J’ai hâte d’être à demain, Sandrine Sénès

©Karine Fléjo photographie

Sandrine Sénès nous offre des tranches de vie savoureuses, pleines d’humour et d’émotion, sur un sujet qui nous concerne tous : le rapport amoureux. Et quand on est célibataire, ce sujet devient obsessionnel...

Envie d’aimer

C’est une célibataire d’aujourd’hui qui a une folle envie d’aimer. Seulement voilà, entre le bel inconnu dans le café pour lequel elle demeure transparente, le type qui ne parle que de lui, le poète envahissant, le gros rougeaud édenté avec ses lunettes réparées au scotch marron, le beau garagiste hélas trop timide, il ne reste guère que Babar le zonard alcoolique à lui scander des mots doux. Et la solitude comme compagne.

Où qu’elle aille, son regard est aimanté par les couples, jeunes, moins jeunes, par ces gens qui vivent un bonheur qui lui reste inaccessible. Pas comme sa copine Céline qui enchaine les flirts avec des princes charmants. Mais allez savoir, « il existe peut-être une caverne secrète dont elle a le code, qui, une fois ouverte, laisse entrevoir des hommes assis sur de grands fauteuils, attendant gentiment que Céline les libère » ?

Mais est-ce si grave le célibat?

« Je crois que je m’en fous pace que je me rends compte que je n’ai pas besoin d’un homme dans ma vie pour me sentir femme. »

Et en même temps…

« Il y a quand même des jours où je pense tout le contraire et où je serais prête à payer pour avoir le cœur qui bat, donner un peu de sens à ma vie, un peu de joie dans le merdier quotidien »

Un livre sensible et plein d’humour

Après « Je regarde passer les chauves », Sandrine Senès nous offre un deuxième livre composé d’une centaine de scènes du quotidien : « J’ai hâte d’être à demain ». Un livre sur le célibat, l’amour, la solitude, à une heure où un tiers des français, soit 18 millions de personnes, sont des âmes solitaires. Un livre qui se déguste comme un bonbon, acidulé parfois, sucré à d’autres moments, tendre au cœur toujours. Avec concision et beaucoup de justesse, elle croque des tranches de vie et évoque le quotidien d’une célibataire d’aujourd’hui cernée par les couples. Son regard aiguisé, son humour savoureux, son humanité, nous font vibrer au diapason d’un cœur de célibataire, entre tristesse, rire, soulagement, cynisme et tendresse.

A lire!

Informations pratiques

J’ai hâte d’être à demain, Sandrine Sénès – éditions de L’Iconoclaste, juin 2020 – 189 pages – 16€

Sur le chemin du cœur, Mary Laure Teyssedre


Un roman émouvant, positif, lumineux, sur le cheminement de deux êtres indiciblement attachants. Une rencontre karmique, qui va aider chacun à évoluer vers un mieux-être, à dépasser sa problématique. A se dépasser.

Secret

Claire élève seule sa fille Camille. Après une carrière dans le marketing, elle a décidé à 35 ans de suivre une voie plus en harmonie avec ses aspirations profondes. Après 4 ans d’études, elle s’est installée comme psycho-énergéticienne. Un métier qui la comble.

Une sérénité pourtant mise à mal lors d’un déjeuner de famille. Sa grand-mère, alors âgée de 90 ans, fait en effet une révélation inouïe : à 15 ans, elle a été victime d’un viol. Un viol que, faute de la moindre éducation sexuelle à l’époque, elle était incapable de qualifier. Et de tomber enceinte de son violeur. Et de mettre au monde une petite fille, la tante de Claire. Plus fou encore : sans argent, à une époque où être fille-mère attirait l’opprobre, sa grand-mère a fini par épouser son violeur. Ce grand-père qu’elle a tant chéri est donc en réalité un agresseur…

Elle réalise alors combien cette agression demeurée dans l’ombre a influencé sa propre vie, une vie peuplée d’épisodes abusifs de toutes sortes. Et si les révélations de sa grand-mère étaient la pièce manquante de son puzzle intérieur ?

Deux mois plus tard, elle fait la rencontre d’un homme prénommé Fred. Les révélations que Fred fait à Claire lui font l’effet d’un électrochoc. Son histoire, le sienne, se télescopent avec fracas. Elle est consciente qu’il va lui falloir dépasser la violence de ces synchronicités. Tous les deux ont besoin de temps, de distance, de s’éloigner pour espérer mieux se retrouver.

Que la vie les mette en présence l’un de l’autre était-il un hasard ? Vont-ils, chacun de leur côté, faire la paix avec leur part d’ombre, oser la mettre en lumière et l’aimer ?

Voyage intérieur et rencontre karmique

Impossible de reposer le livre une fois la lecture commencée. C’est un récit émouvant, passionnant, lumineux que nous offre Mary Laure Teyssedre. Celui du parcours de deux personnes que l’Univers a fait se rencontrer afin d’évoluer, de se guérir.

Avec beaucoup de sensibilité, d’humanité, l’auteure nous invite à balayer nos préjugés : personne n’est tout blanc ni tout noir, totalement victime ou totalement coupable. Nous avons tous des parts d’ombre, lesquelles nous hantent tant que nous les relayons dans les coulisses de notre conscience. Accepter de les mettre en lumière, de voir que toute situation y compris difficile, nous a permis de grandir, d’apprendre sur nous et sur les autres, est essentiel. Pour avancer. Pour évoluer. Pour mettre fin aux évènements répétitifs.

Un livre édifiant, riche en enseignements, qui invite à s’accepter tel que l’on est, avec ses qualités et ses défauts, ses parts d’ombre et de lumière. Et à accepter l’Autre tel qu’il est. Une invitation à la tolérance et à l’amour dans toutes ses acceptions.

Informations pratiques

Sur le chemin du cœur, Mary Laure Teyssedre – Editions Jouvence, juin 2020 – 272 pages

L’été où je suis devenue vieille, Isabelle de Courtivron

L'été où je suis devenue vieille

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Quand une femme réalise brutalement que la vieillesse l’a rattrapée. Un récit touchant, authentique, celui d’une femme résolument libre, féministe, influente, devenue invisible.

Vieillir

Isabelle de Courtivron est une femme au parcours très vivant, très riche.  Une femme de convictions qui a toujours défendu son indépendance envers et contre tout. De double nationalité franco-américaine, elle a quitté la France quand elle était enfant, pour suivre sa mère et son beau-père à travers le monde (Cameroun, Tunisie, Turquie, Etats-Unis …) avant de s’établir comme professeur de lettres pendant plus de trente ans à Boston. Riche de ses voyages, de son expérience, de ses lectures, de sa double culture, elle adorait partager, échanger avec des jeunes, élèves ou non.

Adorait. Car aujourd’hui, force lui est de constater qu’elle est devenue transparente, véritable passe-muraille dans le regard des autres. Ce qu’elle peut penser ou dire n’intéresse plus, est immédiatement étiqueté ringard ou réac, pour autant qu’elle soit encore écoutée ou sollicitée pour donner son avis.

C’est brusquement, lors d’une été, qu’elle a réalisé être rattrapée par la vieillesse. C’est son corps qui lui a envoyé les premiers avertissements, devenu moins souple, moins endurant. Puis son esprit, qui a emboité le pas au physique. Et dans ce sillage, une multitude de peurs : peur de vieillir, peur d’être malade, peur de la solitude.

Avec beaucoup de sensibilité, de sincérité, Isabelle de Courtivron fait le point sur ce qui a changé en elle, ses aspirations, ses regrets, ses envies. Une expérience singulière à caractère universel.

« Je m’étais toujours enorgueillie d’avoir surmonté les défis physiques et psychologiques, j’étais fière de mon indépendance et de ma liberté, les fils conducteurs de ma vie. Je ne savais ni ne pouvais exister autrement. Il me fallait bien pourtant faire face à cette situation nouvelle. »

Un témoignage sans fard et émouvant

C’est un témoignage très personnel mais dans lequel beaucoup se retrouveront : car la vieillesse nous concernera tous un jour où l’autre, pour ceux qui auront la chance de vieillir. L’auteure fait le point sur ce qui évolue en elle, ces regrets qu’elle sent poindre, cette tristesse qui l’envahit, cette gratitude envers ceux qu’elle a aimés, ces envies de voyage émoussées, cette société qui évolue plus vite qu’elle et se dématérialise.

« Je n’ai jamais voulu être l’esclave du regard et du jugement des autres ; lorsque j’étais jeune, je me suis juré de refuser les injonctions de la société. Mais je dois l’avouer : depuis quelques années, je n’ai pas le courage de m’accepter telle que je suis devenue. Mon attitude équivaut à une forme d’autocensure. Décidément, je me déçois beaucoup. »

Une lecture émouvante sur l’inéluctable.

Une fille de passage, Cécile Balavoine

Une fille de passage, Isabelle Balavoine

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Une autofiction, peinture délicate de la relation particulière entre l’auteure et son illustre professeur de lettres à New-York : Serge Doubrovsky.

Amour ou amitié

Quand son professeur de lettres parisien avait évoqué le grand critique Serge Doubrovsky et ses textes devenus des références, Cécile, jeune étudiante, avait pensé que l’auteur en question était mort. Or quelques années plus tard, tandis qu’elle cherche à intégrer une université américaine, elle découvre que non seulement Serge Doubrovsky est bien vivant, mais qu’il y enseigne. Elle se précipite donc sur son œuvre. Et de découvrir qu’il raconte sa vie dans ses œuvres, qu’il est en fait le pape de l’autofiction. Quant à ses écrits, ils lui font l’effet d’une gifle magistrale.

De là à imaginer que quelques mois plus tard, non seulement elle assisterait à ses cours à l’université de New-York, mais aussi qu’elle vivrait dans son appartement de Manhattan, il y a un pas qu’elle n’imaginait pas un instant franchir.

Et pourtant. Pourtant, quand Serge Doubrovsky a cherché à louer son appartement new-yorkais pendant son absence, Cécile n’a pas hésité. Seule « contrainte » : lui faire suivre son courrier à son adresse parisienne. Des courriers auxquels peu à peu, se mêlent des petits mots plus intimes. Et Cécile de guetter les lettres comme une femme amoureuse un signe de l’être aimé.

« L’attente de ces lettres contenait, comme toute forme d’attente, une joyeuse espérance. Mais j’y sentais aussi un arrière-goût marécageux, limoneux. C’était un sentiment qui me tourmentait parfois et qui se mesurait au fait que je ne parlais jamais de cette correspondance. »

Amitié ? Relation paternaliste ? Amour ? Quand l’auteur rentre à New-York, la jeune femme de 25 ans et le septuagénaire se retrouvent régulièrement à l’appartement, au restaurant, entretiennent des rapports ambigus de l’ordre de l’amitié amoureuse ou de l’amour platonique.

Jusqu’au jour où Serge Doubrovsky désire aller plus loin et la demande en mariage. S’est-il fait des idées sur la nature des sentiments de Cécile ? Son amour pour celle qui pourrait être sa petite-fille, est-il partagé, réciproque ?

Une écriture très délicate

Après Maestro, Cécile Balavoine nous revient avec un deuxième livre sur l’amour : Une fille de passage. Avec délicatesse, touche par touche comme sur une toile de Seurat, elle évoque toutes les nuances de cette relation entre elle et son illustre professeur, à la fois pygmalion et figure paternelle, ami et amour, confident et mentor.

« Je comprenais maintenant que s’il n’avait été ni un amant ni vraiment un ami, ni un grand-père ni tout à fait un confident, que s’il n’existait pas de mot pour qualifier ce lien qui nous avait unis et qui continuerait probablement de nous unir, Serge était devenu un repère de ma vie. »

En voyant en lui davantage un ami qu’un amant, se leurre-t-elle ? Ce qui est certain, c’est que si elle ne fut que de passage dans son appartement, elle ne le fut pas dans sa vie. Et inversement.

Informations pratiques

Une fille de passage, Cécile Balavoine – Editions Mercure de France, mars 2020, 240 pages – 17€

 

La liberté n’est pas un crime, Shaparak Shajarizadeh

La liberté n'est pas un crime, Shaparak Shajarizadeh

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Shaparak Shajarizadeh est devenue une figure de proue du mouvement pour le respect du droit des femmes en Iran. Pour avoir manifesté contre le port du voile et incité d’autres femmes à renoncer au port obligatoire du hijab, elle a été emprisonnée et torturée. Un témoignage édifiant.

Naître femme en Iran

« Je n’ai ni volé, ni tué, ni menti. Je n’ai fait de mal à personne. Je me suis exprimée pour dénoncer la condition des femmes dans notre pays. Mais en Iran, le régime n’aime pas les femmes qui revendiquent leurs droits. Le régime n’aime pas les femmes. Tout court. »

Shaparak est une jeune mère épanouie et une épouse aimante. Mais elle s’est sentie très vite en prison dans son pays. Si les femmes de la génération de sa mère ont connu une relative liberté, ont eu le droit de porter des robes colorées, de faire des études supérieures, de conduire, de laisser leurs cheveux voler au vent, de divorcer, d’avoir la garde de leurs enfants, la révolution de 1979 a changé diamétralement la donne. Les droits des femmes à l’égalité, à la dignité, à la liberté de croyance et d’expression ont été bafoués.

Mais Shaparak n’est pas femme à se résigner. Elle refuse de suivre aveuglément ce qu’on impose aux femmes au nom de grands principes religieux, de règles sexistes conçues pour écraser la moitié de l’humanité.

« Être femme en Iran, c’est sentir en permanence l’ombre de la peur sur ses épaules. C’est s’habituer à être surveillée par la police des mœurs. »

Inspirée par le mouvement des suffragettes, elle décide de se joindre au mouvement des « Mercredis blancs » contre le voile obligatoire : et de sortir tête nue dans la rue, un voile blanc accroché au bout d’un bâton. Et d’exhorter sur les réseaux sociaux, d’autres femmes à la suivre. Question de dignité et de liberté. Une revendication qui lui vaut une première arrestation, des tortures et une incarcération. Soutenue par la célèbre avocate Nasrin Sotoudeh, connue pour venir en aide aux femmes iraniennes bafouées, Sharapak sort de prison. Mais ne renonce pas à son combat. Une combattivité et un courage, qui mettent sa vie et celle de ses proches en péril. Son seul salut sera de fuir l’Iran.

Un témoignage édifiant sur la condition des femmes en Iran

Shaparak Shajarizadeh a trouvé l’exil au Canada l’an dernier, avec ses proches. Mais n’en oublie pas pour autant la bataille qu’elle a menée dans son pays pour faire respecter les droits des femmes, pour que cessent toutes ces atteintes à leurs libertés fondamentales. Avec ce livre témoignage, elle ouvre les yeux au monde entier sur ce qui se passe en Iran quand on naît femme aujourd’hui. Elle se fait la porte-parole de toutes celles qui n’ont pas le droit de s’exprimer, à commencer par son avocate, emprisonnée à Téhéran pour l’avoir soutenue dans sa cause. Elle alerte, informe, éveille les consciences.

« La liberté n’est pas un crime » relate son parcours hors du commun, celui d’une femme résolue à se battre jusqu’au bout, pour elle et toutes les autres femmes de son pays. En 2018, Shaparak Shajarizadeh a été distinguée par la BBC comme l’une des « 100 femmes les plus inspirantes au monde ». En février 2020, elle a été lauréate du Women’sRight Award .

Un témoignage édifiant.

 

Profession romancier, Haruki Murakami (Belfond)

Profession romancier Haruki Murakami

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Voilà un livre atypique : le talentueux Haruki Murakami nous fait passer dans les coulisses de son travail d’écrivain. Un essai aussi passionnant, qu’enrichissant.

Ecrire : pour qui ? Pourquoi ?

Haruki Murakami nous offre un essai fascinant décliné en onze réflexions sur sa profession de romancier en particulier et sur l’écriture en général. De son enfance au cours de laquelle les livres occupaient une grande place, à ce jour où, lors d’un match de base-ball au Japon il a eu une véritable révélation sur sa vocation d’écrivain, en passant par ce bar de jazz qu’il a tenu à Tokyo, ou encore son quotidien d’écrivain, l’illustre auteur lève le voile sur son parcours, ses journées d’écriture, faits de persévérance, de rigueur et de patience. Cet homme qui se dit peu attaché aux prix littéraires, accorde à contrario une grande importance aux lecteurs, lesquels ont dépensé leurs économies pour s’offrir son ouvrage. Il prodigue des conseils aux écrivains ne devenir, donne son point de vue.

« Ecrire un roman n’est pas très difficile. Ecrire un roman magnifique n’est pas non plus si difficile. Je ne prétends pas que c’est simple, mais ce n’est pas non plus impossible. Ce qui est particulièrement ardu, en revanche, c’est d’écrire des romans encore été encore. Tout le monde n’en est pas capable. »

Autrement dit, monter sur le ring est à la portée de presque tous. Y rester est à la portée d’une poignée de personnes, dont il fait partie. Trente années d’histoire d’amour entre lui et ses lecteurs.

Haruki Murakami, profession romancier

Si Haruki Murakami est un écrivain phénomène, plusieurs fois pressenti pour le prix Nobel de littérature, traduit en plus de 50 langues et vendu à des millions d’exemplaires, ce qui frappe dans cet essai est son humilité. Une humilité à la mesure de son talent : immense. L’auteur aborde sa façon d’écrire, les ressorts de la création littéraire, sa position à l’égard des prix littéraires ou encore de l’école, les relations entre écrivains et leur plus ou moins grande tolérance entre eux, comment/pourquoi/pour qui il est devenu romancier, sans jamais s’ériger en donneur de leçon. Il désire juste partager son point de vue, son expérience et se garde bien de prétendre détenir une quelconque vérité. L’auteur se raconte, avec beaucoup d’humour, de finesse dans l’analyse et de sincérité. Faut-il être supérieurement intelligent pour devenir romancier ? Non.

« A mon avis, écrire des romans n’est pas une entreprise vers laquelle se tournent les gens intelligents. Certes, l’écriture exige un certain niveau d’intelligence, d’éducation et de compétence. (…) Je considère que les gens à l’esprit vif ou dotés d’une intelligence supérieure sont peu enclins à se tourner vers la littérature. Parce que pour écrire des romans, il faut adopter un rythme tranquille, rouler à vitesse réduite en quelque sorte. »

Le rapport au temps est très particulier quand on est auteur. A l’image du temps d’incubation nécessaire à la création littéraire, ce livre se lit aussi en prenant son temps, en laissant les réflexions qu’il soulève faire leur chemin.

 

Rentrée littéraire : Le consentement, Vanessa Springora

Le consentement de Vanessa Springora chez Grasset

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Un récit remarquable de lucidité et de courage sur la manipulation psychologique dont l’auteure a été victime à 14 ans. Ou quand un écrivain germanopratin célèbre jouit en toute impunité de ses penchants pédophiles et de son emprise destructrice sur les jeunes filles vierges.

Manipulation psychologique et emprise affective

A l’âge de six ans, la maman de Vanessa Springora se sépare de son mari. Plus de cris, plus de scènes de jalousie ni de violence. La fille et la mère vivent désormais au calme, dans un petit appartement sous les toits. Pour fuir le chagrin dans lequel l’abandon de son père la laisse, la jeune Vanessa se réfugie dans les livres. Un jour, à une soirée où elle accompagne sa maman, Vanessa, 13 ans, croise G., un auteur quinquagénaire célèbre. Elle n’imagine pas un seul instant que ces regards échangés sont la porte ouverte vers l’enfer.

Quelques jours plus tard, une lettre à l’encre bleu turquoise, signée G. et destinée à Vanessa, lui est remise par sa gardienne. A présent que G. a repéré sa proie, il lui faut la ferrer. Vanessa, férue de littérature, se sent flattée que cet homme de lettres pose le regard sur elle. Les missives se succèdent, de plus en plus passionnées. G. veut rencontrer Vanessa. Elle accepte, sans imaginer ce qu’il attend d’elle, juste fascinée par son érudition et son talent. Leur relation commence, pas complètement clandestine, puisque la mère de Vanessa est au courant et ne s’y oppose pas vraiment, du moins pas avec les barrières qu’une mère responsable devrait ériger. Vanessa a 14 ans. G. en a 50. Vanessa est vierge de toute expérience amoureuse. G. loue son expériences avec des vierges. Car pour G., seule l’intéresse la satisfaction de ses désirs. Et leur transposition dans un livre.

Le piège se referme.

Célébrité = Immunité ?

Le consentement est un témoignage précieux et courageux.

Précieux, car Vanessa Springora analyse avec beaucoup de finesse psychologique, de l’intérieur, ce qui rend l’emprise affective possible, les failles qui lui préparent le terrain. Père absent, admiration pour une personne célèbre et érudite, protection défaillante des parents, faim d’amour, manque d’estime de soi. Autant de brèches dans lesquelles le prédateur s’infiltre, s’enracine, conscient qu’il va pouvoir y asseoir sa force. Le lecteur voit la toile se tisser et se refermer sur la jeune fille, sans qu’elle ne réalise ce qui est en jeu, aveuglée par son admiration et son amour. Heureuse d’exister dans un regard. Un amour qu’elle croit réciproque, alors que dans l’esprit pervers de l’écrivain quinquagénaire, la jeune fille n’est qu’un faire-valoir, un trophée de plus à sa collection. Ce prédateur sexuel ne se gêne d’ailleurs pas pour sortir avec plusieurs jeunes adolescentes à la fois. Une entreprise de démolition massive. Et quand la jeune Vanessa réalise le jeu pervers qui se trame, la culpabilité naît : car, amoureuse, elle y a consenti, n’a rien vu venir, aveuglée par l’habile stratège qu’est G.

Courageux, car à l’heure des scandales du photographe David Hamilton ou de Harvey Weinstein, pour ne citer que ces exemples, on peut penser, à tort, que les prédateurs ne sont plus en odeur de sainteté. Eh bien si ! Le célèbre écrivain G., aujourd’hui octogénaire, continue à sévir en toute impunité. Mais peut-être ignore-t-on ses pratiques avec de jeunes garçons thaïlandais ou de jeunes adolescentes vierges ? Même pas ! Et pour cause, G. s’en vante dans ses livres, allant même jusqu’à publier ses journaux intimes avec force de détails, ainsi que des photos de certaines de ses très jeunes conquêtes sur son site officiel. Ou quand côtoyer des jeunes vierges fait se prendre pour Dieu. Vanessa Springora s’interroge sur cette immunité totale de l’écrivain G. : la célébrité et le talent « excuseraient-ils » tout ? Monsieur Toutlemonde aurait-il pu continuer à mettre des petits garçons dans son lit et à déflorer des adolescentes sans que la justice n’y mette un frein ?

Vanessa Springora, par sa magnifique écriture, sa sensibilité et sa capacité d’analyse, donne sa voix aux victimes de cet homme qui elles, n’ont pas ce talent pour l’écriture ou (ni) cette lucidité. Mais pas seulement. Elle nous montre aussi que la justice et la société ont encore bien du chemin à effectuer…

A lire absolument !

La nuit de Kim Kardashian, Pauline Delassus

la nuit de Kim Kardashian, Pauline Delassus

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Si vous vous dites comme moi « les Kardashian, les bimbos siliconées et la télé-poubelle, cela ne m’intéresse pas, ce livre n’est pas pour moi », alors comme moi vous changerez d’avis. Car la démarche journalistique de l’auteur est ici particulièrement intéressante. Elle nous raconte le choc de deux mondes, la France de Michel Audiard contre l’Amérique d’Hollywood.

La rencontre improbable de deux mondes : Hollywood versus Paris

Quand un soir d’octobre 2016, Kim Kardashian, de passage à Paris, est braquée à son hôtel par Omar, un vieux lascar du grand banditisme et ses compères, c’est la rencontre improbable de deux univers. Omar fils d’émigrés algériens, est né à Sarcelles. Il a toujours rêvé de vivre de l’autre côté du périph, s’est toujours refusé de se contenter de la vie de ghetto de ses parents , de sa famille et de ses amis. Il veut la fortune. Il l’aura. De petits larcins en cambriolages plus importants, Omar devient un meneur de bande, dur, déterminé. Un nom dans le grand banditisme. La prison, la cavale, il connaît. En Octobre 2016, il a d’ailleurs la soixantaine et est en cavale sous une fausse identité. Mais la cavale, ça coûte cher. Alors il tente un dernier vol. Le vol de trop. Sa victime : une certaine Kim Kardashian dont il n’avait jusqu’alors jamais entendu parler. Une femme d’une autre planète.

Kim Kardashian : l’autre visage

Ce qui est particulièrement intéressant dans ce livre, c’est la démarche journalistique de l’auteure : elle évoque le parcours de ces deux personnes, Kim Kardashian et Omar le papi braqueur, jusqu’à ce jour du vol de bijoux. Car Pauline Delassus va chercher au-delà des apparences, des préjugés, des images médiatiques, qui est Kim Kardashian, comment la fille d’une famille bourgeoise méconnue de Los Angeles s’est retrouvée propulsée au-devant de la scène médiatique. Que sait-on vraiment de cette femme au final ? Qu’elle soit sans cesse poursuivie par les paparazzis, filmée dans son intimité, suivie par 230 millions de personnes sur les réseaux sociaux, donne l’illusion de la connaître. Née à la célébrité en vendant sa sex-tape et restée depuis au sommet en négociant à prix d’or tout ce qui est vendable (sa vie privée, sa famille, son corps, ses produits dérivés…), Kim Kardashian ne s’arrête pas à n’être qu’une bimbo siliconée. Le cas échéant, sa gloire n’eût été qu’éphémère. On découvre une redoutable femme d’affaires, travailleuse, ambitieuse, déterminée. Une femme qui, avec les autres femmes de la famille, a bâti un empire sur la futilité. « Elles (Kim et ses sœurs et mère) capitalisent sur leurs corps sans être des femmes objets, elles sont indépendantes, cheffes d’entreprise et productrices de leur émission autant que de leur vie. » Engagée politiquement anti-Trump, elle n’est plus seulement un corps mais aussi désormais une voix. Et une avocate en devenir.

Un livre très intéressant et très vivant, qui se lit comme un roman et nous fait voyager entre les bas-fonds de Paris et les collines de Los Angeles

 

Crèche test, Matthieu Robet

Crèche test, de Matthieu Robet

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Une bande dessinée aussi drôle que tendre, sur les péripéties d’un jeune papa, aux éditions Paja. Et vous, avez-vous passé avec succès votre crèche-test?

Devenir père : une tonne de patience et d’amour

C’est une bande dessinée qui vous réchauffera au cœur de l’hiver et chassera la grisaille pour ensoleiller votre ciel de rires.  Sur près de 120 pages illustrées, Matthieu Robet croque son quotidien de jeune papa avec sa fille Margaux. Car les trois premières années de la vie avec l’enfant sont tout sauf reposantes, calmes, faciles, zen. Avec un humour délicieux et beaucoup d’autodérision, il peint les journées souvent épuisantes des nouveaux parents face à ce petit être qui ne fait pas ses nuits mais fait ses dents, pousse des cris d’une puissance inversement proportionnelle à sa taille et est abonné aux « Non! ». Mais ces nuits écourtées, ces machines quotidiennes à faire tourner, ces sorties auxquelles il faut renoncer, ces tensions dans le couple, ces mêmes histoires qu’il faut lire et relire, ne sont rien au regard de l’amour fou que fait jaillir cette petite Margaux dans le foyer. Alors peu importe l’abnégation qu’exige la venue d’un nouveau-né et les valises sous les yeux, quand le bout de chou prononce son premier « papa » puis son premier « je t’aime », le coeur du père fond. Et le nôtre à l’unisson.

Une bande dessinée savoureusement drôle

Pour faire cette bande dessinée pour adultes, Matthieu Robet s’est directement inspiré de ce qu’il a vécu les trois premières années qui ont suivi la naissance de sa fille Margaux. Au fil de l’eau, il a consigné dans un carnet ses émerveillements, ses joies, accompagnés d’une illustration griffonnée à la hâte. Pour ne rien perdre de ces pépites d’enfance.

Puis est venue l’envie de partager ces tranches de vie dans une bande dessinée. Et un premier album de naître. J’ai passé un moment si délicieux entre ces pages que je ne peux qu’espérer qu’il y aura une suite ! Car désormais, la petite Margaux va à l’école, ce qui promet bien de nouvelles aventures!

Mettez de la bonne humeur dans votre journée, croyez-moi, lisez cette BD (et ça rime en plus 😉 )

Etoile(s), Dorothée Gilbert

Etoile(s) de Dorothée Gilbert

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Un livre magnifiquement illustré par les photographies de James Bort, dans lequel la danseuse étoile Dorothée Gilbert retrace son parcours exceptionnel. Un parcours jalonné par une détermination sans faille et un travail titanesque.

Danseuse étoile : un rêve de petite fille

Dorothée Gilbert a fait ses premiers pas de danse à 6 ans, dans une école de quartier à Toulouse. Quand à l’âge de 10 ans ses parents l’emmènent assister à Gisèle au Capitole, avec Noella Pontois et Manuel Legris, pour la fillette c’est une révélation : donner des émotions intenses sur scène, faire de la danse son métier, devenir étoile, voilà ce qu’elle veut faire. Voilà son rêve.

Un rêve que ses parents vont l’encourager à concrétiser. En effet, ils n’hésitent pas à quitter maison et travail pour s’installer en banlieue de Paris, à proximité de l’Ecole de l’Opéra de Paris. Si la petite Dorothée rate l’examen d’entrée la première année, c’est pour mieux le réussir l’année suivante : à 12 ans, elle intègre l’école de danse de l’Opéra à Nanterre. Son futur objectif : intégrer le corps de ballet. Elle multiplie les heures de travail. Aux cours de l’école elle ajoute les cours privés pris le week-end, sans jamais se plaindre. Car très tôt elle a compris et accepté que la réussite serait à ce prix.

Une détermination et une capacité de travail qui seront remarqués et salués par Claude Bessy, directrice de l’école de danse de l’Opéra. Dorothée Gilbert gravit les échelons, surmonte les blessures, les rivalités intestines au sein de l’école. Et à seulement 24 ans, après une représentation de Casse-noisette, elle est nommée Etoile.

 » Pendant près de 20 ans, on est dans une compétition perpétuelle. A l’école de danse, puis dans le corps de ballet. Ce n’est qu’une fois étoile qu’on sort de cette compétition. Le public devient notre seul juge. »

Dorothée Gilbert danseuse étoile

Dorothée Gilbert : danseuse étoile, femme épanouie et maman comblée

Etoile(s) est un livre intimiste, fascinant. Dorothée Gilbert nous invite là où le public ne va jamais : dans les coulisses de la danse, dans les coulisses de l’Opéra, dans les coulisses de sa vie de femme et de maman. Car désormais, il est possible d’être étoile à l’Opéra et de devenir maman, même si cela nécessite une excellente organisation et une grande discipline. Mais la discipline, Dorothée Gilbert la pratique depuis des années et en a fait sa règle de vie. Le temps de ces lignes, elle raccroche les pointes pour évoquer son parcours, ses rapports aux autres danseurs, les sacrifices requis par la danse mais aussi ses émerveillements. Elle balaie certains clichés, nous permet de découvrir la réalité du monde de la danse professionnelle, monde qui a fait rêver certains d’entre nous.

Et surtout, d’une manière plus générale, Dorothée Gilbert nous montre qu’à force de volonté, de travail, aucun rêve n’est inaccessible.

 » Notre quête de perfection est infinie et on ne l’atteint jamais. Etre étoile, ce n’est pas être arrivée, c’est un passage vers un autre chemin. »

Les photographies de son talentueux mari, James Bort, sont juste sublimes. La Grâce sur papier glacé.

Dédicace Dorothée Gilbert

Si vous voulez faire briller des étoiles dans les yeux, alors offrez ce magnifique livre. Il interprète divinement la chorégraphie de la beauté et de la sincérité, de la détermination et de la passion. Il danse la vie sur la pointe de la plume de Dorothée.