendre. Donc j’ai construit le livre un peu comme un procès intérieur. Et comme pour moi ce livre avait été si long en gestation, puisque la première fois où l’homme ivre m’en avait parlé c’était 15 ans plus tôt, au début et à la fin du livre j’ai inscrit ce que moi j’ai ressenti.

De plus, il est très dur d’écrire un livre avec deux héroïnes sans qu’il n’y en ait une qui prenne le pas sur l’autre. Donc je voulais vous laisser, vous, décider un peu comme dans un procès celle que vous aimez et celle que vous récusez. C’est pourquoi dans la construction du livre, je voulais leur laisser la parole à elles deux.

avec-toute-ma-colere-pocket.jpg

Publicités