Rencontre avec Inès Bayard, pour son roman Le malheur du bas ( Albin Michel)

 

Le malheur du bas, premier roman de Inès Bayard, paru aux éditions Albin Michel, a reçu le prix des Talents Cultura 2018. Rencontre avec l’auteur : 

  •  Comment est né ce roman choc ? 

Je l’ai écrit sans imaginer qu’il allait être publié. C’était une écriture très solitaire, très personnelle. Je ne sais pas si l’on peut vraiment parler de choc, parce que tout le monde me dit que ce livre a choqué, j’en suis désolée. C’est plutôt un livre de compréhension par rapport au corps.

  • Quelle est l’émotion qui vous a poussée à écrire ce livre ?

Le point de départ de ce livre était le désir de parler du corps féminin, c’était un sujet qui m’intéressait depuis pas mal d’années et qui était traité à la fois dans la littérature française et dans les médias, d’une façon qui ne me convenait pas. Il n’y a que dans la littérature étrangère que je le trouvais traité de façon suffisamment forte.

  • Est-ce que vous pouvez définir ce que vous ne plaisait pas ou plutôt la façon dont vous vouliez en parler ?

Pour moi, il y a toujours un problème quand on parle du corps féminin et plus particulièrement d’une agression sexuelle, il y a toujours un décalage entre ce que les victimes de ces agressions disent dans leur témoignage et le traitement dans les médias. Les débats restent très superficiels. Ils ne vont pas c’est dans le détail. Ils n’expliquent pas les ressorts physiques. On a toujours tendance à évoquer la psychologie féminine, mais très peu le corps dans ses détails. Or cela me paraît problématique surtout en ce qui concerne les agressions sexuelles. Revenir à ces débats dans le fond me paraissait important.

Le roman : Le malheur du bas

« Au cœur de la nuit, face au mur qu’elle regardait autrefois, bousculée par le plaisir, le malheur du bas lui apparaît telle la revanche du destin sur les vies jugées trop simples. »
Dans ce premier roman suffoquant, Inès Bayard dissèque la vie conjugale d’une jeune femme à travers le prisme du viol. Un récit remarquablement dérangeant.

 

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Rencontre avec Olivia de Lamberterie :  » Je vais essayer d’inventer une manière joyeuse d’être triste »

Le 22 août dernier, les éditions Stock ont publié le premier livre d’Olivia de Lamberterie : Avec toutes mes sympathies. Rencontre avec l’auteur.

Comment est née l’idée de ce livre ? 

 J’étais à ce point anéantie de chagrin, que je ne pouvais plus lire. Or lire était mon métier. Donc je me suis dit, qu’est-ce que je vais faire, je ne vais pas devenir critique de patinage artistique ?  Les livres faisaient partie de ma vie. J’avais toujours refusé d’écrire parce que je trouvais que je n’avais rien à dire. Et là, pour la première fois, écrire était vraiment un besoin vital. D’abord, parce que mon frère me l’avait demandé une des dernières fois où je l’avais vu. Et j’aimais tellement mon frère que je crois que s’il m’avait demandé de traverser l’enfer en auto-stop, j’y serais allée. Donc là je me suis dit, OK je vais faire. Et pas du tout dans une visée thérapeutique, mais parce que j’ai trouvé que c’était un personnage de roman, qu’il était très flamboyant, que depuis l’enfance il m’avait portée dans son sillage. Et que j’avais envie de lui rendre hommage.

Vous dites : « Nous sommes presque des amnésiques ». C’est-à-dire qu’à travers cette histoire, vous réalisez qu’autant vous avez la mémoire des autres, autant vous avez une mémoire très impressionniste sur votre enfance Et ce livre vous pousse à vous interroger sur la famille, sur vos liens, sur le passé.

 Oui tout d’un coup tout est remonté, tous les souvenirs d’enfance. On a toujours été très très proches avec mon frère et soudain, devant mon ordinateur, je me souvenais de ce petit garçon blond, qui adorait jouer au cow-boy. On regardait d’ailleurs ensemble le samedi après-midi Les mystères de l’Ouest, ce qu’il avait rendu fou des cow-boys. Et je lui avais dit : comment vais-je pouvoir jouer avec toi, car les cow-boys c’est très genré, il n’y a pas de cow-girl. Et soudain il a pris la table à repasser, l’a mise devant moi et m’a dit : « toi tu feras la fille du saloon, voici le bar ». Ces souvenirs sont donc remontés de même que ceux de notre famille. Car on est une famille à la fois traditionnelle, une famille très fantaisiste, qui a le triste record du monde du nombre de suicidés. En même temps, c’est une famille très joyeuse, très fantaisiste. J’avais par exemple un grand-père qu’on adorait, mais qui était très étrange, et qui pensait que tout le monde voulait le voler et notamment les banques. Alors il avait rangé son argent dans des Tupperware en plastique, qu’il avait enterrés dans le jardin de sa maison de Cannes, où on passait nos étés. Et il a oublié où il les avait enterrés. Alors le soir, à mes sœurs, mon frère et moi, il nous donnait des pelles et des râteaux de plage en plastique et on devait chercher les trésors dans le jardin.

En faisant un portrait de ce frère, c’est aussi votre portrait que vous faites, en parlant de vos lectures d’enfance, de ce qui vous a construit, et c’est une façon de se rendre compte que ce que l’on est aujourd’hui est la somme de tous ces instants partagés avec des êtres qui nous sont chers dans l’enfance.

Oui, je me suis rendu compte que je ne pourrais pas faire l’économie de cet autoportrait et de cette relation très forte, que nous avons nouée dans l’enfance et qui ne s’est pas distendue avec le départ de mon frère à Montréal quand il a été nommé directeur artistique de Ubisoft. Je me souviens que quelques jours avant sa mort je lui ai écrit un mail en lui disant : « Si je tends la main, malgré l’océan je peux te toucher ». Et il m’a répondu sans mots, en m’adressant la photo de nous enfants, qui figure en couverture de ce livre.

Vous n’entrez pas dans le schéma du deuil, qui consisterait à mettre de côté, gentiment mais de côté, l’être aimé. Mais au contraire, il y a cette volonté d’intégrer son absence comme une présence au quotidien.

 Oui, car après sa mort, beaucoup de gens m’ont dit, « Il faut que tu fasses ton deuil », ou cette phrase que je trouve relativement atroce « ça va passer ». Et moi, très vite, je me suis rendu compte que je ne voulais pas que ça passe. Et puis en même temps, je suis mariée, j’ai trois fils, mon frère était très joyeux, même si la mélancolie a fini par gagner, et moi je crois être une personne assez joyeuse. Et du coup, j’ai beaucoup réfléchi et je me suis dit : « Je ne veux pas que cela passe, je vais essayer d’inventer une manière joyeuse d’être triste, je vais essayer d’apprivoiser la mort ». Et de manière plus générale, plus universelle, je ne voulais pas que ce soit un récit fermé, je voulais que ce soit un récit ouvert, qui interroge sur ce que l’on fait des morts aujourd’hui. On ne peut pas juste se dire qu’on va mettre des vêtements noirs, qu’on va pleurer, qu’on va faire du yoga et que ça va passer.  Non, moi je veux réfléchir là-dessus et me dire, comment en étant vivant, comment en étant heureux, vivre en bonne compagnie avec les morts.

 

 

 

Rencontre avec Nina Bouraoui : « L’écriture est mon destin »

En cette rentrée littéraire, les éditions Jean-Claude Lattès publient le nouveau roman de Nina Bouraoui : Tous les hommes désirent naturellement savoir. Tous les hommes désirent naturellement savoir est l’histoire des nuits de sa jeunesse, de ses errances, de ses alliances et de ses déchirements. C’est l’histoire du désir de l’auteur qui est devenu une identité et un combat.

Comment va-t-on à la rencontre de soi-même ?

Il y a plusieurs façon de prendre le chemin qui permet de savoir qui nous sommes : l’amour, la psychanalyse ou la littérature. Ici, j’ai choisi la littérature.

Un retour en Algérie

J’ai cherché à savoir qui j’étais en me rendant dans les années 70 dans cette Algérie éblouissante, aveuglante, sublime, et déjà je sentais une forme de brutalité naitre ou revenir, juste après la guerre d’indépendance, puisque je suis arrivée en Algérie à l’âge de 2 mois en 1967 et j’y suis restée jusqu’à l’âge de 14 ans. C’est l’Algérie de la sensualité, d’une femme allongée sur les rochers, de ma mère cette blonde française qu’on appelait la suédoise et qui a épousé mon père algérien et qui a épousé un pays, l’Algérie, qu’elle s’est promis de nous faire connaître à ma sœur et moi. Elle nous a emmenée dans sa GS bleue vers le Sahara jusqu aux frontières du Niger.

L’écriture est mon destin

Aux frontières du Niger, j’ai eu la chance de dormir dans des grottes où il y avait des dessins préhistoriques. Avoir dormi au pied de dessins qui sont à l’origine de ce que nous sommes, de peurs, de la violence, mais aussi du plaisir,  cela m’a accompagné et m’a porté bonheur.

J’ai voulu savoir qui j’étais

J’ai voulu savoir qui j’étais, car je viens d’un mariage mixte, je suis le fruit d’un métissage, celui d’un français musulman et d’une jeune française. J’ai svt pensé que ma sœur et moi étions les symboles de la paix, de l’amitié franco-algérienne. Dans ce livre j’ai interrogé d’où venait ma mère, quels étaient ses secrets d’enfance, je les ai effleurés parce que je ne pratique pas une littérature de la dénonciation, mais je les ai suffisamment embrassés pour comprendre que je viens d’un chaudron pas évident, compliqué mais tout aussi fascinant.

Etre homosexuelle n’est pas toujours un chemin très facile et très poétique

Je me suis interrogée sur mon identité. Je me suis rendu compte qu’être homosexuelle n’est pas toujours un chemin très facile et très poétique. Pas dans l’enfance car l’enfance est innocente. Un enfant homosexuel ne profite que de la beauté, de la sensualité et de l’esthétisme et j’en ai profité amplement. Quand je suis arrivée en France à 14 ans, j’ai dû me réapproprier ma nationalité française, puisque je n’avais vécu qu’en temps qu’algérienne même si j’avais été élevée par une mère française. Cela a été un second voyage de m’approprier ces racines que je ne connaissais pas.

A 18 ans, j’ai exploré cet autre chemin de mon identité amoureuse

A 18 ans, j’ai exploré cet autre chemin de mon identité amoureuse, de mon identité sexuelle, avec beaucoup de courage parce que j’étais la plus jeune. J’habitais rue Notre-Dame des Champs dans le 6ème, et je me suis rendue 3 fois par semaine dans un club exclusivement réservé aux femmes, le Katmandou, où j’ai rencontré des femmes que je n’aurais jamais rencontrées dans la vie et qui m’ont peut-être appris les soubassements, les souterrains de l’existence, qui m’ont forgée. Pendant cette période de transition, j’ai commencé à écrire. J’avais 18 ans, l’écriture était mon destin.

J’ai appris à occuper mon homosexualité comme on occupe un territoire

J’ai fréquenté des prostituées, des anciennes détenues, des femmes beaucoup plus âgées que moi. J’ai appris l’amour des femmes mais aussi la soumission, la violence. J’ai appris à occuper mon homosexualité comme on occupe un territoire. J’ai appris à devenir ce que j’étais dans l’enfance. Ce n’a pas été facile, c’était au début des années 80. Ces thèmes je les ai abordés de nombreuses fois dans Garçon manqué, dans Poupée Bella, dans La vie heureuse, etc, j’avais pensé en avoir fini avec cette écriture de soi. Là c’est autre chose, c’est un livre de résistance.

C’est un livre de résistance

Parce que je trouve qu’en 2018 nous devons toujours entendre la violence sourde du monde. Je sais que dans certains pays, en 2018, être homosexuel n’est pas aisé mais dangereux. Si tout correspond dans mon livre, l’Algérie, cette quête de poétique, l’amour pour ma mère cette femme française tellement courageuse, si je me remémore les premières montées de l’islamisme à la fin des années 70, où tout d’un coup les femmes portaient plus de hidjabs que de tailleurs, de pantalons ou de shorts, si je me souviens qu’il y avait déjà une police des mœurs qui patrouillait et qui vérifiait qui fêtait noël et quel musulman buvait de l’alcool, si dans ce livre pour la toute première fois j’évoque la décennie noire des années 90 algériennes, c’est pour faire un parallèle : je pense que mon homosexualité a été à la fois assombrie et éclairée par la violence de ces extrémismes.

Si la littérature a une mission ce sera toujours de dénoncer la fin des libertés

Et si la littérature a une mission ce sera toujours de dénoncer la fin des libertés, ce sera toujours de rentrer dans la chambre d’un adolescent solitaire. Alors si je peux aider à ça, en effet, l’écriture est mon destin.

Rencontre avec Agnès Martin Lugand : «  J’avais envie de parler du rapport au corps »

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En mars 2018, les éditions Michel Lafon ont publié « A la lumière du petit matin », le nouveau roman d’Agnès Martin-Lugand. Peut-on être heureux quand on se ment à soi-même ? Ou quand une épreuve vous conduit à faire le point et à vous recentrer sur vos besoins et vos priorités. Un roman touchant, viscéralement humain et… addictif ! Rencontre avec l’auteur.

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On compare parfois vos livres à des feel-good books, c’est-à-dire des livres qui font du bien. Est-ce que ce terme vous correspond ?

J’ai un avis très particulier sur ces livres-là, les livres feel-good. Je pars du principe que tous les livres sont des feel-good. Peu importe ce qu’on lit, on cherche nécessairement un bénéfice secondaire dans la lecture, que ce soit un polar, un documentaire, un essai, un roman d’amour ou de la littérature blanche. L’acte de lire, à partir du moment où on entre dans une librairie pour acheter un livre parce qu’on a envie de l’acheter, peu importe le contenu on sait qu’on va passer un bon moment . Pour moi tous les livres doivent être dans la catégorie feel-good. Moi finalement je raconte des histoires d’amour, des tranches de vie, des portraits de femmes, alors certes ce sont toujours des romans d’amour parce que l’amour fait partie de la vie de tout le monde, mais finalement à chaque fois c’est le parcours personnel du personnage principal qui m’intéresse. Si ça fait du bien tant mieux, mais je pense que ce sont tous les livres qui font du bien.

Il y a toute une mouvance dans la littérature actuelle qui consiste à mêler essai de développement personnel et roman. Considérez-vous que vos romans s’inscrivent dans cette mouvance de roman de développement personnel ?

Je peux comprendre qu’on dise de mes romans qu’ils peuvent entrer dans cette catégorie là mais moi je n’écris pas dans l’idée de faire une histoire de type développement personnel. Après, j’ai conscience de mon premier métier, j’étais psychologue, je ne vais pas me renier. Mais être psychologue ce n’est pas donner des recettes miracles pour s’en sortir, ce n’est pas être coach de vie. Et jamais dans mes romans je ne cherche à donner de recette pour aller mieux. Ce n’est pas du tout ça qui m’anime dans l’écriture. Ce qui m’anime, c’est de vivre en fusion avec mon personnage et de raconter une histoire. Après, chacun finalement, avec sa propre sensibilité, sa propre histoire, y trouve ce qu’il cherche.

Il y a des thématiques récurrentes dans vos livres, notamment la résilience.

Je pense que oui, c’est une certaine obsession chez moi de savoir comment on peut rebondir, suite à une épreuve, parce que c’est toujours intéressant de voir le champ des possibles. Il y a tellement de manières possibles de vivre un drame, il y a tellement de formes de résilience possibles, Il y a tellement de façons de traverser un deuil, tellement de façons de traverser une rupture amoureuse. C’est un thème qui m’obsède.

Dans ce roman vous avez eu envie de parler de l’infidélité du point de vue de la maîtresse et de montrer que la maîtresse peut aussi être un être en souffrance…

Oui, je voulais parler d’une femme en sortant de la caricature de la maîtresse femme fatale, qui va briser des couples et des familles et passer d’un homme à l’autre. J’avais vraiment envie de parler de la femme amoureuse qui souffre, qui attend, qui a juste la malchance de tomber amoureuse d’un homme non libre. Hortense ici est une femme qui essayé de lutter contre ça, mais elle s’est laissée embarquer dans cette passion amoureuse. J’avais envie de rendre hommage d’une certaine façon, même si le mot est fort, à ces femmes qui souffrent, parce qu’elles sont logiquement décriées. Alors que ici Hortense est capable de culpabilité vis-à-vis de la famille de son amant, elle dit qu’elle n’a jamais voulu être une maîtresse, ce n’était pas prévu dans son chemin de vie. Elle attend, elle subit. Elle a compris que si elle voulait le garder un minimum près d’elle, elle devait se contenter de ce qu’elle a. Et elle en souffre.

Ce roman fait une part belle à l’univers de la danse. Comment avez-vous fait pour aborder cette discipline, avez-vous effectué de la danse vous-même ?

Je n’ai jamais pris un seul cours de danse même petite fille. Après, il est vrai que quand j’ai commencé à penser au personnage d’Hortense, immédiatement j’ai pensé à la professeur qui se blesse. Parce que j’avais envie de parler du rapport au corps qui est une grosse partie du roman. Et puis comme à chaque fois que j’écris, je me suis glissée dans la peau du personnage, je me suis projetée, et pour étoffer tout cela, j’ai rencontré une professeur de danse qui a elle-même créé son école et qui m’a parlé de ses élèves, de son école, de son langage. Et à la fin du roman, quand celui-ci était terminé, j’ai échangé avec une danseuse de scène, ce qui m’a permis de confronter ce que j’avais projeté dans le rapport au corps et dans le mouvement à sa réalité à elle en tant que danseuse.

—–> Retrouvez la chronique que j’avais consacrée à ce roman ici : A la lumière du petit matin

 

La KarInterview de Agnès Martin-Lugand : « Je souhaite simplement raconter des histoires où l’espoir est permis, où l’on voit le joli de la vie. « 

Le 29 mars dernier, les éditions Michel Lafon ont publié le 6ème roman de Agnès Martin Lugand : A la lumière du petit matin. Rencontre avec la romancière.

Quel a été le point de départ de ce roman, ce qui vous a donné l’idée et l’envie de l’écrire ?

Le personnage d’Hortense m’a appelée, m’a saisie. J’ai rapidement pensé à une professeur de danse, à son rapport au corps, surtout quand celui-ci est blessé. Et puis, j’ai souhaité me projeter dans cette position de l’ « autre » femme, la maîtresse, l’amante. On en parle peu. Je souhaitais sortir du cliché de la femme fatale, briseuse de famille. Hortense est simplement une femme amoureuse…

Votre héroïne, Hortense, semble épanouie dans sa vie tant professionnelle que personnelle. Semble seulement. Il lui faudra un accident pour prendre le temps de se poser les bonnes questions. Pensez-vous qu’il faille un drame (blessure, accident, licenciement, …) pour que l’on s’interroge vraiment sur nos choix, nos besoins, le sens de notre vie ? Et donc que l’on change ?

Quand tout va bien, on évite de se poser des questions, certainement de peur de mettre en péril un équilibre qui peut être fragile ! J’ai tendance à penser qu’en cas d’une épreuve à traverser, nous avons la possibilité de prendre du recul, de la distance. Nous pouvons aussi nous découvrir des capacités insoupçonnées pour endurer ce que la vie nous impose. Cela n’amène peut-être pas nécessairement à changer du tout au tout, mais au moins à avoir un nouveau regard sur la façon dont on mène sa vie et à grandir d’une certaine façon.

C’est un accident qui joue ici le rôle de révélateur, qui invite Hortense à réaliser qu’elle se ment, passe à côté de sa vie. Ne pensez-vous pas que bien souvent, notre petite voix intérieure, notre intuition, nous préviennent de nos mauvais choix, mais nous préférons être sourd et aveugle ?

Effectivement, je crois que nous avons la merveilleuse faculté à ne pas voir ce qui nous éclate au visage ! C’est plus confortable. Qui souhaite volontairement se créer des soucis ? Pas grand monde, je pense. Et puis, inconsciemment, on sait que l’on apprend de ses erreurs. Certains rebondissent merveilleusement bien après avoir été au fond du trou. Ne savoure-t-on pas mieux le bonheur quand on a vécu quelques épreuves ?

Certes, votre héroïne vit un double drame : la perte proche de ses parents, mais aussi une grave blessure alors que son corps est son outil de travail. Passage à vide aussi pour Elias, un autre personnage. Mais pour autant votre roman n’est pas triste. Au contraire, il est porteur d’espoir. Est-ce une façon de dire aux lecteurs qu’il ne faut pas s’arrêter à ne voir que l’épreuve, qu’elle peut être un tremplin vers un avenir meilleur ?

Je suis quelqu’un d’optimiste. Je ne cherche pas à délivrer un quelconque message dans mes romans. Je souhaite simplement raconter des histoires où l’espoir est permis, où l’on voit le joli de la vie. Pourquoi se l’interdire ? Beaucoup d’histoires de la « vraie » vie se terminent bien, pourquoi se priver de les raconter dans des romans ? J’aime faire traverser des épreuves à mes personnages, comme Hortense ou Élias, parce que j’aime les aider à cicatriser et les mettre sur le chemin de la « lumière ». Je souhaitais de la lumière dans ce roman, d’où son titre !

A quelques jours de la publication de votre 6ème roman, dans quel état d’esprit êtes-vous : le fabuleux succès de vos précédents romans vous préserve-t-il du trac, ou vit-on chaque publication comme si c’était la première ?

Le trac est là, bien présent, dans le corps, dans la tête, partout ! J’ai toujours le sentiment de faire le grand saut. Chaque sortie de roman est pour moi un nouveau défi, une nouvelle mise à nue, une remise en cause. Je refuse d’être blasée, ce serait si triste. Ce moment de la publication est un moteur pour moi. C’est l’aboutissement de longs mois de travail, d’émotion, alors je pense qu’il faut le vivre pleinement malgré les insomnies !

Retrouvez la chronique que j’ai consacrée à ce roman en cliquant ici : A la lumière du petit matin, Agnès Martin Lugand

 

 

La Kar’Interview de Philippe Claudel pour L’Archipel du chien (Stock) : « Le roman nous met face à nos contradictions »

Le 14 mars, les éditions Stock ont publié le nouveau roman de Philippe Claudel : L’Archipel du chien. Suite de la rencontre avec l’auteur (1er volet publié hier).

Qu’apporte le roman de plus que la presse, les informations à la télévision ou à la radio ?

Le roman nous met face à nos contradictions, à nos contrariétés. Il est le caillou dans la chaussure, il est ce qui nous empêche de tourner en rond, il est celui qui nous met face à nos responsabilités. Ici ce livre nous demande : c’est quoi être un homme ? Que ferais-je dans cette situation si j’avais été sur cette île avec ces trois corps qui s’échouent ? Je serais allé à la police ? Je les aurais ignorés ? Planqués ? Ici les personnages sont des représentants du pouvoir politique (le maire), spirituel (le curé), scientifique (le médecin), judiciaire (le commissaire), culturel (l’instituteur). Toutes ces forces ne vont pas dans le même sens. Chacun a raison, mais a raison par rapport à sa logique.

Pourquoi ce lieu imaginaire, L’Archipel du chien ?

D’une part, pour la référence aux Canaries. L’archipel des Canaries d’un point de vue étymologique est en effet l’archipel du chien. Or c’est des Canaries qu’ont eu lieu les premiers drames migratoires, même si on en a moins parlé. Et puis, le chien c’est aussi cette annonce romaine, cette mise en garde au seuil des maisons romaines : « Cave canem » « attention au chien » autrement dit « Ne rentre pas chez moi sinon mon chien te mord ».

Ce livre est sombre. Etes-vous quelqu’un de pessimiste, Philippe Claudel?

On s’était dit après Auschwitz, plus jamais ça. Or ça s’est reproduit pendant la guerre en ex-Yougoslavie. Bis repetita. Ce qui se passe en Syrie, regardez…Pendant la seconde guerre mondiale on trouvait comme excuse de dire qu’on ne savait pas ce qui se passait dans ces camps. Or là, en Syrie, on le sait ! Et on laisse gentiment crever des gens, on les laisse être gazés à l’arme chimique…Tout cela laisse peu d’espoir.

En même temps il y a beaucoup de recensions d’actes de générosité, d’actes d’humanité. On peut se gausser de Angela Merkel qui a ouvert la porte à 1 million de migrants, n’empêche elle l’a fait. Il y a un roman à faire sur cela, sur la générosité et peut-être qu’un jour j’y viendrai. Mais là je voulais provoquer un électrochoc chez le lecteur et dans le même temps renouer avec les codes du thriller. Et puis, même si ce livre est pessimiste, je ne suis pas désespéré comme peut l’être ici le commissaire. Je déteste l’attitude désespérée du commissaire, il se moque de tout, est dans une forme de cynisme désolé, même l’alcool ne le réchauffe pas. Alors que personnellement je trouve bien des occasions de me réjouir dans la vie.

Un dernier mot sur le rôle des livres?

La lecture ne nous enseigne pas tout, ne nous console pas de tout, ne nous transmet pas tout, mais elle nous permet de faire un petit pas en avant.

Retrouvez l’article que j’ai consacré à L’archipel du chien, paru aux Editions Stock en mars dernier en cliquant ici : L’archipel du chien

 

La Kar’Interview de Philippe Claudel pour L’Archipel du chien (Stock) : « Les soubresauts du monde nous travaillent, nous atteignent et, si nous ne sommes pas assez généreux, peuvent faire exploser nos vies. »

Le 14 mars, les éditions Stock ont publié le nouveau roman de Philippe Claudel : L’Archipel du chien. Rencontre avec l’auteur, volet 1. Le 2ème volet sera publié demain.

Le livre : Une île, dans l’Archipel du chien. Une petite communauté d’hommes vit de la pêche, de la vigne, des oliviers et des câpriers, à l’écart des fracas du monde. Jusqu’au jour où trois cadavres s’échouent sur ses rives. Bousculés dans leur tranquillité, les habitants se trouvent alors face à des choix qui révèlent leur nature profonde, leur petitesse et leur égoïsme.

Ce roman se déroule sur l’Archipel du chien, lequel ne figure sur aucune carte ?

J’ai commencé ce livre il y a 4/5 ans et j’ai repris 3 ou 4 fois les 60 premières pages car j’avais du mal à trouver une géographie pour ce livre, où l’implanter. Peu à peu ce qui m’a plu, c’est de tirer un récit de type réaliste vers la fable, avec une géographie plutôt estompée comme j’avais pu le faire dans Le rapport de Brodeck ou dans Les âmes grises.

On trouve en effet des points communs avec Le rapport Brodeck et Les âmes grises

Oui, si mon travail est protéiforme, L’Archipel du chien est plus dans la lignée de ces deux livres. Pourquoi ? Car j’aime jouer avec les codes du roman policier. C’est encore quelque part un polar, haut en mystère, une ile qu’on suppose être en méditerranée et qui ne sera jamais nommée. Une île qui vit presque en autarcie, assez riche, avec ses vignobles. Un matin on découvre trois cadavres de jeunes hommes noirs échoués là. La question des habitants est : qu’est-ce qu’on en fait ? La tentation est de dire ou de cacher. La petite communauté va se déchirer, s’interroger et comprendre qu’on ne peut pas vivre en dehors de tout et qu’un jour ou l’autre le monde vous rattrape. Donc il y a cette problématique-là, mystérieuse et policière.

Il y a une galerie de personnages très riche

J’ai voulu des personnages pittoresques et attachants. La lande est elle aussi un personnage. Et dans le même temps il y a le renfort des mythes et légendes, des histoires. J’ai toujours été marqué par L’Iliade et l’Odyssée, par les mythes antiques, par L’enfer de Dante. On a une île métaphorique et parabolique ici de l’enfer que peut être le monde quand on s’en croit à l’écart ou protégé. Sans vouloir faire un roman sur l’actualité, c’est quand même aussi une parabole sur l’actualité, sur cette mare nostrum, sur cette mer commune qui est la nôtre, qui est devenue un grand cimetière marin.

Les personnages sont nommés d’après leur fonction (le maire, le commissaire, etc.), pourquoi ?

Ce n’est pas nouveau, cette tendance est déjà apparue dans L’enquête, Le rapport de Brodeck. Chaque roman qui s’écrit c’est aussi une tentative de réfléchir à ce que peut être un roman aujourd’hui. Ce qui m’intéresse c’est de jouer sur des formes classiques de romans, à priori et encore un peu balzaciens comme ça, mais d’en proposer autre chose, de les disséquer, de les malmener, de les triturer et, notamment par rapport aux personnages, de créer une forme pittoresque. Je me suis beaucoup amusé à les peindre, un peu comme un caricaturiste. Mais en même temps, les déréaliser pour qu’ils soient définis par des mots comme ça « le curé », « le maire », « la vieille », « le commissaire » et non des prénoms, un peu pour leur faire atteindre des archétypes universaux. Parce qu’on est aussi dans le domaine de la fable. On est dans le domaine du mythe. A la fois la géographie qui est assez mythique, avec un volcan central qui est une espèce de gros cœur rassurant, oppressant. Mais on est aussi dans quelque chose qui est de plain-pied dans la réalité : on a des êtres qui ont les soucis du quotidien, qui sont confrontés à ce que le monde nous déverse aujourd’hui et, encore une fois, alors qu’ils pensaient être à l’écart de tout et de tous, ce qui est notre cas. C’est une métaphore de l’Europe en général et de la France en particulier cet archipel du chien. Les soubresauts du monde nous travaillent, nous atteignent et, si nous ne sommes pas assez généreux, peuvent faire exploser nos vies.

C’est un livre qu’on peine à reposer une fois la lecture commencée

Ce qui m’a intéressé c’est de faire un livre qui accroche le lecteur. J’avais envie de raconter une histoire, j’avais envie de faire une sorte de page-turner, de profiter de certaines constructions policières, de récits à suspens, pour prendre le lecteur et ne pas le lâcher, lui raconter une vraie histoire romanesque et en même temps lui permettre de découvrir divers niveaux de sens.

Retrouvez ici la chronique que j’ai consacrée à ce roman : L’archipel du chien