Rentrée littéraire : Vera Kaplan, de Laurent Sagalovitsch. Coup de coeur!

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Vera Kaplan, de Laurent Sagalovitsch

Editions Buchet-Chastel, août 2016

Rentrée littéraire

Dans un récit sans complaisance, librement inspiré du destin véritable de Stella Goldschlag, Laurent Sagalovitsch dresse le portrait d’une victime monstrueuse dévorée par une pulsion de vie inhumaine. Coup de cœur de cette rentrée littéraire !

Stella Goldschlag était une juive allemande, contrainte par les nazis de collaborer à la recherche des juifs clandestins dans Berlin, afin d’éviter sa déportation et celle de ses parents. C’est de la vie de cette personne, décédée en 1994, que s’inspire Laurent Sagalovitsch à travers le personnage de Vera.

Quand il apprend par le notaire chargé de la succession, la mort de sa grand-mère, il tombe des nues. Jamais sa mère ne lui avait révélé que sa grand-mère, Vera Kaplan, était toujours en vie. Jamais d’ailleurs elle n’avait évoqué non plus avec lui son enfance. Pourquoi lui avoir caché son existence ? Pourquoi ce mystère entretenu autour de son passé ?

Des questions qui vont trouver des réponses détaillées dans le journal de bord que Vera tenait depuis des années et destinait à sa fille. Un journal que son petit-fils va lire.

Et de découvrir le passé horrifiant de Vera. Une femme qui assume ses choix, n’a pas de regrets. « Quand je me suis retrouvée plongée dans cet enfer, lorsque j’ai pris la décision de collaborer avec eux, d’accepter la chance d’épargner mes parents, j’ai dû cesser de réfléchir par moi-même ou alors d’une manière si confuse et si désordonnée que la nature profonde de mes actes m’échappait la plupart du temps : la pression exercée sur moi était si forte qu’elle emportait avec elle ma capacité à raisonner, j’agissais sur les évènements autant que je les subissais, et, la plupart du temps, je demeurais une énigme à mes propres yeux. » Avait-elle le choix ? Qu’auriez-vous fait à sa place ? Si spontanément les réponses fusent, l’auteur montre qu’elles sont moins simples qu’il n’y paraît. Si condamner est facile, comprendre est difficile. C’est cet effort de compréhension qu’il nous propose de faire, sans complaisance aucune.

C’est un roman absolument passionnant que nous livre Laurent Sagalovitsch. Un roman qu’il est impossible de reposer une fois la lecture commencée. Avec beaucoup de finesse, d’intelligence, de pertinence, il analyse ce qui a pu conduire une femme « bien sous tous rapports », une femme juive aimante, à dénoncer d’autres juifs, à condamner à mort d’autres êtres humains. Une interrogation à portée universelle : peut-on chercher à sauver sa vie à n’importe quel prix ? Les destins extraordinaires sont-ils le fait d’époques extraordinaires ? Peut-on tout justifier et tout pardonner ?

Un roman brillant.

Coup de cœur de cette rentrée littéraire !

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Hippocrate aux enfers, de Michel Cymes (éditions Stock) : édifiant!

Hippocrate aux enfers, de Michel Cymes

Les médecins des camps de la mort.

Editions Stock, janvier 2015

 

Quand Michel Cymes se retrouve en pèlerinage à Auschwitz-Birkenau, camp où ses deux grands-pères ont perdu la vie, c’est l’incompréhension non seulement pour l’homme mais aussi pour le médecin en lui. En effet, ce camp a été le théâtre de nombreuses expériences inhumaines de la part de docteurs tels Josef Mengele, Sigmund Rascher, August Hirt ou encore Carl Clauberg pour ne citer qu’eux. Castration aux rayons X, mort par hypoxie ou par hypothermie, mutilations, brûlures au gaz moutarde, ablation d’organes sans anesthésie ne sont que quelques exemples des sévices exercés. « Comment peut-on vouloir épouser un métier dont le but ultime est de sauver des vies et donner la mort aussi cruellement? » Qu’est-ce qui a pu faire basculer ces médecins vers l’horreur et considérer leurs patients comme des cobayes, comme des sous-êtres humains? « Moi j’expérimente sur des hommes et non sur des cobayes ou des souris » revendiquait fièrement le docteur Sigmund Rascher.

De retour d’Auschwitz, Michel Cymes décide de partir sur les traces de ces médecins tortionnaires et criminels. Pour essayer de comprendre qui étaient ces êtres. Pour essayer de cerner le but de ces expériences atroces. Furent-elles gratuites ou ont-elles fait avancer la science? Que sont devenus ces tortionnaires?

Un ouvrage de mémoire édifiant, très bien documenté, qui met en lumière des points obscurs de l’Histoire. Non, ces médecins n’étaient pas des petits docteurs ratés. Non, ils n’étaient pas seuls. Non, à la libération, tous n’ont pas été sanctionnés. Certains furent même recrutés par les alliés, heureux d’avoir dans leurs équipes des scientifiques expérimentés, fussent-ils des criminels…

A lire!

La Kar’Interview de Franck Balandier

franck balandier

Franck Balandier est l’auteur de quatre romans, mais aussi d’essais et de poésies. Il a publié en février dernier un nouveau roman, Le silence des rails, aux éditions Flammarion.

Rencontre avec l’auteur :

Qui êtes vous Franck Balandier?

Si je le savais moi-même !
Mon passeport prétend que je suis né le 11 juillet 1952, à Suresnes, dans les Hauts-de-Seine. De sexe masculin. Que je mesure 1, 83 m. Mais j’ai dû me tasser un peu depuis.
Pour le reste, je dois m’en remettre à quelques signes incontestables. Ceux que je m’accorde avec bienveillance. Ceux que les autres me prêtent, sans indulgence.
Impulsif. Ecorché. Instable. Cynique. Romantique. Joueur. Drôle. Triste. Dilettante.
Pour dire qui je suis, il me faut d’abord définir qui j’étais.
J’ai eu, jusqu’à l’année dernière, un statut social, une profession qui m’empêchait de faire apparaître au premier plan, ma position d’auteur.
J’étais fonctionnaire d’une administration décriée, honnie, sujette à des fantasmes récurrents de la part de l’opinion publique.
J’ai fait toute ma carrière au sein de l’administration pénitentaire. Tout me prédestinait à devenir enseignant, j’ai choisi l’aventure au bout de la rue. Celle de la Santé.
Je pense qu’on ne choisit pas ce genre de milieu professionnel par hasard.
Et je pense d’ailleurs que l’enfermement, ce que j’en ai découvert, vécu, m’a sans doute inspiré en partie pour écrire « Le Silence des rails ». Même s’il n’est pas question de vouloir comparer l’incomparable, et qu’une prison n’est en rien un camp d’extermination. Il n’empêche. La contrainte demeure la même à la base.
J’ai décidé, depuis un an, de me consacrer entièrement à l’écriture.
Je suis l’auteur de 4 romans :

Le Silence des rails, Flammarion.

Ankylose, Le Serpent à Plumes.

L’Homme à la voiture rouge, Fayard.

Les Nuits périphériques, Michel de Maule.

Quel est le thème central de ce nouveau roman, Le silence des rails (Editions Flammarion)?

Alsace, 1942. Etienne, jeune homosexuel parisien, est déporté au Struthof, camp d’extermination nazi installé en territoire français annexé. Sur son pyjama rayé, il doit porter le triangle rose inversé, la marque de son infamie.
Il rentre dans un long hiver.
Affecté au service général du camp, il est chargé de vider les seaux d’excréments de ses congénères et de déblayer la neige autour des bâtiments.
Placé d’abord sous la garde d’Ernst qui est bientôt fusillé parce trop complaisant, il est ensuite confié à Mina, l’une des seules gardiennes du camp.
Et puis il y a aussi la petite Ingrid, la fille du commandant, qui joue au ballon de l’autre côté des barbelés, avec qui il se lie d’amitié…
Ce livre veut témoigner, pour la première fois de manière romanesque, de la déportation, trop longtemps passée sous silence, des homosexuels.

Si vous deviez choisir une phrase de ce livre, laquelle mettriez vous en avant?

« Nous naviguons dans nos tenues rayées selon un code maritime où les règles de courtoisie n’ont à rendre compte que de nos morts prochaines ».
Page 148.

Si ce roman était une musique, laquelle serait-elle?

Incontestablement, Le requiem de Mozart. Il a d’ailleurs servi à illustrer un petit film que j’avais réalisé à Auschwitz, voici plusieurs années, dans le cadre de mon travail. Je l’avais en tête, à chaque instant, en écrivant « Le Silence des rails ».
Ou bien, aussi, la chanson de Jean Ferrat, « Nuit et Brouillard ».

Et s’il était un film, lequel serait-il?

Il y en aura deux :

« Nuit et Brouillard », de Alain Resnais.

« Shoah », de Claude Lanzmann.

Forcément.

Avez-vous des rituels d’écrivain (lieu, horaires, musique d’ambiance, etc.)? Comment vous vient l’inspiration?

J’écris la nuit, essentiellement. Il me faut le silence autour. Je veux dire qu’il me faut le silence de la ville autour. Que tout repose enfin. J’ai besoin de cette illusion. De me sentir seul au milieu de la nuit. Les mots me viennent plus aisément.
J’écris sans réfléchir. Il me faut l’urgence de la phrase. Son évidence. Alors, je la note au plus vite avant qu’elle ne m’échappe. Je suis incapable de m’asseoir devant mon ordinateur par obligation d’écrire. Il me faut une inspiration, une idée, une image, quelque chose de déjà construit dans ma tête.
Les nuits à écrire se passent par intermittence. J’ai besoin de me lever souvent. De faire autre chose pour aller jusqu’à la phrase suivante. Je me lève donc. Je marche. Je vais d’une pièce à l’autre. C’est cette déambulation qui me donne la suite à rédiger. Je retourne m’asseoir. Très vite. Surtout ne rien oublier de ce minuscule voyage.
Parfois, aussi, j’ai besoin d’une véritable pause. De passer à autre chose. De me vider, provisoirement, la tête. Alors, je m’installe confortablement dans mon canapé. Je saisis une guitare. J’improvise quelques notes. Je me laisse bercer par l’illusion forcément éphémère d’être musicien. Dans ma tête, des paroles me viennent. Je n’ai pas vraiment besoin de les appeler. Elles arrivent presque en même temps que la mélodie. C’est la musique qui me donne le rythme de la phrase. Cette improvisation musicale et maladroite peut durer longtemps. Pas forcément. Mais elle m’aide toujours à reprendre le cours de mon écriture.
Parfois aussi, j’écoute de la vraie musique. De celle que l’on retrouve sur de vrais disques. Je n’ai qu’à choisir dans la playlist que j’ai constituée sur mon ordinateur. Le plus souvent, il ne peut s’agir, pour accompagner l’écriture, que d’un morceau apaisé, il me faut le calme des notes aussi pour rédiger. Je proscris les voix qui chantent en français. Les mots que je comprends écorchent mon imaginaire. Interfèrent. Parasitent. Je n’ai pas besoin que l’on me parle quand j’écris.
On pourrait penser à des morceaux classiques, mais j’avoue que ceux-ci, lorsque la nuit est déjà bien avancée, m’anesthésient un peu. Je leur préfère des choses plus légères, plus modernes. Du folk, surtout. Féminin. Mais pas que.
Et puis, enfin, en dernière extrémité, quand la sécheresse menace au bout du clavier, il faut bien se résoudre à d’autres subterfuges, sans en abuser.
Je l’avoue, parfois, il m’arrive, mais je ne parle que de certaines heures avant l’aube, quand tout fout le camp, même la mémoire immédiate, même la jeunesse d’hier, d’aller me préparer un ti’ punch à ma manière, souvenir des Antilles, pour finir les phrases. Parce que les mots aussi, ça finit par s’épuiser, d’avoir trop fumé, trop dansé, trop ri, ou rien du tout, parce que des fois, il faut bien penser à la dernière phrase, avant d’aller se coucher, et que celle-ci ne vient pas, alors que peut-être, avec ce truc, on se dit qu’on sera plus vite au lit, avant que le jour ne se lève.

Qu’aimeriez vous partager avec vos lecteurs?

Des regards. Des connivences. Puis des mots. Puis des rires. Des choses essentielles. Ou futiles.
J’ai si peu écrit pour moi. Ou bien peut-être vaguement au début, avec mes premières vélléités littéraires. Il y a toujours un Narcisse qui sommeille au fond de tout écrivain. J’ai perdu la sale habitude de me regarder écrire. Je n’écris plus que pour des gens que je ne connais pas. Je leur envoie des signes. J’attends qu’ils me répondent. J’écris pour être aimé.
Ce que je recherche, c’est la confrontation avec le public. Des personnes qui ont acheté mon livre, qui ont investi dans une histoire, qui ont payé pour cela, et qui attendent d’être satisfaites, sinon remboursées.
J’attends, de leur part, des mots sans complaisance, de ceux qui font mal, ou de ceux qui caressent, pour m’expliquer pourquoi j’écris. Et si ça vaut bien le coup que je continue à le faire.

Propos recueillis le 12 mai 2014

Retrouvez la chronique que j’ai consacrée à ce roman en cliquant sur ce lien : https://leschroniquesdekoryfee.wordpress.com/2014/05/12/le-silence-des-rails-de-franck-balandier-flammarion/
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Le silence des rails, de Franck Balandier (Flammarion)

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Le silence des rails, de Franck Balandier

Éditions Flammarion, février 2014

 

Briser le silence

« Terrible de naître après une guerre ». Novembre 1918, sur le quai d’une gare parisienne, le petit Étienne voit le jour, tandis que les soldats rentrent chez eux. Commence alors pour lui un autre combat, survivre à l’abandon par sa mère, à la solitude affective, aux dures lois des orphelinats, aux attouchements sexuels. A l’école de guerre qu’est la vie, Étienne devra attendre dix huit ans et sa rencontre avec Jules, son premier amour, pour connaître clandestinement une forme de paix. L’armistice ne sera cependant que de courte durée. En juillet 1942, parce qu’il est homosexuel, il sera déporté dans l’unique camp de la mort installé en territoire français annexé, en Alsace : le camp de Natzweiler-Struthof. Sur son bras, tatoué à l’encre bleue, un numéro : 19852. Sur son pyjama de prisonnier, un triangle rose, pointe vers le bas, signe distinctif des homosexuels.

 

Dès lors, il doit mener la plus âpre des batailles : survivre dans l’enfer innommable du quotidien, de la peur, de la faim, de la terreur, de la mort. Affecté aux latrines, chaque matin ressemble au précédent, chaque jour est une nuit sans fin, au milieu des cris, des corps décharnés, de la fumée échappée du baraquement du bas. Pourtant, dans ce chaos, des sursauts de vie, des rayons de soleil percent en la personne de Ernst, gardien du camp qui lui donne de temps à autre une cigarette et lui prête vie dans son regard. C’est aussi cette fillette d’un haut gradé qui se hasarde de l’autre côté du barbelé et lui offre tantôt son sourire craintif, tantôt son ballon à rattraper. Des bonheurs bien fugaces cependant. Des signes de vie vite évaporés.

 

S’il sort vivant et libre de cet enfer, personne ne le croira, c’est sûr…

 

Dans un style remarquablement maitrisé, Franck Balandier mêle avec brio roman et écriture éminemment poétique, fiction et faits historiques, sans jamais accabler le lecteur malgré la gravité du propos, faisant de lui le témoin de la barbarie des hommes. Les phrases claquent, les mots giflent, l’écriture cingle, touchant le lecteur en plein cœur.

 

Un roman fort, pour ne pas oublier combien l’homme peut être un loup pour l’homme…

Le silence des rails, de Franck Balandier ( editions Flammarion)

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Le silence des rails, de Franck Balandier

Éditions Flammarion, mars 2014

 

Alsace, 1942.

parce qu’il est homosexuel, le jeune Etienne est envoyé dans l’unique camp de la mort installé sur un territoire français annexé.

Parce qu’il est homosexuel, il porte le triangle rose, signe de son infamie, sur son pijama de prisonnier.

S’il sort vivant et libre de cet enfer, personne ne le croira, c’est sûr.

 

Informations pratiques :

Nombre de pages. : 212

Prix éditeur : 12€

ISBN : 978 20813 30535