Wanted Louise, Marion Muller-Colard

©Karine Fléjo photographie

Un roman à suspense en même temps que le portrait d’une infinie sensibilité de femmes fortes. Une écriture remarquable au service d’un sujet superbement traité : la complexité du sentiment maternel. Vous l’aurez compris, ce roman est magnifique !

Disparition inexpliquée

Chris, romancière, se retrouve du jour au lendemain sans nouvelles de sa fille, Louise. La jeune femme a en effet disparu sans explications, laissant derrière elle un conjoint désemparé et deux enfants de deux et six ans. Comment une mère peut-elle abandonner ses enfants ? Quels sont les motifs de son départ ? Tout aussi étrange, le peu d’empressement que met Chris à chercher sa fille.

Tandis que Louise disparait, une vieille femme d’origine polonaise apparait dans la vie de Chris : Ludmila. Sachant que Chris est romancière, Ludmila a tenu à lui confier son histoire, pour qu’elle la couche sur le papier. Au fil des confidences de Ludmila, laquelle a été enrôlée très jeune dans la résistance polonaise par sa mère lors de la deuxième guerre mondiale, Chris ne peut qu’être frappée par l’écho qu’elle trouve à sa propre histoire. Comme si Ludmila lui tendait un miroir. Comme si dans le reflet des mots de la vieille femme se dessinaient ses propres maux.

Et si la clef de la disparition de Louise se trouvait dans l’histoire de Ludmila ?

Une écriture magnifique

Marion Muller Colard, l’auteure du Jour de la Durance, nous offre ici un deuxième roman d’une grande beauté, tant au niveau du style, que du traitement du sujet ou de la construction. J’ai été subjuguée par la dentelle de ses mots, par cette capacité rare à exprimer au plus juste les émotions qui traversent ses personnages. Outre son talent à maintenir la tension constante, à embarquer le lecteur dans son intrigue et à ne plus le lâcher, elle analyse ici avec finesse l’ambivalence des sentiments maternels. Entre ce que la société attend d’une mère et ce qu’une mère parvient à donner, à exprimer à son enfant, il y a parfois un fossé important. Fossé dont on parle peu, par honte, par culpabilité. L’amour maternel est-il inné ou acquis ? Est-il donné à chacun d’exprimer facilement ses sentiments ? Un sujet tabou traité sans pathos ici et avec une grande sincérité.

A lire absolument !

Est-ce autre chose, de devenir mère, que de décloisonner en soi ce qui nous sépare du règne animal ou il n’est pas tant question d’amour que de contact physique? (…) Il existe des femmes qui tiennent trop fort à autre chose pour se laisser prendre par les retournements de la maternité.

Informations pratiques

Wanted Louise, Marion Muller-Colard – éditions Gallimard, collection Sygne, mars 2020 – 224 pages – 17€

Un loup quelque part, Amélie Cordonnier

Un loup quelque part, Amélie Cordonnier

©Karine Fléjo photographie

Quand une femme accouche d’un bébé qui n’est pas celui qu’elle espérait et peine à l’aimer. La spirale infernale du rejet. L’évolution aux frontières de la folie. Puissant. Saisissant. Brillant.

L’amour maternel : inné ou acquis ?

Heureuse maman d’une fillette de 8 ans, elle a accueilli avec bonheur la naissance de son petit garçon. Comme une belle histoire d’amour qui se rejoue, à 8 ans d’intervalle, entre une maman et son bébé. Jusqu’à la fausse note cinq mois plus tard. Le bémol sur la partition de la peau du bébé : un étrange grain de beauté.

Le pédiatre lui énonce alors un verdict à peine croyable : ce n’est pas un grain de beauté ; son bébé est métis ! Elle n’a pourtant pas trompé son mari, est blanche et son conjoint aussi. Comment est-ce possible ? Pire : cette tâche brune dans le cou n’est que le début de la mue de l’enfant. Toute sa peau va devenir inexorablement teintée. Noire.

En état de sidération, la maman cherche à comprendre. Qu’est-ce qui peut expliquer le métissage de l’enfant ? Y-a-t-il quelque chose qu’on lui aurait caché sur ses propres racines ? Comment aimer un enfant différent de celui qu’on a imaginé, bercé dans son ventre, projeté ?

Terrifiée, la maman sent monter en elle un inexorable sentiment de rejet. Vite, le couvrir de vêtements, cagoule, gants, pour faire disparaitre la moindre parcelle de peau de son champ de vision. Vite, nier la réalité. Vite, refuser l’inacceptable.

Et dans le sillage de ce rejet, une terrible honte. Une écrasante culpabilité.

Parviendra-t-elle à identifier la raison de ce métissage ? Saura-t-elle tricoter un lien avec son enfant, l’aimer tel qu’il est ?

Un roman percutant sur la relation mère-enfant

J’avais plébiscité le premier roman d’Amélie Cordonnier, Trancher, il y a deux ans. J’attendais donc avec impatience de lire le deuxième, Un loup quelque part. Et je retrouve ici tout ce qui m’avait séduite dans son écriture. Une plume aussi acérée qu’un scalpel. Des mots qui coupent. Des phrases qui incisent. La relation entre la mère et son fils devient de plus en plus anxiogène, paniquante même, et Amélie Cordonnier est si juste dans l’expression des émotions de son personnage, dans l’analyse de la situation, qu’elle nous communique cette inquiétude : on oublie qu’on est le lecteur d’une fiction, on devient le témoin d’un quotidien terrifiant. Certes, le sujet est dur et j’avoue que le talent de l’auteure à nous entrainer dans son univers et à nous faire confondre réalité et fiction est tel, que parfois j’ai eu du mal avec ce lien mère-enfant qui ne s’établissait pas et avec la souffrance du bébé. Mais heureusement, c’est aussi un roman empli d’amour, celui d’une femme qui a conscience de ne pas agir comme elle devrait, et qui se bat avec l’énergie du désespoir pour éviter la noyade, tant pour elle que pour son enfant. Une maman qui veut rééduquer son cœur à aimer.

Informations pratiques

Un loup quelque part, Amélie Cordonnier – éditions Flammarion, mars 2020 – 270 pages – 19€

Le nouveau livre de Sylvie le Bihan, Amour propre

Dans son nouveau livre, Sylvie Le Bihan s’attaque avec beaucoup de courage à un mythe, celui selon lequel l’épanouissement d’une femme et d’un homme passe obligatoirement par le fait d’avoir un enfant. Or devenir maman, et ce, malgré l’amour porté à l’enfant, peut être un trop lourd sacrifice pour la femme derrière la mère, donner lieu à des regrets. Un roman courageux, percutant, magnifiquement mené. Un livre ESSENTIEL.

Devenir maman : un bonheur? Des sacrifices coûteux aussi.

Giulia élève seule ses trois enfants, devenus adolescents, depuis son divorce neuf ans plus tôt. Des enfants qu’elle aime plus que tout, dont elle anticipe les moindres besoins, apaise les peurs, encourage la réussite depuis leur naissance. Des enfants pour lesquels la femme, derrière la mère, a tout sacrifié : son besoin de liberté, sa légèreté, son temps, son énergie. Mais bientôt pense-t-elle, ils rentreront dans le monde adulte et elle pourra enfin souffler. Redevenir femme avant d’être mère.

De cette attente où elle sera libérée de ce poids, elle ne parle à personne. La société ne le lui pardonnerait pas. On attend d’une femme devenue mère (-et d’un homme devenu père), qu’elle soit heureuse, épanouie, totalement dévouée à ses enfants. Et s’oublie. Être enceinte ? Le plus droit chemin vers le bonheur. L’accouchement ? Le plus beau jour de la vie. Devenir maman ? L’accomplissement ultime de la femme.

Mais si on nous mentait ?…

« On peut aimer ses enfants sans aimer celle que l’on est devenue. (…) Moi j’ai eu des enfants et je le regrette. »

La narratrice n’en peut plus, étouffe, aspire à ne plus être vampirisée par ses enfants. Et ceci, sans que ce soit incompatible avec l’amour fou, total, entier, qu’elle voue à ses trois ados. Mais l’avouer la ferait passer pour une mère indigne. Pire, pour un monstre. Alors pour ne pas s’attirer l’opprobre, elle se tait.

Aussi, quand ses deux fils reculent leur entrée dans le monde adulte, lui annoncent qu’ils ne vont pas poursuivre immédiatement leurs études mais faire un break, l’échéance pour recouvrer sa liberté de femme est retardée. La mère épuisée explose.

Elle saisit alors l’opportunité d’aller seule quelques jours à Capri dans la casa Malaparte, demeure de l’auguste écrivain italien Curzio Malaparte, sur lequel elle rédige sa thèse de littérature italienne. L’occasion de faire le point, de réfléchir à sa vie actuelle, à ce qu’aurait été sa vie sans enfants. L’occasion de découvrir sa propre vérité. Sa mère est partie quand elle n’était que bébé, ne supportant pas cette atteinte à sa liberté, ni la responsabilité d’un enfant. L’instinct maternel s’incline-t-il parfois devant le besoin d’être femme davantage que d’être mère ? Le sacrifice de soi est-il réellement la plus haute valeur morale ? Et si la société entretenait à dessein ce cliché du bonheur maternel?

Pourquoi lire absolument le livre de Sylvie le Bihan ?

Ce livre brille autant par la forme que par le fond. Très bien construit, avec une chute qui porte admirablement bien son nom, un style fluide, des phrases qui frappent, des mots qui cognent, chamboulent, émeuvent, il est aussi percutant par son analyse. ESSENTIEL, même. Car il met fin à l’injonction à être heureux car parent. Dans ce livre, Sylvie le Bihan s’attaque avec courage à un sujet tabou, démontre avec brio le faux procès qui est fait aux mères et pères qui regrettent leur vie d’avant l’arrivée de l’enfant : regretter le temps où l’on n’était pas encore parents n’est pas rejeter son enfant ni l’expression d’une absence d’amour envers l’enfant. La finesse de son analyse, la pertinence de ses réflexions, ouvrent le regard :

 « Expliquer, partager une expérience intime sans la vouloir universelle, sans critiquer celles que la maternité comble de joie. »

Ce livre permet de libérer la parole, de déculpabiliser les mères épuisées, désenchantées par le fait d’avoir eu des enfants. Il détruit le mythe du bonheur merveilleux d’être maman (ou papa) et informe les femmes qui envisagent de devenir maman de ce qui les attend. Il invite aussi à la tolérance, de la part de la société, de la part de celles qui s’épanouissent totalement dans la maternité, à l’égard de celles et ceux que devenir parents expose à des regrets. Enfin, il autorise les femmes non désireuses d’avoir un enfant à l’exprimer sans honte d’être jugées égoïstes. Un livre qui s’adresse à tous, parents comblés ou non, parents en devenir, hommes et femmes non parents.

Un tsunami.

ÉNORME coup de cœur !