Pleine terre, Corinne Royer

Pleine terre Corinne Royer

Un roman percutant, magistralement rédigé, sur la réalité du monde paysan. Un roman inspiré d’un fait divers dramatique, qui pointe le désespoir des paysans face aux exigences aberrantes du système. Brillant.

Le désespoir des paysans

Ce matin-là, Jacques Bonhomme a tout quitté. Il a fui sa ferme des Combettes. Ses animaux. Ses terres. Ses deux sœurs. Ses amis. Tout et tout le monde. Un nom de plus à ajouter à la (trop) longue liste des paysans terrassés par le désespoir, comme son ami Arnaud qui a attenté à ses jours à l’âge de 28 ans. Des paysans écrasés par les lourdeurs administratives, étouffés par l’exigence des normes non adaptées aux petites exploitations, là où leur seul souhait est de vivre des produits de leur travail, dans le respect des animaux et de la nature. Sans bureaucrates déconnectés de leur réalité à leur dicter leur conduite, leurs méthodes, leurs devoirs.

Jacques Bonhomme n’a pas jeté son tablier à la première difficulté. N’a pas ployé l’échine sous le fouet des injonctions administratives. Non, il a fait entendre sa voix, a dénoncé les aberrations du système, s’est même exprimé à ce sujet dans la presse. Mais cela n’a pas changé les choses. Ou plutôt si : sa rébellion lui a valu un contrôle administratif. Droit dans ses bottes, Jacques n’avait pas à redouter ce contrôle. Mais l’excès de zèle des contrôleurs les a conduit à le coincer pour une broutille. Après la naissance de ses bêtes, il a en effet pris du retard dans leur déclaration de naissance.  D’autres contrôleurs se seraient montrés compréhensifs, d’autant que Jacques a bien posé des boucles d’identification à l’oreille des nouveau-nés, preuves de sa bonne foi. Mais ceux-ci se sont acharnés, se sont engouffrés dans cette faille pour asseoir leur force. Ce contrôle est alors le début d’une véritable descente aux enfers

Un roman d’une infinie justesse psychologique comme politique

Avec Pleine terre, la talentueuse Corinne Royer nous offre un roman diablement fort. Celui des neuf jours de cavale d’un paysan acculé par l’absurdité hallucinante des règles administratives et l’absence d’intelligence de cœur de ses agents. Un roman choral où elle donne la parole à la famille du paysan, à d’autres paysans voisins, aux contrôleurs de l’administration. Des points de vue multiples qui mettent en lumière les tourments et le désespoir indicibles d’un homme confronté à l’absurdité et à la bêtise. L’analyse est brillante, complète, interpellante. La plume est incisive, travaillée comme une terre que l’on tourne et retourne. On ne peut qu’être secoué par ce roman, interpellé par le sort de ce paysan et à travers lui, par celui de tous les gens de la terre.

Un roman qui brille autant par son fond que par sa forme. Par la profondeur de son propos que par la beauté du style. Un roman nécessaire.

Informations pratiques

Pleine terre, Corinne Royer- Rentrée littéraire – Editions Actes sud, aout 2021 – 336 pages – 21€