Barracoon, Zora Neale Hurston

Barracoon, de Zora Neale Hurston

©Karine Fléjo photographie

Zora Neale Hurston, anthropologue américaine, a recueilli en 1927 le témoignage du dernier esclave américain, Cudjo Lewis alias Kossola. Au cours de longs entretiens, pendant des mois, elle a noté ses souvenirs, ceux de l’ultime survivant du dernier convoi négrier. Un témoignage inestimable.

De sa capture en Afrique à sa condition d’esclave en Amérique

Cudjo Lewis est un homme âgé, usé et seul, quand la jeune anthropologue Zora Neale Hurston le rencontre. A 86 ans, le vieil homme a perdu sa femme et ses enfants et vit, libre, des cultures de son petit jardin. Il se laisse peu à peu apprivoiser par cette femme blanche soucieuse de connaître et de faire connaître son histoire. Jour après jour, il accepte de tout lui raconter, de son enlèvement en Afrique alors qu’il s’apprête à se marier, jusque son émancipation, en passant par près de six années d’esclavage sur les terres américaines.

C’est un témoignage précieux, inédit et exhaustif, très riche en précisions, que nous livre l’auteure. Avec beaucoup d’émotion, celui qui dans son Afrique natale s’appelait Kossola, évoque ses blessures, son déracinement. Il fait partie de ces 4 millions d’africains, capturés par des ethnies rivales africaines, qui ont été faits prisonniers dans des barracoons (bâtiment utilisé pour le confinement des africains destinés à être vendus vers l’Europe et vers les Amériques) entre 1801 et 1866. Ces prisonniers étaient échangés contre de l’or, des armes à feu et autres marchandises manufacturées en Europe et aux Etats-Unis.

Après une traversée dans les cales d’un navire négrier américain, et ce, bien que les lois sur l’abolition de l’esclavage aient été adoptées, Kossola débarque en Amérique. Et est réduit à l’esclavage pendant près de six ans.

La liberté mais toujours le déracinement

En avril 1865, les yankees libèrent les esclaves, dont Kossola.

« On est contents d’être libres, mais on ne peut plus vivre chez les gens à qui on appartenait. On va aller où, on ne sait pas. (…) On veut faire nos chez-nous mais on n’a pas de terre. Où on va les mettre, nos maisons ? »

La liberté est donc loin de tout résoudre. A l’absence de ressources, de toit, de terres, s’ajoute le sentiment prégnant de déracinement. Impossible de retourner en Afrique, car le billet de la traversée est trop cher. Ils vont donc s’organiser, créer une communauté en Amérique et économiser pour acheter des lopins de terre qu’ils cultiveront. Mais l’abolition de l’esclavage n’a pas fait disparaître toute trace de racisme. Il leur faut se battre, encore et toujours contre les discriminations dont il font l’objet.

Un témoignage essentiel, pour ne pas oublier. Être éviter que l’on répète les mêmes atrocités. Un devoir de mémoire.

 

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La civilisation du poisson rouge, Bruno Patino

la civilisation du poisson rouge de Bruno Patino

La durée d’attention maximale d’un poisson rouge qui tourne dans son bocal est de 8 secondes. Celle de la génération des millennials, à savoir les jeunes qui ont grandi avec les écrans connectés, est de… 9 secondes. Sommes-nous devenus à ce point accros à nos écrans que nous en perdons toute capacité de réflexion et de concentration ? Pouvons-nous retrouver notre liberté et ne plus répondre aux sirènes des grandes multinationales et de leurs algorithmes ? Un essai passionnant.

Addiction aux écrans, réseaux sociaux et internet

Mais vous faisiez comment, avant, pour communiquer ? me demande ma belle-fille de 17 ans avec un regard éberlué, les deux pouces tapant un énième message à la vitesse de Buzz L’éclair sur son smartphone. « Au temps pas si lointain des dinosaures, on se donnait rendez-vous et on se voyait. Tout simplement. » Une réponse qui ne la satisfait visiblement pas. Elle fait partie de cette génération des millennials, qui a grandi avec des écrans connectés, le smartphone greffé au pouce et ne conçoit pas de monde sans. Dans cet essai édifiant, Bruno Patino fait un état des lieux pour le moins alarmant mais non irréversible. Le temps moyen passé sur un smartphone atteint des niveaux inquiétants, de l’ordre de 5 heures par jour et pas moins de 30 activations par heure éveillée. Des centaines de sollicitations soigneusement orchestrées par les algorithmes et les robots des grandes multinationales, qui se battent pour conquérir notre attention. Sms, notifications, timelines, photos, rappels, vidéos, stories, notre attention est sollicitée en permanence. Au point que nombre d’entre nous y répond sans plus même réfléchir, par réflexe pavlovien presque, happés par ces sollicitations multiples. Accros à nos écrans comme on peut l’être à la cigarette ou au chocolat. Sauf que cette addiction n’est pas sans danger.

« Une étude du Journal of Social and Clinical Psychology évalue à 30 mn le temps maximum d’exposition aux réseaux sociaux et aux écrans d’Internet au-delà duquel apparaît une menace pour la santé mentale. »

Sommes-nous tous sous emprise, conduits à augmenter nos doses de consommation d’écran, incapables de résister à nos envies de consulter notre smartphone, véritables esclaves qui s’ignorent ?

Une dépendance qui n’est pas un effet secondaire indésirable mais au contraire convoité par les GAFAM qui dispensent ces services et se comportent sciemment en dealers. Tout est minutieusement étudié pour entretenir l’addiction et absorber l’attention. Sans temps loin des écrans pour réfléchir, s’aérer l’esprit, laisser place à l’imaginaire, à la méditation, à l’émergence du désir, sommes-nous réduits à n’être que des poissons rouges vidés de leur substance, tournant en rond dans l’océan du net ?

La civilisation numérique : une malédiction ou une chance ?

Bruno Patino, directeur éditorial d’Arte France, dirige l’école de journalisme de Sciences-Po. Ce spécialiste reconnu des médias et des questions numériques dresse un état des lieux passionnant de la civilisation numérique aujourd’hui. Il souligne les bouleversements profonds de nos repères et de nos rapports au temps, à l’information, à la culture, au savoir, qu’elle engendre. Un constat alarmant mais non résigné. Pour lui, il n’y a pas de fatalité; il n’y a pas à redouter une toute puissance des GAFAM face à des utilisateurs lobotomisés et passifs. Il ne sert à rien de s’asseoir dans un fauteuil de lamentations et d’attendre l’apocalypse numérique en pleurant sur notre sort, spectateur de notre addiction. Pas plus qu’il ne faut rejeter l’économie numérique. Non, l’heure n’est pas arrivée où les robots, grâce aux développements de l’Intelligence Artificielle, provoqueront la disparition de l’homme. Il s’agit au contraire d’être acteur, de poser des règles dans cet ordre nouveau, de composer avec l’économie numérique en bonne intelligence et non de nous y opposer. Pour évoluer vers un nouvel humanisme numérique. Pour retrouver notre liberté. Mais pour cela il faut combattre et guérir.

Une rose et un balai, Michel Simonet

une rose et un balai Michel Simonet

©Karine Fléjo photographie

J’ai reçu ce livre et serais passée vraisemblablement à côté de ce petit bijou de poésie, de sagesse et d’humanité, sans l’adorable attention des éditions Pocket. Je l’ai dévoré aussitôt, subjuguée par le style poétique comme par la profondeur des propos. A lire !

Un autre regard sur le métier de balayeur de rue

Cantonnier, hygiéniste du trottoir, concierge de quartier, « mégoïste philanthrope », homme de ménage en plein air, vous croisez tous des balayeurs de rue au quotidien. Mais s’ils appartiennent à votre décor quotidien, connaissez-vous vraiment leur profession pour autant ? Que savez-vous de ce métier, du déroulement d’une journée type ?  Etes-vous convaincu qu’il ne peut pas s’agir d’un choix de vie mais d’un travail faute de mieux ?

Michel Simonet, balayeur de rue dont le chariot arbore toujours une jolie fleur pour mettre une note de poésie dans sa journée, vous propose de découvrir son métier de l’intérieur, de « balayer » les préjugés qui l’entoure.

Tout d’abord, ce métier pour Michel Simonet est un choix. Il a quitté son travail administratif pour celui de balayeur de rue, plus conforme à ses aspirations, son équilibre, ses besoins.

« C’est un travail ingrat, mais d’où la grâce n’est pas absente ; elle y affleure même à tout instant. Un métier sale, certes, mais pas un sale métier. »

Vous êtes étonné que ce métier puisse être source d’épanouissement ? Et pourtant l’auteur nous le prouve. Il lui procure bien des émerveillements. Tout est question de regard, de présence à l’autre, d’appréciation de l’instant présent.

« Ce ne sont jamais les merveilles qui manquent, mais plutôt la faculté de s’émerveiller par tous nos sens. »

Car Michel Simonet a cette sagesse rare-là. Ce recul sur le monde. Cette capacité à saisir le bonheur le plus infime à sa portée.

« La chance. La grâce. Le bonheur. J’ai rapidement su où était le mien. On peut trouver tout près ce que d’autres cherchent et découvrent très loin, et recevoir ici au lieu de partir à la conquête. »

Rencontres humaines chaleureuses, luxe de pouvoir prendre son temps dans un monde engagé dans une course perpétuelle, variété des journées (rencontres diverses, événements inattendus), indépendance, travail au grand air, nombreuses sont les occasions de se réjouir. D’éprouver de la gratitude pour son métier. Un métier qui lui a apporté de fortes amitiés, la paix du cœur, la vie au jour le jour et la grâce de l’instant présent.

Et puis, balayeur de rue, nous dit non sans humour l’auteur, ce sont plusieurs métiers en un ! Photographe pour les touristes, bagagiste pour les personnes âgées, employé à l’Office du tourisme quand il faut renseigner les promeneurs perdus, gendarme en cas d’accident de la circulation, éducateur quand il faut désamorcer les conflits de rue. Ce métier est tout sauf monotâche et monotone !

Un récit plein d’humour, de sagesse et de poésie

Ce petit livre est un concentré de poésie, de sagesse, de philosophie et d’humanité. L’auteur nous invite à nous recentrer sur l’essentiel, à savoir nous réjouir de ce que nous avons au lieu d’être d’éternels insatisfaits engagés dans la course du toujours mieux, toujours plus. Son regard aiguisé, sa présence au monde lui permettent d’être fin psychologue, de déceler les personnes au-delà des personnages, d’établir la part des choses entre opinion et émotion. Son style est fluide est d’une grande poésie. Son humour extraordinaire.

Cet homme redonne de la densité à ces balayeurs de rue, bien souvent transparents dans les regards. Un récit émouvant et magnifique, parsemé de poèmes si justes. Balayez tout ce que vous avez à faire et filez dans votre librairie acheter ce livre !

Traits d’union

Ciel : mon plafond transparent.

Avenue : murs d ma maison.

Macadam : mon tapis d’orient.

Lendemains de fête : mon chemin de croix.

Poubelles : mes stations.

Voitures, trains, passants : mes voyages.

Bancs publics : mes bistrots.

Neige : mon silence.

Pluie et vent : ma musique.

Chaud et froid : mon sauna.

Char-rose : la vie est belle.

Balai : ma béquille.

Papiers et mégots : voisins du dessous jamais absents.

Verre brisé : vies côtoyées.

Bruit et paix : une seule nature humaine.

 

L’albatros, de Nicolas Houguet

l'albatros, livre de Nicolas Houguet

Autobiographie musicale, poétique et anticonformiste, L’Albatros est un hymne à la liberté insufflée par une Pythie des temps modernes, Patti Smith.

« Ecrire. Ecrire en permanence même quand on n’écrit pas. Pour tenir le choc. Pour ne pas abandonner. Pour encaisser. Se souvenir des livres qui nous ont inspirés, qui nous ont grandis, qui nous ont même parfois tirés de la léthargie et de la détresse des grands chagrins. Se souvenir des pages que l’on tournait d’une main molle et exsangue. Des mirages littéraires qui nous ont ranimés comme d’une sortie de coma. »

Nicolas Houguet est un amoureux des mots. Ceux qui naissent de sa plume. Ceux des autres dont il se nourrit. Ceux avec lesquels il partage ses lectures sur son blog littéraire. Ceux sur les ailes desquels il s’envole, loin du carcan de son corps. Les mots ont un pouvoir salvateur, libérateur. Et ceux des textes des chansons de Patti Smith au concert de laquelle il assiste, ont une résonance particulière. Particulièrement forte même.

En ce soir d’octobre 2015, Nicolas Houguet est à l’Olympia. Seul. Ou presque. Quelque part dans le public, la femme qu’il a follement aimée, qui l’a aidée à repousser ses limites. A oser. Et sur scène, cette chanteuse électrisante, Patti Smith, dont les textes et les chants habillent de mots sur mesure le corps des émotions de l’auteur, épousent en tout point son âme.

Au fil des chansons, Nicolas Houguet égrène la partition de ses souvenirs. Sa naissance prématurée, ses amours, ses émerveillements artistiques, sa famille, son corps qui ne lui obéit pas, les heures solitaires à l’école, les joies, le pouvoir transcendant de la musique et de la poésie. Il rend un hommage vibrant à ses parents, qui ont su rendre possible l’impossible, lui permettre de vivre ses rêves, de monter à cheval, de skier, de plonger, de voyager. Comme tout un chacun. Comme si son corps n’était pas un obstacle, du moins pas de ces insurmontables obstacles. Car l’amour de ses parents est tel, depuis le premier jour, qu’ensemble ils ont tout surmonté.

« Sans l’écriture je crois que je n’aurais jamais su qui j’étais, ce que je ressentais et ce que j’avais dans le ventre. Je n’avais rien expérimenté par moi-même. On ne pouvait me connaître que par les papiers que je semais, et connaître également ce qu’il y avait dans mes silences. Sans l’écriture, mon existence au monde était presque à remettre en cause, gravement complexée, atrophiée. »

Sans l’écriture de ce livre, nous n’aurions pas vécu cette lecture lumineuse, emplie d’amour et de gratitude, de courage et d’émerveillements.

« J’écris pour que ça résonne. Pour que quelqu’un me prenne au vol et m’accompagne. Le temps que ça sonnera juste. »

Et cela résonne. Fortement. Magnifiquement. Un hymne à la liberté, une invitation à prendre son envol.

Rentrée littéraire : Vigile, Hyam Zaytoun (Le tripode)

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Vigile, Hyam Zaytoun

Editions Le Tripode, janvier 2019

Rentrée littéraire

Le combat d’une femme et mère, Hyam Zaytoun, dont le compagnon fait un arrêt cardiaque à ses côtés. Face à la mort qui menace, comment tenir debout, garder espoir, être là pour ses enfants ? Un récit intense, émouvant.

Vigile : personne dont la mission est de surveiller. C’est ce nouveau rôle que la vie a imposé à Hyam Zaytoun sur la scène conjugale. Elle qui est actrice de théâtre, n’a cette fois pas choisi son personnage, ni anticipé les situations, l’enchaînement des scènes, pas plus que les rebondissements de cette pièce noire. Elle la découvre brutalement, quand au cœur de la nuit elle se rend compte qu’Antoine, son mari et père de ses enfants, ne respire plus.

Dès lors, elle plonge cœur et âme dans sa mission de vigile, puise en elle des ressources insoupçonnées pour combattre la peur qui la tenaille, le doute quant aux chances d’Antoine de s’en sortir sans séquelles voire vivant. Massage cardiaque pendant trente minutes jusqu’à l’arrivée des secours, journées passées entre les enfants et Antoine plongé dans le coma en service de réanimation. Elle court toujours. Reste debout malgré la terreur qui la ronge. Mais la culpabilité la rattrape. Aurait-elle dû prêter une plus grande attention aux douleurs thoraciques dont il souffrait la soirée où il a fait cet infarctus ? Aurait-elle dû le ménager davantage, lui épargner la fatigue des jeunes enfants qu’ils ont eu ensemble tandis qu’il a seize ans de plus qu’elle ?

Hyam Zaytoun nous relate cinq ans après les faits, ces jours de cauchemars, mais de lumière aussi. La lumière venue des enfants, de la famille, des amis, tous soudés autour d’elle et d’Antoine. La lumière de l’espoir qu’elle a su entretenir envers et contre tout. La lumière de son courage et de sa combativité. Pas de pathos ici, mais un témoignage émouvant, sincère, une mise à nu de ces peurs, de ces doutes qui nous assaillent quand se dessine le spectre de la perte d’un être cher. D’une intensité magnifique.

Ici les femmes ne rêvent pas, Rana Ahmad : un témoignage édifiant

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Ici, les femmes ne rêvent pas, Rana Ahmad

Récit d’une évasion

Editions Globe, octobre 2018

Un témoignage édifiant, un combat magnifique, bouleversant et inspirant, pour accéder à la liberté et au respect de soi.

Quand on est une petite fille puis une femme, en France, on trouve naturel et normal de pouvoir sortir les cheveux au vent, le visage offert au soleil, comme on veut, quand on veut et sans chaperon masculin. Naturel d’aller au cinéma, à des concerts, à des sorties entre amies. Naturel encore d’apprendre à conduire une voiture, de faire des études. De même que nous n’imaginerions pas vivre privées de cette liberté d’être et de nous déplacer, Rana, qui a grandi à Ryad en Arabie Saoudite, n’imagine pas les femmes autrement que soumises au diktat des hommes et de l’interprétation par les hommes de la religion. Être une femme en Arabie saoudite, c’est avoir pour tout horizon la cuisine, le ménage, les cinq prières quotidiennes et une totale soumission au mari qu’on vous a imposé.

Là-bas, les femmes ne rêvent pas.

La simple rêverie dans un coin de sa tête d’une sortie sans hijab dans la rue, d’une escapade entre femmes est jugée impure. Et expose au risque de s’attirer les foudres d’Allah. Ainsi le leur a-t-on dit et répété depuis toutes petites. Ainsi s’en sont-elles laissées convaincre.

Après des études avortées et un mariage forcé qui s’est terminé dans la violence, Rana sombre dans la dépression. De retour chez ses parents, elle étouffe sous le poids des contraintes religieuses, des discriminations sexistes et de la tradition. Seul son père lui témoigne affection et soutien. Alors, faute de pouvoir s’évader physiquement, elle s’évade en surfant sur le net sur des sites interdits dont Twitter.

Et c’est la révélation. Une fenêtre ouverte sur d’autres femmes, d’autres modes de vie si éloignés du sien. Tellement plus libres et respectueux de l’intégrité humaine que le sien. Tellement incroyables vus de Ryad. Désormais, elle le sait, elle veut gagner sa liberté, même si cela doit se faire au prix de terribles sacrifices et au péril de sa vie.

Ce récit est un témoignage édifiant et fascinant sur le parcours d’une femme qui se libère du joug de la tradition et de la religion. Une femme admirable de courage, de pugnacité. Ce témoignage est un encouragement pour toute femme et tout homme privé de liberté, non respecté, à prendre son destin en mains.

 

Rentrée littéraire : La nuit se lève, Elisabeth Quin (Grasset)

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La nuit se lève, Elisabeth Quin

Editions Grasset, janvier 2019

Rentrée littéraire – Récit

Un récit touchant, sincère, un compte à rebours effrayant contre une possible nuit totale, celle qui se dessine à cause d’un double glaucome.

« La vue va de soi, jusqu’au jour où quelque chose se détraque dans ce petit cosmos conjonctif et moléculaire de sept grammes, objet parfait et miraculeux, nécessitant si peu d’entretien qu’on le néglige. » Voir est un sens dont il nous paraît normal, naturel, légitime de bénéficier. Presque un dû. Nous ne prenons bien souvent conscience de notre chance de voyant, comme de notre chance tout court, que le jour où cette chance n’est plus nôtre ou menace de ne plus l’être…

Quand Elisabeth Quin consulte un spécialiste de renom dans un centre hospitalier, le couperet tombe, tranchant, sans anesthésie : « Vous avez un double glaucome, chère Madame. » Comme son père quelques années plus tôt. A l’indélicatesse totale et à la désinvolture ignominieuse de l’annonce s’ajoute la gravité de la pathologie : le risque, à terme, de perdre complètement la vue si les tentatives pour maintenir la pression intra-oculaire sous son niveau dangereux pour le nerf optique, échouent. Le glaucome est en effet la deuxième cause de cécité dans les pays développés.

Dès lors, Elisabeth Quin ne voit plus comme elle respire, mais voit avec sursis. Avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Et de chercher des solutions dans les traitements médicaux et dans les médecines parallèles, dans les sciences occultes, pour retarder voire éviter l’échéance de la nuit. Et de s’interroger sur ce que serait sa vie au cœur de cette nuit : Quel rapport conserve-t-on au corps, à son image, quand aucun miroir ne peut plus vous refléter, quand vous ne savez plus à qui ou à quoi vous ressemblez, quand le choix de vos vêtements n’est plus guidé par la quête d’une harmonie ? Le désir dans le couple en est-il affecté ? Et qu’en est-il des dommages collatéraux :  si le conjoint devient aveugle, l’autre devient invisible à ses yeux, comment le vit-il ? Questionnements et aussi tâtonnements : dans la vie de tous les jours, Elisabeth essaie de se projeter en fermant les yeux pour prendre sa douche, en assistant à un concert à l’opéra sans ouvrir les paupières. Mais pour l’heure, elle a encore cette chance de pouvoir mettre un terme à ces nuits mimées.

Ce récit personnel a une dimension universelle : il évoque sans pathos, avec une grande sincérité et un profond courage, les peurs, les questionnements, les forces insoupçonnées qui sont nôtres, quand on perd ou que l’on est menacé de perdre l’une de nos facultés. Que ce soit à l’issue d’une maladie, d’un accident, il nous faut repenser notre vie, nos priorités. Il nous faut vivre autrement. Avec la maladie. Une épreuve douloureuse, effrayante, mais aussi riche en enseignements, en sagesse. Un récit indiciblement émouvant, touchant, celui d’une course contre la montre. D’une course contre la nuit.