La civilisation du poisson rouge, Bruno Patino

la civilisation du poisson rouge de Bruno Patino

La durée d’attention maximale d’un poisson rouge qui tourne dans son bocal est de 8 secondes. Celle de la génération des millennials, à savoir les jeunes qui ont grandi avec les écrans connectés, est de… 9 secondes. Sommes-nous devenus à ce point accros à nos écrans que nous en perdons toute capacité de réflexion et de concentration ? Pouvons-nous retrouver notre liberté et ne plus répondre aux sirènes des grandes multinationales et de leurs algorithmes ? Un essai passionnant.

Addiction aux écrans, réseaux sociaux et internet

Mais vous faisiez comment, avant, pour communiquer ? me demande ma belle-fille de 17 ans avec un regard éberlué, les deux pouces tapant un énième message à la vitesse de Buzz L’éclair sur son smartphone. « Au temps pas si lointain des dinosaures, on se donnait rendez-vous et on se voyait. Tout simplement. » Une réponse qui ne la satisfait visiblement pas. Elle fait partie de cette génération des millennials, qui a grandi avec des écrans connectés, le smartphone greffé au pouce et ne conçoit pas de monde sans. Dans cet essai édifiant, Bruno Patino fait un état des lieux pour le moins alarmant mais non irréversible. Le temps moyen passé sur un smartphone atteint des niveaux inquiétants, de l’ordre de 5 heures par jour et pas moins de 30 activations par heure éveillée. Des centaines de sollicitations soigneusement orchestrées par les algorithmes et les robots des grandes multinationales, qui se battent pour conquérir notre attention. Sms, notifications, timelines, photos, rappels, vidéos, stories, notre attention est sollicitée en permanence. Au point que nombre d’entre nous y répond sans plus même réfléchir, par réflexe pavlovien presque, happés par ces sollicitations multiples. Accros à nos écrans comme on peut l’être à la cigarette ou au chocolat. Sauf que cette addiction n’est pas sans danger.

« Une étude du Journal of Social and Clinical Psychology évalue à 30 mn le temps maximum d’exposition aux réseaux sociaux et aux écrans d’Internet au-delà duquel apparaît une menace pour la santé mentale. »

Sommes-nous tous sous emprise, conduits à augmenter nos doses de consommation d’écran, incapables de résister à nos envies de consulter notre smartphone, véritables esclaves qui s’ignorent ?

Une dépendance qui n’est pas un effet secondaire indésirable mais au contraire convoité par les GAFAM qui dispensent ces services et se comportent sciemment en dealers. Tout est minutieusement étudié pour entretenir l’addiction et absorber l’attention. Sans temps loin des écrans pour réfléchir, s’aérer l’esprit, laisser place à l’imaginaire, à la méditation, à l’émergence du désir, sommes-nous réduits à n’être que des poissons rouges vidés de leur substance, tournant en rond dans l’océan du net ?

La civilisation numérique : une malédiction ou une chance ?

Bruno Patino, directeur éditorial d’Arte France, dirige l’école de journalisme de Sciences-Po. Ce spécialiste reconnu des médias et des questions numériques dresse un état des lieux passionnant de la civilisation numérique aujourd’hui. Il souligne les bouleversements profonds de nos repères et de nos rapports au temps, à l’information, à la culture, au savoir, qu’elle engendre. Un constat alarmant mais non résigné. Pour lui, il n’y a pas de fatalité; il n’y a pas à redouter une toute puissance des GAFAM face à des utilisateurs lobotomisés et passifs. Il ne sert à rien de s’asseoir dans un fauteuil de lamentations et d’attendre l’apocalypse numérique en pleurant sur notre sort, spectateur de notre addiction. Pas plus qu’il ne faut rejeter l’économie numérique. Non, l’heure n’est pas arrivée où les robots, grâce aux développements de l’Intelligence Artificielle, provoqueront la disparition de l’homme. Il s’agit au contraire d’être acteur, de poser des règles dans cet ordre nouveau, de composer avec l’économie numérique en bonne intelligence et non de nous y opposer. Pour évoluer vers un nouvel humanisme numérique. Pour retrouver notre liberté. Mais pour cela il faut combattre et guérir.

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Un bonheur sans pitié, Eric Genetet

un bonheur sans pitié Eric Genetet

Quand la violence conjugale se substitue à l’amour

Marina a quitté Malek, car cet amour ne lui suffisait plus. Il y avait en effet entre eux un point de discorde essentiel : son désir d’enfant à elle, que lui ne partageait pas. Un désir non négociable. Très investie dans son travail, son épanouissement serait total si elle rencontrait l’amour passion, un homme qui désirerait véritablement s’engager avec elle, fonder une famille, se projeter.

Jusqu’au jour où, en surfant sur les réseaux sociaux à la recherche d’amis d’enfance, elle tombe sur Torsten, un homme qu’elle a connu au lycée et avec lequel elle a furtivement flirté. Et de le demander en ami. Torsten s’est lui aussi séparé de la mère de son fils. Un homme libre. Libre comme Marina.

D’échange en échange, ils se retrouvent. Si Marina est séduite par son physique, elle est cependant un peu gênée par l’insistance de Torsten, son empressement. Mais elle lui trouve des excuses : après tout, n’est-ce pas le signe de sentiments forts ? Elle se calque donc sur son rythme. Et brûle les étapes avec lui. Torsten s’installe chez elle et devient officiellement son compagnon. Seul son chat ne semble pas apprécier le nouveau venu. Une animosité réciproque.

Les six premiers mois sont idylliques. Torsten redouble d’attentions, de gentillesse. La vie est pétillante et légère comme des bulles de champagne. Et, alors qu’elle vole sur son petit nuage dans un ciel amoureux radieux, les premiers signes d’orage se manifestent. Il ne pourra finalement pas l’aider à payer le loyer, il trouve ses amies jalouses d’elle, son chat devient « cecondechat », sa façon de s’habiller fait vulgaire. Tout et rien est source de remarques humiliantes. Marina est sidérée, comme frappée par la foudre. Mais elle ne peut pas croire à ce qu’elle voit, à ce qu’elle entend. Elle s’accroche coûte que coûte au Torsten merveilleux des mois passés, comme à un paratonnerre. Elle y parvient d’autant mieux qu’après lui avoir battu froid, l’avoir rendue invisible dans son regard, il lui dit et répète combien il l’aime, ensoleille ses journées.

Pour mieux recommencer quand elle s’y attend le moins. Et le tonnerre de gronder, de plus en plus fort. Et les coups, les gifles, de pleuvoir.

 « Les belles âmes arrivent difficilement à croire au mal, à l’ingratitude, il leur faut de rudes leçons avant de connaître l’étendue de la corruption humaine. »   Honoré de Balzac

Mais Marina a cet homme dans la peau. Comme une drogue dont il lui faudrait sa dose quotidienne. Qu’il ne réponde pas à ses SMS, qu’il ne rentre pas le soir, et elle sombre dans un manque terrifiant.

« Pendant 6 mois, Torsten a injecté dans le corps de Marina des shoots de bonheur puissants, avant de tarir sciemment la source. Le cerveau de mon amie n’est pas équipé pour pallier ce manque-là. »

Et puis, Marina a une si piètre estime d’elle-même, entretenue depuis son enfance par sa mère qui lui a toujours préféré sa sœur, qu’elle est convaincue qu’il trouvera facilement mieux qu’elle, qu’elle ne le mérite pas.

Parviendra-t-elle à mettre fin à son addiction morbide ? Jusqu’où peut-on aller par amour ?

Un roman fort, une analyse extrêmement fine de la violence conjugale et de la soumission

Ce qui frappe à la lecture du roman d’Eric Genetet, c’est la finesse de l’analyse de ce qui se joue dans ce couple. Tant dans l’esprit de la femme dominée que de celui de l’homme manipulateur. La jeune femme est apparemment une personne épanouie, qui a professionnellement réussi. L’homme est attentionné et visiblement fou amoureux, déjà papa et non réfractaire à l’idée de l’être à nouveau. Tout pourrait donc laisser présager un futur couple heureux. Mais au fil des pages, des failles se révèlent qui vont faire de Marina la proie idéale. Son manque de confiance en elle, son peu d’amour propre sont des faiblesses sur lesquelles Torsten va asseoir sa force. Et puis, cette illusion de la perfection que Torsten lui a offert  les premiers mois a la vie dure, comme une drogue dont Marina ne peut se passer, y compris quand elle découvre le vrai visage de son dealer. Comment une femme peut-elle accepter l’inacceptable ? Quels sont les ressorts de l’emprise et de la dépendance affective dans le couple? C’est ce qu’Eric Genetet développe avec sensibilité et justesse dans ce livre coup de poing. Coup de coeur!