Citation du jour

« Si je devais résumer le sens de l’existence humaine en quelques mots, je dirais : tout le chemin de la vie, c’est de passer de l’inconscience à la conscience et de la peur à l’amour. C’est pour cela que les âmes viennent sur terre, même si c’est un chemin souvent douloureux et jonché d’obstacles. »

Frédéric Lenoir – La consolation de l’ange (Albin Michel)

La consolation de l'ange, Frédéric Lenoir

 

 

Rentrée littéraire : On ne meurt pas d’amour, Géraldine Dalban-Moreynas

On ne meurt pas d'amour Géraldine Dalban-Moreynas

©Karine Fléjo photographie

Un premier roman extrêmement fort, percutant, saisissant, sur une histoire d’amour adultérine particulièrement addictive et destructrice. L’emprise affective servie par la plume incisive de Géraldine Dalban-Moreynas.

Emprise affective et adultère

Cela fait quatre ans que la narratrice vit avec son compagnon. Quand il l’emmène à New-York pour la demander en mariage, elle répond « oui ». Oui à leur emménagement ensemble, oui à leur union, oui au meilleur. Mais c’est le pire qui se profile contre toute attente, quand la narratrice croise son nouveau voisin, un homme nouvellement père. Pour elle comme pour lui, c’est l’électrisation des corps, des sens. L’attirance mêlée de terreur. Tous deux sont en couple. Tous deux doivent suivre des voies parallèles et non communes. Tous deux doivent…  C’est ce qu’ils se répètent comme un mantra. Mais le devoir fléchit peu à peu sous l’attirance irrépressible qu’ils éprouvent l’un pour l’autre.

« Rien ne peut plus les retenir, même s’ils devinent qu’il n’y a pas d’issue, qu’il y aura de la souffrance, qu’il y aura des larmes. »

Commence alors un terrible et épuisant duel entre désir et raison, sentiments et raisonnement. Jusqu’où cet homme, très attaché à sa fille qu’il perdra en cas de divorce, sera-t-il capable d’aller pour cette jeune femme ? Jusque quels sacrifices, quel degré d’abnégation et de souffrance, sera-t-elle prête à aller pour vivre un amour dont elle pressent que sa rivale sortira victorieuse ? Combien de temps continuera-t-elle à se mentir à elle-même ?

Une lecture addictive

Géraldine Dalban-Moreynas nous livre un roman d’une puissance évocatrice rare. La tension narrative est telle, que le lecteur devient aussi accro à l’histoire que l’héroïne à son amant. Au fil des pages se dessine une dépendance affective de plus en plus forte. De plus en plus destructrice aussi. Avec beaucoup de justesse et de finesse dans l’analyse, l’auteure démonte les rouages de l’emprise affective, le combat épuisant entre le mental et le cœur, entre la raison et les sentiments. Car la jeune femme a l’intuition, dès le départ, que son amant ne quittera jamais sa femme et sa fille pour elle. Mais cette réalité lui est trop pénible à accepter, l’idée de ne plus vivre cette passion trop douloureuse. Et puis, ses résolutions de mettre un terme à cette relation s’évanouissent à chaque fois qu’elle croise ou entend son amant. A l’image d’une drogue dont le consommateur sait et redoute les effets néfastes sur sa santé, mais ne résiste pas au paradis artificiel d’un nouveau shoot, la jeune femme cède encore et encore à ce paradis illusoire qu’est leur relation. Jusqu’où peut-on aller par amour ? Jusqu’où est-on prêt à mettre en danger son intégrité ? Un roman captivant qui se lit en apnée.

Une écriture coup de poing pour un roman coup de coeur.

Citation du jour

On les appelle « charnelles » ces personnes qui donnent tout émotionnellement. Âme, cœur, corps et esprit. Celles qui, une fois entrées dans ta vie, te changent entièrement, celles qu’on écoute au delà de la peau, jusqu’à l’intérieur de l’os, celles qui de la passion en font une raison, celles dont si tu tombais amoureux, eh bien, il faut d’abord en trouver! Seulement après cela, tu me comprendras.

Fernado Pessoa

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Elles m’attendaient, Tom Noti

elles m'attendaient Tom Noti

©Karine Fléjo photographie

Deux êtres s’aimantent au premier regard. Mais l’amour peut-il panser toutes les blessures, faire taire tous les fantômes, permettre de dépasser son passé ? Une analyse sensible et juste. Un roman indiciblement touchant.

L’amour guérit-il de tout ?

Max n’avait pas imaginé envisager un jour une vie à deux, lui qui se sentait jusqu’alors « orphelin des sentiments, un vagabond des liens humains ». Mais il a pourtant succombé au sourire lumineux de Halley. Deux solitudes qui se rencontrent, s’apprivoisent. Deux êtres qui suturent leurs blessures d’enfance au fil de leur amour. Un amour dont naît Rosie, une petite fille lumineuse.

Mais connaît-on vraiment ses proches, y compris les êtres qui partagent notre vie ? Pourquoi ce silence absolu sur son passé, tandis qu’il ne cesse d’interroger Halley sur le sien, de vouloir la connaitre en profondeur ? Cet homme robuste en apparence, capable de porter des sacs de ciment et des parpaings sur le dos à longueur de journée, est-il aussi fort psychologiquement que physiquement ? Halley est-elle aveuglée par son amour ou perçoit-elle ses failles ?

Une chute de chantier va jouer le rôle de révélateur, ouvrir une brèche en Max. Et les fantômes de son passé de s’y engouffrer. Son amour fusionnel avec sa fille Rosie sera-t-il une bouée de sauvetage ou son naufrage est-il inévitable ?

Dépasser son passé

Tom Noti explore avec beaucoup de finesse et de justesse les profondeurs de l’âme humaine. En lisant son roman, j’ai pensé à la chanson « Fuir le bonheur de peur qu’il se sauve » écrite par Gainsbourg. Max est un homme cabossé par la vie, qui a grandi entouré d’une violence extrême, physique et morale. Un homme qui s’est plus souvent frotté à la souffrance qu’au bonheur, un bonheur qu’il convoite tout autant qu’il redoute. Car le bonheur peut paradoxalement faire peur, faute de se sentir aimable au sens digne d’être aimé et donc méritant ce bonheur comme tout un chacun. L’amour de sa compagne et de sa fille suffiront-il à le réconcilier avec la vie ou doit-il se sentir avant tout bien avec lui-même pour être bien avec les autres ? Un roman très émouvant. Une très belle histoire d’amour conjugal mais aussi filial.

Dites-lui que je l’aime, Clémentine Autain

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©Karine Fléjo photographie

Beaucoup de cinéphiles connaissent la comédienne Dominique Laffin. Peu savent qu’elle était la mère de Clémentine Autain. Une mère à laquelle l’auteure rend dans ce livre un hommage vibrant. Parce qu’il n’est jamais trop tard pour dire je t’aime…

Dominique Laffin, côté scène et côté cour : l’actrice et la mère

Dominique Laffin est décédée brutalement à 33 ans. Sa fille Clémentine était alors tout juste âgée de 12 ans. De cette mère comédienne, qui a connu un succès fulgurant et joua notamment aux côtés de Gérard Depardieu dans « Dites-lui que je l’aime », Clémentine parle peu depuis 30 ans. Et s’efforce de ne pas davantage y penser. Trop douloureux. Trop lourd. Mais les questions récurrentes de sa fille la ramènent sans cesse à cette femme dont la simple évocation lui crée une boule dans la gorge. Il ne lui est alors plus possible de reculer. Plus possible de fuir.

Et d’écrire sur cette actrice et mère trop tôt disparue. Et d’exhumer des pans de vie entiers, des souvenirs heureux ou douloureux, des espoirs déçus et des rires partagés. Si tous s’accordaient à louer l’actrice, sa sensibilité, sa présence devant la caméra, peu connaissaient la mère. Une mère défaillante, incapable d’assumer son enfant, de veiller sur elle, malgré l’amour infini qu’elle lui porte. Dépressive, elle noie son chagrin et sa solitude dans l’alcool. Mais l’alcool et le travail font mauvais ménage : elle manque des jours de tournage, arrive en retard. Une réputation qui va la précéder comme une traînée de poudre. Sa carrière sombre alors aussi rapidement qu’elle est montée. Les rôles se font rares. Et à la maison, ils s’inversent. C’est Clémentine qui veille sur elle, la ramène ivre à la maison, lui évite de sauter par la fenêtre. C’est Clémentine qui du haut de ses sept ou huit ans endosse le rôle de mère.

« Ce qui abîme, c’est la répétition. Ce qui nous a séparées, c’est la récurrence de ton incapacité à prendre soin de moi. Je n’ai plus trouvé la force de comprendre, j’ai condamné. Je n’ai plus cherché à relier les bribes d’interprétation possible pour te disculper, j’ai considéré que ce n’était pas mon problème. Je n’ai plus entretenu les moments de bienveillance et de joie, je les ai enterrés. Qu’importe la compassion et la compréhension, la justice ou la vérité, pourvu que je marche droit. »

Au fil des années, Clémentine a mis tous ses souvenirs derrière une porte cadenassée, a refusé de se retourner, de se laisser dévorer par ce passé douloureux. Regarder devant, toujours. Avancer, encore. Malgré tout. Malgré l’absence et les défaillances.

Le temps du pardon : un livre comme une déclaration d’amour

Clémentine Autain nous livre un témoignage poignant. Poignant par sa sincérité, son authenticité, sa force. Pas de règlement de comptes ici, bien au contraire. C’est apaisée et adoucie qu’elle revient sur la vie de sa mère, loue ses talents d’actrice, mais aussi ce que cette dernière lui a légué comme son féminisme, son indépendance, sa modernité, son engagement plein et entier. Elle évoque ses manquements, les blessures qu’ils ont légitimement laissées sur son cœur d’enfant et de femme, mais elle ne juge pas. Elle ne hait pas. Elle ne condamne pas. Au contraire, elle réalise combien cette mère, aussi absente et défaillante soit-elle, lui a apporté, combien elle a partagé de rires, de complicité avec elle dans ses moments de clairvoyance et de sobriété. Elle qui ne s’était plus autorisée à penser à sa mère ces dernières années, qui se refusait à regarder ses films, à laisser la moindre émotion affleurer, ouvre grand les vannes de son cœur, se sent prête. Et réalise combien elle l’aime…

 

Une histoire impossible, Guy Lagache

Une histoire impossible de Guy Lagache

©Karine Fléjo photographie

Une magnifique histoire d’amour, que les tumultes de l’Histoire malmènent. Où quand un homme qui s’est toujours conformé à ce qu’on attendait de lui, décide de prendre son envol… avant de réaliser qu’il a quitté une prison pour une autre. Passionnant, dense, envoûtant.

Un amour impossible en temps de guerre

Nous sommes en mai 1940 à Tiensin, en Chine. Tandis que l’Europe est à feu et à sang, dans les ambassades, on multiplie les cocktails et les réceptions en tous genres. C’est à l’occasion d’une réception chez le consul de Grande-Bretagne que Paul, vice-consul promis à une belle carrière, tombe éperdument amoureux de Margot, une jeune inconnue au regard émeraude.

Un amour qui s’annoncerait sous les meilleurs auspices si Paul n’était pas déjà marié. Et si Margot n’était pas anglaise. En effet, alors que le maréchal Pétain vient de se rallier à l’Allemagne, l’Angleterre se retrouve désormais dans le camp ennemi.

Paul se retrouve alors complètement écartelé, tant sur le plan sentimental que professionnel. Choisir c’est renoncer. S’il décide de suivre Margot, qui s’est engagée dans les services secrets anglais, alors il devra se couper de sa fille de neuf ans, Eléonore, qu’il chérit par-dessus tout. Suivre la voie du cœur, c’est aussi renoncer à la belle carrière qu’il a amorcée. Sa femme, d’une ambition dévorante, l’a toujours poussé dans son ascension, lui a dicté sa conduite et les codes à respecter pour gravir les échelons de la hiérarchie diplomatique. Il n’est qu’à quelques barreaux de la nomination d’ambassadeur. Peut-il sortir de son devoir de réserve et tourner le dos à pareil titre pour rejoindre la résistance à Londres ?

Paul est assailli par de térébrantes questions. Criblé de doutes. Lui qui s’est toujours conformé à ce qu’on attendait de lui, du choix de ses études au choix de sa carrière, en passant par celui de son épouse, étouffe. Besoin de respirer, de vivre conformément à ses besoins, à ses désirs. Besoin d’être lui-même. Libre.

Enfin libre.

Il quitte donc sa femme castratrice et sa fille pour rejoindre Margot. Avant d’être à nouveau séparé d’elle. L’Histoire n’a pas fini de chahuter son histoire d’amour.

Mais, quand ils seront enfin réunis, seront-ils heureux pour autant ? La présence de la femme aimée suffit -elle à effacer l’absence de ceux qu’on a laissés derrière soi, tout particulièrement celle de son enfant ? Quant à Margot, son rapprochement de Paul est-il uniquement mu par l’amour ? Quel jeu joue-t-elle réellement ? Le couple va devoir composer avec la culpabilité et le mensonge, redoutables ennemis de l’amour…

La liberté n’est parfois qu’illusion

Ce qui fascine dans ce roman de Guy Lagache, Une histoire impossible, c’est la densité de l’histoire, ses multiples rebondissements qui prennent le lecteur en otage de la première à la dernière page. Un roman très visuel, dont on perçoit les couleurs, les parfums, les décors et que l’on verrait très bien être adapté au cinéma.

Une histoire impossible, c’est l’histoire d’une passion qui s’inscrit dans la grande Histoire, interagit avec elle, comme un couple à trois. Car c’est là un des écueils de leur amour : dans leur couple, l’Histoire est le troisième personnage, une maîtresse terrible qui réclame sa part. L’autre écueil, pour cet homme si intègre et droit qu’est Paul, c’est d’avoir conquis sa liberté au prix d’un enfermement dans une culpabilité accablante. Ou quand l’illusion de la liberté devient illusoire…

Un roman à lire absolument!