Charlotte, de David Foenkinos (Gallimard) : Magistral!

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Charlotte, de David Foenkinos

Éditions Gallimard, août 2014

Rentrée littéraire

Charlotte est un livre à part dans l’œuvre de David Foenkinos. Un livre à part tout court. Puissant, bouleversant. D’une force vitale époustouflante.

C’est presque par hasard que l’auteur va découvrir l’artiste, il y a 8 ans, à la faveur d’une exposition. Et là, c’est un choc artistique. Une rencontre. LA rencontre. « La connivence immédiate avec quelqu’un. La sensation étrange d’être déjà venu dans un lieu. J’avais tout cela avec l’œuvre de Charlotte. Je connaissais ce que je découvrais. » (P.70) Et de se sentir appelé par ces toiles et par celle qui les a peintes. Et d’investiguer. Et de se rendre sur ses lieux de vie, d’interroger les témoins.

Ce qu’il découvre sur cette femme au talent bien trop méconnu achève de le bouleverser. Car Charlotte Salomon n’est pas seulement une artiste d’exception, mais une femme d’exception. Une fragilité forte habitée par son art. Charlotte a grandi à Berlin dans une famille frappée par une succession de drames. Sa tante, sa mère, sa grand-mère ont toutes mis fin à leur jour. A croire qu’une malédiction les frappe. Sera t-elle la prochaine sur la liste? Ce serait mal connaître la force de vie qui l’anime. Malgré l’extrême solitude affective qui est sienne, malgré le vide laissé par les absents, malgré la montée du nazisme qui l’exclut de toutes les sphères de la société, Charlotte tient debout. Car elle a trouvé sa planche de salut, car elle a trouvé sa voie : la peinture. Là est sa survie. Là est sa raison de vivre. Exilée dans le sud de la France de 1940 à 1942, après avoir quitté son père, sa belle-mère, son grand amour, ses amis, ses lieux chers, elle va se donner corps et âme à son art et peindre plus de 1300 gouaches comme autant de témoignages de ce qu’elle a vécu, enduré, surmonté. Celle qui chantait si souvent et empruntait à son chant son inspiration scripturale, va faire jaillir de la noirceur de son histoire la lumière de la création.

Un exemple de résilience magistral.

Des œuvres qu’elle confiera dans une valise à son médecin avant d’être déportée et de mourir dans un camp de concentration en 1943 à tout juste 26 ans. Et de préciser à cet homme en lui tendant ledit bagage: « C’est toute ma vie. »

Toute une vie dans cette valise, écrin de son talent, témoin de son courage et de sa capacité extraordinaire à sublimer sa vie et à transcender ses souffrances par l’art.

Dès lors, on comprend aisément combien il fut délicat pour David Foenkinos de rendre hommage à cette femme admirable en tout point sans craindre d’être en deçà de l’émotion et de la fascination qu’elle exerce sur lui. Pendant des années, il va porter ce roman en gestation, jusqu’au jour où il trouvera les mots sur mesure à même de revêtir le corps de ses émotions.

Et le résultat est juste éblouissant.

Le style, avec ces phrases courtes, des passages à la ligne après chaque point, porte les émotions véhiculées par le texte avec une puissance phénoménale. Le lecteur est catapulté au cœur de la vie de Charlotte Salomon, de ses œuvres, désireux, à l’image de David Foenkinos quelques années plus tôt, de découvrir plus avant celle dont la vie fut un exemple de dépassement de soi.

Un coup de cœur de cette rentrée littéraire!

 

P. 60 : Il existe un point précis dans la trajectoire d’un artiste.

Le moment où sa propre voix commence à se faire entendre.

La densité se propage en elle, comme du sang dans de l’eau.

 

P.173 Une révélation est la compréhension de ce que l’on sait déjà.

C’est le chemin qu’emprunte chaque artiste.

Ce tunnel imprécis d’heure ou d’années.

Qui mène au moment où l’on peut enfin dire : c’est maintenant.

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Ma petite française, de Bernard Thomasson : les murs de la honte

 

 

Ma petite française, Bernard Thomasson

 

Editions du Seuil, août 2011

 

 

 

Les murs de la honte 

 

     Quand Hélène, la « petite française » devenue professeur d’université aux États-Unis, est invitée dans la capitale allemande en 2009 pour célébrer les vingt ans de la chute du mur, c’est tout un pan de son passé qui ressurgit. Une page de son histoire encore très prégnante malgré les trois décennies écoulées. Et pour cause…

 

« Les périodes charnières de l’existence ne rouillent jamais. Ni sous la pluie, ni sous les pleurs. »

 

     Dans l’avion qui la conduit vers Berlin, elle sympathise avec David, journaliste, envoyé spécialement pour couvrir l’évènement. A l’instar d’Hélène, David, d’origine juive, a avec cette ville un passé commun, des pièces du puzzle de ses origines à retrouver et à agencer. L’un comme l’autre prennent en effet conscience qu’ils ne peuvent tirer un trait sur leur passé, vivre dans le déni ou l’ignorance, s’ils désirent avancer. Leurs fondations, comme celles du mur, sont encore si fragiles…

 

« Jusqu’à aujourd’hui, je ne voulais pas croire à ce lien avec le passé. Je pensais pouvoir vivre ma vie, peinard, construire un avenir serein sans regarder dans le rétro. Or plus j’avance, plus ce manque grandit en moi, accapare de l’espace, m’apostrophe, réclame que je le comble. »

 

      Ces quêtes identitaires vont leur réserver une surprise bouleversante. Avoir vécu à Berlin n’est pas leur seul point commun…

 

     Et de découvrir aussi, sous la plume éclairée de l’auteur, que bien des murs subsistent, murs de la honte, invisibles mais ô combien intolérables. Barrières sentimentales, culturelles, sociales, politiques, ethniques s’érigent inexorablement autour de soi. Il n’y a pas un mur, mais des murs…

 

     C’est par conséquent un magnifique voyage dans le Berlin de la guerre froide où les restrictions donnaient lieu à toutes les exubérances et le Berlin d’aujourd’hui qui se reconstruit avec un passé lourd à porter, que nous offre de faire Bernard Thomasson. Une très belle ode à l’amour pour cette capitale européenne pittoresque à travers deux histoires sentimentales croisées.

 

Informations pratiques :

 

Prix éditeur : 18€

 

Nombre de pages : 263

 

ISBN : 978 2 02 105056 1

 

 

 

     Homme de radio et journaliste de renom, rédacteur en chef à France Info, Bernard Thomasson signe avec « Ma petite française » un brillant premier roman, après un recueil de nouvelles « Je voulais vous donner des nouvelles » paru aux Éditions Odile Jacob (2009)