Trois, Valérie Perrin

Trois de Valérie Perrin

Une magnifique ode à l’amitié déclinée sur trente années. Un roman viscéralement humain.

Des amis inséparables

1987. Nous sommes dans une ville de province, à la Comelle, à la rentrée des classes. Dans la même section de CM2, Nina, Etienne et Adrien. Etienne le meneur, Nina le cœur et Adrien le suiveur. Ils ne le savent pas encore, mais une amitié très forte est en train de se mettre en place dans leur trio. De ces amitiés que l’on se promet à la vie à la mort. De ces liens si forts sur lesquels on est convaincu que le temps n’aura aucune emprise. Nina est le trait d’union entre eux, sans ambiguïté sur la nature des sentiments qui la lie aux deux garçons. Pour Etienne, elle représente une sœur. Pour Adrien, un idéal. Ils partagent tout, leurs joies comme leurs peines. Tout, enfin presque. Car chacun garde jalousement des secrets. Secrets qui vont finir par les éloigner les uns des autres. Que s’est-il donc passé ?

2017 : une voiture vient d’être repêchée à la Comelle, avec un cadavre à l’intérieur. Elle avait été volée en 1994. Qui a péri à l’intérieur du véhicule ? Cela a-t-il un rapport avec la disparition de Clotilde la même année, laquelle était la petite amie d’Etienne ?

Virginie, la mystérieuse narratrice du roman, semble en savoir long sur les liens du trio. Sur les hauts et les bas de leur amitié. De même que sur la disparition de Clotilde. Qui est cette femme, qui semble si proche d’Adrien, Nina et Etienne ? Un autre mystère à éclaircir au fil des pages…

Un roman dense, viscéralement humain

J’attends avec fébrilité chaque nouveau roman de Valérie Perrin. Après Les oubliés du dimanche, Changer l’eau des fleurs (chronique ICI), je me suis donc précipitée sur Trois. Et j’y ai retrouvé tout ce qui me séduit tellement chez cette auteure : sa capacité extraordinaire à donner de la chair à ses personnages, sa sensibilité à fleur de plume, la densité de ses histoires. Plus qu’un livre, c’est une immersion aux côtés des personnages, qu’elle nous offre, tant elle nous les rend vivants. Comme si nous étions témoins ou amis et non simples lecteurs.

Dans ce roman, elle aborde avec tact divers thèmes : l’amitié, la capacité à tenir ses promesses, la violence conjugale, la discrimination, le courage d’être soi, ou encore l’identité sexuelle. Elle nous invite à voir au-delà des apparences, à ne pas prendre pour argent comptant ce que l’on perçoit de l’autre ou ce qu’il nous donne à voir. Derrière un sourire peuvent se cacher des blessures. Derrière une assurance de façade, peut se dissimuler une grande difficulté à s’affirmer tel que l’on est vraiment. Au fil des pages, le voile se déchire, et chaque membre du trio nous apparait avec ses fragilités et ses faiblesses, ses secrets les plus intimes, ses peurs, ses doutes.

Une ode vibrante à l’amitié.

Informations pratiques

Trois, Valérie Perrin – éditions Albin Michel, avril 2021 – 21,90€ – 669 pages

La divine comédie de nos vies, Gavin’s Ruiz

La divine comédie de nos vies

Un roman aussi pétillant que les couleurs de sa couverture. Une ode à l’amitié et un appel à oser suivre sa voie.

Quatre amis et des liens indéfectibles

Jérôme, David, Marc et Sacha sont quatre amis qui ont scellé leur amitié en sixième. Les décennies ont passé, chacun a suivi sa voie, mais le temps n’a en rien altéré la force de leurs liens. Leur devise ? « Un pour tous et tous copains ».

Dans la bande, Jérôme a une place à part. Orphelin au collège, il a su faire front et mener de brillantes études de vétérinaire. Jérôme, c’est l’homme solaire, le protecteur, le bienveillant, l’ami fiable et présent pour chacun. Le pilier. Sacha tombe donc des nues quand un jour, Jérôme lui demande d’organiser sa mort. Le roc n’est qu’apparent. Le pilier se lézarde.

Aussi stupéfiante soit cette requête, Sacha s’exécute. Chacun évoque alors ses liens avec Jérôme, dresse de lui un portrait singulier, attachant, émouvant. Car si Jérôme disparait, demeure en chacun de ses amis un souvenir ô combien vivant et aimant de lui.

Pourquoi Jérôme a-t-il pris cette décision ? Quel secret dissimule-t-il ? Quel a été le détonateur de sa volonté d’en finir avec son existence actuelle ?

Être en accord avec son existence

Avec « La divine comédie de nos vies », paru aux éditions Albin Michel, Gavin’s Ruiz nous offre un roman qui fait un bien fou. Un roman qui célèbre l’amitié, l’amour, la famille, la solidarité. En ces temps de morosité, d’isolement forcé, cette histoire d’amis liés à la vie à la mort, où aucune tension ne résiste durablement à la force de leurs liens, apporte un souffle d’air rafraichissant. Un baume lénifiant. Rires, sourires, souvenirs, émaillent les pages et chantent le bonheur de cette joyeuse bande.

Cette histoire polyphonique repose sur une galerie de personnages tous plus attachants les uns que les autres. Chacun a ses failles, ses doutes, ses joies et le plus heureux n’est pas toujours celui que l’on croit. Pas toujours celui qui affiche le plus beau sourire. Mais connait-on si bien que cela les autres, y compris ses proches ? Les apparences sont parfois très trompeuses.

Gavin’s Ruiz nous interroge sur le bonheur. En quoi consiste-il ? La réussite familiale ? La réussite professionnelle ? Ou, comme le précise la citation de Camus en exergue de son roman, « qu’est-ce que le bonheur sinon le simple accord entre un être et l’existence qu’il mène ». Quand la vie ne correspond pas à nos besoins fondamentaux, quand on bâillonne nos désirs profonds pour nous couler dans le moule des attentes des autres, vient un moment où l’on étouffe. Soit on se laisse mourir à petit feu et on passe à côté de sa vie. Soit on décide de prendre son existence en main. de cesser la comédie de notre vie…

Informations pratiques

La divine comédie de nos vies, Gavin’s Ruiz – éditions Albin Michel, mars 2021 – 214 pages – 17€

Citation du jour

Comment se défendre face à la mécanique infernale des réseaux sociaux? L’anonymat favorise la diffamation et la haine en toute impunité. L’anonymat s’est immiscé au cœur de la liberté d’expression comme un poison.

Anaïs Jeanneret – Dans l’ombre des hommes (éditions Albin Michel 2021)

Dans l'ombre des hommes
copyright Karine Fléjo

Rentrée littéraire : Le train des enfants, Viola Ardone

le train des enfants

Dans Le train des enfants, Viola Ardone met en lumière avec maestria une page méconnue de l’Histoire. Celle du déplacement massif d’enfants d’Italie du sud dans des familles d’accueil du nord, organisé par le parti communiste italien en 1946. Passionnant. Bouleversant.

Enfants placés en famille d’accueil

1946, Naples. Amerigo va bientôt avoir 8 ans et vit seul aux cotés de sa mère Antonietta. Son frère ainé est décédé. Quant à son père, il ne l’a jamais connu. Si la guerre est finie, deux ennemis particulièrement redoutables continuent d’occuper l’Italie du sud : la pauvreté et la faim. C’est pourquoi Amerigo fait souvent l’école buissonnière, cherchant des chiffons dans les rues pour les revendre sur le marché. De quoi glaner quelques pièces pour aider sa mère.

Mais cela ne suffit hélas pas. Aussi sa mère accepte-elle de laisser partir son fils dans une famille d’accueil italienne du nord. Ce placement de quelques mois, organisé par le parti communiste italien, garantit à l’enfant de manger à sa faim et de pouvoir étudier. Pour Amerigo, c’est non seulement une douleur immense d’être arraché à sa mère, sa seule famille. Mais c’est une véritable terreur de partir chez les communistes : ne dit-on pas qu’ils coupent les mains et les pieds des enfants ? Une terreur alimentée par l’absence d’explications rassurantes de la part d’Antonietta. Orpheline très jeune, elle n’a jamais eu de parents pour modèles et est très embarrassée pour s’occuper à son tour d’un enfant, lui parler, l’entourer d’affection, lui manifester son amour.

Là-bas, Amerigo va découvrir une autre vie, plus confortable, avec opulence de nourriture, présence affectueuse d’une famille. Mais comment s’épanouir quand votre vraie famille est loin de vous alors que vous n’êtes qu’un enfant ? Comment croire à l’amour d’inconnus, quand votre propre mère a toujours échoué à vous témoigner le sien ?

L’Italie à la sortie de la seconde guerre mondiale

Le train des enfants est une magnifique et déchirante fiction, qui s’inspire de faits historiques réels. Pour les mettre à l’abri de la misère, le parti communiste italien a fait ainsi séjourner en famille d’accueil plus de 70 000 enfants à l’issue de la guerre. Un arrachement, fût-ce pour de nobles raisons, à un âge où on a tant besoin de ses parents, de ses amis, de ses repères.

Avec beaucoup de sensibilité, Viola Ardone nous glisse dans la tête d’Amerigo, nous fait part de ses envies, de ses espoirs, de ses peurs. Un enfant qui va certes combler sa faim de nourriture, d’instruction dans cette famille d’accueil. Mais qui ne cessera de voir croitre sa faim d’amour maternel. Or comment une mère peut-elle donner ce qu’elle n’a pas reçu ? Existe-t-il différentes formes d’amour, que l’on ne décrypte pas toujours sur le moment ?

L’écriture très visuelle de Viola Ardone nous immerge dans cette Italie dévastée de l’après-Guerre. Une histoire bouleversante d’un petit garçon et de sa mère, qui n’ont pas su se dire, se prouver, se montrer, combien ils s’aimaient de leur vivant.

A lire absolument !

Informations pratiques

Le train des enfants, Viola Ardone – éditions Albin Michel, janvier 2021 – 19,90 € – 291 pages

Bande dessinée : Les enfants trinquent, Camille K.

Les enfants trinquent, par Camille K.
©Karine Fléjo photographie

Une bande dessinée percutante, sur les traumatismes subis par l’enfant quand un de ses parents souffre d’alcoolisme.

Les enfants et l’alcoolisme parental

Ninon n’a beau avoir que 8 ans, elle a bien compris qu’à la maison, il y avait quelque chose qui clochait. Enfin quelqu’un : sa mère. En effet, cette dernière entre dans des colères folles quand elle boit un verre de trop, se donne en spectacle, se dispute avec son père, planque des bouteilles partout dans la maison. Et quand elle est ivre morte, elle cuve son vin dans son lit, incapable de s’occuper de Manon et de son petit frère Louis. Incapable de préparer le repas.

Alors Manon tente d’en parler aux adultes autour d’elle, mais sa voix d’enfant n’est pas prise au sérieux. Pire, son papa préfère faire l’autruche et lui demande de ne pas parler de cela en dehors de la maison,

Aussi, même si Manon désirerait aimer sa mère comme les autres petites filles aiment leur maman, même si elle aspire à vivre « normalement », elle ne peut s’empêcher de lui en vouloir d’être ainsi, a peur d’elle. Une situation qui fait enfler en elle une terrible colère…

Une bande dessinée très forte

Les enfants trinquent, de Camille K. aux éditions Albin Michel, est une très belle illustration des répercussions sur l’enfant de l‘alcoolisme parental. Ici la fillette est invitée à ne pas parler de ce dont elle est témoin à la maison, à étouffer ses émotions, ses sentiments, ce qui fait naître dans l’ombre une colère décuplée. Bien souvent ces enfants grandissent avec la conviction qu’ils n’ont pas le droit d’exprimer leur ressenti, leurs préférences, leurs peurs, leurs souffrances. Des troubles très bien analysés ici, tandis que la bichromie montre combien l’enfant bascule sans cesse de la lumière à l’obscurité, de l’insouciance à la peur, de l’enfance à une maturité prématurée, en raison du comportement versatile du parent alcoolisé.

Une bande dessinée forte, percutante, sur les ravages collatéraux de l’alcool.

Informations pratiques

Les enfants trinquent, Camille K. – Editions Albin septembre 2020 – 18€ – 11 pages

L’inconnue du 17 mars, Didier van Cauwelaert

L'inconnue du 17 mars Didier van Cauwelaert
©Karine Fléjo photographie

Quand un SDF se retrouve confiné avec une créature de rêve .

Coronavirus et confinement

Depuis quelques mois, Lucas vit dans la rue. Une dégringolade hallucinante, lui qui avait une famille, un travail et un toit jusqu’alors. Tandis que ce 17 mars 2020, la France s’apprête à être confinée, il se fait renverser par une voiture.

Quand il reprend connaissance, il est dans la voiture qui l’a percuté avec une créature de rêve, Audrey, femme avec laquelle il est sorti 22 ans plus tôt. Nage-t-il en plein délire? Est-ce la réalité? Audrey a-t-elle vraiment réapparu dans sa vie où est-elle une SPF ((Sans Planète Fixe), une pure conscience en mouvement ? Elle lui propose de se confiner avec elle dans le château à l’abandon où ils se sont connus, lui alors fils des gardiens dudit château et elle femme de ménage. Pareille proposition ne se refuse pas.

Mais il ne s’agit pas pour Lucas de dévorer des yeux sa belle à longueur de journée. Elle a en effet pour lui une autre mission : alors que l’épidémie de Covid-19 fait rage, elle a misé sur lui pour sauver les humains. Rien de moins.

Bâtir un autre type de société

Avec L’inconnue du 17 mars, Didier van Cauwelaert invite le lecteur à réfléchir dans le cadre d’une fiction, sur la pandémie qui nous frappe actuellement. Et s’il s’agissait d’un avertissement, d’une ultime chance de nous rattraper? Et si nous le prenions au sérieux et cherchions comment préserver notre planète, comment resserrer les liens entre les hommes avant qu’il ne soit trop tard ? Dans des circonstances exceptionnelles comme celles que nous connaissons avec le coronavirus, qui va l’emporter de la peur de l’autre, de la panique, du désespoir, du déni ou de l’amour? Parviendrons nous à sortir grandis de cette épreuve et à vivre en bonne intelligence? Tel est l’enjeu, bien davantage que de combattre le virus lui-même.

Un roman en plein dans l’actualité, qui fait réfléchir et invite à agir. A réagir. Un combat cher à l’auteur qui, dans J’ai perdu Albert (chronique ici) , se penchait déjà sur le sort de la planète, tandis qu’il offrait à Albert Einstein un combat à titre posthume : celui du sauvetage des abeilles. Un combat important, puisque le jour où les abeilles disparaîtront, l’homme n’aura plus que 4 ans à vivre…

Sur fond d’humour, de comédie légère, Didier van Cauwelaert aborde des sujets très sérieux, ceux de l’avenir de l’homme jouet de ses peurs, inconscient de faire partie d’un Tout appelé Univers. 

Informations pratiques

L’inconnue du 17 mars, Didier van Cauwelaert – éditions Albin Michel, septembre 2020 – 168 âges – 17,90€

Rentrée littéraire : Les évasions particulières, Véronique Olmi

Les évasions praticulières
©Karine Fléjo photographie

Saga familiale et peinture sociale de l’après-mai 68, Les évasions particulières est une fresque de l’intime sur fond d’émancipation féminine

Mai 1968 : la fin d’une époque

Nous sommes dans les années 1970 à Aix en Provence, dans la famille Malivieri. Elles sont trois sœurs, grandissant dans une famille modeste de province, à une période charnière, celle de l’après mai 68.

Hélène, la cadette, âgée de 11 ans, se partage entre la vie bourgeoise chez son oncle à Neuilly, et la vie beaucoup plus modeste chez ses parents Agnès et Bruno à Aix. Une enfance entre deux familles, deux façons de vivre, deux univers à l’opposé l’un de l’autre. Sabine, l’ainée, rêve de gagner la capitale, de s’affranchir de la famille et du collège et de percer en tant qu’actrice. Mariette, la petite dernière, de santé fragile, va rester à la maison tandis que ses sœurs ont quitté le nid et est porteuse d’un secret douloureux.

Agnès ne s’affranchit de sa condition de femme au foyer que lorsqu’elle retrouve son amie Laurence, une femme libre et affirmée. Ses filles, elles, n’entendent pas marcher dans ses pas :

Il y avait ce pressentiment qu’elles n’étaient peut-être pas obligées de vivre comme on leur demandait de vivre.. Etre la copie exacte de leurs parents. Après le bac, elles feraient des études, apprendraient un métier que peut-être elles pourraient exercer, même en ayant des enfants.

Cette famille unie, aimante, va vivre une réplique du séisme de mai 1968. Chacune des filles, ainsi que leur mère, va devoir trouver sa place dans cette société en pleine mutation, tandis que la bataille pour le droit à l’avortement et la lutte pour le droit à la contraception font rage, que la cause féministe fait entendre de plus en plus sa voix, que l’homosexualité cesse d’être considérée comme une maladie.

Tandis que le monde bouge, que les repères explosent, chacun, avec sa personnalité, son vécu, ses aspirations, doit trouver sa voie..

Radioscopie d’une époque

J’avais plébiscité Bakhita, le précédent roman de Véronique Olmi, paru en 2017 (chronique ici). J’étais donc impatiente de découvrir un nouveau roman signé de la plume de l’auteure. Avec Les évasions particulières, Véronique Olmi s’attache à observer les répercussions que peuvent avoir eu les évènements de mai 68 sur une famille modeste de province. C’est l’histoire d’une décennie déterminante dans l’histoire de la défense du droit des femmes. Un roman sur l’engagement, la combattivité, combat pour la cause féminine qui se perpétue à l’heure actuelle.

Si j’ai dévoré les 200 premières pages du roman, je dois avouer m’être un peu essoufflée ensuite, ne trouvant pas la même tension narrative qu’au début dans le déroulement de cette saga familiale. J’ai retrouvé la très belle écriture de l’auteure mais n’ai pas ressenti l’enthousiasme qu’avait soulevé en moi son précédent roman jusqu’au bout… Cela n’en reste pas moins une très belle peinture de notre société, du début des années 70 à l’élection de François Mitterrand en 1981, avec cette interrogation en filigrane : comment fait-on pour s’adapter, trouver sa place lors des grands bouleversements?

Rentrée littéraire : La fièvre, Sébastien Spitzer

La fièvre Sébastien Spitzer
©Karine Fléjo photographie

Memphis gagné par la fièvre jaune

Nous sommes à la fin du 19ème siècle à Memphis. Même si la loi du Nord octroie désormais aux noirs de choisir leur lieu de vie, leur champ, leur employeur, dans le Sud les esclavagistes ont la vie dure. Et les tortures et exécutions sommaires par le Klu Klux Klan font rage. Parmi leurs adeptes, le chef du journal local, un certain Keathing. Quand ce dernier apprend que l’homme qui s’est écroulé dans le centre ville, terrassé par une mystérieuse maladie, serait atteint de la fièvre jaune, que d’autres villes alentour ont déjà observé de nombreux cas similaires, il décide de publier le scoop, semant la panique chez les habitants de Memphis qui décident de fuir.

Alors que la ville se vide, Raphael T. Brown, un ancien esclave à la stature imposante, décide de former une brigade pour défendre la ville contre les pillards. Celui qui se bat depuis des années pour faire accepter son statut d’homme libre aux sudistes racistes, ne va pas hésiter un instant à se battre pour préserver les biens de tous, y compris ceux des blancs.

Madame Cook est une autre figure locale à ne pas avoir fui. Directrice du célèbre et luxueux bordel du coin, elle avait eu comme client quelques heures avant sa mort, la première victime de la fièvre jaune.

Trois êtres, trois destins qui vont se croiser. Pour le meilleur ou pour le pire?

Un roman inspiré de faits réels

La fièvre est le troisième roman du talentueux Sébastien Spitzer. Et quel roman! Bien davantage qu’un livre, c’est une immersion totale dans le Memphis de la fin du 19eme siècle que nous offre l’auteur, avec force de parfums, de sons, d’images, de sensations. Le lecteur a peur, a faim, a froid, vibre au diapason des personnages. La plume de Sébastien Spitzer est si alerte, ses personnages ont tant de chair, la puissance évocatrice de son texte est si grande, que l’on n’est plus un simple lecteur mais le témoin de cette épidémie, des drames qui se jouent, de la solidarité qui se crée aussi. Car cette épidémie, qui fait étrangement écho à ce que nous vivons cette année avec le COVID, est révélatrice du vrai visage des êtres. Les masques tombent et les plus altruistes, les plus forts, ne sont pas toujours ceux que l’on pensait. Courage, lâcheté, égoïsme, altruisme, racisme , le meilleur et le pire se côtoient. Naît-on foncièrement bon ou mauvais, superficiel ou profond, altruiste ou égoïste? Les crises peuvent-elles opérer une prise de conscience et un changement en profondeur chez l’homme?

Un roman dense, inspiré de faits réels, qui marque une empreinte durable dans l’esprit du lecteur. Ou quand les crises, les catastrophes, les épidémies qui secouent nos sociétés, jouent le rôle de révélateur des êtres. MAGNIFIQUE.

Informations pratiques

La fièvre, Sébastien Spitzer – éditions Albin Michel, août 2020 – 315 pages – 19 €

Est-ce que tu danses la nuit…, Christine Orban

Est-ce que tu danses la nuit, Christine Orban
©Karine Fléjo photographie

Un roman troublant, envoûtant, sur la passion amoureuse comme Christine Orban sait si merveilleusement l’habiller de mots.

Un amour interdit

Le temps a passé, mais les mots échangés dans leurs lettres sont restés. Tandis que Tina par en voyage avec son mari pour fêter ses 20 ans de mariage, elle se plonge dans les échanges passionnés qu’elle a eus à la sortie de l’adolescence avec Marco, son petit ami de l’époque, mais aussi Simon. Son père. Des échanges que la gouvernante a retrouvés dans la maison et qu’elle lui a remis juste avant son départ.

Marco était le premier amour de Tina. Un jeune homme possessif, jaloux, fou amoureux. Un être avec lequel elle imaginait décliner son amour à l’infini. Mais c’était sans compter avec une rencontre marquante, électrisante : celle de son père Simon.

Alors que le père souhaite le meilleur pour son fils, que depuis le décès de sa femme il a observé une abstinence stricte, se refusant à toute nouvelle vie amoureuse,   il se surprend à souhaiter la fin de la liaison entre Marco et Tina. Pour avoir le champ libre. Pour se laisser aller à vivre cette passion proscrite par la morale et la bien-pensance. Parce que le désir qui s’empare de lui est plus fort que la raison. Plus fort que le qu’en-dira-t-on. Plus fort que les obstacles qui s’érigent entre Tina et lui, comme ce très grand écart d’âge. Irrésistible.

Tina, de son côté, est déstabilisée. A la lumière du feu qui brûle dans le regard de Simon, ses certitudes quant à la profondeur de son amour pour Marco vacillent. Comment peut-elle être sensible à Simon, si elle aime éperdument Marco ? Le père peut-il annuler le fils ?

Pour chacun des trois protagonistes, cette passion est un véritable cataclysme. Que va faire Tina ? Rompre avec Marco ou repousser l’impatience du père ?

Quand la morale s’incline devant le désir

« Ils avaient été embarqués dans une sorte d’avalanche, oui, ils avaient été ces corps déraisonnables, emportés, impuissants face à la passion, anéantis par le désir. »

Avec Est-ce que tu danses la nuit…Christine Orban confirme, si besoin était, son talent rare pour parler de la passion et des émotions qui traversent les femmes. A l’image des protagonistes, irrésistiblement attirés l’un vers l’autre, le lecteur tombe immédiatement sous le charme des personnages, de l’atmosphère du roman, de l’écriture si sensible de l’auteure, et , séduit, tourne fébrilement les pages pour connaître la suite.

Pas de jugement ni de bien-pensance ici, mais le souci de comprendre comment un homme bien sous tous rapports, responsable, aimant envers son fils, peut soudain envoyer tout balader, morale, raison, pour vivre une passion interdite, sulfureuse. Simon, bien que charmant, n’est pas un séducteur en série. Depuis le décès de sa femme, il a observé un deuil strict, a noyé son chagrin dans le travail, sans désir de refaire sa vie. Tina, de même, n’est pas une pauvre victime mais une jeune fille libre, qui sait fixer des limites à ce qu’elle peut accepter ou non d’un homme.

La seule liberté que n’ont pas ces trois êtres, c’est de faire taire leur désir, ce tsunami intérieur qui dévaste tout sur son passage. Un roman littéralement envoutant.

Informations pratiques

Est-ce que tu danses la nuit…, Christine Orban – éditions Albin Michel, mars 2020- 281 pages – 19,90€

Jackie et Lee, Stéphanie des Horts

Jackie et Lee Stéphanie des Horts

©Karine Fléjo photographie

« Jamais assez riche, jamais assez mince », telle était la devise des sœurs Bouvier,  Jackie et Lee. Deux sœurs intelligentes et séduisantes, rivales mais inséparables,  dont Stéphanie des Horts nous retrace le parcours dans un livre très documenté.

Deux sœurs rivales

Si chacun d’entre nous connaît Jackie Kennedy Onassis, moins nombreux sont ceux qui connaissent sa sœur de quatre ans sa cadette, prénommé Lee. Une lacune que Stéphanie des Horts entend bien combler avec ce livre très documenté sur les deux américaines.

Intelligentes et redoutablement belles, les deux sœurs Bouvier ont retenu très tôt la leçon de leur   mère Janet : « Marry Money », un principe que Janet a fait sien en épousant en deuxième noces Hugh Auchinloss, milliardaire et homme d’affaires.

Or si Lee est d’une étourdissante beauté, incarne la féminité et le glamour, c’est inlassablement Jacky que l’on regarde. Jacky la charismatique, la comédienne, la manipulatrice prête à tout pour s’arroger la première place. Les moteurs des deux soeurs? La passion, l’ambition, l’orgueil et la jalousie.

En épousant John Fitzgerald Kennedy, Jacky atteint son but. Elle devient plus populaire que Liz Taylor, Grace Kelly et Maryline Monroe réunis. Tandis que dans l’ombre Lee doit se contenter d’être la spectatrice des succès foudroyants de son aînée.

Pourtant, la situation de Jackie Kennedy, dont dans les moindres faits et gestes sont épiés et commentés, dont le mari est connu pour mettre dans son lit un nombre considérable de maîtresses,  est-elle aussi enviable qu’il y paraît ? Non.. Mais la jalousie entre les sœurs est telle, que Lee ne  parvient pas à mesurer sa propre chance. Elle a en effet le bonheur d’avoir épousé un homme éperdument amoureux d’elle, prêt à passer outre tous ses écarts, tous ses caprices, la relation exclusive qu’elle entretient avec Jackie, pour la garder.  Mais Stas Radziwill, aristocrate anglais, parait trop fade à Lee. Il lui faut plus. Il lui faut mieux. Il lui faut au moins autant que sa sœur.

Lors de l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy à Dallas, Jackie Kennedy est frappée de plein fouet. Mais si Lee pense que cet événement va lui permettre de rattraper la longueur d’avance que Jacky a sur elle, elle se trompe. Car Jacky rebondit toujours et bien plus haut que l’on ne si attend. Aristote Onassis n’est pas loin…

Un livre très bien documenté sur deux personnalités hors du commun

Stéphanie des Horts nous dresse le portrait de deux femmes que rien ne semble pouvoir arrêter dans leur quête d’argent et de visibilité. Croqueuses d’hommes et de diamants, Jacky et Lee sont à la fois semblables et opposées, complémentaires et indissociables. Une relation relativement ambivalente qui mêle amour et jalousie.

Jackie et Lee est une lecture agréable, sur deux femmes au destin extraordinaire, qui ont côtoyé les plus grands de ce monde, artistes comme hommes politiques. Si j’ai trouvé ce livre très intéressant  et Stéphanie des Horts très habile à nous faire revivre ces soirées mondaines et ces vacances de rêves, je mettrais un petit bémol , celui d’avoir eu le sentiment qu’on perdait parfois un peu le fil conducteur, au profit d’un catalogue d’informations et d’anecdotes.