Les jours brûlants, Laurence Peyrin

Les jours brûlants, Laurence Peyrin
©Karine Fléjo photographie

Un magnifique roman, aux personnages attachants, sur un phénomène dont on parle peu : ces femmes qui, du jour au lendemain, choisissent de disparaître en abandonnant enfants, mari et travail.

Quitter mari, enfants et disparaître

Joanne est une femme bourgeoise, épanouie, une épouse et mère comblées. Installée dans la petite ville de Modesto en Californie, elle aime son rôle de maîtresse de maison, n’en déplaise à sa fille Brianna, féministe dans l’âme, pour laquelle être « simple épouse » est juste inconcevable. Une vie sereine qui semblait toute tracée, jusqu’à cette agression. Alors qu’elle rentre de la bibliothèque à vélo, un homme surgit et l’agresse pour s’emparer de son sac. Avant de s’enfuir avec, laissant Joanne sur le bitume, en sang.

Si en apparence, Joanne s’en tire avec seulement quelques égratignures qui lui vaudront une belle cicatrice, le traumatisme est en réalité bien plus grand. Même s’il est invisible à l’œil nu. Car jamais, en 37 années d’existence, Joanne n’a été confrontée à la violence, ni physique ni verbale. Jamais. Cette première exposition à la violence provoque donc en elle un véritable tsunami dont elle s’efforce de ne rien laisser émerger en surface.

« Les gens autour d’elle ne savaient pas qu’elle s’imaginait comme une maison en travaux. Les murs extérieurs bien scellés dans leurs fondations, le crépi frais; les murs intérieurs abattus. Joanne tentait de les rebâtir brique après brique, les recouvrant d’une nouvelle peinture ».

Mais l’entreprise de reconstruction est bien trop lourde pour ses frêles épaules. Elle commence alors à adopter des comportements déviants, au point de lire la peur que désormais elle inspire à ses enfants et à son mari dans leur regard.

Alors, écrasée par le poids de la souffrance psychique, elle décide de tout quitter. Mari, enfants, maison, amis, lieu de vie. Tout. Pourra-t-elle se reconstruire ailleurs? La fuite lui permettra-t-elle de se retrouver? Direction Las Vegas et ses jours brûlants.

Un magnifique roman

Je découvre Laurence Peyrin avec ce roman, Les jours brûlants, et n’ai qu’une seule envie : me précipiter sur les précédents. Le sujet abordé ici est passionnant : le moment où l’existence bascule, où un évènement conduit à changer complètement de trajectoire. Et à disparaître en abandonnant mari, enfants, maison, et travail. Les disparitions volontaires concernent environ 1000 femmes par an en France, âgées en moyenne d’une quarantaine d’années. Si la loi autorise chacun à disparaitre de son plein gré, la société est très critique vis à vis de ces femmes, surtout si elles sont mères. Laurence Peyrin propose donc, au lieu de les juger et de les condamner, d’essayer de comprendre ce qui peut les pousser à faire pareil choix. Voire à se demander si elles ont vraiment d’autre choix que de tout quitter.

Qu’est-ce qui fait qu’un jour, on sacrifie au désir inconscient de l’inconnu? Un mal-être profond, une situation d’échec, l’incapacité de gérer. Tous ces gens, inféodés à l’idéal de la réussite -professionnelle, familiale, financière, et dont un jour le « moi », selon la topique freudienne, chutait et s’éclatait ».

Je vous laisse découvrir ce magnifique roman, ses personnages tous plus attachants les uns que les autres, le message d’espoir sur un recommencement possible qu’il véhicule et vais pour ma part me plonger dans le précédent roman de l’auteure, Ma chérie, paru aux éditions Pocket ce mois de juin!

Ne passez pas à côté de ce roman!

Informations pratiques

Les jours brûlants, Laurence Peyrin – éditions Calmann-Lévy, mai 2020 – 429 pages – 20,50€

Puzzle de Brest, Yann le Rest et Pascale Tamalet

Puzzle de Brest

Quand la Bretagne est en émoi car un doigt humain a été retrouvé à l’aquarium Océanopolis de Brest, ainsi que des morceaux de cadavre sur la plage. Y a-t-il un lien entre ces deux affaires? Plongée au cœur d’un trafic terrifiant.

Enquête en Bretagne

Alors qu’une classe de l’école primaire visite l’aquarium Océanopolis à Brest,  attraction touristique majeure de Bretagne, les enfants remarquent un poisson étrange qui ne ressemble à aucune espèce connue.. Et pour cause, il s’agit en réalité d’un doigt humain, apparemment féminin, qui évolue au milieu des requins. Comment ce doigt a-t-il pu se retrouver dans un aquarium ultra sécurisé et passer le système de filtrage ? À qui appartient-il ? L’enquête est confiée au capitaine Fox et aux lieutenants Le Gad et Ledut.

Au même moment, on leur signale la disparition de la commissaire de bord et du steward d’un paquebot de croisière en escale au port de Brest pour cause d’avarie. Dans la cabine des deux membres d’équipage, des vêtements griffés, des accessoires de luxe qui témoignent d’un train de vie bien supérieur à celui de leurs revenus. D’où vient tout cet argent ? Est-il la cause de leur disparition ? Cette affaire a-t-elle un lien avec la découverte macabre à l’aquarium Océanopolis ? Peut-on accorder du crédit aux propos d’un SDF imbibé d’alcool, qui affirme avoir vu sur le quai ce qui pourrait être deux corps sans vie être déplacés dans des sacs?

Le commissaire Hadrien Fox va devoir mener l’enquête.

Un polar bien mené

Yann le Rest est écrivain. Pascale Tamalet, ancienne inspectrice de la PJ,, est désormais correspondante judiciaire pour le journal régional Le Télégramme. Tous deux ont uni leur talent et leurs connaissances pour rédiger ce polar venimeux sur les terres bretonnes. Il s’agit ici pour le commissaire Hadrien Fox, un brin de macho et très séducteur, de remettre chacune à leur place  les pièces de ce puzzle breton. Et reconstituer ce puzzle est loin d’être simple avec cette enquête qui part dans toutes les directions : trafic animalier, violence conjugale, corruption, travail clandestin… Comment faire le lien entre ces éléments ?

Un roman divertissant, au style fluide, aux personnages bien campés, mais dont la tension narrative est cependant fluctuante , ce qui me laisse un peu sur ma faim. Je m’attendais à être davantage tenue en haleine par un suspense  plus savamment entretenu. Cela reste néanmoins une lecture agréable, avec pour cadre ma si chère Bretagne natale.

La vie est un roman, Guillaume Musso

©Karine Fléjo photographie

Une savoureuse mise en abyme, une intrigue haletante et une passionnante analyse sur le pouvoir de l’écrit .

Disparition d’un enfant

Tout a commencé par une banale partie de cache-cache entre Flora Conway et sa fille Carrie âgée de trois, ans dans leur appartement new-yorkais. Mais au moment de chercher la cachette de la fillette, force est d’admettre à Flora que sa fille a disparu. Incompréhensible. Terrible. Paniquant.

Si Flora est une romancière de renom, au succès aussi grand que le mystère qui l’entoure ( aucune apparition publique, aucune vidéo, une seule et unique photo officielle d’elle) , la réalité qui la frappe est pire que le pire des drames romanesques imaginés. 

Qu’est-il arrivé à Carrie? Enlèvement par un auteur jaloux de son succès? Par un lecteur détraqué à l’image de Misery de Stephen King? Par son editrice, qui voit en sa fille un frein à sa carrière ? Un mystère dont la presse et les médias en général se délectent, insensibles à la détresse de la mère mais très sensibles au buzz qu’ils vont créer. 

Au même moment, de l’autre côté de l’atlantique, un écrivain parisien, Romain Ozorski, peine à rédiger le manuscrit que son éditeur attend. S’il s’est toujours refusé à verser dans l’autofiction, cette fois les frontières entre l’histoire qu’il écrit et sa propre vie amoureuse et familiale sont si tenues, si diluées, qu’il achoppe à poursuivre l’écriture. Trop douloureux. 

Quel lien y -a-t-il entre ces deux écrivains? Pourquoi Flora est-elle convaincue que cet auteur parisien détient la réponse sur la disparition de sa fille? 

Le pouvoir des livres

Dans La vie est un roman Guillaume Musso nous offre une mise en abyme magistrale. Avec beaucoup de finesse, il analyse cette cohabitation entre deux mondes – le réel et l’imaginaire – dans l’esprit de tout écrivain, cette perméabilité entre les deux. Où s’arrête la fiction? Ou commence la réalité ? Quel est le degré de perméabilité entre l’auteur et ses personnages? Entre l’histoire qu’il écrit et sa propre vie? Qui est le maitre à bord : l’écrivain ou ses héros ? Est-il totalement libre de décider de l’orientation de son histoire ou se laisse-t-il guider par elle? 

«  Quand vous passez l’essentiel de la journée à divaguer dans un monde imaginaire, il n’est parfois pas évident de faire le chemin dans l’autre sens. Et vous êtes saisi de vertige lorsque les frontières s’estompent. « 

La vie est un roman vous tiendra en haleine du début à la fin, avec des personnages indiciblement attachants et un exercice de haute voltige sur la création littéraire. Passionnant. Envoûtant. Et un brin diabolique.

Informations pratiques

La vie est un roman, Guillaume Musso – Editions Calmann-Lévy, juin 2020 – 300 pages – 21,90€

Comme un enchantement, Nathalie Hug

Comme un enchantement, Nathalie Hug

©Karine Fléjo photographie

Un voyage dans la campagne toscane, où les ruines d’une ferme fortifiée servent de décor à une renaissance. Renaissance à la vie. Renaissance à l’amour.

Des racines italiennes

Eddie est une trentenaire solitaire, qui vit dans un petit appartement de la Butte Montmartre, juché sur les toits. Orpheline à l’âge de 16 ans, elle n’a jamais guéri de sa blessure et a préféré mettre l’amour et les gens à distance, ériger des murs invisibles entre elle et les autres, pour ne plus risquer de s’attacher ni de souffrir. Une vie dont elle s’accommode à défaut de s’y épanouir.

Jusqu’à ce qu’un notaire, un certain Monsieur X, lui adresse un courrier l’informant qu’elle est l’unique légataire d’un très vieil homme, Giuseppe Giangrandi, décédé en Italie six années auparavant. Eddie, qui a beaucoup souffert de n’avoir jamais rien su sur ses racines, se dit qu’elle va peut-être pouvoir exhumer des vestiges de son histoire et atténuer ce sentiment d’être amputée d’une partie d’elle-même.

Quand elle débarque dans le village toscan, aux environs de Parme, et découvre la ferme fortifiée de Giuseppe au sommet de la colline, elle tombe immédiatement sous son charme. Un endroit chargé d’histoire, d’amour, celui que Giuseppe et Philomène se vouaient. Et pourtant, ce lieu est un champ de ruines et la tache pour tout rénover énorme. Mais dans ces vieilles pierres, cette nature luxuriante, entourée d’un calme bienfaisant et bercée par cette vue splendide sur les collines, tout semble possible.

Et si ce lieu était le reflet de son être intérieur, un champ de ruines sur lequel il est envisageable de reconstruire, ce qui expliquerait qu’elle s’y sente en harmonie, en profond accord avec elle-même ? Et si en ces lieux sauvages, elle apprenait à apprivoiser le bonheur ?

Reconstruction et renaissance

Nathalie Hug nous offre un roman émouvant, gorgé de soleil toscan, de nature, de collines à perte de vue. L’Italie et ce village de l’Emilie-Romagne sont à ce titre des personnages à part entière du roman. Un roman plein d’images, de couleurs, de parfums, de soleil. Un véritable voyage aux environs de Parme.

Voyage intérieur aussi pour cette jeune femme qui, seule avec elle-même, va avoir le temps de penser et de panser ses plaies, d’identifier ses besoins essentiels, de s’interroger sur le sens à donner à sa vie. Dans cette ferme fortifiée regorgeant d’endroits cachés, de dédales et de mystères, elle va apprivoiser les lieux et apprivoiser son histoire. S’enraciner dans la vie et se déployer, plus forte. Plus vivante que jamais. Et elle va découvrir à cette occasion, que la demeure n’est pas la seule à abriter des mystères

Comme un enchantement est un roman plein d’espoir, qui porte bien son nom.

Informations pratiques

Comme un enchantement, Nathalie Hug – éditions Calmann-Lévy, février 2020 – 387 pages – 19,90€

Citation du jour

 L’art a cette capacité de faire parfois ressentir ce que nous savons confusément
au fond de nous sans jamais avoir pu l’exprimer. En un instant. Comme
un accès direct et fulgurant à la Source.
L’art joue avec nos sens pour nous emmener dans le monde de l’esprit
où s’épanouit notre âme.

L'art vous le rend bien Laurent Gounelle

A la vie! L’homme étoilé

A la vie! L'homme étoilé

©Karine Fléjo photographie

Un roman graphique viscéralement humain, tendre, drôle et émouvant à la fois, dans lequel un infirmier en soins palliatifs nous fait partager son quotidien. Un infirmier qui ajoute de la vie aux derniers jours à défaut d’ajouter des jours à la vie. MAGNIFIQUE

Rendre l’hôpital plus humain

Si je vous dis que ce roman graphique évoque le quotidien d’un infirmier en soins palliatifs, vous allez penser tristesse, mort, cauchemar, solitude, maladie. Et avoir envie de fuir. Attendez! Car vous auriez tort de passer à côté de ce bijou d’humanité. Cet infirmier, qui se surnomme L’homme étoilé, se refuse à ce que le quotidien déjà sombre de ces patients, se fasse dans l’isolement, la froideur, la tristesse et la douleur. Pour la douleur, il y a toute la pharmacopée disponible. Pour le reste, il s’intéresse profondément à chacun, cherche comment apporter de la joie, de la lumière dans leur regard et des sourires sur leur visage. Comment entrer en relation avec eux. Comment les entourer de douceur et leur permettre de vivre au mieux leurs derniers jours, leurs dernières heures. Et de chanter avec Roger les plus grands tubes de Queen, musique à fond dans la chambre d’hôpital. Et d’apprendre le suédois avec la douce Mathilde. Et d’être le petit-fils de coeur de Nanie.

Pour chaque être entrer en connexion.

Un roman graphique MAGNIFIQUE

Impossible de ne pas sourire face à l’humour du jeune infirmier, de ne pas s’attendrir face au visage à nouveau souriant des patients, de ne pas sentir ses larmes couler quand vient leur dernier souffle.

Grâce à l’empathie dont fait montre l’infirmier, chaque patient se sent respecté, entouré, exister. Si certes il n’est pas possible à l’infirmier de faire des miracles côté guérison, il fait en revanche l’impossible pour adoucir leur vie et leur transmettre toute son affection. En quelques traits de crayons, il croque l’essentiel, rend compte de son quotidien, de ses émotions, de ses rencontres, de la vie du service. Parce qu’accompagner la mort n’est pas forcément triste. Parce qu’il faut profiter de chaque instant jusqu’au dernier.

Un livre plein d’amour et d’humour, qui redonne foi en l’être humain.

 

Informations pratiques

A la vie! L’homme étoilé – Editions Calmann Lévy Graphic, janvier 2020 – 196 pages – 16,50€

Et retrouvez L’homme étoilé sur Instagram sous le pseudo : l.homme.etoile

Les étincelles, Julien Sandrel

Les étincelles de Julien Sandrel

©Karine Fléjo photographie

Après La chambre des merveilles et La vie qui m’attendait, Julien Sandrel nous revient avec un troisième roman à l’intrigue magistralement menée, avec cette sensibilité et cette humanité qui caractérisent son écriture. Un roman impossible à lâcher. Et un bel hommage aux lanceurs d’alerte.

Enquête sur des produits chimiques dangereux

Phoenix a 23 ans. Jusque récemment, elle se destinait à une carrière dans la musique. Le conservatoire dès l’âge de six ans, puis la faculté de musique, tout en prenait le chemin. Mais ça, c’était avant. Avant la disparition tragique de son père. Depuis, elle a enterré son désir de devenir pianiste concertiste, est incapable de simplement toucher un clavier. Car la musique était indéniablement associée à ce père qu’elle aimait tant et qui les a tous trahis.

Triste de voir l’amour de sa petite fille transformée en rancœur voire en haine à l égard de son défunt père, sa grand-mère lui demande de bien vouloir faire un geste pour se souvenir de lui. Alors Phoenix promet de le faire , par amour pour sa grand-mère. Pour cela, elle va chercher à la cave un carton contenant des objets liés à son père, carton destiné à être jeté. Parmi eux, un Walkman. Or, stupeur, dans le Walkman est dissimulé un papier portant un message qui se révèle être un appel a l’aide.

Dès lors, ses certitudes sur les circonstances de la mort de son père volent en éclats. Et avec elles, sa rancœur à son endroit. Et si elle s’était trompée, s’il ne s’était pas tué en Colombie en allant rejoindre sa soi-disant maîtresse? Était-ce d’ailleurs vraiment un accident? Comment expliquer la présence de ce message écrit par des Roumains en danger de mort dans le Walkman? Son père, scientifique reconnu, était-il de près ou de loin lié à ces Roumains, à leurs dénonciations sur le Clear, produit potentiellement cancérigène et pourtant très répandu? Perdue depuis la mort de son père, Phoenix se sent soudain investie d’une mission : remonter le fil d’Ariane et identifier ce qui a coûté la vie à son père. Une enquête non dénuée de risques, pour laquelle elle pourra compter sur son frère César, petit génie de l’informatique.

Un hommage aux lanceurs d’alerte

C’est un roman haletant à l’intrigue savamment orchestrée et au réalisme saisissant que nous offre Julien Sandrel. Le lecteur s’engouffre dans le sillage de Phoenix et César, ému par ces enfants prêts à tout pour honorer la mémoire de leur père, et plonge à cette occasion dans le quotidien des lanceurs d’alerte. Des hommes et des femmes prêts à risquer leur vie, pour que la vérité voie le jour. Des êtres prêts à renoncer à leur confort, leur travail, leur famille, pour défendre les idées et le monde auxquels ils croient. Un roman inscrit dans une actualité brûlante puisque le rapport de l’ONG Global Witness dénonce la mort de 164 défenseurs de l’environnement, lanceurs d’alerte, pour la seule année 2018. Des crimes majoritairement impunis…

J’ai énormément apprécié la capacité de Julien Sandrel à se renouveler, à nous emporter à chaque fois dans des univers différents, tout en gardant cette signature qui est sienne : celle d’une sensibilité d’écriture aussi vibrante que belle.

Informations pratiques

Les étincelles, Julien Sandrel, éditions Calmann Levy –  397 pages – 19,50€, février 2020

L’année du gel, Agathe Portail

L'année du gel Agathe Portail

©Karine Fléjo photographie

Une semaine de vacances estivales au cœur des vignobles bordelais, c’est tentant n’est-ce pas ? Mais quand un cadavre est retrouvé dans la chambre froide, le sang des vacanciers se glace. Une enquête riche en rebondissements.

Meurtre dans les vignobles bordelais

Avec les caprices de la météo, mieux vaut avoir une bonne assurance quand on possède des vignobles. Mais Bernard Mazet a préféré prendre le risque de miser sur une météo clémente, plutôt que de payer une assurance exorbitante. Et mal lui en a pris. Le gel a dévasté ses vignes. Il n’a donc d’autre choix que d’accepter la proposition de sa femme d’ouvrir des chambres d’hôtes, d’autant que l’entretien de la grande propriété familiale de Haut-Méac est extrêmement coûteux. Et, détail qui n’en est pas un, il n’a pas avoué à sa femme ne pas avoir souscrit d’assurance.

Une bande de trentenaires débarque donc au château pour une semaine de vacances. Six jeunes gens aux personnalités bien campées et très différentes les unes des autres.

Mais au quatrième jour, le cadavre de l’un d’entre eux est retrouvé dans la chambre froide du château. Il s’agit de Clara, une jeune femme réservée. Et il ne s’agit visiblement pas d’un accident…

Une enquête aux multiples rebondissements

Agathe Portail signe ici son premier roman. Un roman dans lequel elle s’amuse avec les nerfs du lecteur, multiplie les pistes toutes plus vraisemblables les unes que les autres, pour mieux l’éloigner du vrai meurtrier. Le groupe d’amis est-il si soudé que cela ? L’unité du groupe, qui n’était qu’apparente, vole en effet en éclats avec la mort de Clara. Une jeune femme très discrète, mais qui avait l’art de susciter les confidences. Mieux : elle se trouvait toujours derrière la porte au bon moment, captant sans le vouloir des échanges secrets. En savait-elle trop ? Et si le meurtrier était quelqu’un de la bande ayant quelque chose à cacher ? A moins que Clara n’ait découvert que Bernard Mazet trafiquait son vin, faute de récolte suffisante ? Et que contenait la mystérieuse chemise rouge dont Clara ne se séparait jamais ? Le chef de la brigade locale, avec à ses basques sa tante aussi fantasque que fouineuse, va devoir faire la vendange d’indices. Et le lecteur avec eux. Des rouages parfaitement huilés, un suspens entretenu de la première à la dernière page, une chute très inattendue, L’année du gel est un bon millésime littéraire !

Informations pratiques

L’année du gel, par Agathe Portail – éditions Calmann Lévy – Collection Territoires – 356 pages – 19,90€

 

 

Rentrée littéraire : Où bat le cœur du monde, Philippe Hayat

Où bat le coeur du monde Philippe Hayat

©Karine Fléjo photographie

Le parcours incroyable d’un jeune garçon muet et handicapé, qui découvre en la musique en général et en la clarinette plus particulièrement, la voie de sa voix. Un parcours initiatique émouvant et inspirant, aux accents de jazz.

Le pouvoir de la musique

Darius vit à Tunis dans les années trente, dans le quartier juif de la Hara. Son père, libraire, est un jour pris à partie par les Arabes, lesquels accusent les juifs de se faire de l’argent avec les français. Malgré sa volonté d’apaiser les esprits, le ton monte et ordre est donné d’aller bruler les livres impurs de la librairie, ainsi que la librairie elle-même. Témoin de la scène, Darius court chercher de l’aide. Mais, malgré tous ses efforts, il ne parvient pas à éviter le saccage de la librairie. Pire, il assiste à la mort de son père et est lui-même gravement blessé à la jambe.

Il perd son père et le choc est tel, qu’il perd sa voix.

Dès lors, relogé dans un quartier moderne, loin des tensions du quartier juif, Darius est élevé par sa mère. Mais cette dernière peine à joindre les deux bouts avec les petits boulots qu’elle trouve. Et de placer en Darius tous ses espoirs : il faut qu’il réussisse à l’école, qu’il ait un bon travail et mette un terme à cette vie miséreuse. Mais si Darius est désireux de ne pas décevoir sa mère, force lui est de reconnaître qu’il ne se sent pas fait pour les études. Auprès de son amie Lou, il a en effet fait une découverte majeure : la clarinette. En quelques notes cet instrument a allumé en lui un incendie. Et de se consumer d’apprendre à en jouer.

Car la clarinette résonne en Darius bien davantage qu’un simple instrument de musique. Elle lui parle, l’appelle, le transcende. Elle est, il en est immédiatement convaincu,  la voie de sa voix perdue, la partition de son âme. Un langage de sons et de silences.

Alors il s’éclipse le plus souvent possible et, tandis qu’il est censé réviser ses examens, il s’entraîne sur la clarinette que Lou lui a prêtée. Il se prend à rêver de jouer du jazz, de gagner sa vie grâce à la musique et ainsi de permettre à sa mère de ne plus se ruiner la santé à faire des ménages. Jusqu’au jour où son rêve prend tellement de place, qu’il ne peut plus l’ignorer. Il décide de fuir pour se donner une chance de réussir aux Etats-Unis. Mais les Etats-Unis sont-ils prêts à l’accueillir, à reconnaître son talent ?

Cultiver sa passion

C’est un roman magnifique, empli de sensibilité, que nous offre Philippe Hayat, une histoire particulière à dimension universelle : jusqu’où est-on prêt à aller pour se fondre dans les attentes des autres, pour ne pas les décevoir ? Quel risque y-a-t-il à ne pas écouter notre voix intérieure, nos besoins, nos envies ? Quel courage faut-il pour oser faire ses propres choix, donner corps à sa passion ?

« Un jour, parti au petit matin, ayant préféré le jazz aux études, la guerre aux diplômes, son rêve au sien, il avait arrêté de se cacher. Alors sa vie d’homme avait commencé. »

C’est un roman sur le dépassement de soi, la passion qui consume, la persévérance, les choix difficiles de la vie, mais aussi un roman sur le pouvoir fabuleux de la musique. Le jazz, à travers les grands noms qui lui ont donné corps, est presque un personnage à part entière du roman.

Un texte à la partition émouvante, aux accords merveilleux entre les personnages, qui imprime sa mélodie de manière durable dans l’esprit du lecteur.