Rentrée littéraire : On ne meurt pas d’amour, Géraldine Dalban-Moreynas

On ne meurt pas d'amour Géraldine Dalban-Moreynas

©Karine Fléjo photographie

Un premier roman extrêmement fort, percutant, saisissant, sur une histoire d’amour adultérine particulièrement addictive et destructrice. L’emprise affective servie par la plume incisive de Géraldine Dalban-Moreynas.

Emprise affective et adultère

Cela fait quatre ans que la narratrice vit avec son compagnon. Quand il l’emmène à New-York pour la demander en mariage, elle répond « oui ». Oui à leur emménagement ensemble, oui à leur union, oui au meilleur. Mais c’est le pire qui se profile contre toute attente, quand la narratrice croise son nouveau voisin, un homme nouvellement père. Pour elle comme pour lui, c’est l’électrisation des corps, des sens. L’attirance mêlée de terreur. Tous deux sont en couple. Tous deux doivent suivre des voies parallèles et non communes. Tous deux doivent…  C’est ce qu’ils se répètent comme un mantra. Mais le devoir fléchit peu à peu sous l’attirance irrépressible qu’ils éprouvent l’un pour l’autre.

« Rien ne peut plus les retenir, même s’ils devinent qu’il n’y a pas d’issue, qu’il y aura de la souffrance, qu’il y aura des larmes. »

Commence alors un terrible et épuisant duel entre désir et raison, sentiments et raisonnement. Jusqu’où cet homme, très attaché à sa fille qu’il perdra en cas de divorce, sera-t-il capable d’aller pour cette jeune femme ? Jusque quels sacrifices, quel degré d’abnégation et de souffrance, sera-t-elle prête à aller pour vivre un amour dont elle pressent que sa rivale sortira victorieuse ? Combien de temps continuera-t-elle à se mentir à elle-même ?

Une lecture addictive

Géraldine Dalban-Moreynas nous livre un roman d’une puissance évocatrice rare. La tension narrative est telle, que le lecteur devient aussi accro à l’histoire que l’héroïne à son amant. Au fil des pages se dessine une dépendance affective de plus en plus forte. De plus en plus destructrice aussi. Avec beaucoup de justesse et de finesse dans l’analyse, l’auteure démonte les rouages de l’emprise affective, le combat épuisant entre le mental et le cœur, entre la raison et les sentiments. Car la jeune femme a l’intuition, dès le départ, que son amant ne quittera jamais sa femme et sa fille pour elle. Mais cette réalité lui est trop pénible à accepter, l’idée de ne plus vivre cette passion trop douloureuse. Et puis, ses résolutions de mettre un terme à cette relation s’évanouissent à chaque fois qu’elle croise ou entend son amant. A l’image d’une drogue dont le consommateur sait et redoute les effets néfastes sur sa santé, mais ne résiste pas au paradis artificiel d’un nouveau shoot, la jeune femme cède encore et encore à ce paradis illusoire qu’est leur relation. Jusqu’où peut-on aller par amour ? Jusqu’où est-on prêt à mettre en danger son intégrité ? Un roman captivant qui se lit en apnée.

Une écriture coup de poing pour un roman coup de coeur.

La vie dont nous rêvions, Michelle Sacks

La vie dont nous rêvions, éditions Belfond

Un couple amoureux, un joli bébé, une magnifique maison dans un cadre champêtre, cela ressemble à s’y méprendre au tableau du bonheur. Mais sous le vernis des apparences, des couleurs plus sombres se dessinent peu à peu. Le pastel vire au noir. Domination, adultère, perversion, un roman aussi glaçant qu’addictif, au suspense implacable.

Perversion et domination en amitié et en amour

Sam et Merry ont quitté la ville bouillonnante de Brooklyn pour les fins fonds de la campagne suédoise, dans une maison que Sam a hérité de sa grand-mère. Une vieille bâtisse, loin de tout, que Sam a magnifiquement retapée de ses mains tandis que Merry, précédemment scénographe pour le cinéma, s’est chargée de la décoration avec un goût exquis. Une vie saine faite d’amour et d’eau fraîche, de balades en amoureux dans la forêt, de fruits et légumes cultivés dans leur jardin. Entre son bébé, le potager, la préparation de petits plats et le ménage, Merry est une femme au foyer accomplie et épanouie. Un bonheur presque indécent comme on n’en voit qu’au cinéma.

Sauf que nous ne sommes pas au cinéma. Et que Sam comme Merry jouent pourtant des rôles. Le rôle de personnages épanouis et équilibrés. Tout ce qu’ils ne sont pas.

Quand Frank, l’amie d’enfance de Merry, annonce qu’elle vient leur rendre visite en Suède, c’est un mélange d’excitation et de crainte qu’éprouve Merry. Frank est son double, son âme-sœur, celle dont elle a le plus besoin dans la vie. Mais sa plus grande rivale aussi. Frank la connaît depuis l’enfance, sait discerner mieux que quiconque ses états d’âme, entendre les mots qu’elle tait. Il s’agira pour Sam et Merry d’être absolument parfaits dans leurs rôles de couple heureux et amoureux. Sera-t-elle dupe de la comédie du bonheur qui se jouera sous ses yeux ?

Un roman aussi envoûtant qu’effrayant, brillamment construit

Le lecteur plonge dans le roman de Michelle Sacks le sourire aux lèvres, devant ce couple au bonheur resplendissant, installé depuis peu dans un cadre champêtre paradisiaque. Mais très vite, l’auteur insère des bémols dans cette mélodie du bonheur, comme de fausses notes sur la partition qui titille l’attention du lecteur. Des indices savamment distillés qui peu à peu font craindre le pire. Pourquoi ont-ils quitté New-York ? Qu’ont-ils fui là-bas ? Est-ce un choix ou une décision subie pour Merry ? Quant à son amour pour Sam, il s’apparente davantage à une soumission totale. Devant lui, Merry s’efface et joue au caméléon, se conforme à toutes ses attentes, paraît heureuse comme il exige qu’elle le soit. Elle s’oublie. Et étou

ffe. Merry ne trouve pas davantage de satisfactions dans sa relation avec son bébé. Le lien entre eux ne se tisse pas. Elle le regarde hurler, réclamer ses bras, sans pouvoir y répondre. Pire même, elle a envie de lui faire du mal… Mais cela, personne ne le sait tant elle excelle dans le rôle de la femme et mère parfaites. Frank percevra-t-elle sa détresse et permettra-t-elle d’éviter qu’un drame ne survienne ? Mais tandis que le lecteur s’interroge, dans une tension extrême, Michelle Sacks lui révèle que la relation elle-même entre les deux amies n’est pas celle que l’on croit…

Ce premier roman est particulièrement brillant. L’auteur excelle à vous faire ressentir des émotions contradictoires, de l’attirance et de la répulsion, de l’envie et de la peur. Vous frémissez face au drame qui se profile, le redoutez, mais ne pouvez pas vous empêcher d’aller voir les pages suivantes pour apprendre ce qui va se passer. Un roman fort, très juste dans l’analyse de la soumission et de la domination dans le couple comme dans l’amitié, de la difficulté qui existe parfois dans l’établissement du lien mère-enfant. Un roman qui ne se laisse pas oublier !

 

A nous regarder, ils s’habitueront, Elsa Flageul (Julliard)

roman d'Elsa Flageul

Editions Julliard, janvier 2019

Que devient le couple quand un enfant naît ? Dans ce magnifique roman, Elsa Flageul aborde les combats de trois êtres : ceux d’un bébé né prématuré pour la vie, celui d’une mère contre sa culpabilité de n’avoir pas mené sa grossesse à terme, celui d’un homme et d’une femme devenus parents pour trouver leurs nouveaux repères.

L’arrivée d’un enfant dans le couple, thème du nouveau roman d’Elsa Flageul

Alice et Vincent vont être parents. Dans deux mois. Mais la nature en a décidé autrement : leur petit César naît en effet à sept mois. Trop tôt. Trop tôt pour cet homme et cette femme devenus parents d’un enfant auquel ils ne s’attendaient pas, intubé, minuscule, silencieux. Trop tôt pour pouvoir se passer de soins intensifs en néonatalogie. Trop tôt pour n’être que joie et insouciance.

Trop tôt pour être conforme à la magie, à la joie pure qui entourent traditionnellement une naissance.

Commencent alors plusieurs combats. Celui de ce bébé pour survivre en néonatologie, sous respirateur artificiel. Celui de ses parents pour aider leur bébé à se développer au mieux, à surmonter cet environnement angoissant, où tout peut basculer du jour au lendemain. Combat d’Alice aussi, qui vit dans la culpabilité et la honte cette grossesse qu’elle n’a pas su mener à terme, ces forces et ces organes développés qu’elle n’a pas su donner à son enfant pour affronter la vie. Mais comment parler de cette peur qu’il ne survive pas, y compris à Vincent, sans que cette angoisse ne contamine le couple et l’entourage, sans qu’elle ne la renvoie à sa « faute » de ne pas l’avoir gardé 9 mois dans son ventre ? Comment être rassurée par le corps médical quand les gestes techniques, la « routine » du travail, le manque de temps, ne laissent parfois plus place à une once d’humanité envers les familles ? Et puis, Alice n’est-elle pas censée avoir réponse à ses questionnements ? Une maman sait déceler les besoins de son enfant, non ? C’est même ce que l’on appelle l’instinct maternel. Mais Alice ne sait pas, ne sait plus, perdue.

Unis autour de leur bébé, Alice comme Vincent ne se sont pourtant jamais sentis aussi seuls avec leurs doutes et leurs peurs.

Pourquoi lire le roman « A nous regarder, ils s’habitueront » ?

Elsa Flageul nous offre un roman coup de poing. Un roman courageux car il s’attaque à un sujet « tabou ». On le lit comme une urgence, celle qu’il y a à sauver le petit César, celle qu’il y a pour les parents à trouver leur place dans cette nouvelle configuration familiale. Avec beaucoup de justesse, d’humour aussi parfois, de sensibilité toujours, en évitant avec brio l’écueil du pathos, Elsa Flageul nous interroge sur le mythe de la naissance comme bonheur absolu. Une naissance, prématurée ou non, ne s’arrête-t-elle à n’être que douceur, insouciance, sourires ? Non, même si la société nous vend cette image et montre du doigt qui oserait la contredire. Toute naissance est un bouleversement pour la femme, pour l’homme, pour le couple. Mais avouer ses angoisses, sa fatigue, son besoin d’avoir aussi du temps pour soi, est mal vu, jugé indigne d’un parent. Et pourtant réel, même doublement réel si l’enfant naît prématurément ou avec un handicap. La venue au monde d’un enfant est un parcours délicat, jalonné de joies profondes et d’angoisses tout aussi abyssales, d’amour enivrant et de renoncements lourds. C’est cette ambivalence que retranscrit admirablement bien Elsa Flageul.

Un coup de cœur!

Les secrets, Amélie Antoine : et si mentir était parfois la plus belle preuve d’amour?

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Les secrets, Amélie Antoine

Editions Michel Lafon, mars 2018

Quand le désir d’avoir un enfant, et plus encore, de fonder une famille, se fait obsessionnel, jusqu’où peut aller une femme ? Jusqu’où un couple peut-il tolérer le mensonge ? Un roman d’une sensibilité à fleur de plume, au suspens psychologique haletant.

Ils l’ont attendu, espéré, rêvé. Ils ont désespéré, cessé d’y croire, pleuré, et pourtant, pourtant cette fois le test de grossesse est positif. Mathilde et Adrien vont enfin être parents ! Deux ans que leurs espoirs font le yoyo, que leurs rapports obéissent au strict calendrier d’ovulation. Deux ans que les FIV succèdent aux FIV. Deux ans d’attente lancinante, d’espoir obsessionnel, mais enfin le bonheur au bout du tunnel. Un combat long, éprouvant, douloureux, qu’ils ont mené en secret, trop éplorés par la perte de leur premier bébé suite à une fauche couche. Secrète elle aussi. Non pas qu’ils aient honte de ne pas y parvenir, non pas qu’une fausse couche soit exceptionnelle, mais comment expliquer aux autres la douleur qui est leur de ne pas parvenir à fonder une famille ? A quoi bon leur expliquer puisqu’ils ne pourraient pas prendre la pleine mesure de leur drame intime ? Et puis, taire le malheur le rend moins réel, permet de mettre un peu la douleur à distance.

Mais ce secret est-il le seul secret du couple ? Quel est le projet fou qui a permis à Mathilde de tomber enceinte ? Quels seront les dommages collatéraux ? Qui est dupe de qui ?

De son côté, Yasha, chauffeur de taxi, mène une vie de bohème. Il cumule les aventures, fume des joints, se laisse vivre. Et n’entend pas assumer sa paternité quand sa petite amie du moment, Elodie, lui annonce être enceinte. Il n’en parle à personne et coupe les ponts avec Elodie, gardant secrète cette paternité à venir. Ne pas en parler, c’est la nier un peu. Mais, quand deux ans plus tard, Elodie sonnera à sa porte, restera-t-il longtemps insensible à sa petite fille Jeanne ?

Ce roman est construit de façon très originale, détricotant le fil du temps, pour mettre à jour les secrets de chacun. Avec beaucoup de finesse dans l’analyse psychologique des personnages, une vraie intimité crée avec chacun d’entre eux, une grande délicatesse, Amélie Antoine nous interroge : jusqu’où peut-on aller par amour ? Et si mentir s’avérait parfois être la plus belle preuve d’amour à offrir à l’autre ? Un suspense psychologique captivant, un sujet bouleversant.

Les heures les plus sombres, Hugues Serraf (éditions de l’Aube)

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Les heures les plus sombres de notre histoire, Hugues Serraf

Éditions de l’Aube, mars 2016

Histoire à la fois d’amour et de rupture, portée par une écriture férocement drôle et moderne.

Sa femme Scarlett l’a quitté il y a 4 ans après 23 ans de vie commune. Effondré, incapable de l’oublier, il surfe sur des sites rencontres et multiple les conquêtes sans lendemain. Jusqu’à ce qu’il y rencontre January, une américaine. Et tombe amoureux. Une autre vie après Scarlett serait donc possible ?

January est jeune, sans enfant, adepte du sans gluten, organisée et très branchée. Lui est déjà quinqua, père de deux enfants, coutumier de la malbouffe, bordélique et solitaire. Mais aussi ronfleur notoire. « On est bien. Quand on ne s’engueule pas, je veux dire. On est un prototype de couple incompatibilocompatible. »

Et un des sujets de discorde est le désir d’enfant. Un désir prégnant chez January, laquelle se heurte à un refus à priori sans appel. Ce couple a t-il un avenir ?

Avec cet humour déjà très présent dans son premier livre, Comment j’ai perdu ma femme à cause du taï chi, Hugues Serraf brosse le portrait drôle et résolument moderne, de deux êtres qui se sont rencontrés sur internet. « Refaire », ou plus exactement continuer sa vie, quand il ne se passe pas un jour sans penser à son ex, quand on considère que le meilleur est derrière soi, alors qu’en face, la belle jeune femme déborde d’énergie, de projets, d’envies, n’est pas mince affaire. Un roman léger et drôle à emporter en vacances.

Citation du jour

« On est trois dans un couple. L’une et l’autre de ces personnes qui composent le couple, donc deux et le couple lui même trois. Il faut que les trois existent et que les deux premiers puissent s’exprimer à propos du troisième quitte à se disputer, à confronter ses idées et ses opinions à propos du couple. » Brigitte Kernel dans A cause d’un baiser (Flammarion)

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