Rentrée littéraire : La mise à nu, Jean-Philippe Blondel

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La mise à nu, Jean-Philippe Blondel

Editions Buchet Chatel, janvier 2018

Rentrée littéraire

Jean-Philippe Blondel évoque avec finesse ce que l’on laisse derrière soi, ce moment délicat où l’on commence à dresser le bilan de son existence. Émouvant.

Louis Claret, 58 ans, est professeur d’anglais. Divorcé, ses deux filles parties suivre leur propre chemin, il s’accommode de sa vie sans trop s’interroger, se contente de rester dans sa zone de confort. Jusqu’à ce jour où Alexandre Laudin, un élève qu’il a eu dans sa classe 20 ans plus tôt, l’invite à un vernissage. Cet élève discret est en effet devenu un peintre connu et reconnu, dont les médias louent la fulgurante ascension. Louis, qui n’a rien de prévu ce soir-là, accepte l’invitation, histoire de tuer le temps bien davantage que par intérêt pour l’artiste et ses œuvres.

Il n’imagine alors pas à quel point ces retrouvailles vont bouleverser sa vie.

Car Alexandre, depuis ces retrouvailles, vit avec l’obsession de revoir Louis. Il a une faveur à lui demander : réaliser son portrait sous la forme d’un triptyque, avec un effeuillage progressif du corps dans sa pose. Mais le corps ne sera pas le seul à être effeuillé. Au fil des séances et des longs moments d’immobilité et de silence qui les accompagnent, Louis se repasse en pensées les moments forts de sa vie, heureux ou malheureux, plonge au cœur de lui-même. L’occasion de faire le bilan d’une vie qu’il suit plus qu’il ne l’initie. L’occasion de même pour l’artiste de lui avouer ses vraies motivations, ses failles, ce qu’il n’a jamais osé avouer jusqu’alors. Une double mise à nu.

Dans ce roman très intimiste, Jean-Philippe Blondel nous peint avec douceur, aux couleurs de l’émotion et avec sa plume comme pinceau, le portrait de deux êtres qui font le point sur leur existence. Touche par touche, comme sur une toile de Seurat, il met leur âme à nu. Connaît-on vraiment les autres ? Se connaît-on seulement soi-même ?

 

 

 

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Rentrée littéraire : Tombée des nues, Violaine Bérot. Puissant.

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Tombée des nues, Violaine Bérot

Editions Buchet-Chastel, janvier 2018

Rentrée littéraire 2018

 Une écriture menée cœur battant, comme une urgence. Violaine Bérot nous revient avec force et talent dans Tombée des nues, où elle aborde le sujet du déni de grossesse et de l’instinct maternel. Un roman coup de poing et coup de cœur !

Marion, Baptiste et leur chienne Sucette vivent une vie simple à la sortie d’un village reculé. Le jeune couple élève des chèvres et travaille beaucoup. Une vie de labeur qui se trouve bouleversée le jour où Marion est prise de violentes douleurs. Elle est en train d’accoucher. Or personne, ni elle ni même son mari, n’a soupçonné ces neufs derniers mois qu’elle était enceinte. Pas de ventre rond, aucun signe apparent de la vie qui grandissait en elle. En état de sidération, Marion reste mutique devant la petite fille qu’elle vient de mettre au monde. Culturellement, la naissance d’un enfant est source de bonheur, or pour les femmes victimes d’un déni de grossesse, « ce qui leur arrive est trop inconcevable pour qu’elles puissent l’accepter, quelques heures avant elles n’étaient pas enceinte et voilà qu’un bébé sort de leur corps, c’est à rendre fou n’importe qui, ça dépasse l’entendement. »

Quelle souffrance psychologique peut ainsi conduire une femme à laisser grandir dans son ventre un bébé sans l’autoriser à exister ? De quoi se protège Marion pour refuser de s’écouter à ce point ? Parviendra-t-elle à tisser des liens avec ce petit être malgré tout ?

J’avais adoré le précédent roman de Violaine Bérot, Nue sous la lune. On retrouve ici tout le talent de l’auteur. Ce roman, comme le précédent, véhicule une force émotionnelle hors du commun. L’écriture est rapide, précise, incisive. La tension permanente. Comme un cœur qui s’affole et cogne dans chaque mot. Et d’entraîner le lecteur dans une course, celle de l’urgence d’aider cette femme et cet enfant, tous deux perdus.

 

Manège, Daniel Parokia : un roman qui va vous faire tourner la tête!

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Rentrée littéraire

Manège, Daniel Parokia

Editions Buchet Chastel, août 2017

Manège, deuxième roman de Daniel Parokia, entraîne le lecteur dans le monde d’hier aux résonances émouvantes et fitzgeraldiennes.

La vie est un manège, les choses passent, vont. Et reviennent. On pense le passé dépassé, la page tournée, et soudain. Soudain une voiture vous renverse et sa conductrice n’est autre que votre premier amour.

C’est ce qui arrive à Matteo Bellini. Tandis qu’il git au sol, l’épaule démise, il se retrouve face à face avec une femme aux cheveux blonds, aux yeux agate, dont les traits lui rappellent quelqu’un. Et pour cause, il s’agit de Mathilda D’Encey, la femme qu’il a tant aimée. Et de se projeter 26 années plus tôt, au milieu des années 60, lorsqu’il fit sa connaissance. Une banale annonce de vente de scooter par une riche famille lyonnaise, un jeune homme d’origine modeste désireux d’acquérir sa première Vespa, rien qui ne présageait un quelconque amour.

Et pourtant, lorsqu’il se rend chez les propriétaires de la Vespa, ce n’est pas seulement le luxe de la propriété qui subjugue Mattéo. Mais aussi la jeune fille de la maison. Très vite, la revoir devint une obsession.  Et une réalité.

Mais ce coup de foudre est-il vraiment réciproque ? Le hasard est-il le seul à avoir décidé de cette rencontre, où ce jeune couple est-il manipulé? Qui est aux commandes du manège de leur vie ?

C’est un roman d’ambiance, qui nous plonge avec délice dans l’insouciance de la jeunesse, ses rêves, ses projets. Ses désillusions aussi. Une histoire sous forme de puzzle, dont l’auteur nous dévoile avec subtilité une à une les pièces, maintenant le lecteur en haleine jusqu’à la toute fin. Une belle écriture, des personnages attachants, une histoire captivante, vous ne descendrez pas du manège en route !

 

Mal parti, Monique Jouvancy (Buchet/Chastel)

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Mal parti, Monique Jouvancy

Editions Buchet/Chastel, février 2017

160 P. ; 14€

Une tranche de vie, en province, au cœur d’une famille française éprouvée par le deuil.

Alors qu’il n’était lui-même âgé que de deux ans ½, son petit frère décède. Dans la famille, c’est la sidération. Les années passent, mais le souvenir reste, s’amplifie. Le fils décédé est paré de toutes les qualités ; les adultes ne cessent de disserter sur les mérites qui eussent été siens. Et le fils aîné d’avoir le sentiment de ne pas mériter d’avoir survécu, d’usurper une place. Une impression confortée par l’attitude de rejet de son père à son endroit. Seule sa sœur, née quatre ans après le drame, fait l’objet d’attentions et de douceur, suscite les rires et l’admiration. Lui n’est qu’un poids dont on se déleste dès que possible en l’envoyant en vacances chez son grand-oncle à la campagne. Et la mère de suivre le père. Seule la mémé le soutient en cachette.

Comment se construire quand votre père vous assimile à un désastre ? Comment avoir de soi une bonne image quand le miroir que vous tendent vos parents vous renvoie un reflet aussi négatif ?

Dans pareil contexte, la mort du père, terrassé par un infarctus, apparaît comme un soulagement. Une délivrance. L’occasion pour le fils de naître enfin à la vie ? De tenir sa revanche ? Pourra-t-il à son tour être pour son fils le père qu’il aurait aimé avoir, ou reproduira t-il les mêmes erreurs ?

Mal parti est le roman d’une trajectoire de vie. Ou comment l’enfance peut vous faire dévier de votre route, emprunter encore et encore des chemins de traverse qu’on s’était pourtant juré d’éviter. Un roman qui se lit d’une traite.

Nue, sous la lune, de Violaine Bérot : coup de coeur!

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Nue sous la lune, Violaine Bérot

Editions Buchet/Chastel,  à paraître le 12 janvier 2017

Rentrée littéraire

Un magnifique roman, poétique, d’une extrême justesse, vibrant de sensibilité, sur cette tragédie que réprésente le fait de devenir « personne ». Coup de cœur de cette rentrée littéraire !

Elle a tout abandonné pour lui : sa carrière d’artiste reconnue, sa famille, ses amis. Pire : elle s’est abandonnée elle-même, a délaissé celle qu’elle était, pour devenir celle qu’il souhaite – exige- qu’elle soit.

Cet homme, sculpteur lui-aussi, maître dans ce domaine, a fait d’elle sa chose. Insidieusement. Irréversiblement. La femme qu’elle était, joyeuse, créative, sociable, est devenue sous le couteau de ses mots acérés, de ses silences agressifs, de ses regards méprisants voire haineux, un arbre sans vie. Un pauvre tronc qu’il sculpte à sa guise, qui n’existe que si son regard daigne se porter sur elle.

Confinée dans son propre huis clos, elle est privée de moyen d’action et même de réaction, ne se rend même plus compte que ce qu’elle vit n’est pas acceptable. E si c’était elle qui était nulle, décourageante ? Peut-être que les accès de violence qu’il manifeste à son endroit sont justifiés ? Ou quand la victime se croit coupable. Que faire alors ? Continuer à se soumettre, résignée ? Fuir ? En finir ?

Ce roman de Violaine Bérot véhicule une force émotionnelle hors du commun. L’écriture est rapide, précise. La tension soutenue. Comme un cœur qui s’affole et cogne dans chaque mot. Et d’entrainer le lecteur dans une course, cette course contre la montre pour sauver la femme des griffes de son bourreau. L’auteur évite avec brio l’écueil du pathos et évoque ce sujet terrible des êtres victimes de maltraitance, leur lente mise à mort psychique, prélude parfois même à leur mort physique. Magnifique.

P.22 : « Je me souviens qu’avant toi je ne comprenais pas que certaines femmes puissent accepter d’être maltraitées, qu’elles ne se révoltent pas, ne réagissent pas, ne fuient pas, qu’elles s’entêtent à rester malgré les coups. A présent, je comprends. »

Maman est en haut, Caroline Sers

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Maman est en haut, Caroline Sers

Editions Buchet Chastel, octobre 2016

Cerise, quadra, doit jongler entre son travail, ses deux enfants qu’elle élève seule et les incessants appels téléphoniques de sa mère. Aussi, quand cette dernière appelle une énième fois, ne prête t-elle qu’une oreille distraite à ses propos. Le soir même, c’est la gendarmerie qui la contacte à son sujet. Sa mère est en garde à vue. Aucun détail supplémentaire ne lui est donné.

Tandis qu’elle s’interroge sur ce qui a bien pu se passer, d’autres tensions surgissent. Une réorganisation au travail, son ex-mari qui souhaite qu’ils revivent ensemble, Cerise, habituée à composer et à s’adapter aux attentes des autres, va t-elle continuer à taire ses propres envies et besoins ? Ou va t-elle affronter enfin sa famille , faire et assumer ses propres choix ?

Lorsque sa mère, sortie de sa garde à vue, invite tout le monde à la maison, les tensions sont à leur comble. Une simple parole peut tout faire exploser.

Dans ce roman sur la famille – avec ses secrets, ses rivalités intestines, ses drames, mais aussi sur la crise de la quarantaine, Caroline Sers adopte un ton caustique jubilatoire. Même si on déplore quelques longueurs, cette maman haut-perchée, ses deux enfants et petits-enfants forment une famille explosive dont on savoure les réparties, l’humour, la justesse des situations et ressentis.

Un moment de détente agréable.

Rentrée littéraire : Vera Kaplan, de Laurent Sagalovitsch. Coup de coeur!

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Vera Kaplan, de Laurent Sagalovitsch

Editions Buchet-Chastel, août 2016

Rentrée littéraire

Dans un récit sans complaisance, librement inspiré du destin véritable de Stella Goldschlag, Laurent Sagalovitsch dresse le portrait d’une victime monstrueuse dévorée par une pulsion de vie inhumaine. Coup de cœur de cette rentrée littéraire !

Stella Goldschlag était une juive allemande, contrainte par les nazis de collaborer à la recherche des juifs clandestins dans Berlin, afin d’éviter sa déportation et celle de ses parents. C’est de la vie de cette personne, décédée en 1994, que s’inspire Laurent Sagalovitsch à travers le personnage de Vera.

Quand il apprend par le notaire chargé de la succession, la mort de sa grand-mère, il tombe des nues. Jamais sa mère ne lui avait révélé que sa grand-mère, Vera Kaplan, était toujours en vie. Jamais d’ailleurs elle n’avait évoqué non plus avec lui son enfance. Pourquoi lui avoir caché son existence ? Pourquoi ce mystère entretenu autour de son passé ?

Des questions qui vont trouver des réponses détaillées dans le journal de bord que Vera tenait depuis des années et destinait à sa fille. Un journal que son petit-fils va lire.

Et de découvrir le passé horrifiant de Vera. Une femme qui assume ses choix, n’a pas de regrets. « Quand je me suis retrouvée plongée dans cet enfer, lorsque j’ai pris la décision de collaborer avec eux, d’accepter la chance d’épargner mes parents, j’ai dû cesser de réfléchir par moi-même ou alors d’une manière si confuse et si désordonnée que la nature profonde de mes actes m’échappait la plupart du temps : la pression exercée sur moi était si forte qu’elle emportait avec elle ma capacité à raisonner, j’agissais sur les évènements autant que je les subissais, et, la plupart du temps, je demeurais une énigme à mes propres yeux. » Avait-elle le choix ? Qu’auriez-vous fait à sa place ? Si spontanément les réponses fusent, l’auteur montre qu’elles sont moins simples qu’il n’y paraît. Si condamner est facile, comprendre est difficile. C’est cet effort de compréhension qu’il nous propose de faire, sans complaisance aucune.

C’est un roman absolument passionnant que nous livre Laurent Sagalovitsch. Un roman qu’il est impossible de reposer une fois la lecture commencée. Avec beaucoup de finesse, d’intelligence, de pertinence, il analyse ce qui a pu conduire une femme « bien sous tous rapports », une femme juive aimante, à dénoncer d’autres juifs, à condamner à mort d’autres êtres humains. Une interrogation à portée universelle : peut-on chercher à sauver sa vie à n’importe quel prix ? Les destins extraordinaires sont-ils le fait d’époques extraordinaires ? Peut-on tout justifier et tout pardonner ?

Un roman brillant.

Coup de cœur de cette rentrée littéraire !