Ce qui est monstrueux est normal, Céline Lapertot

Tout ce qui est monstrueux est normal Céline Lapertot

Après trois romans, Céline Lapertot nous revient avec un livre proche du récit ou de l’autofiction. Un récit indiciblement fort, dense, avec une écriture au cordeau. Le livre d’une renaissance grâce à la littérature et à l’amour d’une famille d’accueil.

Les repères de l’enfance

L’enfant grandit comme elle peut, entre un beau-père pilier de bar et une mère soumise, dans un lotissement en ruine, au milieu des effluves de bière, d’urine, de tabac et de crasse dans les couloirs de l’immeuble. Quand on est enfant, que l’on n’a pas d’autres repères que ceux-là, on les associe naturellement à une certaine « normalité ».

Ce qui est monstrueux est normal.

« L’enfant vit comme on lui demande de vivre, simplement. »

La fillette aspire à être aimée, comme tout être. Mais pour toute réponse à sa quête, son beau-père lui impose des rapports sexuels. Le sexe comme réponse à la demande d’amour. Et la honte, invisible, prégnante, de grandir en elle et de l’envelopper tel un gaz inodore, incolore mais ô combien omniprésent. D’autant que contrairement à l’idée reçue selon laquelle on se doit de haïr son bourreau, elle aime cet homme qui l’élève depuis qu’elle est bébé. Comment, dès lors, gérer ces sentiments contraires ?

« Au cours de notre existence, surtout quand elle est encore jeune, on aime. Et ça ne s’explique pas. On aime. Avec nos chaines. Avec notre laisse. Avec notre muselière. Avec nos questionnements qui n’attendent pas de réponses. Avec nos peurs et notre chagrin. Avec nos illusions et l’envie de ne pas décevoir. »

Alors, tel un roseau, l’enfant ploie dans le sens du vent, dans le sens des attentes des autres. Elle sourit, « parce que tout a le devoir d’être drôle, quand on survit. »

Et puis il y a cette assistante sociale qui lui annonce qu’elle va aller vivre dans une maison pour enfants, au foyer social de la DDASS, dans le cadre d’un placement d’urgence ordonné par le juge des affaires familiales. Un foyer où – et l’auteur balaye là-encore les préjugés, la fillette va trouver le bonheur, avant celui, ultime, d’être adoptée par une famille d’accueil aimante.

« La chance n’est pas toujours dans les chaînons qu’on se partage d’ADN en ADN. La chance, quelquefois, c’est de briser ce chaînon aux allures de prison, et de vivre ailleurs, de vivre pour soi. Et au milieu de ce chaos que représente parfois une famille, une maison pour enfants n’est pas un trou noir mais une étoile, ce n’est pas un échec, mais un devenir. »

L’enfant découvre deux merveilles : le pouvoir de la littérature et l’amour inconditionnel et gratuit, offert par une femme qui n’est pas sa mère de sang mais lui ouvre son cœur et sa maison. Le terreau de sa renaissance.

Le livre d’une renaissance

Ce qui est monstrueux est normal n’est pas un énième livre sur la maltraitance infantile et l’inceste. Dans ce livre, Céline Lapertot se glisse dans la tête d’une enfant, se met à sa hauteur et nous décrit ce qu’elle éprouve, ses espoirs, ses envies, ses peurs. Sa honte aussi. Pour mettre une distance salvatrice avec les souvenirs de cette souffrance, elle rédige ce livre à la troisième personne : pas de « je » ici mais « l’enfant ». La force émotionnelle du récit n’en est pas moins grande. Avec une écriture au cordeau, elle met des mots sur l’indicible, l’impalpable, dynamite les préjugés. De ses blessures indélébiles, l’enfant devenue écrivain a fait des balafres réussies. Certes, il y aura toujours ce gout de la solitude dans la bouche, mais il y a l’écriture comme colonne vertébrale. Pour rester debout et avancer, malgré tout et surtout.

« Ecrire, c’est aussi cela. Se devoir à soi-même, échapper à toute forme de dépendance, abolir les médiocrités de la vie quotidienne pour quelques petites heures où nous marchons sur la Lune. »

Un livre d’une puissance évocatrice rare.

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