La fille de Joyce, Annabel Abbs

La fille de Joyce

L’histoire passionnante et terrifiante d’une femme, Lucia Joyce, fille de James Joyce, dont la vie et la passion pour la danse ont été sacrifiées par ses proches. Un roman biographique fascinant et brillant.

Dans l’ombre de James Joyce

Nous sommes à Paris au début des années 30. A 21 ans, Lucia Joyce vient de faire un tabac au théâtre des Champs-Elysées. Dans les journaux, on crie au génie, en parlant de cette jeune femme, pionnière de la danse contemporaine. Son spectacle époustouflant fait la fierté de son père surnommé Babbo, tandis qu’il ne recueille qu’indifférence de la part de sa mère. Cette dernière n’a en effet d’yeux que pour son fils Giorgio.

Dans la famille Joyce, Julia est en passe de se faire un prénom, de sortir de l’ombre de son père, auteur du célèbre et controversé Ulysse. Elle danse du matin au soir, ne vit que pour et par la danse. Quand elle ne danse pas avec sa troupe, elle prend des cours de danse, ou danse seule chez elle devant Babbo, imagine des chorégraphies audacieuses, réalise des costumes inédits. Et elle se révèle non seulement être une danseuse au talent exceptionnel, avant-gardiste, mais elle est de surcroit très intelligente, parle quatre langues couramment. Autrement dit, elle semble promise à un brillant avenir. Mais y-a-t-il de la place pour deux génies dans la même famille ?

C’est sans compter sur les relations pathologiques que sa famille entretient avec elle, lui brisant sans cesse les ailes, jalouse de son aura, jalouse de l’ombre et du tort qu’elle pourrait leur faire à tous. Car il y a des secrets de famille qu’il vaut mieux taire, sous peine de susciter l’opprobre et la honte. Et les parents de Lucia, mais aussi et surtout son frère Giorgio, entendent bien museler Lucia, dussent-ils pour cela lui arracher sa raison de vivre, ce qui la fait vibrer, exulter : la danse.

Dussent-ils briser sa vie.

Une danseuse de génie

La plume de la romancière Annabel Abbs, aussi auteure de Frieda, m’a fascinée dans ce roman biographique La fille de Joyce, paru aux éditions Hervé Chopin. Une plume tout en finesse, en délicatesse, en sensibilité. Un roman richement documenté, vivant, vibrant, qui fait découvrir la vie terrifiante imposée par la famille et la société de l’époque à la talentueuse Lucia.

Avec une alternance de chapitres où Lucia, en psychanalyse, révèle au docteur Jung son passé, et de chapitres passés au sein de la famille Joyce, Annabel Abbs nous plonge au cœur de la vie de la danseuse. Une jeune femme avant-gardiste, aux talents multiples (danseuse, chorégraphe, créatrice de costumes), sur le point d’éclore. Mais à chaque fois que l’oiseau s’apprête à prendre son envol, à concrétiser un projet de ballet, une nouvelle chorégraphie, l’enseignement de cours de danse, sa famille brise son élan, la met en cage. Et dans ses amours, elle ne connait pas davantage l’envol. Entière, passionnée, candide, elle se donne entièrement aux hommes qu’elle aime, dont le futur prix Nobel de littérature Samuel Beckett. Mais ces derniers jouent de sa naïveté et lui brisent les ailes autant que le cœur.

James Joyce est un homme jaloux, possessif, exclusif envers Julia. Giorgio veut briller en tant que chanteur lyrique et reléguer sa sœur dans l’ombre, et surtout, la faire taire. Quant à la mère de Lucia, elle est indifférente au sort de sa fille, ne se préoccupe que de l’avenir de son fils. Lucia tait pourtant un secret qui pourrait tous les faire plonger. Avec effroi, on assiste aux moyens inhumains auxquels la famille a recours pour brimer Lucia, la réduire au silence et à la nuit. Ce n’est pourtant pas faute pour Lucia d’avoir essayé, encore et encore. De s’être relevé souvent, grâce à la danse. mais quand on lui enlève aussi la possibilité de danser…

Un roman édifiant, un portrait puissant. Celui d’une femme qui se consume de ne pas pouvoir exprimer son talent pour son art. Un destin qui n’est pas sans rappeler celui de Camille Claudel.

A lire absolument !

Informations pratiques

La fille de Joyce, Annabel Abbs- Editions Hervé Chopin, juin 2021 – 21€ – 412 pages

La grenade, Emmanuelle Hutin

la grenade

Un récit magistral, tant par la profondeur du propos que par la beauté de l’écriture. Le combat d’une femme pour éclore à elle-même, malgré les épreuves traversées ou en partie grâce à elles.

Une vie bien lisse et sous contrôle

Sa vie semble une réussite sur tous les plans. Un mari aimé et aimant, deux enfants, un poste de cadre dans le luxe, un joli lieu de vie. Tout semble sous contrôle, lisse parfait. Elle coche toutes les cases de la réussite telle que la société le définit.

Pourtant, elle a le sentiment de ne vivre qu’en surface. Ses choix de vie sont ils de réels choix ou s’est elle inconsciemment conformée à ce que la société, sa famille, attendaient elle? Que désire t-elle vraiment? Quels sont ses besoins, ses désirs profonds? Elle se sent heureuse mais pas pleinement, comme spectatrice et non actrice de ce tableau idyllique. Et est de plus en plus lasse de ne se définir que par rapport à ses fonctions : mère de, femme de, employée de. La vie d‘adulte en laquelle elle plaçait tant d’espoir ne remplit pas ses promesses. Elle sent qu’elle doit réagir, aller chercher ce qui lui manque. 

«  Mais le pire, ce qui l’enfonce, c’est qu’elle a honte. Honte d’avoir échoué dans une vie ou tout lui réussit, dans une société où tout est performance. » Une honte qui l’isole. 

Alors elle initie depuis plusieurs années un changement en douceur vers plus d’écoute d’elle même, plus d’authenticité. Mais l’éveil est long.

Elle prend alors une décision radicale. Partir. Elle quitte son mari et la panoplie de mère parfaite.

Un départ qui se révèle bénéfique. Tandis qu’elle commence à s’épanouir dans cette nouvelle vie, un imprévu de taille vient bouleverser la donne. Son fils Solal, âgé de 8 ans, fait des crises d’épilepsie. Crises qui s’intensifient dans la fréquence et la violence des manifestations. Et deviennent gravissimes. Elle doit alors lâcher prise, accepter de ne plus pouvoir tout contrôler et revoir ses priorités.

Un drame familial qui, loin de lui faire renoncer à sa métamorphose en tant que femme, va jouer le rôle d ‘accélérateur.

Un roman lumineux, sur les enseignements tirés des épreuves traversées

Ne soyez surtout pas effrayé par la gravité du sujet de La grenade, paru aux éditions Stock. Ce n’est pas un livre sur la maladie, même si elle est presque un personnage à part entière du livre. Ce n’est pas non plus un livre sur le deuil. Ce n’est pas davantage un livre sombre. C’est le  témoignage vibrant d’une mère et femme face à la maladie de son fils. C’est le chemin magnifique d’une femme, mue par le besoin viscéral de se réaliser pleinement. L’auteure évite avec brio l’écueil du pathos. Ce n’est pas de la pitié ni de l’accablement que ressent le lecteur de La grenade. Mais de l’empathie pour la famille, de l’admiration pour le cheminement de la femme et de la gratitude pour le message d’espoir véhiculé par la romancière.

Emmanuelle Hutin nous montre qu’une épreuve, aussi terrible soit-elle, ne s’arrête pas à n’être que douleur, difficultés. Elle se révèle riche en enseignements, permet de s’élever, de se recentrer sur l’essentiel, de mieux se connaitre. De vivre plus pleinement chaque bonheur à sa portée. Plus intensément chaque minute. C’est par conséquent un  récit très lumineux, positif, porté par un formidable élan vital que nous livre l’auteure. Un hymne à l’amour de soi, des autres, de la vie.

On a envie de remercier Emmanuelle Hutin pour les indicibles émotions dont elle est la passeuse, pour le message vibrant d’espoir qu’elle nous porte. Et quand de surcroit on se penche sur la remarquable  beauté de son écriture, sur la maitrise de son style, on se dit que passer à côté de La grenade aurait été vraiment une erreur.

Je pourrais vous en parler longtemps. Je vous en ai déjà peut-être trop dit, quand j’aurais pu me contenter d’un seul conseil : « Lisez-le! Vraiment. »

Informations pratiques 

La grenade, Emmanuelle Hutin – éditions Stock, Mai 2021 – 286 pages- 19,90€

Le parfum des fleurs la nuit, Leila Slimani

le parfum des fleurs la nuit

Récit d’une expérience étonnante, celle de passer une nuit dans un musée. L’occasion de mener une analyse passionnante sur le métier d’écrivain et la création littéraire.

Ecriture et solitude

Le travail d’écriture requiert du recueillement, de la concentration, de la solitude. Et donc le refus systématique de toute sollicitation, distraction, invitation. Une règle à laquelle Leila Slimani a pourtant dérogé en acceptant la proposition de son éditrice : passer une nuit seule dans un musée, La Punta della Dogana à Venise. Non pas qu’elle soit fan d’art contemporain, mais elle traverse une panne d’inspiration. Alors cet enfermement volontaire, coupée de tout et de tous, lui offrira peut-être la solitude nécessaire à la création.

Le soir venu, elle rejoint le musée dans lequel lui a été dressé un lit de camp. Pour la nuit, elle est la reine des lieux, entourée d’une cour d’œuvres contemporaines. Et alors qu’elle ne s’est jamais sentie particulièrement attirée par les musées en général et par l’art contemporain en particulier, elle se rend compte que ces œuvres lui parlent, convoquent ses fantômes. Un dialogue s’installe entre elles et la romancière le temps d’une nuit.

Une nuit au Musée

Une nuit au Musée est une collection dirigée par Alina Giurdel, éditrice. Imaginez un écrivain passant la nuit avec des œuvres d’art pour lui seul. C’est cette expérience étonnamment riche que nous livre Leila Slimani dans Le parfum des fleurs la nuit. Chaque œuvre, par sa puissance évocatrice, la ramène à un souvenir. L’occasion pour la romancière d’évoquer son rapport à la solitude, à la création littéraire, à l’injustice, aux origines, à l’écartèlement entre deux cultures. Mais aussi sa relation avec son père, le rôle de la littérature ainsi que ses exigences. Elle illustre ses propos avec de nombreuses références littéraires et mène une réflexion magistrale sur les auteurs et le travail d’écriture.

Une confession touchante, pudique. Brillante.

Informations pratiques

Le parfum des fleurs la nuit, Leila Slimani – éditions Stock, 2021 – collection Ma nuit au musée – 152 pages – 18€

Reviens Lila, Magali Laurent et Françoise-Marie Santucci

Reviens Lila

Le combat poignant d’une mère dont la fille Lila a été kidnappée par son père, parti faire le djihad.

Kidnapping d’enfant

Octobre 2015. Lila, 3 ans ½, s’apprête à partir en vacances avec son père, Anis, en Tunisie, pays natal de ce dernier. C’est d’ailleurs lors de vacances en Tunisie, que Magali a rencontré celui qui allait devenir son époux. Un homme attentionné, charismatique, aimant, élégant. Rien à voir avec celui qu’il est devenu sous ses yeux, méprisant, cassant, trainant avec une barbe longue et une djellaba, fréquentant assidument la mosquée. Un homme dont elle a divorcé mais avec lequel elle s’efforce de garder des rapports cordiaux pour le bien de leur fille Lila.

Ce n’est pas la première fois qu’il emmène Lila au pays. Magali ne s’en inquiète donc pas outre mesure.

Mais un coup de fil une semaine plus tard la fait basculer dans l’horreur : la sœur d’Anis lui apprend qu’il ne reviendra pas. Ni sa fille. Il a kidnappé Lila. Pire, il n’est pas en Tunisie mais en Turquie et s’apprête à rejoindre la Syrie avec l’enfant.

Pour Magali et ses proches, c’est la sidération.

Commence alors un long combat pour tenter de localiser et de récupérer sa fille…

Islamisme radical et Djihad

Ce récit de Magali Laurent, Reviens Lila, paru aux éditions Grasset, dépasse le simple besoin de faire savoir à sa fille Lila qu’elle la recherche, quels combats elle mène depuis sa disparition, quels rapports elle a entretenu avec son père, ce qu’elle a vu et ce qu’elle n’a pas su/pu voir le concernant. C’est un témoignage qui s’adresse à chacun d’entre nous. Non seulement aux autres mères confrontées à un enlèvement d’enfant, à cet arrachement inhumain, mais aussi aux hommes et femmes qui nourrissent tant de défiance face aux femmes comme Magali. En effet, parce qu’elle a été mariée à un homme aujourd’hui djihadiste, elle est assimilée à une terroriste ou du moins à une femme potentiellement dangereuse dans l’esprit de beaucoup. A l’horreur d’avoir perdu la chair de sa chair, s’ajoute le rejet des gens. Une double peine.

Avec beaucoup de pudeur, de sensibilité, elle évoque les années qui ont précédé l’enlèvement de Lila. Ce basculement d’Anis vers un islam radical. Sa honte de s’être trompée sur lui. Ces changements qu’elle a vus, sans imaginer qu’il irait si loin. Sans imaginer pareille issue.

On ne peut qu’être indiciblement ému par le sort de cette femme et admiratif de son courage. Un témoignage poignant. Un cri d’amour d’une mère à sa fille.

Informations pratiques

Reviens Lila, Magali Laurent et Françoise-Marie Santucci- Editions Grasset, février 2021 – 18€ – 22à pages

Un amour retrouvé, Véronique de Bure

un amour retrouvé

Un livre d’une infinie tendresse et d’une profonde humanité, sur une veuve septuagénaire qui rencontre à nouveau l’amour. Comment vivre un dernier amour ?

Retrouver son premier amour

Véronique de Bure est la plus jeune d’une fratrie de trois. Précédée par deux frères. Petite dernière, elle a toujours eu une relation très privilégiée avec sa mère. Fusionnelle même. Aussi, quand sa mère est restée veuve à 70 ans, arrachée brutalement à celui qu’elle aimait et père de ses enfants, Véronique s’est inquiétée pour elle.

Jusqu’à ce jour, trois ans plus tard, où Véronique remarque un éclat inhabituel dans le regard de sa mère. Des étincelles qu’elle n’avait plus vu luire depuis des années. Et sa mère de lui avouer échanger des lettres avec son premier amour, un prénommé Xavier. Un amoureux parti sans une explication, qui a ressurgi dans sa vie ½ siècle plus tard. Peut-on tomber amoureux à plus de 70 ans ?

Au bonheur de voir sa mère heureuse se mêlent une forme de jalousie et de peur. Sa relation si complice avec sa mère va-t-elle pâtir de ce nouvel amour ?

Aimer à tout âge

J’avais adoré le précédent livre de Véronique de Bure, Un clafoutis aux tomates cerises (chronique ICI). J’attendais donc avec impatience un nouvel ouvrage signé de sa plume. Et la magie d’opérer à nouveau avec Un amour retrouvé.

Dans ce livre, l’auteure évoque sa mère, sa relation si forte et si belle avec elle. Une relation qui a évolué avec l’arrivée dans la vie de la septuagénaire d’un nouvel amour.  Et Véronique de Bure de craindre de « perdre » sa mère, de ne plus trouver sa place dans la maison à chacune de ses visites. D’être presque de trop pour sa mère, là où elle était son essentiel. Crainte aussi que cet homme ne remplace son défunt père, ne l’efface. Substitue-t-on un amour à un autre ou l’additionne-t-on ?

Mais avec le temps, elle réalise que cet amour entre sa mère et Xavier n’est pas une menace. Bien au contraire. Pour les deux septuagénaires, il est comme une renaissance, un nouveau droit au bonheur dont ils se saisissent et se délectent. N’est-ce pas là le plus important pour eux comme pour leurs proches ?

C’est une réflexion extrêmement touchante et vibrante d’authenticité que nous livre Véronique de Bure sur les changements au sein d’une famille et notre capacité à nous adapter à eux. Une ode à l’amour, entre un homme et une femme, mais aussi entre des parents et leurs enfants.

C’est tendre, bouleversant et viscéralement humain. A lire absolument.

Informations pratiques

Un amour retrouvé, Véronique de Bure – éditions Flammarion, mai 2021 – 304 pages – 20€

L’enfant des camps, Francine Christophe et Pierre Marlière

l'enfant des camps

Le récit bouleversant de Francine Christophe, rescapée des camps de concentration. Un témoignage sur ce dont l’homme est capable de pire comme de meilleur. A lire ABSOLUMENT.

Déportation à Bergen-Belsen

Francine Christophe et sa maman, de confession israélite, fuyaient en train en juillet 42, pour trouver refuge chez un oncle près de Grenoble, quand elles ont été arrêtées. Francine n’est alors âgée que de 8 ans ½. Son père est prisonnier de guerre. Commence alors pour la fillette et sa mère un long cauchemar. Emprisonnées à Angoulême, elles sont ensuite envoyées dans un camp près de Poitiers. La peur, la puanteur, la faim, l’insalubrité, la promiscuité avec des hordes de rats les attendent. Une étape terrible avant un nouveau départ dans des wagons à bestiaux, entassés debout les uns contre les autres, sans eau, sans pouvoir s’asseoir ni aller aux toilettes des heures et des heures durant. Direction Drancy cette fois, puis le camp de Pithiviers, avant un nouveau départ pour Beaune-la-Rolande cette fois. Francine s’agrippe à sa mère, son repère, son pilier, sa raison de vivre. « La séparation était notre hantise. Je sais que je n’aurais jamais survécu sans Maman. Elle était tout pour moi, tout ce qui me restait dans ce monde de haine. »

Un an et dix mois passent ainsi. Jusqu’au jour où elles apprennent qu’elles font partie des prisonniers sélectionnés pour une déportation au camp de Bergen-Belsen. Francine a alors tout juste dix ans. Il leur faut alors survivre à l’humiliation, la déshumanisation, le froid, la faim. L’enfer.

Un témoignage essentiel et digne

Francine Christophe a quitté l’enfer des camps de concentration depuis 75 ans. Avec beaucoup de courage, de dignité, elle met ici des mots sur ce qu’elle et sa mère ont vécu, vu. Ce à quoi elles ont survécu. Dans L’enfant des camps, paru aux éditions Grasset, elle raconte la mort, la déshumanisation, la terreur, les cadavres entassés. La faim, l’horreur. Mais elle évoque aussi les miracles de la vie : comme ce bébé qui a pu voir le jour en cachette des nazis au sein du camp et a survécu à la déportation, ces chansons qu’elle a entonnées accompagnée au piano par sa maman au camp de Beaune-la Rolande, la force surhumaine que leur procure l’amour qui les lie (Francine et sa maman) et leur permet de surmonter leurs inhumaines conditions de vie.

Alors certes, Francine a survécu. Mais les blessures aussi.

« Le camp s’est installé en nous, les survivants. Il est là, on reste dedans toute sa vie, on pense à lui chaque jour. Il suffit d’un bruit, d’une parole, d’n nom, d’une histoire, pour qu’on saute à pieds joints parmi les barbelés et les miradors. »

Parce qu’on ne guérit pas de pareilles horreurs.

« La guerre s’est installée en nous, laissant dans son sillage une mémoire douloureuse, des lieux et des noms, qui ont pour nous une couleur différente, teintés de tragique et de souffrance. On dit que le temps guérit toutes les blessures, qu’un jour où l’autre, on finit par oublier. Ce n’est pas vrai, certaines plaies ne cicatrisent jamais. Je suis et resterai marquée par ce que j’ai vécu. Rien ne pourra panser le passé qui fut le mien. »

Un témoignage essentiel. Un devoir de mémoire. A lire absolument. Pour ne pas oublier. Pour ne pas laisser l’Histoire se répéter.

Informations pratiques

L’enfant des camps, Francine Christophe et Pierre Marlière – éditions Grasset, janvier 2021 – témoignage – 118 pages – 12,90€

Rentrée littéraire : La putain du califat, Sara Daniel et Benoît Kanabus

La putain du califat
Copyright Karine Fléjo

Le récit poignant d’une chrétienne irakienne enlevée, vendue et revendue douze fois par des djihadistes, pour servir d’esclave sexuelle. Un témoignage aussi terrible qu’essentiel.

Esclave sexuelle de Daech

Marie est une chrétienne née en Irak. Une célibataire qui se destine à devenir professeur d’anglais au lycée de Qaraqosh en septembre. Solitaire, fière. Une femme moderne. « Ne plus vivre sous l’inquisition de sa mère; échapper à l’oppression de ses frères; se défaire des chaines communautaires. » Une volonté d’émancipation qui va tourner court en juillet 2014. Marie a alors 35 ans quand les djihadistes entrent dans les maisons des chrétiens d’Orient de la ville de Khidir, bien décidés à éradiquer cette population de « mécréants ». Parmi ces hommes qui pénètrent dans son village, dans sa maison, détruisent et tuent, des visages connus de Marie et de sa famille. D’anciens employés devenus bourreaux.

Marie est enlevée et offerte à un vieil imam salafiste. Un vieil homme repoussant, violent, qui la rue de coups et la viole, aidé par le Viagra qu’il consomme. Ces violences ne sont que la première étape d’un parcours de deux ans d’esclavage sexuel, au cours desquels Marie sera revendue douze fois… Un témoignage terrible.

Un témoignage édifiant et bouleversant

La journaliste grand reporter Sara Daniel et le chercheur Benoit Kanabus donnent la parole à une survivante au courage admirable, esclave sexuelle de Daech. Celle qu’ils rebaptisent Marie, a été une « sabiya » (esclave sexuelle) du 7 août 2014 au 16 octobre 2016. Deux années d’horreur absolue. Deux années de combat pour survivre aux violences innommables des djihadistes à son endroit. Marie est animée par une volonté de vivre inébranlable. Pour tenir et s’aider dans cette horreur, elle a appris par cœur le manuel d’esclavage et n’hésite pas à poursuivre ses bourreaux devant le juge en cas de manquements aux lois énoncées par ledit manuel. Un manuel dont un des articles stipule par exemple « qu’il est licite d’acheter, de vendre ou de donner en cadeau les prisonnières et les esclaves car ce sont de simples propriétés dont on peut disposer à son gré. » Comme l’écrivent les auteurs, « Le manuel de l’esclavage. C’est un peu la Convention de Genève du djihadiste, écrite par une génération qui  croit vivre dans l’Arabie du VIIème siècle tout en regardant des épisodes de Game of Thrones où les scènes de bordels servent d’intermèdes aux décapitations.« 

Un livre courageux, essentiel. Un témoignage rare, de l’intérieur. Il y a indéniablement un avant et un après la lecture de ce livre. On ne peut pas sortir indemne de pareille lecture, vivre comme si on ne savait pas.

Informations pratiques

La putain du califat, Sara Daniel et Benoit Kanabus – éditions Grasset, janvier 2021- Récit – 208 pages – 18,50€

Merci qui? Merci mon chien, Jean-Louis Fournier

Merci mon chien, Jean-Louis Fournier
Copyright photo Karine Fléjo

Jean-Louis Fournier rend grâce aux animaux, ces êtres fidèles, dévoués, aimants, qui enchantent notre vie. Et auxquels les hommes, ingrats que nous sommes, ne disent jamais merci. C’est chose faite dans ce recueil de textes courts savoureux.

Ce que l’homme doit aux animaux

Accompagné de sa chatte Artdéco sur les genoux, Jean-Louis Fournier s’est interrogé sur l’ingratitude des hommes à l’égard de la gent animale.

« On ne dit jamais merci aux animaux. Pourtant, on devrait. On a beaucoup de raisons de le leur dire, on leur doit beaucoup… »

Alors, avec son inénarrable humour et sa concision légendaire, l’auteur s’est employé à les remercier. Et de rédiger ce guide du savoir-vivre, dans lequel il élabore un nouveau pacte entre les hommes et les animaux, nous invitant à changer d’attitude à leur endroit. Il revient sur les animaux qui l’ont aidé à vivre, de son premier chat à l’âge de 7 ans à sa chatte Artdéco aujourd’hui, en passant par Bijou le cheval de labour ou encore l’oie de la maisonnée. Il s’interroge sur la différence entre les hommes et les animaux, les premiers se plaignant de tout, tout le temps. Les seconds affichant une politesse silencieuse en tout temps. Comment écrire une lettre de remerciement à un chien d’aveugle? Un chasseur peut-il assister à l’enterrement d’un oiseau qu’il a tué? Pourquoi les hommes sont-ils obsédés par l’argent alors que les animaux sont capables d’un désintérêt total pour tout ce qui est matériel? Quels sont les avantages d’un animal de compagnie sur un enfant de compagnie?

Dans de courts textes, Jean-Louis Fournier apporte des réponses tendres, non dénuées d’humour et de profondeur, à ces questionnements et à bien d’autres.

Un livre drôle, pertinent, tendre

Justice est rendue aux animaux par Jean-Louis Fournier, dans ce savoureux guide du savoir-vivre « Merci qui? Merci mon chien« , aux éditions Buchet-Chastel. On retrouve ici cette écriture qui fait la signature de l’auteur : une écriture à l’os. Pas de mot ni même de virgule en trop, les mots vont à l’essentiel. Percutants. Vifs. Drôles.

Un livre qui recense des textes courts, incisifs et se dévore d’une traite. Pour tous les amoureux des animaux et, plus largement, pour tous les hommes dotés d’un cœur. Car comme l’a écrit Jules renard : « On n’a pas deux cœurs, l’un pour l’homme et l’autre pour l’animal. On a un cœur ou on n’en a pas. »

Jean Louis Fournier
Extrait

Informations pratiques

Merci qui ? Merci mon chien, Jean-Louis Fournier – éditions Buchet-Castel, octobre 2020 – 272 pages – 16€

Un certain Paul Darrigrand, Philippe Besson

Un certain Paul Darrigrand
Copyright photo Karine Fléjo

Dans « Un certain Paul Darrigrand », Philippe Besson continue l’exploration de ses premières amours avec une infinie délicatesse et une sensibilité à fleur de plume. Des expériences compliquées, cachées, qui n’en sont pas moins initiatiques.

Dépendance affective

Nous sommes à la rentré universitaire 1988. Philippe Besson, 22 ans, vient poursuivre ses études à Bordeaux. Lors d’une pause, il fait la connaissance d’un autre étudiant, un certain Paul. Ce même étudiant fait montre d’un certain culot en s’installant face à lui à la cantine un peu plus tard, feignant qu’il s’agit là de sa place. Philippe Besson l’interprète comme un appel du pied. Et tombe alors instantanément et éperdument amoureux.

Mais il découvre alors non seulement que Paul est hétérosexuel, mais qu’il est marié. Il se dit par conséquent que cette relation amoureuse sera impossible. S’est-il fait des illusions sur les intentions de Paul? Ou Paul n’a-t-il pas réussi à contrer sa réelle attirance? Cette relation sera t-elle impossible ou clandestine?

Alors qu’il tombe amoureux, il vit une autre chute : il tombe malade. Une maladie du sang (thrombopénie), qui lui fait courir un risque hémorragique permanent. Et si son corps exprimait une souffrance que son esprit refusait de prendre en compte? Et s’il y avait un bénéfice secondaire à être malade, comme celui de retenir Paul à son chevet alors qu’il s’apprête à quitter Bordeaux pour Paris?

Des amours dissimulées

Philippe Besson a attendu 17 ans avant de se lancer dans l’autofiction et d’évoquer cette relation amoureuse qui a tellement compté pour lui. Il lui a fallu tout ce temps pour sortir du silence, pour continuer à faire vivre cet amour sur le papier. Pour « sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais« . Et ce livre est en effet extraordinairement vivant, vibrant.

Avec une infinie délicatesse et beaucoup de sensibilité, de sensualité, Philippe Besson évoque les montagnes russes de cette relation amoureuse en particulier, et de toute dépendance affective en général. L’autre a le pouvoir de vous faire passer d’une joie extrême à un désespoir infini selon qu’il répond ou pas à vos espoirs, qu’il se manifeste ou pas. Il vous met dans l’attente permanente et parfois insoutenable d’un signe. Il devient le centre de votre monde. Il vous condamne à l’ombre, au mensonge, à la duplicité et à la clandestinité.

Un livre très intime mais jamais impudique. Le partage d’une expérience personnelle à caractère universel : celle d’un amour fou, dévorant, qui trouvera un écho puissant chez nombre de lecteurs.

Un coup de coeur!

Informations pratiques

Un certain Paul Darrigrand, Philippe Besson – éditions Pocket, septembre 2020 – 166 pages – 6,50€

L’art d’échouer, Elizabeth Day

©Karine Fléjo photographie

Elisabeth Day, journaliste et auteure du Podcast « How to fail », nous livre avec sincérité et humour ses déboires, mais aussi ceux des invités de son podcast. Le but ? S’ériger contre les diktats de la perfection. « Quand rien ne va plus, c’est que tout va bien » Une autre vision de la notion d’échec.

Le diktat de la réussite

A l’heure d’internet et des réseaux sociaux, difficile d’échapper aux jeunes femmes toutes plus parfaites les unes que les autres, parfaitement manucurées, parfaitement sveltes, parfaitement épanouies en couple et dans leur travail, parfaitement souriantes du lever au coucher. Du moins en apparence. Aussi, quand dans sa propre vie, les obstacles et déceptions s’accumulent, que le physique n’est pas celui d’une femme de magazine, que l’enfant tant désiré tarde alors que l’horloge biologique tourne dangereusement, que l’homme qu’on aime demande le divorce, que le travail n’apporte pas de grande satisfaction, on se sent un boulet. On se sent à l’écart. A l’écart des autres, ceux qui réussissent. On a le sentiment de cumuler les échecs là où tant d’autres semblent collectionner les succès et les joies, ce qui accroit encore notre charge mentale. Et notre sentiment d’échec.

 Il n’y a pas d’échec, mais des apprentissages

« How to fail » est un podcast où Elisabeth Day interroge les gens qui ont réussi (artistes, écrivains, sportifs, acteurs…) sur ce qu’ils ont retenu de leurs échecs. L’idée ici n’est pas de promouvoir l’échec, mais d’essayer de ne pas le craindre comme une calamité dont il est impossible de se remettre, de muscler notre capacité de résilience en partageant nos expériences.

Avec beaucoup d’humilité, d’authenticité, la journaliste partage sa propre expérience, sans s’ériger en experte, sans prétendre détenir une quelconque solution magique. Si Elisabeth Day partage son expérience, c’est dans l’espoir que ses propos résonneront chez certains lecteurs et les aideront à se sentir moins seuls. Et surtout, elle invite le lecteur à modifier son regard : il n’y a pas d’échec, mais des apprentissages.

« J’ai retenu au moins une chose de cette aventure extraordinairement belle qu’on appelle la vie : Mes échecs m’ont offert des leçons que je n’aurais jamais comprises sans eux. J’ai plus évolué grâce à ce qui s’est mal passé, que lorsque tout semblait bien aller. Des crises surgit la lumière, et parfois même la catharsis. »

Un ouvrage très intéressant, non dénué d’humour, qi s’adresse à tous ceux qui ont connu l’échec. Autrement dit, à tout le monde!

Informations pratiques

L’art d’échouer, Elizabeth Day – éditions Belfond, mars 2020 – 332 pages – 21,90€