Rentrée littéraire : Le cœur battant du monde, Sébastien Spitzer

Le coeur battant du monde

©Karine Fléjo photographie

Médecin, il n’en peut plus d’aider ces femmes à avorter. Cette fois, il va sauver la vie du bébé. En secret. Or cet enfant n’est autre que le fils adultérin de Karl Marx. Un roman passionnant, émouvant, magnifique, sur le parcours d’un enfant qui doit se construire en l’absence de racines.

Grandir sans repères paternels

Londres dans les années 1860. Charlotte a fui son Irlande natale pour se réfugier en Angleterre. Londres, centre du monde, ville puissante pour ses industries et son commerce, est scindée en deux : d’un côté une population, massive, vit dans la crasse et la misère extrême, travaille sang et eau pour un maigre salaire. De l’autre, une poignée de gros industriels fortunés. Pour échapper à la misère, Charlotte offre son corps à des inconnus contre quelques billets et va même jusqu’à vendre ses magnifiques cheveux. Suite à une agression, elle est secourue et soignée par un certain docteur Malte. Ce médecin aide nombre de femmes qui souhaitent avorter. Mais là n’est pas sa vocation : il veut sauver des vies. Aussi, quand un ami lui demande de mettre un terme à la grossesse de sa femme de ménage, enceinte de lui, le docteur Malte décide de désobéir en cachette. Il va sauver l’enfant et le confier à Charlotte qui en deviendra la nourrice. A une condition cependant : elle devra se cacher et cacher le petit Freddy.

Pour Freddy, « Charlotte est bonne maman. Elle est à la fois sa complice, son soleil, l’adulte qui dit non, l’amie qui dit oui. » Et surtout, elle est celle qui veille sur le maintien du mystère de ses origines. L’enfant grandit donc sans tuteur paternel, dans l’illusion que Charlotte est sa mère, dans un pays où la misère est de plus en plus grande tandis que la crise du coton fait rage et que les faillites d’entreprises se multiplient. Le peuple a faim, a froid, a peur. On est à un moment charnière de l’histoire. La révolte gronde. De plus en plus fort.

Freddy pourra-t-il ignorer longtemps le secret de ses origines ? Pourra-t-il vivre caché toute sa vie, ignorant de qui et de quoi il doit se dissimuler ?

Une immersion totale dans l’Angleterre victorienne

Sébastien Spitzer excelle décidément à créer une atmosphère, à nous faire sentir, entendre, toucher, voir. A mettre en éveil tous nos sens comme si nous étions immergés dans l’histoire, catapultés en Angleterre 120 ans plus tôt, aux côtés de ses personnages. On vit ce roman davantage qu’on ne le lit, on est emporté par les tourbillons de l’histoire.

Il s’agit d’une histoire forte et émouvante qui s’inscrit dans l’Histoire. Celle d’un jeune garçon qui grandit dans le secret total de ses origines. Un enfant sans figure masculine paternelle comme modèle. Alors il picore autour de lui, auprès des hommes croisés avec sa mère, auprès de son maître Saltz, quelques éléments de repères, quelques informations sur ce qu’est et comment doit se tenir un homme. A travers les yeux du fils, on découvre aussi le géniteur, qui n’est autre que Karl Marx. Car si les combats et l’idéologie de Karl Marx sont restés gravés dans l’Histoire, que connaît-on de l’homme, du père, du mari, de son quotidien, de sa façon d’être et d’agir, de sa vie de famille ? C’est donc aussi un éclairage passionnant sur la face méconnue de ce philosophe et politicien que nous offre Sébastien Spitzer.

Je me suis laissée totalement embarquer par cette fresque romanesque, foisonnante, passionnante, édifiante, si viscéralement humaine. Bref, un MAGNIFIQUE roman.

 

 

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Citation du jour

 Il est des combats déjà vains. Quand tout devient sombre, quand on ne saisit plus réellement le sens de l’existence, il est bon de savoir s’arrêter. Ne plus penser à rien d’autre qu’à l’instant présent. Respirer lentement et se dire qu’une seule chose importe, le souffle qui se propage jusque dans chaque extrémité de notre corps, la présence à nous même, maintenant, à cet instant précis. Et vous vous rendrez compte alors que votre respiration absorbe le passé et l’avenir, les regrets et les peurs, et qu’elle vous fait goûter à l’éternité, parce que, justement, elle est hors du temps!

Florence Herrlemann – L’appartement du dessous (Albin Michel)

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Citation du jour

La littérature a toujours fait partie de ma vie. Elle m’a permis de croire encore en l’humanité, lorsque ce mot n’était devenu pour moi qu’une idée dénuée de sens, une coque vide. Elle m’a indiqué le chemin, m’a aidée à distinguer ce qui a du prix de ce qui n’en pas. Elle m’a donné la force de continuer à garder la tête haute, à sourire, à ressentir, à rêver. Elle m’a appris à supporter la douleur, le froid, à contenir ma colère, à adoucir mes peines, à grandir et à aimer, aimer encore. Elle m’a sauvé la vie.

Florence Herrlemann – L’appartement du dessous (Albin Michel)

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L’appartement du dessous, Florence Herrlemann

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Après « Le festin du lézard », Florence Herrlemann nous revient avec un nouveau livre absolument magnifique : L’appartement du dessous. Dans ce roman, les échanges épistolaires entre une locataire centenaire et une nouvelle arrivante vont servir de fil rouge à un fascinant et bouleversant voyage dans le temps, de la seconde guerre mondiale à nos jours. Ou quand la parole se délie au fil des mots et tisse la trame d’une aussi improbable que merveilleuse amitié. Un gros coup de cœur !

Une correspondance à l’origine d’une belle et forte amitié

Imaginez que vous emménagiez dans un nouvel appartement par un dimanche ensoleillé d’avril au cœur du Marais à Paris et que vous découvriez sur votre paillasson une lettre de bienvenue de la voisine centenaire du dessous. Vous en seriez touché, n’est-ce pas ? Mais comment réagiriez-vous si ces lettres se multipliaient, mêlaient douceur et insistance à ce que vous y répondiez ? Vous en seriez un peu agacé, je me trompe ? Et vous vous interrogeriez sur la raison de ces lettres, sur l’identité de son auteur. Ce à quoi Hectorine, la voisine du dessous vous répondrait : « Un jour vous saurez ». Vous seriez bien avancé.

C’est ce qui arrive à Sarah, trentenaire, illustratrice dans l’édition, quand elle s’installe dans l’appartement hérité de sa grand-mère, une femme acariâtre qu’elle n’a pas connue. Entre les cartons à ouvrir, les meubles à monter et son travail, elle n’a pas le temps de répondre aux lettres d’Hectorine, charmante mais pour le moins intrusive et envahissante voisine du dessous. Et Hectorine de l’exhorter à entamer une correspondance, estimant que rien ne justifie l’absence de réponse à ses lettres, pas même le fait que Sarah soit débordée. Titillée par les propos culpabilisants d’Hectorine, touchée par ses attentions constantes comme ces madeleines préparées avec tendresse qu’elle lui laisse sur le palier, Sarah finit par lui écrire une lettre. De toute façon, Hectorine ne lui laisse aucun autre moyen de communiquer avec elle : elle refuse de lui ouvrir sa porte et annonce d’emblée ne pas avoir de téléphone.

Tout d’abord réticente, Sarah se prend au jeu de la correspondance. Les paroles emplies de sagesse d’Hectorine, ses conseils, son écoute attentive, lui deviennent précieux. Vitaux même. Sans compter qu’elle n’en sait toujours pas davantage sur l’identité d’Hectorine, ne connaît que son prénom. Et la centenaire excelle à aiguiser la curiosité de Sarah (et du lecteur !). Elle ne lui dévoile qu’un épisode de sa vie à chaque fois, tel un feuilleton qu’elle interrompt malicieusement à chaque rebondissement, tenant Sarah captive du lasso de ses révélations parcimonieuses.

« Il est des combats déjà vains. Quand tout devient sombre, quand on ne saisit plus réellement le sens de l’existence, il est bon de savoir s’arrêter. Ne plus penser à rien d’autre qu’à l’instant présent. Respirer lentement et se dire qu’une seule chose importe, le souffle qui se propage jusque dans chaque extrémité de notre corps, la présence à nous même, maintenant, à cet instant précis. Et vous vous rendrez compte alors que votre respiration absorbe le passé et l’avenir, les regrets et les peurs, et qu’elle vous fait goûter à l’éternité, parce que, justement, elle est hors du temps ! »

Au fil des mots, l’histoire d’Hectorine rejoint la grande Histoire, embarque Sarah et le lecteur dans l’Allemagne nazie du IIIème Reich, dans Berlin, puis le Paris de l’après-guerre. Le cœur de Sarah s’ouvre à cette femme qui a traversé le siècle, qui a surmonté tant d’épreuves. Chacune trouve en l’autre une oreille attentive et bienveillante, un cœur tendre et aimant. Une amie. Quel secret guide les lettres d’Hectorine ? Pourquoi ce mystère autour de leur correspondance ? Pourquoi avoir choisi Sarah, parmi tous les résidents de l’immeuble, comme destinataire de ses lettres ? Je vous laisse le découvrir en même temps que Sarah…

Quatre bonnes raisons de lire L’appartement du dessous de Florence Herrlemann

Ce roman m’a profondément émue, transportée. Je pourrais me contenter de vous dire : lisez-le ! Achetez-le, vous verrez ! Je pourrais aussi adopter la réponse d’Hectorine et vous dire : « Un jour, vous saurez », et ce jour, c’est quand vous l’aurez lu. Car alors vous comprendrez mon enthousiasme.

Dans le florilège des parutions littéraires du mois de mars, je vous invite vivement à lire L’appartement du dessous car :

  • C’est un livre viscéralement humain, profond, émouvant, qui donne à la relation épistolaire toutes ses lettres de noblesse et place l’humain au coeur.
  • Les personnages sont magnifiques et indiciblement attachants. Hectorine et Sarah vous habiteront longtemps. L’auteure sait créer une telle intimité avec ses personnages, qu’on a le sentiment qu’on pourrait les croiser dans la rue, dans notre voisinage.
  • L’écriture de Florence Herrlemann est d’une grande sensibilité, très poétique et fluide. Elle vous embarque dans son histoire et ne vous lâche plus jusque la dernière page.
  • La lecture de ce livre est addictive : Florence Herrlemann tient le lecteur captif, happé par le désir de découvrir le secret d’Hectorine, le pourquoi de ses lettres. Et la chute est vertigineuse ! Mais chuttt je vous laisse la découvrir…

Vous êtes encore devant votre écran ? Mais enfin, vous devriez déjà être en chemin pour la librairie ! Et revenez me donner des nouvelles d’Hectorine et de Sarah ensuite !

Le cimetière des mots doux, Agnès Ledig (texte) et Frédéric Pillot (illustrations)

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Le cimetière des mots doux, Agnès Ledig

Illustrations Frédéric Pillot

Editions Albin Michel jeunesse, janvier 2019

 Agnès Ledig réussit un véritable tour de force : celui d’écrire un conte lumineux sur un sujet sombre : la mort d’un enfant. Poétique, émouvant, infiniment doux et délicat. 

Annabelle adore jouer avec Simon, son petit amoureux, celui avec lequel elle échange des mots doux. Pour lui, elle est « Annamabelle ». Tous deux ont le même âge, vivent dans le même village, partagent cette même passion pour la nature en général et pour les arbres en particulier. Surtout le grand chêne, l’arbre auquel Simon aime se confier.

Mais un jour, la maîtresse annonce que Simon ne viendra pas à l’école. Il a une maladie dont le nom est un mot pas doux du tout : leucémie.

Et Annabelle de ressentir un terrible manque. Elle adresse à Simon à l’hôpital des mots doux. Mais cela ne suffit pas à pallier le manque de sa présence, de leurs échanges, de leur bonheur à être ensemble.

La maladie emporte alors Simon.

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Pour ne pas se noyer dans son chagrin, Annabelle décide de continuer à écrire à Simon, à l’envelopper de mots doux, comme s’il était là, puis d’enterrer ces pensées de soie au pied du chêne de Simon, dans ce qui devient le cimetière des mots doux. Un lieu où extérioriser sa peine.

Quand votre enfant perd un camarade, un proche, vous vous trouvez parfois démuni pour lui expliquer ce qui s’est passé, pour apaiser son chagrin et ses peurs. Peur qu’il soit trop petit pour comprendre, peur de rendre son chagrin plus profond encore en lui disant la vérité, peur d’être submergé votre propre peine. Par désir de le protéger, vous êtes tenté de tricher avec la vérité, de la lui dissimuler. Et c’est l’inverse qui se produit. Car faute de mots sur ses maux, l’enfant ne peut pas gérer ses émotions, apprivoiser son chagrin, faire son deuil. Ce conte est donc un véritable outil pédagogique, il aide avec délicatesse l’enfant et les adultes qui l’entourent à apprivoiser la douleur de la perte, à passer du chagrin à la mélancolie. « La mélancolie, c’est comme la tristesse, mais avec de la douceur dessus. »

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Une mention spéciale à Frédéric Pillot dont les illustrations épousent à merveille la poésie, la luminosité et la douceur du texte et offrent au conte d’Agnès Ledig un écrin de douceur.

Rencontre avec Inès Bayard, pour son roman Le malheur du bas ( Albin Michel)

 

Le malheur du bas, premier roman de Inès Bayard, paru aux éditions Albin Michel, a reçu le prix des Talents Cultura 2018. Rencontre avec l’auteur : 

  •  Comment est né ce roman choc ? 

Je l’ai écrit sans imaginer qu’il allait être publié. C’était une écriture très solitaire, très personnelle. Je ne sais pas si l’on peut vraiment parler de choc, parce que tout le monde me dit que ce livre a choqué, j’en suis désolée. C’est plutôt un livre de compréhension par rapport au corps.

  • Quelle est l’émotion qui vous a poussée à écrire ce livre ?

Le point de départ de ce livre était le désir de parler du corps féminin, c’était un sujet qui m’intéressait depuis pas mal d’années et qui était traité à la fois dans la littérature française et dans les médias, d’une façon qui ne me convenait pas. Il n’y a que dans la littérature étrangère que je le trouvais traité de façon suffisamment forte.

  • Est-ce que vous pouvez définir ce que vous ne plaisait pas ou plutôt la façon dont vous vouliez en parler ?

Pour moi, il y a toujours un problème quand on parle du corps féminin et plus particulièrement d’une agression sexuelle, il y a toujours un décalage entre ce que les victimes de ces agressions disent dans leur témoignage et le traitement dans les médias. Les débats restent très superficiels. Ils ne vont pas c’est dans le détail. Ils n’expliquent pas les ressorts physiques. On a toujours tendance à évoquer la psychologie féminine, mais très peu le corps dans ses détails. Or cela me paraît problématique surtout en ce qui concerne les agressions sexuelles. Revenir à ces débats dans le fond me paraissait important.

Le roman : Le malheur du bas

« Au cœur de la nuit, face au mur qu’elle regardait autrefois, bousculée par le plaisir, le malheur du bas lui apparaît telle la revanche du destin sur les vies jugées trop simples. »
Dans ce premier roman suffoquant, Inès Bayard dissèque la vie conjugale d’une jeune femme à travers le prisme du viol. Un récit remarquablement dérangeant.

 

Changer l’eau des fleurs, Valérie Perrin (Albin Michel) : magnifique!

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Changer l’eau des fleurs, Valérie Perrin

Editions Albin Michel, mars 2018

555 Pages – 22,50€

L’histoire intense d’une femme qui, après avoir traversé bien des épreuves, continue à s’arc-bouter au bonheur. Un hymne merveilleux aux petits bonheurs simples mais ô combien précieux du quotidien.

Violette Toussaint, après avoir été garde-barrière, est devenue garde cimetière. Un métier qui peut paraître triste, voire sinistre, mais que Violette a su illuminer par sa bonté, sa générosité, son courage et son humanité . Violette est une femme discrète, qui sait se montrer présente auprès des familles endeuillées, offrir du réconfort à chacun avec un thé au jasmin, des biscuits, une oreille attentive, l’absence de jugement. Elle consigne dans un cahier les détails de chaque enterrement et confie ses notes aux proches qui n’ont pas pu assister à la cérémonie. Pour garder des traces. Un réflexe d’enfant née sous X.

Elle connaît tout des dates de décès, de naissance, des situations conjugales ou des métiers des personnes enterrées dans son cimetière. Elle prend soin d’eux, nettoie les tombes, change l’eau des fleurs, témoin muet des visites que font les proches ou des visites qu’ils ne font pas. Mais que savent à contrario les visiteurs de l’histoire de Violette, de ses vêtements colorés cachés sous ses tenues sombres, de sa naissance sous X, de ses passages dans des familles d’accueil, de la disparition du jour au lendemain de son mari et seul amour il y a 19 ans ? Que savent-ils de son sourire de façade, de ses cicatrices dissimulées, de l’inhumaine absence à laquelle elle survit depuis un certain incendie? Rien. Personne ne sait rien de cette fragilité forte.

Jusqu’au jour où tout bascule parce qu’un homme vient frapper à sa porte pour comprendre pourquoi sa mère a émis le vœu d’être enterrée auprès d’un homme qu’il ne connaît pas et qui n’est pas son père. Ce ne sera pas seulement l’amour caché de sa mère qui sera exhumé, mais des pans entiers de la vie de Violette.

Avec ce nouveau roman, Valérie Perrin réalise un véritable tour de force. Faire de l’ordinaire l’extraordinaire. Faire l’éloge de la lenteur dans un monde où l’on court sans cesse. Transformer les cimetières en des lieux pleins de vie. Violette est une femme-fleur que l’on se met à aimer un peu, beaucoup, passionnément au fur et à mesure que l’on effeuille les apparences, son parcours, ses combats. Sa détermination, son positivisme, sa grandeur d’âme, bouleversent le lecteur et lui donnent une envie impérieuse, celle de trouver le cimetière dans lequel Violette travaille,  pour pouvoir la serrer dans ses bras. Un roman magistralement écrit, viscéralement humain. A lire absolument!