Rentrée littéraire : K.O., Hector Mathis

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K.O., Hector Mathis

Editions Buchet Chastel, août 2018

Rentrée littéraire

Un premier roman nerveux, incisif. Une partition de vies chaotiques, traversées par la maladie, la mort, l’errance, la précarité, l’amitié. Une odyssée moderne féroce.

Sitam revient en banlieue, une banlieue qu’il avait fuie avec sa compagne, la môme Capu, au moment des attentats. De retour de son périple en Europe, il tombe sur Archibald, un SDF fou de musique. Entre deux quintes de toux, ce dernier l’interroge sur son parcours, ses rencontres.

Sitam, dont les jours sont comptés du fait de la maladie, se confie à lui dans une forme d’urgence. Les phrases cognent. Les mots frappent. Il vomit sa colère, sa rage envers les médias avides de sensationnalisme, envers le système qui transforme les hommes en machines sans cerveau. Il n’a plus qu’un désir, qu’un impératif : trouver les mots justes pour achever son manuscrit, pour toucher le cœur de la cible. Asséner les phrases comme des uppercuts. « Coup dur sur coup dur, je m’en vais me noyer dans le langage. Plus la vie est dégueulasse, plus j’ai le terme précis, la formule qui claque sur la langue, la phrase qui fout le palais en charpie ».

Si je n’affectionne pas particulièrement ce style d’écriture, force est de reconnaître le talent de l’auteur pour la puissance de son texte, la hargne qui l’anime. Les mots comme un dernier combat contre les maux.

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Mercredi c’est papi !, Emmanuel Bourdier (Flammarion jeunesse)

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Mercredi c’est papi !, Emmanuel Bourdier

Editions Flammarion jeunesse, mars 2018

Prix spécial du jury du Prix Gulli du roman 2018

Pour enfants de 8 à 11 ans

Un roman touchant et plein de verve sur la relation entre un petit garçon et son grand-père à la mémoire volatile et fantasque.

Chaque mercredi, Simon est gardé par ses grands-parents. Et aller chez eux n’est pas qu’une partie de plaisir. En effet, son papi et sa mamie n’ont ni jeux vidéos, ni même internet, tout au plus trois bandes dessinées qui sentent le moisi.

Alors Simon s’ennuie.

C’est alors qu’il fait une découverte : son papi, qui selon son expression « est aux fraises », c’est-à-dire qu’il perd la boule, se révèle être un conteur fantastique. Il suffit que Simon brandisse n’importe quel objet pour que l’esprit de son papi s’anime et que ce dernier s’imagine dans la peau de héros extraordinaires. Une épée ? Et le voilà qui se glisse dans la peau d’un pirate. Une couronne ? Et il se revoit dans les atours du roi Régis.

« En fait, papi c’est un peu comme un super jeu vidéo dans lequel tu ne sais jamais ce qui va se passer quand tu appuies sur start ».

Et les mercredis de devenir magiques, aux côtés de son papi.

Un roman plein de tendresse, d’humour, de verve. D’empathie. Une belle histoire sur la façon de tisser des liens autrement, quand la mémoire fait défaut, quand la maladie gagne le cerveau. Un coup de cœur.

 

Help me ! de Marianne Power (Ed. Stock) : les livres de développement personnel peuvent-ils VRAIMENT changer votre vie? Une expérience inédite.

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Help me ! de Marianne Power

Editions Stock, octobre 2018

Lire des livres de développement personnel, c’est bien. Mais les mettre en pratique, est-ce mieux ? Dans ce livre plein de verve, d’humour, l’auteur nous fait part de son incroyable expérience : suivre au mot douze livres de développement personnel pendant douze mois, pour tenter de devenir une femme parfaite.

Marianne Power est une irlandaise de 36 ans. Sa vie ne la satisfait pas. Certes, elle a un travail plutôt plaisant, mais elle ne s’aime pas, est toujours célibataire, trop dépensière, trop fêtarde. Alors indubitablement, elle lit beaucoup de livres de développement personnel, dans l’espoir d’y trouver les recettes d’une vie meilleure, mais elle se contente de les parcourir. Pas d’en appliquer les conseils.

Jusqu’au jour où son ras-le-bol est tel, qu’elle décide de passer à la pratique. Et de se fixer un challenge ô combien difficile : choisir douze livres de développement personnel et, chaque mois, se consacrer à l’application des préceptes de l’un d’eux. Elle a un an pour mettre son plan à exécution, sans dérobade possible, avec l’espoir, au bout du compte, de gommer tout ce qu’elle ne supporte plus chez elle et devenir une femme irréprochable. Une femme parfaite.

De Tremblez mais osez de Susan Jeffers, à Transformez votre vie de Louise Hay, en passant notamment par Le pouvoir du moment présent de Eckhart Tolle ou encore Rien à foutre de John C. Parkin, Marianne ne se ménage pas. Elle fait tous les exercices à la lettre, la peur au ventre, mais bien déterminée à ne pas laisser sa réserve ou ses phobies décider de sa vie. Et de se retrouver à poser nue lors d’un cours de dessin, de monter sur scène pour une stand-up, d’aborder un homme qui lui plait dans un café, de marcher sur des braises, de sauter en parachute, de se baigner en hiver dans une eau glacée, ou autres expériences toutes plus incroyables les unes que les autres. Marianne repousse ses limites à chaque fois, tremble, pleure, mais ne renonce pas.

Alors, les livres de développement personnel ont-ils vraiment changé sa vie ? Ont-ils assouvi son désir de perfection ? Ou lui ont-ils montré que la perfection n’est pas de ce monde, qu’il est bon de s’accepter tel que l’ont est, d’apprécier ce que l’on a ? Avec une énergie extraordinaire, beaucoup d’humour et d’autodérision, Marianne Power partage avec les lecteurs les leçons tirées de son expérience. « Si les changements n’étaient pas ceux que j’avais visés en me lançant dans cette aventure, j’avais fait mieux. Je n’avais pas réparé ce qui clochait chez moi, j’étais devenue moi-même ». Ou quand la quête de l’estime de soi se transforme en l’accès à l’amour de soi. Un livre édifiant et touchant.

Retrouvez l’article que j’ai consacré à l’interview de l’auteur en cliquant ici : Interview de Marianne Power

 

Même les monstres, Thierry Illouz : un essai brillant sur le métier d’avocat

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Même les monstres, Thierry Illouz

Editions L’iconoclaste, septembre 2018

Essai.

Une vibrante plaidoirie. D’une écriture à l’oralité saisissante, Thierry Illouz, avocat, livre un récit intime. Il retrace un parcours, une vocation. Et nous exhorte à regarder l’autre. Celui qui nous effraie. Celui que l’on condamne.

On demande souvent à Thierry Illouz, avocat, comment il peut ainsi défendre des monstres. Une question chargée de mépris envers ces personnes présumées coupables, ces êtres que l’on distingue de soi en ne leur reconnaissant pas le statut d’être humain. Mais nier leur part d’humanité n’est-il pas une protection contre la reconnaissance de la part sombre que chacun sent en lui, contre le risque permanent que l’homme ne laisse sa part d’animalité prendre le pas sur sa part lumineuse, policée ? S’ils sont des monstres, cette espèce non humaine voire inhumaine, cela protège ceux qui les appellent ainsi d’être un jour assimilés à eux. Cela les sépare de l’horreur. Monstres, un « mot frontière ».

Monstres, un « mot fossé ».

Or le sens du métier de Thierry Illouz, le combat de sa vie, ce n’est non pas de diviser mais de rassembler, de chercher à comprendre, d’écouter. Y compris et surtout ceux que l’on nomme des monstres et qui sont comme tout un chacun des hommes, des êtres appartenant à la même communauté que lui, que nous. Et côté division, il sait de quoi il parle. Fils de rapatriés d’Algérie, il a grandi dans un quartier délaissé de Picardie. Lui le juif. Lui et sa famille, les gens différents. Les monstres d’alors. Aussi, ayant souffert de cette division, de ces fossés, aujourd’hui il érige des ponts entre les hommes. « Défendre n’est pas épouser le mal, ni la faute, ni le crime, jamais. Défendre c’est ôter au mal toute chance d’être le mal, c’est-à-dire une idée réfractaire à toute compréhension, à toute histoire. (…) La défense, c’est la seule chance de conjurer l’injustice, l’aveuglement, la vengeance, dans tous les cas. Et le totalitarisme évidemment. »

Un essai brillant, passionnant, édifiant.

Papa est en bas, Sophie Adriansen (Nathan)

Papa est en bas, Sophie Adriansen

Editions Nathan, septembre 2018

A partir de 10 ans

Un sujet difficile, la maladie et la fin de vie d’un parent, abordé à hauteur d’enfant avec beaucoup de tendresse.

Olivia est fille unique, très complice avec ses parents, avec son papa avec lequel elle aime jouer au foot. Seulement voilà, ces derniers temps, il joue de moins en moins avec elle. Au début, elle a cru que c’était parce qu’il ne le voulait plus. Jusqu’au jour où elle a compris qu’il ne le pouvait pas. Qu’il ne le pouvait plus. Ce n’était pas la maladie de la paresse, mais la maladie tout court. Une maladie orpheline au nom si compliqué, qu’ils ont décidé à la maison de la rebaptiser « la tartiflette ». Un nom de plat pour une famille de gourmets et gourmands, quoi d’étrange ?

Mais le père d’Olivia a beau garder son sens de l’humour, se battre au quotidien contre les ravages de la maladie sur ses muscles, la partie est trop dure pour lui. Et pour la fillette, partagée entre tristesse et colère. Entre chagrin et sentiment d’injustice. Comment accepter que la maladie vous vole chaque jour un peu plus votre papa ? Comment accepter que bientôt il ne soit plus là ? Comment accepter que ce héros perde le plus important combat de sa vie ?

Sophie Adriansen évoque avec beaucoup de sensibilité et de tendresse, la maladie et la fin de vie, à travers le regard d’une enfant. Sans verser dans le pathos malgré la gravité du sujet, elle se glisse avec brio dans l’esprit de la fillette, essaye de comprendre avec sa perception du monde, ses connaissances, ce qui arrive à ce père si vaillant jusqu’alors, pourquoi le courage ne suffit pas toujours, pourquoi la vie est aussi parfois injuste. Un roman très touchant, drôle parfois, juste toujours.

Rentrée littéraire : Tenir jusqu’à l’aube, Carole Fives (Galimard)

 

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Tenir jusqu’à l’aube, Carole Fives

Editions L’arbalète Gallimard, août 2018

Rentrée littéraire

Un roman sur le quotidien d’une mère célibataire face à l’intransigeance de notre société. Une analyse psychologique et sociologique d’une redoutable justesse. Une histoire qui pose les bonnes questions. Un coup de cœur de cette rentrée littéraire !

« On présente la solo comme une battante, la superwoman des années 80 s’est dotée d’un nouveau pouvoir, en plus de travailler et de rester jeune, elle élève ses enfants elle-même. Elle est libre, totalement libre cette fois. De quoi se plaint-elle ? La solo a parfois poussé le bouchon jusqu’à faire un bébé toute seule, c’est son choix, son problème, elle n’a qu’à assumer et bien se tenir. » Tel est le diktat de notre société aujourd’hui, laquelle se montre intransigeante avec ces femmes qui sortent de la norme, ces femmes qui n’observent pas le modèle familial père + mère + enfants et osent élever leur petit seule. Une situation que l’héroïne de ce roman connaît bien. Mais qu’elle n’a pas choisie. Le père de l’enfant est en effet parti un beau jour sans la moindre explication, la laissant seule avec l’enfant aujourd’hui âgé de deux ans.

Depuis deux ans, elle vit donc en vase clos avec son fils, entièrement dévouée à ses besoins, à son bien-être. S’oubliant chaque jour un peu plus. Mais comment faire pour joindre les deux bouts quand il faut s’occuper de l’enfant à longueur de journée faute de place en crèche ? Comment honorer des rendez-vous professionnels et décrocher des contrats, quand on n’a ni famille, ni amis proches pour le garder ? Comment s’occuper du petit et travailler en même temps à la maison, au milieu des rires, des cris et des pleurs ? Quand se reposer et avoir un tout petit moment pour soi, pour se vivre en tant que femme et pas seulement en tant que mère ?

Elle étouffe.

Mais à qui en parler ? Sur quelle épaule trouver du réconfort ? La jeune femme se trouve abyssalement seule…

Alors elle erre sur les forums, à la recherche de mères ayant vécu une expérience similaire. A la recherche de réconfort. Mais ces forums sont le reflet de l’intransigeance de notre société. D’aucuns jugent derrière leur écran et ces échanges se transforment en cour de justice dans laquelle être mère exclut toute légitimité à la moindre plainte, au moindre désir d’avoir du bonheur en dehors de l’enfant, au moindre ras-le-bol.

Dans ce roman, Carole Fives analyse avec une incroyable justesse la situation de ces femmes qui élèvent seules leurs enfants, par choix ou non. Ces mamans solos auxquelles la société ne pardonne rien, comme elle ne pardonne rien à toute personne qui ose sortir de la norme. Avec beaucoup de sensibilité, elle soulève les vraies questions, pointe du doigt les contradictions et esquisse les réponses. Un roman magnifiquement rédigé, indiciblement touchant. Un coup de cœur de cette rentrée littéraire!

 

Misery au Théâtre Hébertot à Paris : à voir absolument!

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Depuis le 19 septembre et jusqu’au 6 janvier 2019, se joue au Théâtre Hébertot Misery, une pièce adaptée du célèbre roman de Stephen King. Une interprétation magistrale, une mise en scène originale, une pièce à voir absolument!

S’attaquer à l’oeuvre de Stephen King était un pari audacieux. Or force est de constater que le challenge est non seulement relevé, mais relevé avec brio! Dans cette adaptation de William Goldman, mise en scène par Daniel Benoin, les acteurs Myriam Boyer (Annie Wilkes) et Francis  Lombrail (Paul Sheldon) nous offrent un huis-clos saisissant.

  • Le scénario de Misery :

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Paul Sheldon est un romancier à succès. Un succès qu’il doit à sa saga culte dont l’héroïne est MIsery. Après huit tomes qui lui ont certes apporté la notoriété, il a envie de passer à autre chose, à une autre forme d’écriture et fait mourir Misery dans le neuvième et dernier tome. Libéré de Misery, il ne le sera hélas pas de ses fans. Suite à un accident de voiture, il est recueilli puis soigné par l’une d’elle, Annie Wilkes. Cette dernière ne supporte pas du tout la mort de Misery. Elle séquestre l’auteur et l’oblige à écrire une suite à Misery, à la faire revivre sous sa plume. Le cauchemar commence pour lui…

  • L’adaptation de Misery au théâtre : 

La pièce est d’une grande fidélité à l’oeuvre de Stephen King. D’emblée, les éclairages, les décors, la musique, la projection d’images sur les murs plongent le spectateur dans l’ambiance angoissante de ce huis-clos. La tension monte, palpable, tandis que l’humour de certaines répliques vient apporter une respiration salvatrice. Pas de temps mort dans la mise en scène, à l’image du temps compté pour Paul Sheldon, sommé d’écrire une suite au roman sous peine d’être exécuté. Le jeu de Myriam Boyer et de Francis Lombrail est époustouflant, tous deux complètement habités par leur rôle, au plus près des émotions et des situations. Un duo qui fonctionne à merveille, emporte et transporte le public du début à la fin. Myriam Boyer excelle à jouer la fan psychopathe, imprévisible, à la fois attachante et redoutablement inquiétante. Francis Lombrail est épatant de même, tantôt furieux, tantôt pince-sans-rire, tantôt tordu de douleur.

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La mise en scène de Daniel Bénoin est aussi originale que réussie. L’ambiance anxiogène est accentuée par la projection d’images cauchemardesques sur les murs entre les scènes, le choix d’une bande son délicieusement angoissante. De très belles idées de même avec notamment cette circulation du spectateur dans la maison d’ Annie Wilkes par le truchement d’une caméra de surveillance.

Cette pièce est une réussite. Si vous habitez Paris ou passez par Paris, offrez-vous 1h30 de sensations fortes avec Misery au Théâtre Hébertot!   

—> Toutes les informations pratiques sont ici : Théâtre Hébertot Misery