Rentrée littéraire : Une gifle, Marie Simon

Une gifle Marie Simon
Copyright photo Karine Fléjo

Quand un jour les illusions deviennent illusoires et que l’Autre apparaît sous son vrai jour. Une histoire d’amour qui fait passer du paradis à l’enfer. Mais une histoire pleine d’espoir aussi, sur une femme qui apprend à sortir de la spirale de la violence et à dire non.

Violence conjugale

Après plusieurs histoires d’amour malheureuses, Chloé pense enfin avoir trouvé le bonheur auprès d’Antoine. Chacun a un enfant d’une précédente union, d’âge proche. Les quatre forment une famille recomposée harmonieuse. Lui est médecin, une revanche à laquelle il tenait énormément, après une enfance marquée par les humiliations permanentes de son père et la soumission de sa mère. Il s’était promis de réussir, de prouver à son père colérique et véritable tyran domestique, qu’il était quelqu’un de bien, de respectueux, de brillant.

Chloé s’est elle aussi construite sur une enfance chaotique, marquée par la violence de son père, les gifles qui pleuvaient sans motif. Et une mère pas davantage tendre avec elle. Certes, extérieurement elle ne manquait de rien, vivait dans un bel appartement et portait de belles robes. Mais il lui manquait l’essentiel : l’amour des siens. Alors Chloé a appris à encaisser, à se contenter des miettes d’affection reçues, à se réfugier dans une citadelle de silence percluse de peur et de honte. Chloé a grandi, est devenue une femme. Mais la faim d’affection qu’elle a connue enfant a grandi avec elle, jamais assouvie. Jamais comblée. Une faim qui guide ses rencontres amoureuses, bien davantage que son cœur. D’où de multiples déceptions. Jusque sa rencontre avec Antoine.

Mais un jour, cela dérape. Une première gifle et des premiers propos humiliants. Premiers mais pas derniers…

Dépasser son enfance

J’avais beaucoup aimé le précédent roman de Marie Simon, Ce que j’appelle jaune et attendais avec impatience le suivant. Une gifle, c’est un livre écrit avec une sensibilité à fleur de plume, une analyse très fine de la psychologie des personnages. Ou comment l’enfance modèle l’adulte que nous devenons. Peut-on échapper à son enfance? Peut-on éviter de reproduire la violence subie, la soumission que l’on adoptait face à l’adulte menaçant?

Sans voyeurisme ni pathos, Marie Simon montre combien l’enfance plante le décor d’une vie adulte. Décor qu’il sera possible, certes, de changer, mais au prix de combats permanents contre les peurs et les conditionnements hérités de l’enfance. Pourquoi une personne encaisse-t-elle les coups et les humiliations? Quelle est cette faim d’amour qui la conduit à tout accepter, y compris l’inacceptable? Quel peut-être le déclic pour quitter la position de victime et parvenir à poser ses limites?

Marie Simon, à travers ses personnages, nous offre des pistes, nous insuffle de l’espoir. Elle nous montre qu’il n’y a pas de fatalité à être toute sa vie prisonnier de ses peurs, de son enfance, de ses blessures. Il est possible de dépasser le passé. Et de vivre enfin, respecté et aimé. Par soi-même et par les autres.

Informations pratiques

Une gifle, Marie Simon – éditions Autrement, janvier 2021 – 17,90€ – 258 pages

—> retrouvez la chronique que j’avais consacrée au précédent roman de Marie Simon, Ce que j’appelle jaune : https://leschroniquesdekoryfee.wordpress.com/2016/10/31/ce-que-jappelle-jaune-de-marie-simon-enorme-coup-de-coeur/

Les Sourds, une minorité invisible, de Fabrice Bertin : pour une reconnaissance de la culture des Sourds

Les sourds, une minorité invisible, de Fabrice Bertin

Editions Autrement, Collection Mutations, N°260

Essai.

 

Pour la reconnaissance de la culture Sourde

     Selon le secrétariat d’Etat à la Santé, la population sourde et malentendante représente en France cinq millions de personnes, soit 6,6% de la population totale. Or qu’en est-il de la reconnaissance des Sourds et de la Langue Française des Signes (LSF)?

     Dans cet essai édifiant, Fabrice Bertin, professeur d’histoire géographie et formateur à l’Institut national supérieur de formation et de recherche pour l’éducation des jeunes handicapés et les enseignements adaptés (INSHEA) pousse un cri d’amour, un appel à la tolérance, à l’acceptation de la différence quelle qu’elle soit. En effet, de tout temps et en tout lieu, la surdité interpelle. Mais la façon de l’appréhender et les réponses apportées s’avèrent inadaptées. Pourquoi? Car les décisions prises sont le fait de la majorité entendante d’une part, les Sourds, pourtant premiers concernés, sont peu voire pas consultés. D’autre part, au fil des siècles et encore aujourd’hui, demeure un déni de réalité : on ne voit la surdité que sous l’aspect individuel et pathologique, c’est à dire comme une déficience sensorielle, un « handicap », au lieu de la reconnaître de façon collective et linguistique comme source de richesse de notre civilisation.

     Fabrice Bertin opère une véritable prise de conscience chez le lecteur; Il y a un « avant » et un « après » lecture de son essai. On réalise que toutes les actions menées, et ce, malgré la reconnaissance de la LSF comme langue à part entière en 2005, vont dans le sens d’une tentative de « réparer » (prothèses auditives, recherches médicales, orthophonie, suprématie de l’oralité) et donc de gommer la différence. Nous sommes loin de l’acceptation, de la tolérance. Un combat que Fabrice Bertin mène avec détermination et dans le sillage duquel il nous entraine : «  Admettre la culture sourde, c’est aussi accorder une place à ses membres en tant que sujets, c’est inscrire la surdité dans une universalité et la considérer comme une singularité d’être au monde. »

     Un combat qui ne s’inscrit nullement dans une optique guettoïsante, bien au contraire. Il n’y a de Sourds que parce qu’il y a des entendants, la surdité est un rapport. Alors faisons en sorte que ce rapport ne soit pas un rapport de forces, où la minorité des Sourds subit les décisions de la majorité, mais un rapport d’égalité, d’acceptation de l’Autre tel qu’il est.