La KarInterview de Agnès Martin-Lugand : « Je souhaite simplement raconter des histoires où l’espoir est permis, où l’on voit le joli de la vie. « 

Le 29 mars dernier, les éditions Michel Lafon ont publié le 6ème roman de Agnès Martin Lugand : A la lumière du petit matin. Rencontre avec la romancière.

Quel a été le point de départ de ce roman, ce qui vous a donné l’idée et l’envie de l’écrire ?

Le personnage d’Hortense m’a appelée, m’a saisie. J’ai rapidement pensé à une professeur de danse, à son rapport au corps, surtout quand celui-ci est blessé. Et puis, j’ai souhaité me projeter dans cette position de l’ « autre » femme, la maîtresse, l’amante. On en parle peu. Je souhaitais sortir du cliché de la femme fatale, briseuse de famille. Hortense est simplement une femme amoureuse…

Votre héroïne, Hortense, semble épanouie dans sa vie tant professionnelle que personnelle. Semble seulement. Il lui faudra un accident pour prendre le temps de se poser les bonnes questions. Pensez-vous qu’il faille un drame (blessure, accident, licenciement, …) pour que l’on s’interroge vraiment sur nos choix, nos besoins, le sens de notre vie ? Et donc que l’on change ?

Quand tout va bien, on évite de se poser des questions, certainement de peur de mettre en péril un équilibre qui peut être fragile ! J’ai tendance à penser qu’en cas d’une épreuve à traverser, nous avons la possibilité de prendre du recul, de la distance. Nous pouvons aussi nous découvrir des capacités insoupçonnées pour endurer ce que la vie nous impose. Cela n’amène peut-être pas nécessairement à changer du tout au tout, mais au moins à avoir un nouveau regard sur la façon dont on mène sa vie et à grandir d’une certaine façon.

C’est un accident qui joue ici le rôle de révélateur, qui invite Hortense à réaliser qu’elle se ment, passe à côté de sa vie. Ne pensez-vous pas que bien souvent, notre petite voix intérieure, notre intuition, nous préviennent de nos mauvais choix, mais nous préférons être sourd et aveugle ?

Effectivement, je crois que nous avons la merveilleuse faculté à ne pas voir ce qui nous éclate au visage ! C’est plus confortable. Qui souhaite volontairement se créer des soucis ? Pas grand monde, je pense. Et puis, inconsciemment, on sait que l’on apprend de ses erreurs. Certains rebondissent merveilleusement bien après avoir été au fond du trou. Ne savoure-t-on pas mieux le bonheur quand on a vécu quelques épreuves ?

Certes, votre héroïne vit un double drame : la perte proche de ses parents, mais aussi une grave blessure alors que son corps est son outil de travail. Passage à vide aussi pour Elias, un autre personnage. Mais pour autant votre roman n’est pas triste. Au contraire, il est porteur d’espoir. Est-ce une façon de dire aux lecteurs qu’il ne faut pas s’arrêter à ne voir que l’épreuve, qu’elle peut être un tremplin vers un avenir meilleur ?

Je suis quelqu’un d’optimiste. Je ne cherche pas à délivrer un quelconque message dans mes romans. Je souhaite simplement raconter des histoires où l’espoir est permis, où l’on voit le joli de la vie. Pourquoi se l’interdire ? Beaucoup d’histoires de la « vraie » vie se terminent bien, pourquoi se priver de les raconter dans des romans ? J’aime faire traverser des épreuves à mes personnages, comme Hortense ou Élias, parce que j’aime les aider à cicatriser et les mettre sur le chemin de la « lumière ». Je souhaitais de la lumière dans ce roman, d’où son titre !

A quelques jours de la publication de votre 6ème roman, dans quel état d’esprit êtes-vous : le fabuleux succès de vos précédents romans vous préserve-t-il du trac, ou vit-on chaque publication comme si c’était la première ?

Le trac est là, bien présent, dans le corps, dans la tête, partout ! J’ai toujours le sentiment de faire le grand saut. Chaque sortie de roman est pour moi un nouveau défi, une nouvelle mise à nue, une remise en cause. Je refuse d’être blasée, ce serait si triste. Ce moment de la publication est un moteur pour moi. C’est l’aboutissement de longs mois de travail, d’émotion, alors je pense qu’il faut le vivre pleinement malgré les insomnies !

Retrouvez la chronique que j’ai consacrée à ce roman en cliquant ici : A la lumière du petit matin, Agnès Martin Lugand

 

 

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La Kar’Interview de Philippe Claudel pour L’Archipel du chien (Stock) : « Le roman nous met face à nos contradictions »

Le 14 mars, les éditions Stock ont publié le nouveau roman de Philippe Claudel : L’Archipel du chien. Suite de la rencontre avec l’auteur (1er volet publié hier).

Qu’apporte le roman de plus que la presse, les informations à la télévision ou à la radio ?

Le roman nous met face à nos contradictions, à nos contrariétés. Il est le caillou dans la chaussure, il est ce qui nous empêche de tourner en rond, il est celui qui nous met face à nos responsabilités. Ici ce livre nous demande : c’est quoi être un homme ? Que ferais-je dans cette situation si j’avais été sur cette île avec ces trois corps qui s’échouent ? Je serais allé à la police ? Je les aurais ignorés ? Planqués ? Ici les personnages sont des représentants du pouvoir politique (le maire), spirituel (le curé), scientifique (le médecin), judiciaire (le commissaire), culturel (l’instituteur). Toutes ces forces ne vont pas dans le même sens. Chacun a raison, mais a raison par rapport à sa logique.

Pourquoi ce lieu imaginaire, L’Archipel du chien ?

D’une part, pour la référence aux Canaries. L’archipel des Canaries d’un point de vue étymologique est en effet l’archipel du chien. Or c’est des Canaries qu’ont eu lieu les premiers drames migratoires, même si on en a moins parlé. Et puis, le chien c’est aussi cette annonce romaine, cette mise en garde au seuil des maisons romaines : « Cave canem » « attention au chien » autrement dit « Ne rentre pas chez moi sinon mon chien te mord ».

Ce livre est sombre. Etes-vous quelqu’un de pessimiste, Philippe Claudel?

On s’était dit après Auschwitz, plus jamais ça. Or ça s’est reproduit pendant la guerre en ex-Yougoslavie. Bis repetita. Ce qui se passe en Syrie, regardez…Pendant la seconde guerre mondiale on trouvait comme excuse de dire qu’on ne savait pas ce qui se passait dans ces camps. Or là, en Syrie, on le sait ! Et on laisse gentiment crever des gens, on les laisse être gazés à l’arme chimique…Tout cela laisse peu d’espoir.

En même temps il y a beaucoup de recensions d’actes de générosité, d’actes d’humanité. On peut se gausser de Angela Merkel qui a ouvert la porte à 1 million de migrants, n’empêche elle l’a fait. Il y a un roman à faire sur cela, sur la générosité et peut-être qu’un jour j’y viendrai. Mais là je voulais provoquer un électrochoc chez le lecteur et dans le même temps renouer avec les codes du thriller. Et puis, même si ce livre est pessimiste, je ne suis pas désespéré comme peut l’être ici le commissaire. Je déteste l’attitude désespérée du commissaire, il se moque de tout, est dans une forme de cynisme désolé, même l’alcool ne le réchauffe pas. Alors que personnellement je trouve bien des occasions de me réjouir dans la vie.

Un dernier mot sur le rôle des livres?

La lecture ne nous enseigne pas tout, ne nous console pas de tout, ne nous transmet pas tout, mais elle nous permet de faire un petit pas en avant.

Retrouvez l’article que j’ai consacré à L’archipel du chien, paru aux Editions Stock en mars dernier en cliquant ici : L’archipel du chien

 

La Kar’Interview de Philippe Claudel pour L’Archipel du chien (Stock) : « Les soubresauts du monde nous travaillent, nous atteignent et, si nous ne sommes pas assez généreux, peuvent faire exploser nos vies. »

Le 14 mars, les éditions Stock ont publié le nouveau roman de Philippe Claudel : L’Archipel du chien. Rencontre avec l’auteur, volet 1. Le 2ème volet sera publié demain.

Le livre : Une île, dans l’Archipel du chien. Une petite communauté d’hommes vit de la pêche, de la vigne, des oliviers et des câpriers, à l’écart des fracas du monde. Jusqu’au jour où trois cadavres s’échouent sur ses rives. Bousculés dans leur tranquillité, les habitants se trouvent alors face à des choix qui révèlent leur nature profonde, leur petitesse et leur égoïsme.

Ce roman se déroule sur l’Archipel du chien, lequel ne figure sur aucune carte ?

J’ai commencé ce livre il y a 4/5 ans et j’ai repris 3 ou 4 fois les 60 premières pages car j’avais du mal à trouver une géographie pour ce livre, où l’implanter. Peu à peu ce qui m’a plu, c’est de tirer un récit de type réaliste vers la fable, avec une géographie plutôt estompée comme j’avais pu le faire dans Le rapport de Brodeck ou dans Les âmes grises.

On trouve en effet des points communs avec Le rapport Brodeck et Les âmes grises

Oui, si mon travail est protéiforme, L’Archipel du chien est plus dans la lignée de ces deux livres. Pourquoi ? Car j’aime jouer avec les codes du roman policier. C’est encore quelque part un polar, haut en mystère, une ile qu’on suppose être en méditerranée et qui ne sera jamais nommée. Une île qui vit presque en autarcie, assez riche, avec ses vignobles. Un matin on découvre trois cadavres de jeunes hommes noirs échoués là. La question des habitants est : qu’est-ce qu’on en fait ? La tentation est de dire ou de cacher. La petite communauté va se déchirer, s’interroger et comprendre qu’on ne peut pas vivre en dehors de tout et qu’un jour ou l’autre le monde vous rattrape. Donc il y a cette problématique-là, mystérieuse et policière.

Il y a une galerie de personnages très riche

J’ai voulu des personnages pittoresques et attachants. La lande est elle aussi un personnage. Et dans le même temps il y a le renfort des mythes et légendes, des histoires. J’ai toujours été marqué par L’Iliade et l’Odyssée, par les mythes antiques, par L’enfer de Dante. On a une île métaphorique et parabolique ici de l’enfer que peut être le monde quand on s’en croit à l’écart ou protégé. Sans vouloir faire un roman sur l’actualité, c’est quand même aussi une parabole sur l’actualité, sur cette mare nostrum, sur cette mer commune qui est la nôtre, qui est devenue un grand cimetière marin.

Les personnages sont nommés d’après leur fonction (le maire, le commissaire, etc.), pourquoi ?

Ce n’est pas nouveau, cette tendance est déjà apparue dans L’enquête, Le rapport de Brodeck. Chaque roman qui s’écrit c’est aussi une tentative de réfléchir à ce que peut être un roman aujourd’hui. Ce qui m’intéresse c’est de jouer sur des formes classiques de romans, à priori et encore un peu balzaciens comme ça, mais d’en proposer autre chose, de les disséquer, de les malmener, de les triturer et, notamment par rapport aux personnages, de créer une forme pittoresque. Je me suis beaucoup amusé à les peindre, un peu comme un caricaturiste. Mais en même temps, les déréaliser pour qu’ils soient définis par des mots comme ça « le curé », « le maire », « la vieille », « le commissaire » et non des prénoms, un peu pour leur faire atteindre des archétypes universaux. Parce qu’on est aussi dans le domaine de la fable. On est dans le domaine du mythe. A la fois la géographie qui est assez mythique, avec un volcan central qui est une espèce de gros cœur rassurant, oppressant. Mais on est aussi dans quelque chose qui est de plain-pied dans la réalité : on a des êtres qui ont les soucis du quotidien, qui sont confrontés à ce que le monde nous déverse aujourd’hui et, encore une fois, alors qu’ils pensaient être à l’écart de tout et de tous, ce qui est notre cas. C’est une métaphore de l’Europe en général et de la France en particulier cet archipel du chien. Les soubresauts du monde nous travaillent, nous atteignent et, si nous ne sommes pas assez généreux, peuvent faire exploser nos vies.

C’est un livre qu’on peine à reposer une fois la lecture commencée

Ce qui m’a intéressé c’est de faire un livre qui accroche le lecteur. J’avais envie de raconter une histoire, j’avais envie de faire une sorte de page-turner, de profiter de certaines constructions policières, de récits à suspens, pour prendre le lecteur et ne pas le lâcher, lui raconter une vraie histoire romanesque et en même temps lui permettre de découvrir divers niveaux de sens.

Retrouvez ici la chronique que j’ai consacrée à ce roman : L’archipel du chien

La KarInterview de Julien Sandrel : « On n’écoute pas suffisamment l’enfant, qui sommeille encore en nous! »

 

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Le 7 mars dernier, les éditions Calmann-Lévy ont publié ce magnifique premier roman de Julien Sandrel : La chambre des merveilles. Rencontre avec l’auteur.

Quel a été le point de départ du livre, ce qui vous a donné l’impulsion de l’écrire?

 La chambre des merveilles, c’est le pari un peu fou d’une mère qui tente de sortir son fils du coma en réalisant chacun de ses rêves, en les lui racontant, en les lui faisant vivre par procuration… en se disant que s’il l’entend ses incroyables aventures, peut–être que ça lui donnera envie de revenir à la vie.

L’idée de départ, celle de l’accident, m’est venue un matin alors que j’emmenais mes enfants à la piscine et qu’ils étaient tous les deux en trottinette. Je me suis dit qu’ils allaient trop vite. Je me suis demandé à quoi pourrait bien ressembler ma vie s’il arrivait quelque chose de terrible à l’un d’entre eux. La réponse m’est apparue comme une évidence. Ma vie ne pourrait plus être la même, jamais.

J’ai eu envie de raconter ça. Comment mon héroïne Thelma, qui pense avoir trouvé l’équilibre dans sa vie, en étant hyperactive et en menant sa carrière tambour battant, voit son monde basculer en quelques secondes. Comment elle se rend compte progressivement que ses priorités affichées ne correspondent pas à ses besoins, ses envies, ses valeurs. Comment elle va devoir progressivement abandonner sa vie de façade pour se reconnecter à ce qu’elle est vraiment.

Ce roman traite d’un sujet douloureux : comment une mère accompagne au mieux son fils plongé dans le coma. Pourtant vous évitez avec brio l’écueil du pathos. Ce livre est tout sauf accablant, « plombant ». Il est au contraire lumineux, positif. Comment avez-vous fait pour ne jamais verser dans le larmoyant ?

L’histoire que je souhaitais raconter, celle de Thelma, c’est l’histoire d’une transformation positive, une sorte de parcours initiatique, à près de 40 ans. Après l’accident de son fils, les cartes de la vie de Thelma sont rebattues. En vivant les rêves de son fils, Thelma se découvre elle-même, se comprend mieux, s’écoute mieux aussi. Cet événement la force, en quelque sorte, à se poser les bonnes questions sur « les choses importantes de sa vie », à se réinventer, à trouver son propre chemin.

J’ai eu envie de parler de tout ça avec une tonalité à la fois grave – car le point de départ est un événement dramatique – et légère. Avec un petit grain de folie, à travers les folles expériences qu’un adolescent de 12 ans peut avoir envie de vivre… parce que la vie c’est ça aussi. On n’écoute pas suffisamment l’enfant, l’adolescent qui sommeille encore en nous, pourtant qu’est–ce que c’est bon de lâcher prise !

Jusqu’alors Thelma sacrifiait tout pour sa carrière, se sentait transparente en dehors de sa réussite professionnelle, et ce, malgré le mépris de ses supérieurs. Pensez-vous qu’il faille bien souvent un drame, pour que nous nous rendions compte que nous faisons fausse route, pour revoir nos priorités, nos choix de vie ?

Non, et heureusement ! Le drame que vit Thelma joue pour elle le rôle d’un accélérateur, il la secoue littéralement, la fait sortir de la torpeur dans laquelle elle s’était installée. Thelma pensait avoir atteint un certain équilibre de vie, entre sa carrière et sa vie de mère. Le drame qu’elle doit affronter, puis les trépidantes aventures qu’elle va vivre en réalisant une à une les merveilles de Louis, vont profondément la faire évoluer.

Je pense que le chemin peut être différent pour chacun d’entre nous. Pour Thelma, cela passe par une prise de conscience suite à un drame. Pour d’autres, un travail d’introspection, de bilan… une petite pause dans nos vies survoltées… peut être totalement suffisant, et tant mieux. C’est éminemment personnel.

 Une lecture récente du témoignage du Dr Edith Eva Eger dans « Le choix d’Edith », m’a fait penser à Thelma dans votre roman. Le Docteur Eger dit notamment : « Il y a une différence entre l’état de victime et la posture de victime. On est victime d’un fait extérieur (accident, violence d’un tiers, etc.) En revanche la posture victimaire émane de l’intérieur : il correspond au choix de s’accrocher à une posture de victime, avec un mode de pensées et d’être rigides, faits de récrimination et de pessimisme, (…). Alors qu’il faut se servir de cette souffrance comme d’un tremplin. Nos expériences les plus pénibles ne sont pas un passif, mais un cadeau. Elles nous offrent du recul et du sens, une opportunité de trouver notre objectif et notre force personnels. » Adhérez-vous à ce point de vue ?

 A nouveau, je pense que ce sont des questions assez personnelles, je ne suis pas persuadé que l’on puisse tirer des généralités. Nous ne sommes pas tous égaux face à la souffrance, chacun de nous va vivre les épreuves de la vie à sa manière. Et parfois une même personne va vivre un même genre d’épreuve de façon totalement différente, à un autre moment de sa vie.

En revanche je crois au pouvoir de la prise de recul et de l’optimisme. Je pense que lorsqu’une épreuve de la vie se présente, ce n’est pas la souffrance qui est le tremplin. Ce qui nous permet de rebondir, c’est l’acceptation de l’événement passé comme faisant partie intégrante de notre vie. Une fois que l’on accepte la nouvelle donne, sans la nier malgré la douleur, alors il est possible de se tourner de nouveau vers l’avenir, qui sera forcément différent de celui que l’on avait imaginé avant l’épreuve. Je crois que c’est – en partie – le chemin que fait Thelma au cours du roman.

 Quel serait le prochain rêve que vous inscririez dans votre carnet des merveilles ?

Je suis en plein rêve de gosse, actuellement. Je pense qu’étant enfant, écrire des romans aurait eu une place importante sur un éventuel carnet des merveilles. Je suis quasiment en cours de « cochage de case », comme l’aurait dit Louis… mon carnet des merveilles d’écriture ne fait que commencer, c’est très excitant !

Retrouvez la chronique que j’avais consacrée à ce roman ici : Chronique

La KarInterview de Grégoire Delacourt : « La jeunesse, c’est quand on veut tout. La vieillesse, quand on sait ce qu’on ne veut plus. »

Karine Fléjo : Votre héroïne incarne le rêve de beaucoup de femmes : ne pas vieillir. La jeunesse à tout prix vous paraît-elle être une obsession dans notre société où l’image qu’on renvoie tient une place importante ?

Grégoire Delacourt : Je ne sais pas si c’est une obsession, c’est en tout cas une directive forte – j’en tiens pour preuve ces actrices qui disent toutes qu’après 50 ans, il est difficile de trouver de bons rôles. Tout (les mannequins, la mode, les images Instagram) met la jeunesse en avant, comme si elle seule était la clé du bonheur. Le marché de la cosmétique en France représente près de 10 milliards. Ça en fait, des pots de crème anti-âge ! Heureusement, tout le monde ne se fait pas avoir par ça.

Karine Fléjo Odette, à ce titre, va jusqu’à recourir à la chirurgie esthétique pour lutter contre l’invincible temps qui passe. Or elle ne le rattrape pas, est toujours à contrario rattrapée par lui, doit multiplier les opérations. Insatisfaite chronique. N’est-elle pas l’illustration de cette illusion du bonheur dans laquelle beaucoup vivent en cherchant à être plus beau, moins ridé, plus ceci, moins cela, pensant qu’alors la vie sera plus belle, au lieu de s’accepter tels qu’ils sont ? Et si accéder au bonheur passait par l’acceptation de soi ?

Grégoire Delacourt : Odette est représentative de cette frange obsédée par la représentation de soi. Dans son cas, elle est d’ailleurs davantage tournée vers l’autre, son amoureux aux yeux duquel elle veut rester jeune et fraîche et belle ; elle va donc recourir au scalpel. Mais une fois qu’on commence, on ne s’arrête plus. Elle est de ces femmes qui n’ont pas confiance en elle ni surtout en l’amour qu’on leur porte. Elles s’imaginent que seule la jeunesse est désirable. Et, comme vous le dites si justement, le bonheur passe sans doute par la paix avec soi.

Karine Fléjo : La jeunesse est assimilée à la beauté et la beauté au désir. N’y-a-t-il pas là une erreur métonymique ? Car il y a des visages ridés désirables…

Grégoire Delacourt : Ce serait même une erreur synecdoque – la fameuse partie pour le tout. Vous avez raison, et ce n’est pas d’ailleurs pas parce qu’il est ridé qu’un visage est désirable. Il est désirable, c’est tout. C’est vrai qu’il existe aussi des visages auquel le temps va bien, je pense à ceux de Danièle Darrieux, Madeleine Renaud, Françoise Fabian (pour parler de ceux que l’on a tous en tête).

Karine FléjoLa vieillesse était autrefois appréciée, car symbole de sagesse, d’expérience. Les personnes âgées étaient respectées, vivaient au sein du foyer avec les générations suivantes. Aujourd’hui, vieillir est synonyme d’angoisse. On en gomme les traces, on s’engage dans une course vaine et ridicule contre la montre avec cosmétiques, vêtements et langage « djeuns », chirurgie, on place les personnes âgées loin des yeux dans des maisons de retraite. N’oublie-t-on pas trop souvent que vieillir est une chance, un cadeau de la vie que certains n’ont pas la chance de recevoir ?

Grégoire Delacourt : La vieillesse fut longtemps le lieu du savoir. Avec le temps et les technologies modernes qui obligent sans cesse à redécouvrir les circuits de la connaissance, l’expérience est vite caduque. Autrefois, un « aîné » pouvait vous raconter le Musée du Prado par exemple. Aujourd’hui, pas besoin de lui. Vous filez sur Google et faites une visite virtuelle. On se tourne donc de moins en moins vers ceux qui savent parce que même le langage a changé, le savoir est ultra démocratisé, gratuit (et peut même faire s’interroger sur le sens de l’école). Alors on n’a moins besoin des vieux, on les éloigne, on les parque et on se prive sans doute de beaucoup. Mais il faut du temps pour écouter, pour s’approcher, pour entendre et il semble que le temps, personne n’en a plus. Alors oui, ceux qui ont pris le temps de vieillir ont aussi pris celui de vivre, de s’enrichir et de tenter d’être heureux.

Karine FléjoQuelle définition donneriez-vous de la jeunesse ? Et de la vieillesse ?

Grégoire Delacourt : La jeunesse, c’est quand on veut tout. La vieillesse, quand on sait ce qu’on ne veut plus.

La Kar’Interview de Thi Bich Doan : « Quand on est vraiment dans le moment présent, notre conscience s’élargit »

Partie 1 (suite de l’interview dimanche 4 mars)

Je vous ai parlé en janvier dernier du livre de Thi Bich Doan, Un an entre les mains de l’univers, paru aux éditions Flammarion. Quête de soi et quête de sens, quiconque s’intéresse au fonctionnement de l’esprit humain appréciera cet étonnant et passionnant voyage, où la vie intérieure guide le cheminement extérieur. Un témoignage profond et personnel, et donc parfaitement universel ! L’auteur a accepté de me rencontrer avec une extrême gentillesse, pour se prêter à une Kar’Interview.

Le livre : Après douze ans de recherches scientifiques et vingt ans de pratique méditative, Thi Bich Doan décide de prendre un virage et de vivre en pleine conscience pendant un an. Elle quitte Paris, amis, appartement et travail pour entamer un voyage intérieur, avec pour seule règle de ne rien programmer et ne rien décider. Son périple à travers le monde l’amène à traverser des joies et des épreuves qui lui feront comprendre l’essence du véritable lâcher-prise. 

Comment fait-on pour lâcher-prise ? Pour décider de se laisser totalement guider par ce que nous apporte la vie, en toute confiance ?

Le lâcher-prise, de la façon dont je le vis à chaque fois, n’a jamais été pour moi le fruit d’une décision.  A chaque fois, il s’est imposé à moi, je ne pouvais plus rester dans la situation dans laquelle j’étais. Par contre, ce que j’ai décidé, c’est d’écouter cette intuition, cette force, cet élan, et de les suivre plutôt que de me rassurer en restant dans une situation qui ne me convenait plus.

Il s’agit d’oser quitter sa zone de confort ?

Oui, et dans le même temps, je n’avais pas le choix. Je vais vous donner le tout premier exemple où j’ai changé en lâchant quelque chose. J’ai commencé à travailler dans une banque. Au bout de 5 ans, j’ai réalisé que je consacrais énormément de temps, le soir, à l’art, au théâtre, à la danse et qu’il faudrait peut-être que je songe à équilibrer cela. J’ai d’abord demandé à travailler à 80% à la banque, pour pouvoir développer la branche artistique. Mais c’était lourd de concilier les deux. Et un jour il m’est arrivé quelque chose d’étrange : je lisais mes propres documents à la banque, ceux que j’avais conçus pour les transmettre à l’équipe, or je ne comprenais plus mes propres documents. C’était comme si mon esprit avait bloqué l’accès à la faculté intellectuelle tant il était persuadé que ce travail n’était plus bon, que je devais me reconvertir. Ce que j’ai fait.

Ce fut pareil pour cette année de lâcher-prise, une nécessité absolue ?

Oui et dans le même temps, c’était logique ce que j’ai entrepris. J’avais étudié dans ma thèse d’abord d’un point de vue scientifique, puis d’un point de vue expérimental, ce qui se passe dans le moment présent, dans l’expérience directe, quand on n’est pas encore en train de réfléchir. Car je m’étais rendu compte notamment dans ma pratique des arts martiaux et de la méditation, que quand on est vraiment dans le moment présent, notre conscience s’élargit et il se passe des choses qu’on n’aurait jamais pu imaginer avec nos esprits rationnels : il peut y avoir des guérisons, des intuitions, des synchronicités. On est dans un état d’esprit qui n’est plus du tout notre état habituel.

Donc d’une certaine façon, vous avez voulu tester d’un point de vue empirique, les conclusions auxquelles votre thèse avait mené ?

Oui et pourtant je ne l’ai pas programmé. Cela s’est présenté alors que j’étais avec une proposition de travail, un bon réseau, que je commençais à recueillir le fruit de mes travaux. Cela s’est imposé à moi : tout quitter, travail, appartement, amis. Pour comprendre cette intelligence universelle, il fallait que je n’aie aucun moyen de me raccrocher à quelque chose. Sinon je faussais cette expérience qui était : est-ce qu’il y a une conscience universelle qui va au-delà de moi ?

Est-ce que l’univers vous a apporté tout ce que vous espériez lors de cette expérience ?

J’avais imaginé que j’allais voyager, que j’allais faire des choses géniales, que j’allais rencontrer des gens extraordinaires. Or ce que m’a apporté la vie ce sont des situations très compliquées, des choses que je ne voulais pas voir ni vivre avant. Or comme j’avais décidé d’accepter comme règle tout ce qui se présentait, je l’ai accepté. Et c’est le fait de les vivre pleinement qui m’a amené plus profondément au cœur de ma conscience et de mon expérience.

—> Suite de l’interview demain! Et pour plus d’informations sur le livre, retrouvez l’article que je lui avais consacré en cliquant ici : Un an entre les mains de l’univers, Chronique

 

La Kar’Interview de Patrice Lepage (suite) : « Lorsque nous sommes à l’écoute de notre intériorité, plus calme et plus lucide, il est plus difficile de se mentir à soi-même »

En octobre dernier, est paru aux éditions Eyrolles le nouveau livre de Patrice Lepage : La métamorphose de Raphaël. Ce livre fut pour moi un tel coup de cœur, que je me suis tournée vers l’auteur, désireuse qu’il nous en parle plus longuement. Ce qu’il a accepté avec beaucoup de gentillesse . Je vous en livrais le premier volet hier. Je vous présente aujourd’hui la suite de la Kar’Interview ! 🙂

Karine Fléjo : Pour savoir ce qui est bon pour soi, pour déterminer quelle voie suivre en accord avec ses aspirations et ses valeurs, il faut tout d’abord se reconnecter à soi. Est-ce que la méditation et l’immersion en pleine nature, auxquelles Raphael a recours, sont les moyens privilégiés pour se trouver, pour distinguer l’essentiel du superflu pour soi?

Patrice Lepage : Certainement et je vais y revenir.

Mais plus encore je crois que c’est au quotidien que les choses se construisent. Moi, j’éprouve un besoin impérieux de trouver des sources de joie dans mon quotidien et dans ce qu’il a de plus banal. Il me semble aussi que la première chose que nous pouvons faire est de repérer ou de construire de tout petits moments de pause que nous pouvons mettre au service d’une prise de contact intérieur. De tout petits moments pour s’envoyer un signal, un message bienveillant «  ça va ?… je suis là…, prends soin de toi… relève la tête…, respire… etc. ». Chaque jour, développer notre attention et notre présence, là, ici et maintenant ! C’est en faisant cela que nous allons éviter de construire des bulles dans lesquelles nous nous coupons peu à peu, de nous-mêmes et des autres.

Bien sur une méditation quotidienne est une formidable manière de s’apaiser et de se recentrer.  D’autant plus que chacun peut adapter une forme de méditation qui lui convienne, c’est ce que j’ai fait moi-même, après avoir travaillé avec d’autres… Mais le problème, c’est que précisément, c’est lorsque nous en avons le plus besoin que nous oublions ce qui peut nous fait du bien. Dès que cela va mieux, nous avons tendance à ne plus faire cet exercice très simple de pause salutaire… On nous apprend à nous laver les dents quotidiennement, pas à nous recentrer intérieurement. La méditation, beaucoup de gens en parlent, peu la pratiquent, cela devrait faire partie des apprentissages fondamentaux de tout humain.

Quant au lien avec la nature, en ce qui me concerne, l’effet est immédiat. Dès que je commence à repérer des signes d’asphyxie intérieure, je me remets en contact avec le moindre brin d’herbe entre deux plaques de béton et aussitôt je me sens partie prenante d’un tout qui me dépasse et qui m’accepte, tel que je suis. Même à 300 à l’heure dans un TGV, je réussi à me relier à ce qui m’entoure, je vois des chevreuils, des lièvres, de beaux arbres des oiseaux… Le contact avec la nature me console de tout et me ramène en moi-même, dans ma vérité intérieure.

Lorsque nous sommes à l’écoute de notre intériorité, plus calme et plus lucide, il est plus difficile de se mentir à soi-même, alors nous pouvons faire des choix plus personnels et les assumer pleinement.

KF : Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à quelqu’un qui ne se sent plus en phase avec sa vie (professionnelle, sentimentale, amicale, . . . ) et qui  souhaiterait se réaliser?

PL : Je me garderai de donner des conseils, chacun détient seul les clés de son alchimie intérieure.

Je suis convaincu que bien souvent nous savons intérieurement ce qui nous convient, mais que notre esprit est encombré par des tas de choses sans importance, un bruit de fond qui vient masquer nos peurs et nous empêche de voir clair et de tracer notre route.

Changer vraiment, cela fait peur, pour des tas de raisons que nous avons évoquées tout à l’heure. Et il ne faut pas négliger le fait que ce changement peut aussi effrayer ceux qui nous entourent et qui se demandent quel impact cela pourrait avoir sur eux…

Alors faisons le calme en nous, trouvons un peu de paix intérieure, ne serait-ce que quelques minutes dans une journée, interrogeons-nous tranquillement sur ce qui semble ne pas aller, sans attendre de réponse immédiate. Soyons patients mais déterminés à écouter, et souvent, à un moment inattendu, les réponses qui sont en nous remontent à la surface de notre conscience.

Je vois que mon roman se trouve souvent dans les rayons « développement personnel ». Même si je veux rappeler que « La métamorphose de Raphaël » est avant tout un roman et rien d’autre, je suis heureux, grâce à cela, de croiser la route de beaucoup de personnes qui viennent chercher dans ces rayons de l’aide pour avancer sur leur route intérieure. Mais je voudrais aussi dire que si nous avons besoin de nous développer intérieurement, ce n’est pas pour devenir d’égotiques nombrilistes qui chercheraient à se tenir au-dessus de la mêlée. Nous avons besoin de nous développer nous–mêmes parce que c’est seulement à partir de là que nous devenons capables de nous relier aux autres, de les voir, de les reconnaître et d’élever avec eux notre condition humaine.

Beaucoup de lecteurs me demandent ce que va devenir Raphaël…   Voilà la réponse : une fois apaisé, intérieurement ancré, il va pouvoir connaître le bonheur de se relier aux autres, sans risque de disparaître…