Rentrée littéraire : Les évasions particulières, Véronique Olmi

Les évasions praticulières
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Saga familiale et peinture sociale de l’après-mai 68, Les évasions particulières est une fresque de l’intime sur fond d’émancipation féminine

Mai 1968 : la fin d’une époque

Nous sommes dans les années 1970 à Aix en Provence, dans la famille Malivieri. Elles sont trois sœurs, grandissant dans une famille modeste de province, à une période charnière, celle de l’après mai 68.

Hélène, la cadette, âgée de 11 ans, se partage entre la vie bourgeoise chez son oncle à Neuilly, et la vie beaucoup plus modeste chez ses parents Agnès et Bruno à Aix. Une enfance entre deux familles, deux façons de vivre, deux univers à l’opposé l’un de l’autre. Sabine, l’ainée, rêve de gagner la capitale, de s’affranchir de la famille et du collège et de percer en tant qu’actrice. Mariette, la petite dernière, de santé fragile, va rester à la maison tandis que ses sœurs ont quitté le nid et est porteuse d’un secret douloureux.

Agnès ne s’affranchit de sa condition de femme au foyer que lorsqu’elle retrouve son amie Laurence, une femme libre et affirmée. Ses filles, elles, n’entendent pas marcher dans ses pas :

Il y avait ce pressentiment qu’elles n’étaient peut-être pas obligées de vivre comme on leur demandait de vivre.. Etre la copie exacte de leurs parents. Après le bac, elles feraient des études, apprendraient un métier que peut-être elles pourraient exercer, même en ayant des enfants.

Cette famille unie, aimante, va vivre une réplique du séisme de mai 1968. Chacune des filles, ainsi que leur mère, va devoir trouver sa place dans cette société en pleine mutation, tandis que la bataille pour le droit à l’avortement et la lutte pour le droit à la contraception font rage, que la cause féministe fait entendre de plus en plus sa voix, que l’homosexualité cesse d’être considérée comme une maladie.

Tandis que le monde bouge, que les repères explosent, chacun, avec sa personnalité, son vécu, ses aspirations, doit trouver sa voie..

Radioscopie d’une époque

J’avais plébiscité Bakhita, le précédent roman de Véronique Olmi, paru en 2017 (chronique ici). J’étais donc impatiente de découvrir un nouveau roman signé de la plume de l’auteure. Avec Les évasions particulières, Véronique Olmi s’attache à observer les répercussions que peuvent avoir eu les évènements de mai 68 sur une famille modeste de province. C’est l’histoire d’une décennie déterminante dans l’histoire de la défense du droit des femmes. Un roman sur l’engagement, la combattivité, combat pour la cause féminine qui se perpétue à l’heure actuelle.

Si j’ai dévoré les 200 premières pages du roman, je dois avouer m’être un peu essoufflée ensuite, ne trouvant pas la même tension narrative qu’au début dans le déroulement de cette saga familiale. J’ai retrouvé la très belle écriture de l’auteure mais n’ai pas ressenti l’enthousiasme qu’avait soulevé en moi son précédent roman jusqu’au bout… Cela n’en reste pas moins une très belle peinture de notre société, du début des années 70 à l’élection de François Mitterrand en 1981, avec cette interrogation en filigrane : comment fait-on pour s’adapter, trouver sa place lors des grands bouleversements?

Rentrée littéraire : La fièvre, Sébastien Spitzer

La fièvre Sébastien Spitzer
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Memphis gagné par la fièvre jaune

Nous sommes à la fin du 19ème siècle à Memphis. Même si la loi du Nord octroie désormais aux noirs de choisir leur lieu de vie, leur champ, leur employeur, dans le Sud les esclavagistes ont la vie dure. Et les tortures et exécutions sommaires par le Klu Klux Klan font rage. Parmi leurs adeptes, le chef du journal local, un certain Keathing. Quand ce dernier apprend que l’homme qui s’est écroulé dans le centre ville, terrassé par une mystérieuse maladie, serait atteint de la fièvre jaune, que d’autres villes alentour ont déjà observé de nombreux cas similaires, il décide de publier le scoop, semant la panique chez les habitants de Memphis qui décident de fuir.

Alors que la ville se vide, Raphael T. Brown, un ancien esclave à la stature imposante, décide de former une brigade pour défendre la ville contre les pillards. Celui qui se bat depuis des années pour faire accepter son statut d’homme libre aux sudistes racistes, ne va pas hésiter un instant à se battre pour préserver les biens de tous, y compris ceux des blancs.

Madame Cook est une autre figure locale à ne pas avoir fui. Directrice du célèbre et luxueux bordel du coin, elle avait eu comme client quelques heures avant sa mort, la première victime de la fièvre jaune.

Trois êtres, trois destins qui vont se croiser. Pour le meilleur ou pour le pire?

Un roman inspiré de faits réels

La fièvre est le troisième roman du talentueux Sébastien Spitzer. Et quel roman! Bien davantage qu’un livre, c’est une immersion totale dans le Memphis de la fin du 19eme siècle que nous offre l’auteur, avec force de parfums, de sons, d’images, de sensations. Le lecteur a peur, a faim, a froid, vibre au diapason des personnages. La plume de Sébastien Spitzer est si alerte, ses personnages ont tant de chair, la puissance évocatrice de son texte est si grande, que l’on n’est plus un simple lecteur mais le témoin de cette épidémie, des drames qui se jouent, de la solidarité qui se crée aussi. Car cette épidémie, qui fait étrangement écho à ce que nous vivons cette année avec le COVID, est révélatrice du vrai visage des êtres. Les masques tombent et les plus altruistes, les plus forts, ne sont pas toujours ceux que l’on pensait. Courage, lâcheté, égoïsme, altruisme, racisme , le meilleur et le pire se côtoient. Naît-on foncièrement bon ou mauvais, superficiel ou profond, altruiste ou égoïste? Les crises peuvent-elles opérer une prise de conscience et un changement en profondeur chez l’homme?

Un roman dense, inspiré de faits réels, qui marque une empreinte durable dans l’esprit du lecteur. Ou quand les crises, les catastrophes, les épidémies qui secouent nos sociétés, jouent le rôle de révélateur des êtres. MAGNIFIQUE.

Informations pratiques

La fièvre, Sébastien Spitzer – éditions Albin Michel, août 2020 – 315 pages – 19 €

Est-ce que tu danses la nuit…, Christine Orban

Est-ce que tu danses la nuit, Christine Orban
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Un roman troublant, envoûtant, sur la passion amoureuse comme Christine Orban sait si merveilleusement l’habiller de mots.

Un amour interdit

Le temps a passé, mais les mots échangés dans leurs lettres sont restés. Tandis que Tina par en voyage avec son mari pour fêter ses 20 ans de mariage, elle se plonge dans les échanges passionnés qu’elle a eus à la sortie de l’adolescence avec Marco, son petit ami de l’époque, mais aussi Simon. Son père. Des échanges que la gouvernante a retrouvés dans la maison et qu’elle lui a remis juste avant son départ.

Marco était le premier amour de Tina. Un jeune homme possessif, jaloux, fou amoureux. Un être avec lequel elle imaginait décliner son amour à l’infini. Mais c’était sans compter avec une rencontre marquante, électrisante : celle de son père Simon.

Alors que le père souhaite le meilleur pour son fils, que depuis le décès de sa femme il a observé une abstinence stricte, se refusant à toute nouvelle vie amoureuse,   il se surprend à souhaiter la fin de la liaison entre Marco et Tina. Pour avoir le champ libre. Pour se laisser aller à vivre cette passion proscrite par la morale et la bien-pensance. Parce que le désir qui s’empare de lui est plus fort que la raison. Plus fort que le qu’en-dira-t-on. Plus fort que les obstacles qui s’érigent entre Tina et lui, comme ce très grand écart d’âge. Irrésistible.

Tina, de son côté, est déstabilisée. A la lumière du feu qui brûle dans le regard de Simon, ses certitudes quant à la profondeur de son amour pour Marco vacillent. Comment peut-elle être sensible à Simon, si elle aime éperdument Marco ? Le père peut-il annuler le fils ?

Pour chacun des trois protagonistes, cette passion est un véritable cataclysme. Que va faire Tina ? Rompre avec Marco ou repousser l’impatience du père ?

Quand la morale s’incline devant le désir

« Ils avaient été embarqués dans une sorte d’avalanche, oui, ils avaient été ces corps déraisonnables, emportés, impuissants face à la passion, anéantis par le désir. »

Avec Est-ce que tu danses la nuit…Christine Orban confirme, si besoin était, son talent rare pour parler de la passion et des émotions qui traversent les femmes. A l’image des protagonistes, irrésistiblement attirés l’un vers l’autre, le lecteur tombe immédiatement sous le charme des personnages, de l’atmosphère du roman, de l’écriture si sensible de l’auteure, et , séduit, tourne fébrilement les pages pour connaître la suite.

Pas de jugement ni de bien-pensance ici, mais le souci de comprendre comment un homme bien sous tous rapports, responsable, aimant envers son fils, peut soudain envoyer tout balader, morale, raison, pour vivre une passion interdite, sulfureuse. Simon, bien que charmant, n’est pas un séducteur en série. Depuis le décès de sa femme, il a observé un deuil strict, a noyé son chagrin dans le travail, sans désir de refaire sa vie. Tina, de même, n’est pas une pauvre victime mais une jeune fille libre, qui sait fixer des limites à ce qu’elle peut accepter ou non d’un homme.

La seule liberté que n’ont pas ces trois êtres, c’est de faire taire leur désir, ce tsunami intérieur qui dévaste tout sur son passage. Un roman littéralement envoutant.

Informations pratiques

Est-ce que tu danses la nuit…, Christine Orban – éditions Albin Michel, mars 2020- 281 pages – 19,90€

Jackie et Lee, Stéphanie des Horts

Jackie et Lee Stéphanie des Horts

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« Jamais assez riche, jamais assez mince », telle était la devise des sœurs Bouvier,  Jackie et Lee. Deux sœurs intelligentes et séduisantes, rivales mais inséparables,  dont Stéphanie des Horts nous retrace le parcours dans un livre très documenté.

Deux sœurs rivales

Si chacun d’entre nous connaît Jackie Kennedy Onassis, moins nombreux sont ceux qui connaissent sa sœur de quatre ans sa cadette, prénommé Lee. Une lacune que Stéphanie des Horts entend bien combler avec ce livre très documenté sur les deux américaines.

Intelligentes et redoutablement belles, les deux sœurs Bouvier ont retenu très tôt la leçon de leur   mère Janet : « Marry Money », un principe que Janet a fait sien en épousant en deuxième noces Hugh Auchinloss, milliardaire et homme d’affaires.

Or si Lee est d’une étourdissante beauté, incarne la féminité et le glamour, c’est inlassablement Jacky que l’on regarde. Jacky la charismatique, la comédienne, la manipulatrice prête à tout pour s’arroger la première place. Les moteurs des deux soeurs? La passion, l’ambition, l’orgueil et la jalousie.

En épousant John Fitzgerald Kennedy, Jacky atteint son but. Elle devient plus populaire que Liz Taylor, Grace Kelly et Maryline Monroe réunis. Tandis que dans l’ombre Lee doit se contenter d’être la spectatrice des succès foudroyants de son aînée.

Pourtant, la situation de Jackie Kennedy, dont dans les moindres faits et gestes sont épiés et commentés, dont le mari est connu pour mettre dans son lit un nombre considérable de maîtresses,  est-elle aussi enviable qu’il y paraît ? Non.. Mais la jalousie entre les sœurs est telle, que Lee ne  parvient pas à mesurer sa propre chance. Elle a en effet le bonheur d’avoir épousé un homme éperdument amoureux d’elle, prêt à passer outre tous ses écarts, tous ses caprices, la relation exclusive qu’elle entretient avec Jackie, pour la garder.  Mais Stas Radziwill, aristocrate anglais, parait trop fade à Lee. Il lui faut plus. Il lui faut mieux. Il lui faut au moins autant que sa sœur.

Lors de l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy à Dallas, Jackie Kennedy est frappée de plein fouet. Mais si Lee pense que cet événement va lui permettre de rattraper la longueur d’avance que Jacky a sur elle, elle se trompe. Car Jacky rebondit toujours et bien plus haut que l’on ne si attend. Aristote Onassis n’est pas loin…

Un livre très bien documenté sur deux personnalités hors du commun

Stéphanie des Horts nous dresse le portrait de deux femmes que rien ne semble pouvoir arrêter dans leur quête d’argent et de visibilité. Croqueuses d’hommes et de diamants, Jacky et Lee sont à la fois semblables et opposées, complémentaires et indissociables. Une relation relativement ambivalente qui mêle amour et jalousie.

Jackie et Lee est une lecture agréable, sur deux femmes au destin extraordinaire, qui ont côtoyé les plus grands de ce monde, artistes comme hommes politiques. Si j’ai trouvé ce livre très intéressant  et Stéphanie des Horts très habile à nous faire revivre ces soirées mondaines et ces vacances de rêves, je mettrais un petit bémol , celui d’avoir eu le sentiment qu’on perdait parfois un peu le fil conducteur, au profit d’un catalogue d’informations et d’anecdotes.

Va où le vent te mène, Sophie Tal Men

Va où le vent te berce de Sophie Tal Men

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De l’amour, des rebondissements, du far et un phare bretons. Et la vie, plus forte que tout. Mais aussi, un bel hommage à ces bénévoles qui rendent visite aux enfants malades à l’hôpital. Un roman lumineux et tendre.

Embrasser la vie

Anna est de retour sur sa terre natale brestoise. Mais elle n’est pas seule. Du moins, si l’être qu’elle aimait et qu’elle avait rejoint en Argentine n’est plus à ses côtés, un petit être, fruit de leur amour, grandit dans son ventre. Accablée de chagrin, Anna appréhende ce qui l’attend, cet avenir sans Edouardo dont elle porte l’enfant, ses premiers pas seule en tant que maman, son travail de chirurgienne mis entre parenthèses.

De son coté, Giagià est semblable a une mamma italienne et, avec Papouss, son mari, veille sur ses grands oisillons Evann et Gabriel, comme sur la prunelle de ses yeux. Si Evann est interne à l’hôpital, Gabriel est incapable d’y remettre les pieds. Ce lieu où lui et son frère ont été soignés enfants, réveille en lui des blessures non cicatrisées même vingt ans après. Pourtant, quand Evann lui demande un service, à savoir de bien vouloir le remplacer au sein d’une association de bénévoles , « Une main et un sourire », qui rend visite aux enfants malades à l’hôpital, Gabriel accepte quand même et prend sur lui.

Et c’est une révélation. Gabriel n’a pas son pareil pour bercer les enfants et apaiser les nouveaux nés. C’est lors d’une de ses permanences qu’il y rencontre Anna, laquelle vient d’accoucher d’un petit Andrea. Un bébé dont rien ni personne ne semble pouvoir calmer la colère et les pleurs . Sauf Gabriel.

Et le bébé n est pas le seul à être sensible au doux berceur. Mais Anna parviendra-t- elle à faire à nouveau confiance à la vie ? A l’amour?

Quant à Gabriel, se sentira-t-il capable de surmonter ses blessures, de dépasser le modèle de couple parental effrayant qui le hante encore si souvent, pour oser envisager une vie à deux?

Plus généralement, pourront-ils passer outre leurs peurs, leur appréhension de risquer de souffrir a nouveau, et embrasser la vie?

 

Un roman lumineux

Dans ce roman, les fidèles lecteurs de Sophie Tal Men retrouveront avec bonheur les personnages de ses premiers livres. La vie les a chahutés depuis, comme la mer bretonne par temps de tempête, mais leur réserve aussi de très belles éclaircies ( à l’image du ciel breton bien souvent, si, si!  Et ne me dites pas que je suis chauvine 😉 ) Sur fond de far breton, de caramel au beurre salé et d’une nature sauvage indiciblement belle, chacun tente de faire confiance à la vie, de se faire confiance, même si les peurs ne sont jamais bien loin. Un roman positif, tendre, aux personnages que l’on a envie de serrer dans les bras et de réconforter. Mais pas seulement. Un roman qui met en lumière ces êtres merveilleux que sont les bénévoles qui donnent de leur temps, de leur douceur, en rendant visite aux jeunes patients hospitalisés.

Dans ce roman, j’ai particulièrement aimé le savant dosage entre épreuves et bonheurs petits et grands, fidèles à ce qu’est la vie. Pas de larmoiement ni de pathos, pas de monde merveilleux et magique, mais la vie, plus forte que tout, remuante, surprenante.

Un roman qui fait du bien, revivifiant comme l’air breton !

Sophie Tal Men

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Informations pratiques

Va où le vent te berce, Sophie Tal Men – éditions Albin Michel – Mars 2020 _ 304 pages – 18,90€

 

Envole-moi, Sarah Barukh

Envole-moi par Sarah Barukh

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Une plongée émouvante au cœur de l’adolescence et de ses amitiés passionnelles. Ou quand une blessure mal refermée empêche de se reconstruire, plus forte, plus loin. Empêche de s’envoler.

Une amitié passionnelle

Anaïs et Marie fréquentaient le même lycée parisien dans les années 90, au cœur du 19ème arrondissement. L’une très investie dans ses études pour compenser par ses brillants résultats la mauvaise estime qu’elle a d’elle-même. L’autre, sûre de son charme, plus portée sur les excès en tous genres et les garçons. Deux adolescentes différentes mais qui s’attirent comme les pôles opposés d’un champ magnétique. Une amitié passionnelle, entière, qui oscille entre amour et rivalité, admiration et jalousie. Une amitié à la vie à la mort. A l’image de deux sœurs de cœur liées pour la vie, du moins se le promettent-elles alors.

Pourtant, malgré cette promesse, Anaïs et Marie coupent tout contact en 1993, suite à un drame.

Depuis, chacune suit son chemin, sans nouvelle de l’autre. Jusqu’à cet appel de Marie, dix ans après. Face à ce signe de Marie, ce n’est cependant pas la joie mais la terreur qui envahit Anaïs.

« Retrouver Marie signifiait retourner dans le quartier de notre enfance, faire face à notre histoire et à nos fantômes. »

A présent qu’elle a trouvé un semblant d’équilibre à Nice, auprès de Solal,  qu’ils envisagent tous deux de construire une famille, peut-elle prendre le risque de tout bousculer ? Et si son passé n’était pas dans son dos mais lui faisait face ?

Cicatriser pour avancer

C’est un roman très émouvant que Sarah Barukh nous offre avec Envole-moi. Un titre emprunté à une chanson de Jean-Jacques Goldman, un appel à son amie, comme dans le texte de la chanson, à remplir son esprit d’autres horizons, tandis que le présent et l’avenir revêtent inlassablement les couleurs du passé. Au fil des pages, on découvre l’origine de la dissolution de cette amitié dix ans plus tôt. Une dissolution dans les faits mais pas dans le cœur ni dans les esprits, puisqu’il suffit d’un appel de Marie pour qu’Anaïs abandonne tout séance tenante.

Sarah Barukh analyse avec beaucoup de sensibilité et de justesse, comment les drames non dépassés peuvent couper les ailes, empêcher la personne de se reconstruire ailleurs, plus forte. De s’envoler. Comme un oiseau aux ailes mazoutées qui a besoin qu’une main amie le lave à grande eau de ce qui lui colle aux plumes, à la peau, à l’esprit, pour pouvoir reprendre son élan et gagner le ciel.

 

Informations pratiques

Envole-moi, Sarah Barukh – Editions Albin-Michel, janvier 2020 – 293 pages – 19,90€

 

Moi, Tina Modotti, heureuse parce que libre, Gérard de Cortanze

moi-tina-modotti-heureuse-parce-que-libre, Gérard de Cortanze

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La vie trépidante de l’italienne Tina Modotti, talentueuse photographe et militante révolutionnaire, sous la plume de Gérard de Cortanze. Ou le destin d’une femme extraordinairement libre.

Tina Modotti, femme libre

Tina Modotti naît en 1896 à Udine, dans la région italienne du Frioul. Sans vivre dans la misère, la famille de Tina, a des revenus relativement modestes, fait partie de cette classe ouvrière malmenée par le régime capitaliste. Alors, les parents de Tina comme de nombreux ouvriers, défilent dans les rues. La petite Tina n’a que 5 ans, mais déjà, juchée sur les épaules de son père lors des défilés, elle ressent l’ivresse procurée par la bataille politique, par l’élan de solidarité. Un sentiment euphorisant qui ne la quittera plus jamais.

Son père tente sa chance, seul, aux Etats-Unis. Ouvrière dans une usine de textile pour subvenir aux besoins de sa famille en Italie, elle décide de le rejoindre. De tenter sa chance à son tour. A San Francisco, elle est remarquée pour sa beauté, son charisme et est engagée comme actrice de théâtre, puis de cinéma. Mais n’être remarquée que pour sa plastique ne saurait la satisfaire. Fréquentant de nombreux artistes, avec lesquels elle refait le monde, elle fait la connaissance de l’illustre photographe Edward Weston, dont elle devient un des modèles ainsi que la maîtresse. L’art photographique l’attire. Elle sent qu’elle tient peut-être là sa voie, bien davantage que le cinéma. Edward Weston sera son maître dans cet art. Un art que tous deux décident d’exercer en cette terre riche de promesses qu’est le Mexique.

Plus Tina découvre la photographie, plus elle s’éloigne d’Edward Weston : si lui a une quête photographique avant tout esthétique, Tina Modotti cherche avant tout à témoigner de son époque, à imprimer le monde tel qu’elle le voit.

« Ce qu’elle veut, c’est militer avec son art, avec la photographie : la subordonner au militantisme. » Tina revendique être une femme libre, libertaire et libertine.

L’art passe par la politique. Son engagement se fait de plus en plus intense. Elle travaille pour le journal El Machete, milite pour le Secours rouge, pour la Ligue anti-impéraliste, pour le comité «Bas les pattes devant le Nicaragua» et pour celui qui défend Sacco et Vanzetti, deux anarchistes d’origine italienne condamnés à mort aux Etats-Unis. Obligée de fuir le Mexique après l’assassinat de son amant, elle abandonne la photographie pour s’adonner entièrement au militantisme. C’est là le sens qu’elle veut donner à sa vie.

Une biographie romancée très documentée

C’est un livre très documenté que nous offre Gérard de Cortanze, dans « Moi, Tina Modotti, heureuse parce que libre ». Une biographie romancée de 330 pages, avec de nombreuses notes, un index et une bibliographie. Une plongée dans le début du vingtième siècle, aux côtés d’une très belle italienne brune au regard triste, collectionneuse d’hommes, photographe talentueuse, femme courageuse et engagée, communiste qui a porté les couleurs de son parti de Mexico à Moscou. Une femme qui fera de son art une arme : la photographie est avant tout pour elle une action politique, un militantisme.

Une femme libre au destin fascinant.

Sophie Tal Men : « Je pense que l’écriture me rend plus zen en tant que médecin »

Va où le vent te berce Sophie Tal Men

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Sophie Tal Men est cheffe de service en neurologie à l’hôpital de Lorient. « Va où le vent te berce » est son cinquième roman. Au hasard d’une rencontre, elle a fait la connaissance de bénévoles berceurs dans les hôpitaux pour enfants et a voulu rendre hommage à ces bénévoles, conteurs, magiciens, berceurs qui réconfortent les enfants, leur offrent une part de rêve. Rencontre avec une femme aussi chaleureuse que talentueuse.

Comment avez-vous procédé pour être publiée la première fois ?

J’avais rédigé un manuscrit, l’avais imprimé et adressé à 16 éditeurs parisiens. Or deux mois après, je n’avais reçu que deux réponses négatives. Or il y a un côté frustrant quand on a vibré à écrire un roman et qu’on ne sait pas s’ils l’ont lu ou pas. Or je voulais avoir un retour des lecteurs c’est pourquoi je l’ai mis sur Amazon, en auto-édition. Et cela a été très immédiat puisque trois semaines plus tard j’étais en tête des ventes sur Amazon et du coup j’ai été contactée par plusieurs maisons d’édition, dont Albin Michel.

Sophie Tal Men

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Quand est née votre passion pour l’écriture ?

J’ai toujours aimé écrire. J’écrivais des poèmes. Après le bac je ne savais pas trop que faire, études littéraires ou de médecine. Mais je suis d’une famille de médecin, donc très pragmatique, mon père m’a dit : les médecins écrivent, l’écriture pourra toujours être là mais la médecine ne peut pas être envisagée sur le tard. La médecine c’est maintenant. Je l’ai écouté et ne l’ai pas regretté.

Dans votre roman « Va où le vent te berce », il est question de berceurs de bébés à l’hôpital

Je travaille depuis quinze ans à l’hôpital or je ne savais pas qu’il y avait des personnes bénévoles qui venaient bercer les bébés, pour prendre le relais des parents. Il est montré que ces bébés vont plus vite récupérer s’ils sont bercés, s’ils ont de l’attention. C’est très développé aux Etats-Unis et cela commence à venir en France. Quand j’ai découvert cela, est né un personnage, Gabriel, un berceur qui n’est pas à l’aise avec les autres. Or il découvre étonné qu’il a un don pour bercer les bébés. Et à cette occasion, il va rencontrer Anna, qui vient d’accoucher. C’est cette rencontre de deux blessés de la vie qui va tout changer.

Sophie Tal Men

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La résilience est un thème qui vous est cher

Oui, c’est un thème que j’aime bien travailler dans mes romans : la résilience, la reconstruction après un drame, comment on avance. L’importance du rapport à l’autre, comment les autres vont nous aider à laisser de côté les fantômes du passé et à aller de l’avant m’intéresse beaucoup.

En quoi vos deux métiers, à savoir neurologue et écrivain, se nourrissent l’un l’autre ?

Je pense que l’écriture me rend plus zen en tant que médecin. Parce que c’est ma soupape de retrouver mes personnages. Cette petite vie parallèle me permet d’évacuer les émotions de ma journée en tant que médecin, surtout quand on passe la journée à l’hôpital avec des personnes que l’on rencontre à des moments pas faciles de leur vie. Et du coup j’ai plein de choses a évacuer le soir. Cela a été le moteur de mon premier roman et l’est resté : évacuer des émotions sous forme d’histoire. C’est pourquoi j’ai opté pour une écriture bien-être.

Et dans l’autre sens, en tant que médecin, je croise plein de patients, plein de trajectoires de vie, cela nourrit mes histoires, donne plein de sujets.

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Il fait bleu sous les tombes, Caroline Valentiny

Il fait bleu sous les tombes

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Un premier roman lumineux, où la délicatesse de l’écriture, la douceur des mots, l’emportent sur la gravité du propos.

Perte d’un enfant et quête de sens

Alexis est un jeune et brillant étudiant de vingt ans. Était serait plus exact. Car il y a quelques jours, Alexis a sauté par-dessus un pont et a mis fin à ses jours. Pour sa petite sœur de cinq ans, pour ses parents, ses amis, c’est la sidération.

«  Quand votre enfant meurt, peu importe son âge et même s’il était devenu presque un homme et que sa force vous émerveillait quand il vous serrait dans ses bras, il redevient le tout petit sur lequel vous étiez censé veiller, et vous savez soudain que vous avez failli, que le protéger était ce que vous auriez dû faire, que c’était même la seule chose que la vie exigeait vraiment de vous, vous sa mère. »

Si sa petite sœur et son père sont très affectés, pour sa mère c’est l’effondrement sous une chape de culpabilité. La douleur et l’incompréhension sont telles, qu’elle ne peut plus enseigner ni s’occuper de sa plus jeune fille, ni de sa maison. Elle a beau se repasser en boucle le film de ces derniers mois sur l’écran de ses pensées, traquer un indice qui aurait pu lui laisser présager le pire, elle ne trouve pas. Pourtant elle doit savoir. Pourtant elle doit comprendre. Alors elle décide de se rendre seule dans la ville universitaire d’Alexis, là où il a passé ses derniers jours, ses dernières heures.

De son côté, Alexis s’adresse au lecteur. Si son corps est immobile dans sa tombe, son âme n’a pas encore opéré sa réincarnation. Entre deux mondes, il s’interroge : pourquoi est-il passé à l’acte ? Lui-même l’ignore, n’a de cette dernière journée qu’un souvenir parcellaire.

Madeleine sa mère, comme Alexis, trouveront-ils les réponses ? Exhumeront-ils le secret, qui a conduit à l’inhumation d’Alexis ?

Il pleut sous les tombes : un roman lumineux

Ne vous laissez pas impressionner par la noirceur du sujet, ce roman est avant tout et surtout lumineux ! Et c’est même un tour de force de la part de l’auteure : réussir à glisser autant de tendresse, d’humanité, de lumière, dans ce livre sur la mort. On suit avec beaucoup d’émotion la quête de sens éperdue de Madeleine, sa chute et sa renaissance, les fugues de Noémie qui s’enfuit de son école maternelle pour venir parler à son frère sur la tombe.

Un roman sur le secret, la culpabilité, le deuil, mais aussi sur la difficulté à s’assumer à l’entrée dans l’âge adulte, à oser s’accepter tel que l’on est et non tel qu’on avait imaginé être.

 

 

Miroir de nos peines, Pierre Lemaitre (Albin Michel)

 

Miroir de nos peines

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Après « Au revoir là-haut » et « Couleurs de l’incendie », Pierre Lemaitre clôt avec brio sa trilogie de l’entre-deux guerres avec « Miroir de nos peines ». Une fresque romanesque foisonnante, passionnante et viscéralement humaine.

Débâcle, exode et secrets de famille

Début 1940, les français vivent dans la douce illusion qu’ils ne feront qu’une bouchée de l’armée allemande. Il leur tarde d’en découdre, de se frotter à leurs ennemis sur le terrain. Sur le front est, Gabriel et son caporal-chef Raoul Landrade, trouvent le temps long. Une attente que Raoul rentabilise en multipliant les petits trafics. Aussi, quelle n’est pas leur surprise quand l’armée allemande arrive en nombre et ne leur laisse d’autre choix que de fuir !

Pendant ce temps, à Paris, Louise se partage entre son activité d’institutrice la semaine et de serveuse chez Jules le week-end. Au restaurant de Jules, elle croise toujours le même client : le discret docteur Thirion, un homme taiseux, qui observe chaque samedi le même rituel. Mais ce samedi-là, il brise le silence et lui fait une proposition déstabilisante : il souhaite la voir nue, sans la toucher. Et, si elle accepte, il lui remettra une belle somme d’argent. A la fois choquée et effrayée, Louise accepte pourtant. Mais le jour de son effeuillage, Le Dr Thirion se tire une balle dans la tête sous ses yeux. C’est la sidération. Qu’est-ce qui a poussé le docteur à lui faire cette demande ? Quel secret l’a conduit au suicide alors que ce vœu était exaucé ? Louise sent qu’elle ne trouvera pas de répit tant qu’elle n’aura pas reconstitué le puzzle de la vie du Dr Thirion. Un puzzle dont certaines pièces pourraient avoir un rapport avec la sienne.

Les destins croisés de personnages indiciblement attachants

Pierre Lemaitre a un nom qui lui sied à merveille. Il est passé le maître dans l’art de recréer une atmosphère, de nous rendre familiers et attachants ses personnages, de nous faire voyager dans l’espace et dans le temps. Dans ce roman, le lecteur se retrouve projeté sur les routes de France pendant l’exode, aux côtés de Louise, Jules, Gabriel, Raoul, mais aussi Fernand l’amoureux séparé de sa courageuse Alice, ou encore l’incroyable Désiré, cet usurpateur d’identité qui dégaine des mensonges plus vite que son ombre. Des personnages tous plus fascinants les uns que les autres. On tremble, on sourit, on pleure avec eux, témoins de leur vie bien plus que simples lecteurs. On quitte notre quotidien et on se met en marche nous aussi, de plus en plus proche d’eux au point de ne plus avoir envie de les quitter. Pierre Lemaitre a ce talent rare de donner chair à ses personnages, de les rendre tellement vivants qu’on oublie qu’il s’agit d’une fiction.

Secrets de famille, rebondissements, débâcle, guerre, ou quand les petites histoires rejoignent avec brio la grande.

Allez, mettez-vous en marche vous aussi, direction la librairie la plus proche !