Rentrée littéraire : La nuit se lève, Elisabeth Quin (Grasset)

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La nuit se lève, Elisabeth Quin

Editions Grasset, janvier 2019

Rentrée littéraire – Récit

Un récit touchant, sincère, un compte à rebours effrayant contre une possible nuit totale, celle qui se dessine à cause d’un double glaucome.

« La vue va de soi, jusqu’au jour où quelque chose se détraque dans ce petit cosmos conjonctif et moléculaire de sept grammes, objet parfait et miraculeux, nécessitant si peu d’entretien qu’on le néglige. » Voir est un sens dont il nous paraît normal, naturel, légitime de bénéficier. Presque un dû. Nous ne prenons bien souvent conscience de notre chance de voyant, comme de notre chance tout court, que le jour où cette chance n’est plus nôtre ou menace de ne plus l’être…

Quand Elisabeth Quin consulte un spécialiste de renom dans un centre hospitalier, le couperet tombe, tranchant, sans anesthésie : « Vous avez un double glaucome, chère Madame. » Comme son père quelques années plus tôt. A l’indélicatesse totale et à la désinvolture ignominieuse de l’annonce s’ajoute la gravité de la pathologie : le risque, à terme, de perdre complètement la vue si les tentatives pour maintenir la pression intra-oculaire sous son niveau dangereux pour le nerf optique, échouent. Le glaucome est en effet la deuxième cause de cécité dans les pays développés.

Dès lors, Elisabeth Quin ne voit plus comme elle respire, mais voit avec sursis. Avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Et de chercher des solutions dans les traitements médicaux et dans les médecines parallèles, dans les sciences occultes, pour retarder voire éviter l’échéance de la nuit. Et de s’interroger sur ce que serait sa vie au cœur de cette nuit : Quel rapport conserve-t-on au corps, à son image, quand aucun miroir ne peut plus vous refléter, quand vous ne savez plus à qui ou à quoi vous ressemblez, quand le choix de vos vêtements n’est plus guidé par la quête d’une harmonie ? Le désir dans le couple en est-il affecté ? Et qu’en est-il des dommages collatéraux :  si le conjoint devient aveugle, l’autre devient invisible à ses yeux, comment le vit-il ? Questionnements et aussi tâtonnements : dans la vie de tous les jours, Elisabeth essaie de se projeter en fermant les yeux pour prendre sa douche, en assistant à un concert à l’opéra sans ouvrir les paupières. Mais pour l’heure, elle a encore cette chance de pouvoir mettre un terme à ces nuits mimées.

Ce récit personnel a une dimension universelle : il évoque sans pathos, avec une grande sincérité et un profond courage, les peurs, les questionnements, les forces insoupçonnées qui sont nôtres, quand on perd ou que l’on est menacé de perdre l’une de nos facultés. Que ce soit à l’issue d’une maladie, d’un accident, il nous faut repenser notre vie, nos priorités. Il nous faut vivre autrement. Avec la maladie. Une épreuve douloureuse, effrayante, mais aussi riche en enseignements, en sagesse. Un récit indiciblement émouvant, touchant, celui d’une course contre la montre. D’une course contre la nuit.

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On ne voit bien qu’avec le cœur, Maria Doyle (éditions Plon)

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On ne voit bien qu’avec le cœur, Maria Doyle

Editions Plon, septembre 2018

Récit

Aveugle depuis l’âge de neuf ans, Maria Doyle retrace son parcours depuis l’Irlande où elle est née au début des années 60, jusqu’à aujourd’hui : le destin étonnant d’une fillette et femme qui a décidé que son handicap ne serait pas un obstacle à la réalisation de ses rêves. Et y est parvenue.

Maria est venue au monde dans une famille irlandaise très modeste au début des années 60, une famille dans laquelle on connaît la faim et le froid. Quand sa vue se brouille en classe et que le verdict de l’ophtalmologue tombe, « maladie génétique incurable », elle refuse, du haut de ses neuf ans, de se laisser abattre. « Maintenant tu vas devoir apprendre à vivre autrement car ta maladie va encore évoluer jusqu’à ce que tu perdes complètement la vue. Tu vas donc être obligée de modifier certaines choses. » Une perspective inconcevable pour l’enfant. « Je ne veux pas m’adapter à la maladie ! C’est la maladie qui va s’adapter à moi ! ».

Et de s’en tenir à sa volonté farouche de mener une existence comme les voyants. Elle s’enfuira de l’école pour aveugles et fera 40 kilomètres à pied pour regagner la maison de ses parents. Et réintégrera l’école classique.

Elle continuera les activités sportives, développera une mémoire phénoménale pour retenir ses cours à défaut de les visualiser. Sa passion ? Le chant. Après un rôle décroché dans une comédie musicale, elle ira représenter l’Irlande à l’Eurovision, entamera une carrière aux Etats-Unis. Rien ne l’arrête.

Ce témoignage de Maria Doyle, aujourd’hui heureuse maman de sept enfants, vise à montrer à chacun combien le regard que l’on porte sur son handicap est essentiel. Face au handicap, à la maladie, on peut s’effondrer dans un fauteuil de lamentations et devenir spectateur de sa vie ou…décider de se battre pour donner vie à ses rêves, garder espoir toujours. Être acteur. Un portrait touchant, plein d’humour. Une ode à la combativité.

Citation du jour

« Devenir léger, c’est accepter humblement le sort après avoir tout tenté pour éradiquer son ombre, affirmer une résistance là où priment la révolte et la colère, c’est refuser que la rage ou la haine viennent aliéner la liberté. Etre léger, c’est donc recourir de force à la joie contre ce qui aigrit, contre ce qui isole, épauler celui qui souffre pour qu’il ne se claquemure pas dans son mal-être. » Alexandre Jollien

La métier d’homme.

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