Comme des frères, Claudine Desmarteau

Comme des frères, Claudine Desmarteaux

©Karine Fléjo photographie

Claudine Desmarteau signe ici un roman d’une tension narrative très forte sur cette période charnière et ô combien déterminante qu’est adolescence. Un âge où l’on se cherche, où on pousse ses limites, où l’on prend des risques. Parfois trop de risques.

Repousser ses limites

Raphaël a 22 ans, un âge où l’on a tout l’avenir devant soi. Pourtant, Raphaël a le sentiment que c’est son passé qui lui fait face. Six ans plutôt en effet, sa vie a basculé.

En primaire, ils étaient une joyeuse bande de copains : Ryan, Lucas, Kevin, Saïd, Thomas, Idriss. C’était alors entre eux l’innocence et l’insouciance de l’enfance, prélude à une adolescence plus tourmentée . En quatrième, un petit nouveau a en effet débarqué dans leur classe. Son prénom : Quentin. Son signe particulier : une longue mèche de cheveux dans la nuque. Son surnom tout trouvé : Queue de rat ou Queutin, au choix. Au choix pour la bande, car Quentin, lui, n’a pas eu d’autre choix que de subir leurs brimades et humiliations.

«  La cruauté du groupe. La sauvagerie de La bande. C’est parti de là. Et aussi d’une angoisse, qui ne me quitte pas. L’angoisse de la fatalité, où l’on bascule, bêtement, violemment, dans le drame, dans l’inconscience de la jeunesse. »

Quentin devient alors la tête de turc, parce qu’il en faut bien une. Pas pour ce qu’il est ou ce qu’il a fait. Juste parce que c’est la fatalité.

Dans cette petite ville, les adolescents trouvent leur temps long. Certes il y a les barbecues devant le cabanon,  il y a les exploits de Jackass à visionner sur YouTube et à tenter de reproduire,  les joints à fumer en cachette,  les canettes de bières à voler aux parents, les premiers flirts,  mais rien de bien palpitant.  Dans l’illusion de leur toute puissance, de leur invincibilité, ils se lancent alors des défis. Par jeu, ils repoussent leurs limites. Toujours plus loin. Parfois trop loin. Et c’est alors le drame. De ces drames qui vous poursuivent toute votre vie.

Un roman sur l’adolescence

Claudine Desmarteau, auteure jeunesse, signe ici son premier roman pour adultes. Et le consacre aux adultes en devenir, les adolescents, ces êtres en pleine transformation, prêts à tout parfois. Dans une tension narrative croissante, elle tient le lecteur en haleine, le conduit page après page vers une issue que l’on devine dramatique. Avec un langage cru, proche de celui des adolescents, une grande justesse dans le ton employé mais aussi dans les situations et comportements décrits, elle nous immerge dans l’univers plein d’effervescence d’une bande d’ados qui se cherchent. On ne peut alors plus reposer le livre, impatient de découvrir ce qui se trame.

Outre ces blessures d’adolescence que l’on porte en soi toute la vie, les sillons indélébiles qu’elles creusent en chacun d’entre nous, la romancière nous invite à réfléchir sur des problèmes de société très contemporains : le harcèlement scolaire, mais aussi la responsabilité des de ceux qui médiatisent leurs prises de risque inconsidérées. Si l’être humain est souvent inoffensif, seul, il se meut en loup quand il est en bande, prêt à mordre le plus faible, le plus seul, sans vraiment réfléchir aux conséquences. Et les dégâts psychologiques pour le harcelé peuvent être redoutables et durables. Autre sujet abordé, ces exhortations à relever des défis sur le net et les réseaux sociaux (on se souvient tous du défi du foulard récemment). Les ados ici adorent Jackass, ces jeunes américains toujours prêts à réaliser des cascades et des blagues dangereuses, exploits qu’ils filment et diffusent ensuite. Ce qui n est pas sans poser le problème de la responsabilité de telles personnalités médiatiques envers leur jeune public, influençable s’il en est.

Un roman qui se lit d’une traite, efficace, extraordinairement juste.