L’enfant réparé, Grégoire Delacourt

L'enfant réparé

Pour la première fois, ce n’est pas un roman mais un récit que nous offre Grégoire Delacourt. Un livre très intime sans jamais être impudique.

Une enfance fracassée

Ce livre est un livre à part, pour ceux qui suivent l’auteur de roman en roman. Pour la première fois, Grégoire Delacourt ne se cache pas derrière des personnages et se livre. Touche par touche, comme sur une toile de Seurat, il peint son parcours de vie, de sa prime enfance, avant l’âge de 5 ans, ces 5 années où les rires et la légèreté faisaient encore partie du quotidien, jusqu’à aujourd’hui, en passant par ses premières amours, ses débuts dans la publicité, ses séances chez la psy, sa rencontre déterminante avec la femme de sa vie, son tuteur, son roc, son oxygène : Dana.

Un père souvent absent, qui laissait le petit Grégoire en proie à une térébrante question : ne les aimait-il pas? Sinon pourquoi lui, sa mère, son frère et sa sœur restaient-ils seuls à la maison? Pourquoi sa maman semblait vouloir l’éloigner, comme en atteste la migration forcée de Grégoire dans la chambre du grenier ou encore le pensionnat dans lequel on l’envoie dès l’âge de dix ans? Désamour ou au contraire, désir de protection de son fils? Le protéger de quoi? De qui? Que sait-elle ou que soupçonne-t-elle? Quels sont les secrets qui entourent l’écrivain de la famille? Dans cette maison où on ne voyait que le bonheur, l’horreur avait sa place dans l’ombre. Faute d’être nommée, dénoncée, elle a grandi tapie dans un coin de la conscience, a hanté l’auteur toutes ces années, guidé ses actes, ses choix, a failli le perdre. Jusqu(à ce que ce roman, Mon père, joue un rôle de détonateur. Fasse voler les apparences en éclats.

Un récit bouleversant

Quand on découvre L’enfant réparé, paru en cette fin de septembre aux éditions Grasset et qu’on a lu les précédents romans de Grégoire Delacourt, on réalise que ses romans portaient en eux le germe du récit à venir. Comme un terreau que l’auteur a travaillé, semant des graines ici et là, sous le masque de la fiction. Jusqu’au jour où il se sentirait prêt à laisser son enfance et ses blessures éclore au grand jour et non plus enfouis dans la terre fictionnelle. L’écrivain de la famille, La liste de mes envies, La première chose qu’on regarde, On ne voyait que le bonheur, Les quatre saisons de l’été, Danser au bord de l’abime, La femme qui ne vieillissait pas, Mon père, ou enfin Un jour viendra couleur orange, il aura fallu neuf romans pour que le lecteur comprenne à quel point les livres l’ont effectivement sauvé.

Le véritable tour de force ici, est double. Le livre est on ne peut plus personnel, intime et pourtant, il reste toujours très pudique. le récit évoque des sujets graves, terribles et pourtant, Grégoire Delacourt ne force jamais le trait, ne verse jamais dans le pathos ni dans le voyeurisme malsain.

Il effleure et on reçoit pourtant les mots comme des uppercuts. Car la portée des mots ne tient pas dans la force du trait mais dans leur justesse.

Ce n’est pas de la pitié que l’on éprouve à la lecture de ce livre, mais une profonde empathie, l’envie de prendre le petit blondinet de 5 ans dans les bras et de lui dire qu’il arrivera à s’en sortir, malgré tout. Malgré ça. Empathie et admiration aussi. car pareilles blessures auraient pu faire naitre de l’aigreur, un dégout des autres, de la vie. Or grâce à l’écriture, Gregoire Delacourt a su transcender ses blessures, faire de ses cicatrices des balafres réussies. Donner dans ses livres cet amour qui lui a tant manqué pendant si longtemps.

« Je découvrais qu’écrire c’était se rencontrer. C’était redresser un corps de traviole. »

« J’ai compris ce qui motiverait mon chemin d’écrivain. présenter à l’adulte que je suis devenu l’enfant que je fus. »

Informations pratiques

L’enfant réparé, Grégoire Delacourt – récit – Editions Grasset, septembre 2021 – 230 pages – 19€

Brassens, Jeanne et Joha, Maryline Martin

Brassens, Jeanne et Joha

Pipe à la bouche et la guitare à la main, tout le monde connaît Georges Brassens, le chanteur. Mais que sait-on de l’homme? Peu de choses. Maryline Martin nous emmène alors coté coulisses, rencontrer les deux femmes de sa vie. Ses deux amours.

Brassens côté coulisses

En août 1981, alors qu’il se sait condamné et le cache à ses amis et au public, Brassens vient trouver le repos et l’inspiration dans ce petit village de Bretagne où il a une maison, près de Paimpol. A ses côtés, l’aimante et dévouée Joha, surnommée affectueusement Püpchen par Brassens. Une femme qui le suit partout, en concert, en vacances, mais qui ne partage pas son toit à Paris ni n’apparait sur un contrat de mariage entre eux. Une femme à laquelle il voue un amour infini. Sa déesse de la Baltique depuis 34 ans.

Tandis que le temps lui est désormais compté, le chanteur rembobine le fil de sa vie. Ses doutes face aux refus multiples des éditeurs de musique en 1940. Le soutien sans faille de celle qui a cru en lui du haut de ses 65 ans et l’a aimé passionnément, bien que mariée et de 30 ans son aînée : Jeanne. Il se remémore ses débuts sous la protection de Patachou qui a su immédiatement déceler en lui un talent rare. Mais aussi sa rencontre avec Joha, sa relation à la paternité, sa passion de toujours pour les livres et la littérature, tout particulièrement pour la poésie. Ses amis, ses succès.

Les amours de Georges Brassens

En octobre, nous fêterons le centenaire de la naissance de Brassens et le 40ème anniversaire de sa disparition. Aussi, Maryline Martin nous offre la chance de découvrir l’homme derrière le chanteur. Un homme que l’on connait peu et dont on connait encore moins les deux femmes qu’il a aimées : Jeanne et Joha.

Ceux qui ont aimé notamment le roman-récit de Maryline Martin autour de la Goulue, vont se réjouir de retrouver sa si délicate plume ! Les autres, de la découvrir. Pas de voyeurisme ici, ni de révélations croustillantes, ce serait mal connaître l’auteure. Non, c’est un portrait intimiste, touchant, respectueux que nous offre Maryline.

Avec pudeur, elle lève le voile sur un pan méconnu de la vie du chanteur : ses amours. Deux femmes qui l’ont nourri, ont nourri son inspiration, ses textes, ses chansons. Deux femmes qui ont énormément compté pour celui qui était si à l’aise ne public et si réservé en privé, si embarrassé pour exprimer ses sentiments.

Un récit entre passé et présent, d’une grande sensibilité. Un très bel hommage à ses deux muses.

Informations pratiques

Brassens, Jeanne et Joha, Maryline Martin – éditions du Rocher, septembre 2021 – 16,90€- 170 pages

Ma mère avait ce geste, Alain Rémond

Ma mère avait ce geste

Un livre autobiographique, d’une beauté bouleversante, sur l’amour que l’auteur porte à sa mère. Une œuvre magistrale.

Portrait d’une mère aimante et aimée

De son père, il garde le souvenir d’un homme dont il avait peur de la violence. Une violence exacerbée par l’alcool. De sa mère, cette femme qu’il a aimée d’un inconditionnel amour, il a souhaité nous faire un portrait, touche par touche comme sur une toile de Seurat. Souvenir après souvenir. Anecdote après anecdote. Sourire après sourire.

Une mère aimante, chaleureuse, bienveillante, souriante.

« Rien ne pouvait m’arriver me disais-je, ma mère est là, elle a confiance en moi, elle m’aime, elle est indestructible. ». Comme cette fois où elle l’a défendu séance tenante contre les accusations fausses du recteur, au sujet d’un vol de pommes de terre.

Une femme qui a dû élever ses dix enfants dans le petit village breton de Trans, avec peu de moyens financiers. Mais avec de l’amour à foison. Alain Rémond égrène les souvenirs de son enfance. Des parfums, des couleurs, des petits et grands évènements, des choses infimes mais marquantes. Cet amour si fort entre les membres de la fratrie. Un amour qui pansait les blessures, la honte et les chagrins.

« J’ai appris la vie, j’ai appris la mort. Et l’amour de ma mère, qui me faisait tenir. Après, quand on est grand, on se débrouille avec ce bagage. On se débrouille comme on peut, avec ce qu’on a dans son cartable. On est heureux, on est malheureux. On aime, on est aimé. On gagne, on perd. On se fait sa propre vie. Mais tout vient de l’enfance. C’est incrusté dans ma peau. Le bonheur, le malheur, les miracles et la honte. Les épiphanies et le noir désespoir. « 

Un livre autobiographique MAGNIFIQUE

Après le magnifique Chaque jour est un adieu, publié il y a une vingtaine d’années, dont la beauté, la profondeur et la sensibilité m’avaient émerveillée, j’attendais avec impatience de lire le nouveau livre autobiographique d’Alain Rémond. Il nous revient avec Ma mère avait ce geste, publié aux éditions Plon en cette rentrée littéraire.

Un morceau de bravoure.

Difficile de parler d’un livre aussi beau, sans être à court de mots. Sans paraitre fade. J’ai presque envie de vous dire : « Lisez-le, vous verrez! Ne passez pas à côté de cette œuvre! « 

Et de m’en tenir là.

Ce témoignage intime concourt à l’universel. Cet amour d’un fils pour sa mère est déchirant de beauté, vibrant d’authenticité. Quel bel hommage ! Par ce livre, l’auteur, aujourd’hui âgé de 74 ans, tente de faire revivre cette femme décédée quand il n’était âgé que de 25 ans. De prolonger le temps qu’il n’a pas pu passer auprès de celle partie trop tôt, trop jeune. De lui prêter la voix de son encre. La chair de ses mots. De lui redonner vie. Et le défi est relevé : il a su la rendre si vivante, qu’en refermant le livre, le lecteur a le sentiment de l’avoir croisée, connue.

A lire ABSOLUMENT !

Informations pratiques

Ma mère avait ce geste, Alain Répond – éditions Plon, septembre 2021 – 147 pages.

La beauté du ciel, Sarah Biasini

La beauté du ciel Sarah Biasini

Un récit d’une vibrante authenticité sur la transmission, l’amour maternel. Que transmettre à son enfant quand on a grandi sans sa maman ?

Profanation et procréation

Le premier mai 2017, Sarah Biasini reçoit un appel qui ébranle ses fondations. La tombe de sa mère, Romy Schneider, a été profanée. Sarah n’avait que 4 ans ½ quand cette dernière est décédée. Elle se rend sur place, s’occupe des formalités. Mais de retour chez elle, cet évènement la hante.

De son côté, elle a grandi sans cette femme adulée par tous, sans la colonne vertébrale qu’est l’amour d’une mère. Mais pas sans amour. Sa merveilleuse grand-mère paternelle, sa nounou, son père, son grand-père l’ont soutenue et aimée. L’ont aidée à s’épanouir. Malgré le manque. Malgré l’absence.

Trois semaines après la profanation, et alors que depuis dix ans elle essayait en vain d’avoir un enfant, Sarah Biasini tombe enceinte. Alors qu’elle s’apprête à devenir la maman d’une petite Anna, de multiples questions la traversent. Que va-t-elle transmettre à sa fille ? Comment va -t-elle l’aimer ? Comment parvenir à lui donner confiance en elle ? Comment l’armer pour faire face aux épreuves de l’existence ? Comment lui parler de cette grand-mère et de cet oncle partis trop tôt ?

Un récit très touchant sur la transmission mère/enfant

Ce récit de Sarah Biasini, paru aux éditions Stock « Toute la beauté du ciel », est dédié à la fille de Sarah : la petite Anna. Dans un récit très émouvant, sans fards, elle explique à sa fille ce qui l’habite, sa relation à la vie, à la mort, ses angoisses, ses envies, ses doutes, ses joies. Ce qui l’a construite. Ce qui l’a détruite aussi. Ces vides qui resteront à jamais béants mais avec lesquels elle a appris à composer, à danser la vie.

Si devenir parent est extrêmement naturel d’un point de vue biologique, c’est une aventure très complexe sur le plan psychique. Comme toute future maman, Sarah Biasini aspire à offrir le meilleur à son enfant, à être comme l’appelait Donald Winnicott, une mère suffisamment bonne (« good enough mother »).C’est à dire une maman qui sait répondre de manière équilibrée aux besoins de son enfant, ni trop, ni trop peu.

C’est une vibrante déclaration d’amour à sa fille Anna, à sa défunté mère, mas aussi à tous ceux qui, sur son parcours, l’ont entourée et aimée.

Informations pratiques

La beauté du ciel, Sarah Biasini – Editions Stock, février 2021 – 251pages – 19€

La fille de Joyce, Annabel Abbs

La fille de Joyce

L’histoire passionnante et terrifiante d’une femme, Lucia Joyce, fille de James Joyce, dont la vie et la passion pour la danse ont été sacrifiées par ses proches. Un roman biographique fascinant et brillant.

Dans l’ombre de James Joyce

Nous sommes à Paris au début des années 30. A 21 ans, Lucia Joyce vient de faire un tabac au théâtre des Champs-Elysées. Dans les journaux, on crie au génie, en parlant de cette jeune femme, pionnière de la danse contemporaine. Son spectacle époustouflant fait la fierté de son père surnommé Babbo, tandis qu’il ne recueille qu’indifférence de la part de sa mère. Cette dernière n’a en effet d’yeux que pour son fils Giorgio.

Dans la famille Joyce, Julia est en passe de se faire un prénom, de sortir de l’ombre de son père, auteur du célèbre et controversé Ulysse. Elle danse du matin au soir, ne vit que pour et par la danse. Quand elle ne danse pas avec sa troupe, elle prend des cours de danse, ou danse seule chez elle devant Babbo, imagine des chorégraphies audacieuses, réalise des costumes inédits. Et elle se révèle non seulement être une danseuse au talent exceptionnel, avant-gardiste, mais elle est de surcroit très intelligente, parle quatre langues couramment. Autrement dit, elle semble promise à un brillant avenir. Mais y-a-t-il de la place pour deux génies dans la même famille ?

C’est sans compter sur les relations pathologiques que sa famille entretient avec elle, lui brisant sans cesse les ailes, jalouse de son aura, jalouse de l’ombre et du tort qu’elle pourrait leur faire à tous. Car il y a des secrets de famille qu’il vaut mieux taire, sous peine de susciter l’opprobre et la honte. Et les parents de Lucia, mais aussi et surtout son frère Giorgio, entendent bien museler Lucia, dussent-ils pour cela lui arracher sa raison de vivre, ce qui la fait vibrer, exulter : la danse.

Dussent-ils briser sa vie.

Une danseuse de génie

La plume de la romancière Annabel Abbs, aussi auteure de Frieda, m’a fascinée dans ce roman biographique La fille de Joyce, paru aux éditions Hervé Chopin. Une plume tout en finesse, en délicatesse, en sensibilité. Un roman richement documenté, vivant, vibrant, qui fait découvrir la vie terrifiante imposée par la famille et la société de l’époque à la talentueuse Lucia.

Avec une alternance de chapitres où Lucia, en psychanalyse, révèle au docteur Jung son passé, et de chapitres passés au sein de la famille Joyce, Annabel Abbs nous plonge au cœur de la vie de la danseuse. Une jeune femme avant-gardiste, aux talents multiples (danseuse, chorégraphe, créatrice de costumes), sur le point d’éclore. Mais à chaque fois que l’oiseau s’apprête à prendre son envol, à concrétiser un projet de ballet, une nouvelle chorégraphie, l’enseignement de cours de danse, sa famille brise son élan, la met en cage. Et dans ses amours, elle ne connait pas davantage l’envol. Entière, passionnée, candide, elle se donne entièrement aux hommes qu’elle aime, dont le futur prix Nobel de littérature Samuel Beckett. Mais ces derniers jouent de sa naïveté et lui brisent les ailes autant que le cœur.

James Joyce est un homme jaloux, possessif, exclusif envers Julia. Giorgio veut briller en tant que chanteur lyrique et reléguer sa sœur dans l’ombre, et surtout, la faire taire. Quant à la mère de Lucia, elle est indifférente au sort de sa fille, ne se préoccupe que de l’avenir de son fils. Lucia tait pourtant un secret qui pourrait tous les faire plonger. Avec effroi, on assiste aux moyens inhumains auxquels la famille a recours pour brimer Lucia, la réduire au silence et à la nuit. Ce n’est pourtant pas faute pour Lucia d’avoir essayé, encore et encore. De s’être relevé souvent, grâce à la danse. mais quand on lui enlève aussi la possibilité de danser…

Un roman édifiant, un portrait puissant. Celui d’une femme qui se consume de ne pas pouvoir exprimer son talent pour son art. Un destin qui n’est pas sans rappeler celui de Camille Claudel.

A lire absolument !

Informations pratiques

La fille de Joyce, Annabel Abbs- Editions Hervé Chopin, juin 2021 – 21€ – 412 pages

La grenade, Emmanuelle Hutin

la grenade

Un récit magistral, tant par la profondeur du propos que par la beauté de l’écriture. Le combat d’une femme pour éclore à elle-même, malgré les épreuves traversées ou en partie grâce à elles.

Une vie bien lisse et sous contrôle

Sa vie semble une réussite sur tous les plans. Un mari aimé et aimant, deux enfants, un poste de cadre dans le luxe, un joli lieu de vie. Tout semble sous contrôle, lisse parfait. Elle coche toutes les cases de la réussite telle que la société le définit.

Pourtant, elle a le sentiment de ne vivre qu’en surface. Ses choix de vie sont ils de réels choix ou s’est elle inconsciemment conformée à ce que la société, sa famille, attendaient elle? Que désire t-elle vraiment? Quels sont ses besoins, ses désirs profonds? Elle se sent heureuse mais pas pleinement, comme spectatrice et non actrice de ce tableau idyllique. Et est de plus en plus lasse de ne se définir que par rapport à ses fonctions : mère de, femme de, employée de. La vie d‘adulte en laquelle elle plaçait tant d’espoir ne remplit pas ses promesses. Elle sent qu’elle doit réagir, aller chercher ce qui lui manque. 

«  Mais le pire, ce qui l’enfonce, c’est qu’elle a honte. Honte d’avoir échoué dans une vie ou tout lui réussit, dans une société où tout est performance. » Une honte qui l’isole. 

Alors elle initie depuis plusieurs années un changement en douceur vers plus d’écoute d’elle même, plus d’authenticité. Mais l’éveil est long.

Elle prend alors une décision radicale. Partir. Elle quitte son mari et la panoplie de mère parfaite.

Un départ qui se révèle bénéfique. Tandis qu’elle commence à s’épanouir dans cette nouvelle vie, un imprévu de taille vient bouleverser la donne. Son fils Solal, âgé de 8 ans, fait des crises d’épilepsie. Crises qui s’intensifient dans la fréquence et la violence des manifestations. Et deviennent gravissimes. Elle doit alors lâcher prise, accepter de ne plus pouvoir tout contrôler et revoir ses priorités.

Un drame familial qui, loin de lui faire renoncer à sa métamorphose en tant que femme, va jouer le rôle d ‘accélérateur.

Un roman lumineux, sur les enseignements tirés des épreuves traversées

Ne soyez surtout pas effrayé par la gravité du sujet de La grenade, paru aux éditions Stock. Ce n’est pas un livre sur la maladie, même si elle est presque un personnage à part entière du livre. Ce n’est pas non plus un livre sur le deuil. Ce n’est pas davantage un livre sombre. C’est le  témoignage vibrant d’une mère et femme face à la maladie de son fils. C’est le chemin magnifique d’une femme, mue par le besoin viscéral de se réaliser pleinement. L’auteure évite avec brio l’écueil du pathos. Ce n’est pas de la pitié ni de l’accablement que ressent le lecteur de La grenade. Mais de l’empathie pour la famille, de l’admiration pour le cheminement de la femme et de la gratitude pour le message d’espoir véhiculé par la romancière.

Emmanuelle Hutin nous montre qu’une épreuve, aussi terrible soit-elle, ne s’arrête pas à n’être que douleur, difficultés. Elle se révèle riche en enseignements, permet de s’élever, de se recentrer sur l’essentiel, de mieux se connaitre. De vivre plus pleinement chaque bonheur à sa portée. Plus intensément chaque minute. C’est par conséquent un  récit très lumineux, positif, porté par un formidable élan vital que nous livre l’auteure. Un hymne à l’amour de soi, des autres, de la vie.

On a envie de remercier Emmanuelle Hutin pour les indicibles émotions dont elle est la passeuse, pour le message vibrant d’espoir qu’elle nous porte. Et quand de surcroit on se penche sur la remarquable  beauté de son écriture, sur la maitrise de son style, on se dit que passer à côté de La grenade aurait été vraiment une erreur.

Je pourrais vous en parler longtemps. Je vous en ai déjà peut-être trop dit, quand j’aurais pu me contenter d’un seul conseil : « Lisez-le! Vraiment. »

Informations pratiques 

La grenade, Emmanuelle Hutin – éditions Stock, Mai 2021 – 286 pages- 19,90€

Le parfum des fleurs la nuit, Leila Slimani

le parfum des fleurs la nuit

Récit d’une expérience étonnante, celle de passer une nuit dans un musée. L’occasion de mener une analyse passionnante sur le métier d’écrivain et la création littéraire.

Ecriture et solitude

Le travail d’écriture requiert du recueillement, de la concentration, de la solitude. Et donc le refus systématique de toute sollicitation, distraction, invitation. Une règle à laquelle Leila Slimani a pourtant dérogé en acceptant la proposition de son éditrice : passer une nuit seule dans un musée, La Punta della Dogana à Venise. Non pas qu’elle soit fan d’art contemporain, mais elle traverse une panne d’inspiration. Alors cet enfermement volontaire, coupée de tout et de tous, lui offrira peut-être la solitude nécessaire à la création.

Le soir venu, elle rejoint le musée dans lequel lui a été dressé un lit de camp. Pour la nuit, elle est la reine des lieux, entourée d’une cour d’œuvres contemporaines. Et alors qu’elle ne s’est jamais sentie particulièrement attirée par les musées en général et par l’art contemporain en particulier, elle se rend compte que ces œuvres lui parlent, convoquent ses fantômes. Un dialogue s’installe entre elles et la romancière le temps d’une nuit.

Une nuit au Musée

Une nuit au Musée est une collection dirigée par Alina Giurdel, éditrice. Imaginez un écrivain passant la nuit avec des œuvres d’art pour lui seul. C’est cette expérience étonnamment riche que nous livre Leila Slimani dans Le parfum des fleurs la nuit. Chaque œuvre, par sa puissance évocatrice, la ramène à un souvenir. L’occasion pour la romancière d’évoquer son rapport à la solitude, à la création littéraire, à l’injustice, aux origines, à l’écartèlement entre deux cultures. Mais aussi sa relation avec son père, le rôle de la littérature ainsi que ses exigences. Elle illustre ses propos avec de nombreuses références littéraires et mène une réflexion magistrale sur les auteurs et le travail d’écriture.

Une confession touchante, pudique. Brillante.

Informations pratiques

Le parfum des fleurs la nuit, Leila Slimani – éditions Stock, 2021 – collection Ma nuit au musée – 152 pages – 18€

Reviens Lila, Magali Laurent et Françoise-Marie Santucci

Reviens Lila

Le combat poignant d’une mère dont la fille Lila a été kidnappée par son père, parti faire le djihad.

Kidnapping d’enfant

Octobre 2015. Lila, 3 ans ½, s’apprête à partir en vacances avec son père, Anis, en Tunisie, pays natal de ce dernier. C’est d’ailleurs lors de vacances en Tunisie, que Magali a rencontré celui qui allait devenir son époux. Un homme attentionné, charismatique, aimant, élégant. Rien à voir avec celui qu’il est devenu sous ses yeux, méprisant, cassant, trainant avec une barbe longue et une djellaba, fréquentant assidument la mosquée. Un homme dont elle a divorcé mais avec lequel elle s’efforce de garder des rapports cordiaux pour le bien de leur fille Lila.

Ce n’est pas la première fois qu’il emmène Lila au pays. Magali ne s’en inquiète donc pas outre mesure.

Mais un coup de fil une semaine plus tard la fait basculer dans l’horreur : la sœur d’Anis lui apprend qu’il ne reviendra pas. Ni sa fille. Il a kidnappé Lila. Pire, il n’est pas en Tunisie mais en Turquie et s’apprête à rejoindre la Syrie avec l’enfant.

Pour Magali et ses proches, c’est la sidération.

Commence alors un long combat pour tenter de localiser et de récupérer sa fille…

Islamisme radical et Djihad

Ce récit de Magali Laurent, Reviens Lila, paru aux éditions Grasset, dépasse le simple besoin de faire savoir à sa fille Lila qu’elle la recherche, quels combats elle mène depuis sa disparition, quels rapports elle a entretenu avec son père, ce qu’elle a vu et ce qu’elle n’a pas su/pu voir le concernant. C’est un témoignage qui s’adresse à chacun d’entre nous. Non seulement aux autres mères confrontées à un enlèvement d’enfant, à cet arrachement inhumain, mais aussi aux hommes et femmes qui nourrissent tant de défiance face aux femmes comme Magali. En effet, parce qu’elle a été mariée à un homme aujourd’hui djihadiste, elle est assimilée à une terroriste ou du moins à une femme potentiellement dangereuse dans l’esprit de beaucoup. A l’horreur d’avoir perdu la chair de sa chair, s’ajoute le rejet des gens. Une double peine.

Avec beaucoup de pudeur, de sensibilité, elle évoque les années qui ont précédé l’enlèvement de Lila. Ce basculement d’Anis vers un islam radical. Sa honte de s’être trompée sur lui. Ces changements qu’elle a vus, sans imaginer qu’il irait si loin. Sans imaginer pareille issue.

On ne peut qu’être indiciblement ému par le sort de cette femme et admiratif de son courage. Un témoignage poignant. Un cri d’amour d’une mère à sa fille.

Informations pratiques

Reviens Lila, Magali Laurent et Françoise-Marie Santucci- Editions Grasset, février 2021 – 18€ – 22à pages

Un amour retrouvé, Véronique de Bure

un amour retrouvé

Un livre d’une infinie tendresse et d’une profonde humanité, sur une veuve septuagénaire qui rencontre à nouveau l’amour. Comment vivre un dernier amour ?

Retrouver son premier amour

Véronique de Bure est la plus jeune d’une fratrie de trois. Précédée par deux frères. Petite dernière, elle a toujours eu une relation très privilégiée avec sa mère. Fusionnelle même. Aussi, quand sa mère est restée veuve à 70 ans, arrachée brutalement à celui qu’elle aimait et père de ses enfants, Véronique s’est inquiétée pour elle.

Jusqu’à ce jour, trois ans plus tard, où Véronique remarque un éclat inhabituel dans le regard de sa mère. Des étincelles qu’elle n’avait plus vu luire depuis des années. Et sa mère de lui avouer échanger des lettres avec son premier amour, un prénommé Xavier. Un amoureux parti sans une explication, qui a ressurgi dans sa vie ½ siècle plus tard. Peut-on tomber amoureux à plus de 70 ans ?

Au bonheur de voir sa mère heureuse se mêlent une forme de jalousie et de peur. Sa relation si complice avec sa mère va-t-elle pâtir de ce nouvel amour ?

Aimer à tout âge

J’avais adoré le précédent livre de Véronique de Bure, Un clafoutis aux tomates cerises (chronique ICI). J’attendais donc avec impatience un nouvel ouvrage signé de sa plume. Et la magie d’opérer à nouveau avec Un amour retrouvé.

Dans ce livre, l’auteure évoque sa mère, sa relation si forte et si belle avec elle. Une relation qui a évolué avec l’arrivée dans la vie de la septuagénaire d’un nouvel amour.  Et Véronique de Bure de craindre de « perdre » sa mère, de ne plus trouver sa place dans la maison à chacune de ses visites. D’être presque de trop pour sa mère, là où elle était son essentiel. Crainte aussi que cet homme ne remplace son défunt père, ne l’efface. Substitue-t-on un amour à un autre ou l’additionne-t-on ?

Mais avec le temps, elle réalise que cet amour entre sa mère et Xavier n’est pas une menace. Bien au contraire. Pour les deux septuagénaires, il est comme une renaissance, un nouveau droit au bonheur dont ils se saisissent et se délectent. N’est-ce pas là le plus important pour eux comme pour leurs proches ?

C’est une réflexion extrêmement touchante et vibrante d’authenticité que nous livre Véronique de Bure sur les changements au sein d’une famille et notre capacité à nous adapter à eux. Une ode à l’amour, entre un homme et une femme, mais aussi entre des parents et leurs enfants.

C’est tendre, bouleversant et viscéralement humain. A lire absolument.

Informations pratiques

Un amour retrouvé, Véronique de Bure – éditions Flammarion, mai 2021 – 304 pages – 20€

L’enfant des camps, Francine Christophe et Pierre Marlière

l'enfant des camps

Le récit bouleversant de Francine Christophe, rescapée des camps de concentration. Un témoignage sur ce dont l’homme est capable de pire comme de meilleur. A lire ABSOLUMENT.

Déportation à Bergen-Belsen

Francine Christophe et sa maman, de confession israélite, fuyaient en train en juillet 42, pour trouver refuge chez un oncle près de Grenoble, quand elles ont été arrêtées. Francine n’est alors âgée que de 8 ans ½. Son père est prisonnier de guerre. Commence alors pour la fillette et sa mère un long cauchemar. Emprisonnées à Angoulême, elles sont ensuite envoyées dans un camp près de Poitiers. La peur, la puanteur, la faim, l’insalubrité, la promiscuité avec des hordes de rats les attendent. Une étape terrible avant un nouveau départ dans des wagons à bestiaux, entassés debout les uns contre les autres, sans eau, sans pouvoir s’asseoir ni aller aux toilettes des heures et des heures durant. Direction Drancy cette fois, puis le camp de Pithiviers, avant un nouveau départ pour Beaune-la-Rolande cette fois. Francine s’agrippe à sa mère, son repère, son pilier, sa raison de vivre. « La séparation était notre hantise. Je sais que je n’aurais jamais survécu sans Maman. Elle était tout pour moi, tout ce qui me restait dans ce monde de haine. »

Un an et dix mois passent ainsi. Jusqu’au jour où elles apprennent qu’elles font partie des prisonniers sélectionnés pour une déportation au camp de Bergen-Belsen. Francine a alors tout juste dix ans. Il leur faut alors survivre à l’humiliation, la déshumanisation, le froid, la faim. L’enfer.

Un témoignage essentiel et digne

Francine Christophe a quitté l’enfer des camps de concentration depuis 75 ans. Avec beaucoup de courage, de dignité, elle met ici des mots sur ce qu’elle et sa mère ont vécu, vu. Ce à quoi elles ont survécu. Dans L’enfant des camps, paru aux éditions Grasset, elle raconte la mort, la déshumanisation, la terreur, les cadavres entassés. La faim, l’horreur. Mais elle évoque aussi les miracles de la vie : comme ce bébé qui a pu voir le jour en cachette des nazis au sein du camp et a survécu à la déportation, ces chansons qu’elle a entonnées accompagnée au piano par sa maman au camp de Beaune-la Rolande, la force surhumaine que leur procure l’amour qui les lie (Francine et sa maman) et leur permet de surmonter leurs inhumaines conditions de vie.

Alors certes, Francine a survécu. Mais les blessures aussi.

« Le camp s’est installé en nous, les survivants. Il est là, on reste dedans toute sa vie, on pense à lui chaque jour. Il suffit d’un bruit, d’une parole, d’n nom, d’une histoire, pour qu’on saute à pieds joints parmi les barbelés et les miradors. »

Parce qu’on ne guérit pas de pareilles horreurs.

« La guerre s’est installée en nous, laissant dans son sillage une mémoire douloureuse, des lieux et des noms, qui ont pour nous une couleur différente, teintés de tragique et de souffrance. On dit que le temps guérit toutes les blessures, qu’un jour où l’autre, on finit par oublier. Ce n’est pas vrai, certaines plaies ne cicatrisent jamais. Je suis et resterai marquée par ce que j’ai vécu. Rien ne pourra panser le passé qui fut le mien. »

Un témoignage essentiel. Un devoir de mémoire. A lire absolument. Pour ne pas oublier. Pour ne pas laisser l’Histoire se répéter.

Informations pratiques

L’enfant des camps, Francine Christophe et Pierre Marlière – éditions Grasset, janvier 2021 – témoignage – 118 pages – 12,90€