As-tu vu mon dragon? de Steve Light (Gautier Languereau)

9782013978545_1_75

As-tu vu mon dragon ?, de Steve Light

Éditions Gautier-Languereau, février 2015

Un livre qui invite à observer, retrouver et dénombrer !

Un petit garçon cherche désespérément son ami. Un ami pour le point étrange, puisqu’il s’agit d’un dragon ! Et de solliciter votre aide pour le retrouver. Au zoo, sur l’eau, dans la ville, dans les bus, dans les airs, au milieu des oiseaux, saurez-vous le retrouver ?

20140821-121331

Chaque page est un tableau à part entière et l’occasion d’un nouveau jeu : outre le dragon à identifier dans le paysage en noir et blanc, il faudra compter les objets colorés qui l’entourent. Une double enquête à mener !

Un ouvrage ludique pour développer le sens de l’observation et apprendre à compter jusqu’à 20 et plus.

Format cartonné ; 48 pages ; 14€

Publicités

Ma nouvelle sur le thème de la maternité, dans le cadre du projet de Mathieu Simonet

photo-6-

  Mathieu Simonet, auteur de La maternité, aux éditions du Seuil, a lancé un appel à textes sur le thème de la maternité. J’ai alors mis la plume à l’encrier. Est née la nouvelle intitulée « Passe-pores ».

     Retrouvez la contribution de nombreux auteurs à cet enthousiasmante aventure littéraire sur le site ainsi que ma nouvelle : http://la-maternite.blogspot.fr/2012/08/karine-flejo-113.html

 

PASSE-PORES 
               de Karine Fléjo, 22 août 2012
La réussite à l’école, c’était l’obsession de ma mère. Chaque soir, dès son retour du travail, elle montait dans ma chambre pour superviser mes devoirs. Pour le calcul, je connaissais mes tables d’addition et de soustraction par cœur depuis longtemps. Elle me les avait apprises dès la maternelle. Je faisais l’acheteuse, elle la marchande, et nous jouions à calculer combien je lui devais, la monnaie qu’il fallait rendre. C’étaient les seules fois où je pouvais remplir mon caddie virtuel rien que de fraises Tagada et de chocolat. Souvent, je rajoutais un bouquet de fleurs sur ma liste. Des violettes des champs. Les fleurs préférées de maman.
 Puisque que je savais compter, elle veillait donc surtout au français. Et le français, c’était les autodictées, ces phrases qu’il fallait apprendre par cœur et savoir réécrire sans oublier aucun mot, et sans aucune faute non plus. Je les apprenais avant son arrivée et les écrivais ensuite sur mon ardoise pour qu’elle les corrige. Je ne me trompais jamais. Enfin, presque jamais. Et le sourire qui dans ces moments-là éclairait le visage de ma mère valait tous les trésors du monde. Je désirais tant qu’elle soit fière de moi ! Oh, j’aurais préféré qu’elle m’aime de façon inconditionnelle, première de la classe ou cancre, mais il ne fallait pas se montrer trop exigeante. Être sur son cœur une touriste de passage valait mieux que de n’y séjourner qu’en passagère clandestine et risquer d’être reconduite aux frontières. Je savais que mon carnet de notes était mon passeport, celui qui me permettait de trouver l’asile affectif en lui. Et de vivre toujours la peur chevillée au ventre qu’il ne me soit retiré si les notes obtenues n’étaient pas celles de l’excellence.
 
Les notes comme visa.
 
Un visa que j’avais bien failli me voir refuser, tout ça à cause des accents. Tout avait bien commencé pourtant.  Je n’avais fait aucune faute à l’autodictée et elle m’avait félicitée, tout particulièrement pour n’avoir pas oublié l’accent sur le mot « voilà ». Mon coeur s’était mis à tambouriner de joie, tandis qu’une colonie de lucioles avait investi les prunelles de mes yeux… Jusqu’au moment où elle m’avait demandé comment se nommait cet accent. J’avais trouvé la question facile et avais répondu sans hésiter : « l’accent qui descend ». Le sourire de ma mère s’était instantanément fané. Elle avait pris la craie, écrit « thé » et posé la même question. D’un filet de voix à peine audible, j’avais murmuré : « l’accent qui monte ».
Elle avait soupiré.
J’avais frémi.
Elle avait fait une dernière tentative pour voir si j’étais aussi  nulle qu’elle le redoutait. Je ne la déçus pas avec l’accent « en forme de chapeau chinois ».
 
Heure grave. Chagrin en moi aigu. Sourcils de ma mère circonflexes.
Tout le prestige du « voilà » s’était envolé dans la gravité d’un accent…
 
 
Mais en ce jour de juin, je revenais de l’école le cœur léger. Et pour cause…. Dans mon cartable, un précieux document, mon relevé de notes trimestriel, celui qui allait perméabiliser les frontières : un « passe-pores » bardé de A.  A comme Amour. A comme Affamée. A comme Affection. A comme Asile Accordé.
J’étais passée en tête de ma classe.
Elle serait fière.
Je passerais en tête de son coeur.
Elle m’aimerait.
Pour de vrai…
 Pourtant,  un jour, ma mère est partie.
Sans prévenir.
Sans un mot.
Sans moi…
 

 

Publié il y a 22nd August 2012 par

La marg(d)elle

MargELLE

Minako portait un soin tout particulier à son jardin, conçu pour pouvoir être contemplé depuis le pavillon de thé. Cléthra du Japon, mandarinier sauvage, larmes de princesses, camélia, azalées et autres  fleurs et essences y formaient un ensemble harmonieux. Ce lieu seul l’apaisait, pansait les maux que jamais elle n’habillait de mots.  Dans ses yeux  en amande, une étrange lumière que voilait un chagrin à peine dissimulé. Mais personne ne s’était hasardé à la questionner sur son origine. La coutume japonaise veut en effet  d’observer le silence et d’essayer de deviner ce à quoi pense l’interlocuteur sans jamais avoir le droit de l’interroger pour avoir des éclaircissements. Le mystère qui entourait Minako demeurait donc entier.

Assise sur une pierre plate sous le cannelier, elle observait les ombres que le soleil faisait jouer sur les feuilles en forme de cœurs quand le facteur l’arracha à sa contemplation et lui tendit une enveloppe de  couleur jaune pâle. En reconnaissant la calligraphie sur le papier de soie, Minako eut le sentiment que sa poitrine allait exploser.  

Trois années s’étaient écoulées depuis la dernière fois où elles s’étaient vues. Plus de 1000 jours et autant de nuits où elle n’avait eu de cesse de penser à sa sœur, à cette fillette aux yeux d’un bleu céruléen qu’elle accompagnait autrefois au jardin d’enfants et dont elle cueillait les rires avec délice. Un jour de janvier 2002, elle s’en était allée, sans cris ni larmes, juste un cri d’alarme : le désir d’oublier. Fuir, courir, ne pas se laisser rattraper par le passé, ne pas se retourner. Laisser derrière soi parents et amis,  enmailloter les souvenirs dans une camisole d’oubli. Enfin essayer… L’enfant était aujourd’hui une jeune femme de 32 ans. Mais dans le cœur de Minako, Keiko restait sa « petite » sœur,  la prunelle de ses yeux. D’où ce regard éteint, amputé de la présence de celle sur laquelle elle avait veillé comme sur sa propre enfant, qu’elle avait protégée et choyée comme une petite maman. De son corps elle avait fait rempart contre les coups, mais aux décibels des cris de même qu’au spectacle de la violence, elle n’avait pû la soustraire.
Elle avait fait tout ce qu’elle avait pu pour la protéger.
Tout ce que pouvait faire une enfant de 5 ans 1/2 son aînée.
Tout, mais visiblement pas assez.

Qu’était-elle devenue ? Etait-elle en bonne santé ? Etait-elle épanouie ? Avait-elle un mari, des enfants ? Lui arrivait-il de penser à elle ? Elle multipliait à l’infini les scénarii sur l’écran de ses pensées et se heurtait toujours à ces mêmes questions sans réponse. Keiko, dont le prénom signifiait « grand puits », semblait y avoir jeté, noyé sous la douleur des souvenirs, tout ce qui la rattachait à son enfance. Et  Minako, malgré elle, en  faisait partie, réveillait ce que Keiko voulait à tout jamais endormi…

Elle tourna et retourna l’enveloppe. Quatre octobre 2004.  Keiko resurgissait dans sa vie. Dans cette enveloppe, peut-être, la sortie du puits, des esquisses de réponses qui lui permettraient enfin de ne plus vivre en marge d’elle et d’accéder à la margelle de sa vie…  

 Copyright Karine Fléjo (septembre 2007)

Eté : être pour quelques jours
Le contemporain des roses
Respirer ce qui flotte
Autour de leurs âmes écloses

Faire de chacune qui se meurt
Une confidente
Et survivre à cette soeur
En d’autres roses absente.

Rainer Maria Rilke

IMG_3023.jpg

Ira furor brevis est, de Karine Fléjo

Larmes
Naoko avait épousé Rinri cinq ans plus tôt, un 14 février. Un homme d’apparence sensible et doux. D’apparence seulement. Au fil du temps, il s’était révélé colérique, irritable. Un autre. Dans de tels moments, ce n’était plus l’homme respecté et respectueux qui se trouvait face à elle, mais un volcan en irruption qui déversait sa lave fielleuse. Une lave qu’il ne réservait qu’au cercle de ses intimes : amour, parents, amis.
Ira furor brevis est. La colère est une courte folie, dit-on. Sauf que dans son cas, les colères se multipliaient, de plus en plus virulentes, de plus en plus imprévisibles.
Comme aujourd’hui.
Elle vit son ombre s’éloigner derrière le paravent et s’effondra sur le futon, en larmes, le corps secoué de spasmes convulsifs. 
Son cerveau fatigué et molesté se mit alors à divaguer. Une petite voix sarcastique s’éleva en elle . De quoi se plaignait-elle ? Puisqu’il réservait sa face obscure  aux êtres qu’il aimait,  alors elle devait s’en réjouir, le prendre comme une preuve d’amour ! Elle laissa échapper un rire fou mêlé de sanglots. Ô Rinri, comme je suis honorée ! Et dire que j’ai failli t’en vouloir, me comporter en ingrate, alors que ta colère fait de moi ta favorite, ton élue ! Ô mon roi, je te servirai, chanterai tes louanges et m’agenouillerai devant toi ! Je te baiserai le front, chaque phalange des mains, chaque orteil des pieds ! Je serai ton humble servante, la plus dévouée, la plus fidèle ! Ô Rinri, je t’en supplie, continue à éructer ! Sois mon Vésuve et je serai ta Pompéi ! Déverse sur moi des déluges de lave fielleuse ! Ensevelis-moi sous la cendre de ta face obscure  et transforme mes jours en nuit éternelle ! Ô Rinri, lapide-moi d’une pluie de lapili aiguisés à la pierre de ta haine ! Ne t’éteint pas, Ô mon vénérable Vésuve, carbonise-moi sous tes flux de roches en fusion, ravage-moi, dévaste-moi ! Fais-moi suffoquer de douleur sous tes émanations de surges ! Gronde Rinri, gronde, que mon corps soit parcouru de secousses sismiques de la pointe des cheveux à celle des orteils, que mes fondations en tremblent de peur , que ta bouche en digne cratère du Mont Soma fasse jaillir des nuées ardentes de mépris ! Je serai ton gisant, Ô Rinri, et mon corps, recouvert sous les mètres cube de cendres de notre passion, gardera à tout jamais l’empreinte de ta démoniaque violence.

Le silence se fit à nouveau dans sa boîte crânienne. Son regard s’arrêta sur la photo de son époux.

Elle n’accepterait plus.
Jamais.
Copyright Karine Fléjo

L’embaumeuse de fleurs, de Karine Fléjo

L-embaumeuse-de-fleurs

L’embaumeuse de fleurs, de Karine Fléjo     

Naoko préparait sa surprise de longue date, dans un état de jubilation croissant. Et le grand jour d’être arrivé : 3 juin, l’anniversaire de sa mère.

Toutefois, à son effervescence se mêlait un sentiment d’inquiétude : pour que sa surprise vît le jour, il lui fallait la collaboration du facteur. Assise sur son petit tapis en paille d’Igusa devant la maison, elle attendait sagement son passage.
Glissée dans son obi, une enveloppe.
 L’enveloppe.
 
 Tous ses espoirs reposaient sur lui depuis la déconvenue de la veille. Elle s’était en effet rendue à la poste à la sortie de l’école, tendant l’enveloppe sacrée. Or ils la lui avaient refusée. Motif ? Ils n’avaient pas aimé son timbre. A ces mots, celui de sa voix s’était étouffé dans un sanglot. Son projet allait tomber dans la rizière.
Légère comme une libellule lors du trajet aller, elle s’était alors sentie aussi lourde qu’un sumo. Mais il n’était pas dans sa nature de renoncer, surtout quand l’enjeu était aussi grand. 
Le facteur arriva enfin. Puisant en elle tout son courage, elle lui exposa sa requête :
– C’est l’anniversaire de maman aujourd’hui. Je… je lui ai fait un dessin et écrit une lettre.
Elle lui tendit d’une main tremblante l’enveloppe en papier de soie sur laquelle, avec application, elle avait inscrit au pinceau : Lettre très importante. Signé : Naoko. A l’angle droit, en haut, un petit rectangle dessiné.
Elle frémit en voyant son regard s’y attarder et devança sa question, redoutant d’essuyer un nouveau refus.
– Je n’ai pas de vrai timbre pour coller dessus, alors j’en ai dessiné un.  A la poste, ils n’en ont pas voulu… Or je voudrais à tout prix que maman l’ait aujourd’hui, et je me suis dit que vous voudriez peut-être bien m’aider. Je n’ai pas de pièces pour vous payer le timbre, mais je peux vous donner ça !
Elle avait sorti de la manche de son kimono une poignée de bonbons aux litchis.
– C’est ma grand-mère Framboise qui me les a donnés. « C’est pour la route » me dit-elle à chaque fois ! Mais cette fois-ci, je ne les ai pas mangés. Pas un seul! ajouta t-elle en les regardant avec envie. Je voulais les garder pour vous payer le timbre et le commandé.
Le gros bonhomme à l’allure un peu rustre sentit son cœur fondre.
– C’est gentil, mais garde tes bonbons, Naoko. Qu’attends-tu au juste de moi ?
– J’aimerais que vous alliez frapper à la porte pour lui donner ma lettre, comme vous le faites pour les lettres très importantes, les « commandées ». Et celle-là, comme elle est très très importante, vous lui direz que vous venez pour une lettre très très commandée avec des invités de réception.
Il ne put s’empêcher de rire, réalisant qu’elle faisait référence à un recommandé avec accusé de réception. Il  s’ interrompit aussitôt lorsqu’il vit poindre les larmes dans ses yeux. Cette dernière avait préparé sa surprise de longue date, s’était appliquée à faire un joli dessin coloré, à rédiger un poème bourré de « je t’aime », véritables Hymnes à l’amour, et, face aux rires de cet homme, non seulement elle se sentait  humiliée, mais les interprétait comme un prélude à un refus de sa part.
– Mais c’est une merveilleuse idée ! s’empressa t-il d’ajouter, percevant le désarroi de Naoko et se fustigeant intérieurement pour sa maladresse.
La fillette s’était alors sentie revivre. Et de préciser : « mais surtout, ne pliez pas l’enveloppe, sinon les fleurs de ma pétaleraie vont se casser. »
-Ta pétaleraie ?
C’était la première fois qu’il entendait ce terme.
Elle avait couru au pied du ginkgo, sorti du creux du tronc une petite boite de thé en bambou et en avait tout doucement soulevé le couvercle. Puis, elle avait sorti délicatement des feuilles de papier de soie et les avaient dépliées, offrant au regard de son bienfaiteur des pétales de fleurs séchés de toutes les couleurs. Un véritable arc-en-ciel sur un lit de papier.
– Je les colle sur les dessins et les poèmes que j’écris pour maman. Je lui en fais plein !
– Aurais-tu l’intention de devenir écrivain ou peintre, plus tard ?
– Non, je serai danseuse étoile et embaumeuse de fleurs !
Réponse inattendue.
– Embaumeuse de fleurs ? Tu veux dire fleuriste ?
– Non ! Embaumeuse de fleurs. C’est pour ça que je fais cette pétaleraie !
Et de lui expliquer sa vocation. L’idée lui était venue à force de voir avec tristesse les bouquets faner. Malgré tous les soins apportés, la mort des fleurs semblait inéluctable. Sauf… Sauf à recueillir les majestés déchues, ou plus exactement leurs atours de pétales, et à les laisser sécher entre les pages de ses livres avant de les faire refleurir en ornement sur lettres et dessins. Quand les fleurs mouraient dans l’eau d’ici, Naoko leur redonnait vie dans l’au-delà, les rendant immortelles.
Le facteur regarda la petite fille avec émotion. Sans en avoir conscience, elle avait retourné l’expression et avait créé une profession d’une infinie poésie. Les fleurs embaument et quand elles finissent d’embaumer, elle les embaume. La boucle était bouclée et la vie leur était acquise pour l’éternité.
Qui eût songé à chercher la recette de la vie éternelle dans l’âme d’une enfant ? C’était pourtant bien là qu’elle se cachait.
Il lui sourit, prit précautionneusement l’enveloppe et alla frapper à la porte…
Copyright Karine Fléjo, juillet 2007

La mousson, de Karine Fléjo

La-mousson
La mousson, de Karine Fléjo
Larges baies vitrées, joli parquet, murs d’une blancheur nivale, je tombai immédiatement sous le charme de cet appartement. Et d’ores et déjà d’imaginer comment je pourrais y apporter ma touche nippone et en faire un petit nid soyeux.
Quelques tours de baguette plus tard,  l’Asie et moi avions investi les lieux.
Seulement voilà : qui dit appartement, dit voisin. Et dans mon cas : voisine…
Native d’Extrême-Occident – que d’aucuns nomment Bretagne, ma voisine dut penser que j’avais la nostalgie du pays. Or malgré la dérive des continents amorcée par le réchauffement climatique, il paraissait quelque peu illusoire que la Bretagne s’annexât à Paris, tout du moins avant quelques siècles. Elle eut alors une idée, comment dire… de « Génie » : lessiver son linge et par la même occasion… mon appartement. Une lessive qui, contrairement au slogan publicitaire du produit éponyme, me fit bouillir. Qu’elle eût recréé dans mon appartement un microclimat breton, avec crachin d’eau de lessive,  ne me convenait guère – oui, je sais, je fais parfois montre d’une ingratitude inqualifiable, je vous le concède.
Chaussures, kimonos, dossiers, livres, estampes, éventail, ombrelle nippone, origamis se transformèrent en jonques tandis que je pataugeais dans la rizière. Faute d’avoir été prévenue, je n’avais même pas semé de riz, de sorte que je ne pus espérer la moindre récolte. Je ris jaune. Tout ce que je récoltai les semaines suivantes furent des champignons sur la tapisserie,  mémoire des murs après ces déluges. Un climat humide qui le demeura des mois durant, à l’opposé de celui, sec, de mes relations avec l’occupante du dessus.
 
Désireuse de s’amender après la dure mousson hivernale, dans sa légendaire bonté ma vénérable voisine  m’offrit des vacances exotiques. Je connaissais le camping à la ferme, le camping sauvage, je découvris une formule inédite : le camping dans l’appartement. La formule idéale ! Pas de frais de transport ni de location, pas d’embouteillages sur les routes et dépaysement garanti. Pendant que les ouvriers s’affairaient dans les pièces voisines, je me retrouvai sur mon futon, véritable île autour de laquelle gravitaient d’étranges archipels, tels l’électroménager, le réfrigérateur, la vaisselle, les vêtements, le mobilier, le canapé, les bibliothèques, les bibelots et autres îlots. Une chambre-camping tout en un qui vous évite le moindre effort : tout est à portée de baguette ! Et fini l’air vicié de la capitale, vive l’air vivifiant de la peinture et de la colle ! Quant à vous ennuyer, que nenni, c’est du camping quatre baguettes au guide Michelin, avec animations originales ! Le silence bienvenu lié à la désertion de la capitale par les aoûtiens fait place au concert des coups de marteau, aux chants du grattage, du ponçage, au ballet des ouvriers et de leur matériel. Les v-a-c-a-n-c-e-s !
Les ouvriers partis, vous reconstruisez grain de riz par grain de riz votre antre nippone, et ,l’hiver venu, … votre voisine récidive !
                Vous qui partez en vacances, faites comme moi pour la QUATRIEME année consécutive (oui, quelle injustice, je ne figure toujours pas au livre des records), campez dans votre appartement !
 
P(ériode) S(oldes) : Cède voisine. Affaire à saisir, en cas de canicule, vous serez hydratés !
Copyright Karine Fléjo, juillet 2007

Dans mon pavillon dort…

Pavillon-d-or-Kyoto
Juin 2003. Le sol s’est ouvert sous mes pieds lorsque  tu t’es endormie. Quatre-vingt-treize printemps. Et ces gens qui me disaient que c’était un bel âge ! Il n’y a pas de belle saison pour partir, l’hiver est toujours trop précoce dans le cœur de ceux qui restent.
Ce matin de juin, à l’aube de l’été, je fus ensevelie sous une avalanche de neige.
Après une nuit passée assise sur le bord de la plage à écouter la complainte des vagues, écume dans les yeux, raz-de-marée dans le cœur, je suis allée une dernière fois dans ce jardin que tu affectionnais tant.
Ton jardin.
Mon paradis.
Le cerisier en fleurs, l’érable flamboyant, les hibiscus, les chrysanthèmes, les orchidées et autres rhododendrons semblaient te rendre un dernier hommage, parés de leurs plus beaux atours, véritable explosion de couleurs, tableau auquel chaque jour tu apportais ta touche. Jusqu’alors.
Arc-en-ciel de de pensées émues sur mon âme. Soleil de ton si doux sourire sous mes larmes.
Avant de refermer la grille, j’ai pris une bouture d’hibiscus avec un peu de terre. Terre de souvenirs. Petit bout de toi que je plantai à mon retour.
Juin 2004. Un an jour pour jour après le séisme de ton départ, tu ouvris tes paupières de pétales, les yeux embués de rosée : une première fleur. Un premier clin d’œil. Je m’approchai de tes bras  vert tendre gantés de pourpre, incrédule. Bouleversée… Et toi par cette floraison de me dire « Tu vois, Koryfée, j’ai juste fait une longue sieste. Me voilà près de toi, dans ce petit jardin nippon que tu as recréé pour moi. » Ces sillons esquissés sur le gravier me révélèrent alors les traits de ton visage, ces rides que les sourires bien plus que l’âge avaient dessinées. Attendrissantes arabesques gainant tes beaux yeux chocolat.
Juin 2007. J’avais peur que tu te sentes un peu à l’étroit sur ce balcon, entre les bambous, l’orchidée blanche, l’érable-bonzaï et les lanternes nippones. Or tu t’y sens merveilleusement bien, ancrée à la vie au coeur du sol. Tu te déploies, tends tes bras vers le ciel, le soleil et les nuages, ondoyant sous le vent, dansant sous mes yeux, de l’aube au crépuscule. Tu me gratifies de fleurs comme autant de sourires qui à leur tour en font fleurir sur mon visage.
Oui, comme tu es vivante ! Ces bruissements de ton feuillage sous le souffle de la brise, c’est ta voix d’air qui continue à me susurrer ces mots doux comme de la soie, ceux dont mon cœur de fillette affamée se nourrissait avec délectation. C’est ta voix sucrée de miel, tenant un livre d’une main, me caressant les cheveux de l’autre, qui me raconte des histoires de princesses et de fées, d’elfes et de sirènes, d’encens et de myrrhe.
Mamie Framboise était ton petit nom, celui que je t’avais donné, rouge comme le sang de ta sève bouillonnante, comme les feuilles des érables l’automne venu, comme le soleil embrasant le ciel.
Dans mon jardin japonais, dans le terreau de mes souvenirs, c’est toi qui sommeilles, toi qui me veilles.
Toi qui dans mon « Pavillon dors »…
 
‘ Sous un voile de lune
  Ombre de fleur
  Ombre de femme’
                                               Natsume Sôseki
 

                                                                                              Karine Fléjo