Amélie Cordonnier : Pas ce soir

Pas ce soir
Copyright photo Karine Fléjo

Que se passe t-il dans la tête d’un homme qui n’est plus désiré par son épouse? Peut-on prévenir l’obsolescence de l’amour et du désir dans un couple? Un roman brillant, percutant.

L’obsolescence programmée de l’amour conjugal

Il l’avait croisée dans le métro parisien 20 ans plus tôt et n’avait eu qu’une obsession : la retrouver. Il avait alors passé une annonce dans Libération et, par chance , elle l’avait lue. Ils ne se sont dès lors plus quittés, ont eu deux filles qui, devenues grandes, viennent de quitter le domicile familial. Ils se retrouvent désormais tous les deux.

Mais la réalité est tout autre : ils se perdent tous les deux. Du moins lui la perd. Il le sent. Il le voit. Et quand Isabelle lui annonce qu’elle va désormais dormir dans la chambre de leur fille cadette, tout en lui adressant un sourire et un jovial « bonne nuit », il a le sentiment d’une deuxième condamnation à mort. Celle de leur couple. Après celle du désir d’isabelle pour lui.

Est-ce qu’en amour il existe une obsolescence programmée?

Entre eux, tout s’est délité de façon presque imperceptible. L’étiolement de leurs échanges, tandis qu’Isabelle préfère à présent se plonger dans un roman ou scroller son écran de téléphone, plutôt que de lui parler. L’espacement puis l’arrêt de leurs rapports intimes depuis plusieurs mois, alors que lui est rongé par la frustration, obsédé par ce corps qu’il n’a plus le droit même d’effleurer.

Une asymétrie dans les sentiments, dans le désir, qui est devenue cruelle pour lui. Le tue à petit feu. Ne plus exister dans le regard de celle qu’il aime lui donne le sentiment de ne plus exister tout court. Alors il décide de tenter le tout pour le tout, de reconquérir sa femme. Utopie ou touchante initiative? La distance imposée par Isabelle est-elle de sa faute à lui, ou la conjonction de plusieurs facteurs? L’amour et le désir peuvent-ils survivre à l’épreuve du temps?

La tyrannie du désir dans le couple

Je vous avais parlé avec admiration des deux précédents romans d’Amélie Cordonnier, Un loup quelque part (chronique ICI) et Trancher (chronique LA). Il me tardait donc de découvrir un nouvel opus signé de sa brillante plume. C’est le cas en cette rentrée littéraire 2022Amélie Cordonnier nous revient avec Pas ce soir, aux éditions Flammarion. Après la violence conjugale, l’instinct maternel, la romancière aborde avec brio la question du désir dans le couple et plus précisément la souffrance térébrante qui résulte pour l’un de la perte du désir de l’autre. Car la violence n’est pas que physique, elle peut être morale : quand l’Autre dit vous aimer, demeure sous votre toit, mais ne vous adresse quasiment plus la parole, refuse que vous le touchiez, n’éprouve plus le moindre désir pour vous, fait chambre à part, cette transparence soudaine, ce rejet sont cruels.

Dans un style très direct, incisif, Amélie Cordonnier se glisse dans la tête d’un quinquagénaire blessé dans sa chair et dans son âme, prêt à tout pour celle qu’il continue à considérer comme la femme de sa vie. L’analyse psychologique est d’une finesse chirurgicale, le vocabulaire très cash, la puissance évocatrice redoutable.

Un roman percutant et une auteure décidément à suivre !

Informations pratiques

Amélie Cordonnier, Pas ce soir -éditions Flammarion, janvier 2022 – 250 pages – 19€

Un loup quelque part, Amélie Cordonnier

Un loup quelque part, Amélie Cordonnier

©Karine Fléjo photographie

Quand une femme accouche d’un bébé qui n’est pas celui qu’elle espérait et peine à l’aimer. La spirale infernale du rejet. L’évolution aux frontières de la folie. Puissant. Saisissant. Brillant.

L’amour maternel : inné ou acquis ?

Heureuse maman d’une fillette de 8 ans, elle a accueilli avec bonheur la naissance de son petit garçon. Comme une belle histoire d’amour qui se rejoue, à 8 ans d’intervalle, entre une maman et son bébé. Jusqu’à la fausse note cinq mois plus tard. Le bémol sur la partition de la peau du bébé : un étrange grain de beauté.

Le pédiatre lui énonce alors un verdict à peine croyable : ce n’est pas un grain de beauté ; son bébé est métis ! Elle n’a pourtant pas trompé son mari, est blanche et son conjoint aussi. Comment est-ce possible ? Pire : cette tâche brune dans le cou n’est que le début de la mue de l’enfant. Toute sa peau va devenir inexorablement teintée. Noire.

En état de sidération, la maman cherche à comprendre. Qu’est-ce qui peut expliquer le métissage de l’enfant ? Y-a-t-il quelque chose qu’on lui aurait caché sur ses propres racines ? Comment aimer un enfant différent de celui qu’on a imaginé, bercé dans son ventre, projeté ?

Terrifiée, la maman sent monter en elle un inexorable sentiment de rejet. Vite, le couvrir de vêtements, cagoule, gants, pour faire disparaitre la moindre parcelle de peau de son champ de vision. Vite, nier la réalité. Vite, refuser l’inacceptable.

Et dans le sillage de ce rejet, une terrible honte. Une écrasante culpabilité.

Parviendra-t-elle à identifier la raison de ce métissage ? Saura-t-elle tricoter un lien avec son enfant, l’aimer tel qu’il est ?

Un roman percutant sur la relation mère-enfant

J’avais plébiscité le premier roman d’Amélie Cordonnier, Trancher, il y a deux ans. J’attendais donc avec impatience de lire le deuxième, Un loup quelque part. Et je retrouve ici tout ce qui m’avait séduite dans son écriture. Une plume aussi acérée qu’un scalpel. Des mots qui coupent. Des phrases qui incisent. La relation entre la mère et son fils devient de plus en plus anxiogène, paniquante même, et Amélie Cordonnier est si juste dans l’expression des émotions de son personnage, dans l’analyse de la situation, qu’elle nous communique cette inquiétude : on oublie qu’on est le lecteur d’une fiction, on devient le témoin d’un quotidien terrifiant. Certes, le sujet est dur et j’avoue que le talent de l’auteure à nous entrainer dans son univers et à nous faire confondre réalité et fiction est tel, que parfois j’ai eu du mal avec ce lien mère-enfant qui ne s’établissait pas et avec la souffrance du bébé. Mais heureusement, c’est aussi un roman empli d’amour, celui d’une femme qui a conscience de ne pas agir comme elle devrait, et qui se bat avec l’énergie du désespoir pour éviter la noyade, tant pour elle que pour son enfant. Une maman qui veut rééduquer son cœur à aimer.

Informations pratiques

Un loup quelque part, Amélie Cordonnier – éditions Flammarion, mars 2020 – 270 pages – 19€