Ariane Bois : Ce pays qu’on appelle vivre

Ce pays qu'on appelle vivre ariane bois

Un roman d’amour et de guerre, de lumière et de ténèbres. Ariane Bois revient sur un lieu mal connu de l’Histoire : le camp d’internement des Milles, près d’Aix en Provence, seul camp important d’internement et de déportation français.

L’amour en temps de guerre

Opposé au gouvernement du Reich, Léonard Stein, juif allemand, talentueux caricaturiste de presse, a trouvé refuge dans le sud de la France en 1937. Mais en ce printemps 1940, il n’est guère tranquille quand il voit la tournure que prend la guerre. Et il a raison : le gouvernement français a décidé de faire arrêter et interner les ressortissants du Reich, sans aucun discernement. Et donc y compris ceux qui sont profondément antifascistes et ont fui le nazisme. Arrêté par les gendarmes français, il est envoyé à la Tuilerie des Milles, un bâtiment industriel désaffecté près d’Aix en Provence, transformé en camp d’internement. Les détenus sont parqués comme des bêtes dans la boue et la fange, cernés par la vermine et les maladies, immergés dans une odeur pestilentielle. Dans ce lieu cauchemardesque, les prisonniers, au nombre desquels de nombreux intellectuels comme Max Ernst, Max Schlesinger et Franz Hessel, trouvent néanmoins le ressort de s’évader par la création artistique.

Léo n’a qu’une obsession : fuir ce camp, fuir la France, peu importe où et comment. Quand il croise le chemin de Margot Keller, une jeune femme juive, bénévole d’un réseau de sauvetage, qui apporte quelques vivres aux prisonniers du camp des Milles, il trouve en elle une alliée. Et l’amour. Margot va prendre des risques incroyables, mobiliser toute son énergie pour faire évacuer Léo. Se laissent-ils bercer d’illusions ? Comment échapper à un enfer pareil, alors que l’été 42 se révèle plus cruel que jamais, Vichy ayant accepté de livrer les juifs de la zone libre à l’Allemagne ?

Le camp français des Milles

Avec Ce pays qu’on appelle vivre, paru aux éditions Plon, Ariane Bois revient sur le camp d’internement et de déportation français des Milles, sous commandement militaire français. Un camp peu connu. Sur fond de guerre, de xénophobie et d’histoire d’amour, elle nous fait revivre cette macabre page de l’Histoire, évoque les Milles qui ont abrité 10 000 détenus dont 2000 d’entre eux, y compris des femmes et des enfants, furent déportés à Auschwitz. Au milieu de ce chaos, Ariane Bois souligne l’indicible courage des prisonniers, lesquels laissent libre cours à la création artistique : théâtre, peinture, dessin, chant, musique, ce sont plus de 400 œuvres artistiques qui ont été retrouvées à la libération du camp. Une façon qu’ont trouvé ces hommes et ces femmes pour résister à la déshumanisation et à la persécution. L’histoire d’amour entre Léo et Margot apporte une bouffée d’oxygène salutaire à l’enfer de ce lieu, aide le lecteur à ne pas être complètement accablé par l’indicible cruauté dont les juifs furent victimes dans ce camp.

Un roman nécessaire. Un devoir de mémoire.

Informations pratiques

Ariane Bois, Ce pays qu’on appelle vivre – éditions Plon, janvier 2023- 20,90€- 286 pages

Simone Veil, récit : Seul l’espoir apaise la douleur

Simone Veil seul l'espoir apaise la douleur

Le témoignage bouleversant de Simone Veil sur sa déportation à l’âge de 16 ans ½ avec sa sœur et sa mère. Digne. Courageux. Terrible. Nécessaire.

Le témoignage de Simone Veil

Blessée que les déportés n’aient pas été écoutés à leur retour des camps – un silence qu’ils n’ont pas choisi, mais une indifférence à leur endroit, Simone Veil tenait à transmettre ce qu’a été l’extermination des juifs. Elle qui l’a vécu, ainsi que son frère, ses sœurs et ses parents. Simone Veil est issue d’une famille juive de quatre enfants. Une famille tout à fait laïque pour laquelle la religion n’existait pas. Son père, architecte, ancien combattant de la guerre 14-18, n’imaginait pas un seul instant que Pétain puisse ne pas reconnaitre ce que représentaient les Français anciens combattants, fussent-ils juifs. Quand il prend conscience du danger, c’est trop tard. Simone Veil n’a que de 16 ans 1/2 en mars 1944, quand elle est arrêtée dans une rue de Nice. Avec sa mère et sa sœur Milou, elles sont déportées tout d’abord à Drancy. La première étape d’un cauchemar dans les camps qui va durer 18 mois.

Transmettre pour ne pas oublier

Dans le cadre de la constitution d’archives audiovisuelles, Mémoires de la Shoah, 115 témoignages ont été recueillis. Il s’agit de témoignages de déportés, de Justes, d’enfants cachés, d’acteurs de la mémoire. Simone Veil, qui était la présidente de la Fondation de la Mémoire de la Shoah, a apporté ici son bouleversant témoignage. Elle parle de l’horreur, de l’humiliation permanente, de la cruauté, de la faim, du froid, des morts. Mais aussi de sa merveilleuse maman d’une bonté et d’un courage exceptionnels, de son engagement pour l’Europe, de la nécessité de transmettre pour ne pas oublier.

« Peut-être que pour moi ce qu’il est important de dire et de redire, c’est combien, lorsque nous étions au camp, pour chacune d’entre nous, il était important d’espérer, de penser que certaines rentreraient et parleraient, et témoigneraient. On parle souvent du devoir de mémoire (…). Mais en ce qui nous concerne c’est un devoir de transmission que nous avons, parce que nous l’avons promis. »

Un témoignage indiciblement émouvant, pour ne pas oublier certes, mais aussi pour insister sur la nécessité d’évacuer les rancœurs, la haine et désirs de revanche pour ne pas obérer l’avenir des jeunes générations.

A lire absolument !

Informations pratiques

Seul l’espoir apaise la douleur, Simone Veil-éditions Flammarion, octobre 2022 – 19€ – 220 pages

Le camp des enfants, Otto B. Kraus

Le camp des en

Un roman basé sur l’histoire vraie des enfants du camp d’Auschwitz-Birkenau, tiré de la propre expérience de l’auteur, ancien déporté. Un devoir de mémoire. Bouleversant.

Les enfants déportés à Auschwitz

Alex Ehren a tenu un carnet de bord lors de ses années de déportation à Auschwitz. Avec un crayon de bois et des bouts de précieux papiers, il a consigné son quotidien au camp des familles tchèques de Birkenau, dans le bloc 31 des enfants. Un camp qu’il a rejoint en décembre 1943. Ce roman est la lecture de son journal.

Très vite, on affecte Alex Ehren au camp des enfants, construit sur les ordres du docteur Mengele, médecin SS. Enseignant dans la vie civile, Alex met à profit ses connaissances et sa pédagogie pour enseigner aux enfants la lecture et l’écriture, la poésie, le calcul. Tout cela en cachette bien sûr, car les Allemands n’autorisent pas les enfants juifs à aller à l’école. Mais leur faire classe, c’est leur offrir un semblant de normalité, faire fleurir la vie dans ce camp de la mort. Les extraire quelques heures de l’horreur dans laquelle ils baignent.

Avec une poignée d’autres enseignants, ils rivalisent d’imagination pour occuper l’esprit des enfants. Et de couvrir les murs du bloc de peintures chatoyantes. Et de récupérer des bouts de bois dans lesquels sculpter des marionnettes avant de monter un théâtre. Et de faire des concours de poésie.

Même s’ils savent leur exécution programmée, les adultes se font un devoir de ne rien laisser paraitre de leur peur. Toute leur énergie restante est mise au service des enfants. Pour leur faire oublier les cheminées, la faim et les Allemands. Un bloc des enfants aux airs de colonie de vacances, tel un grand jeu de rôle. Une illusion. Une île.

Garder espoir

Le camp des enfants est une œuvre bouleversante. Magnifique. Un devoir de mémoire. Ce roman s’inspire de l’histoire vraie d’Otto B. Kraus, déporté à Auschwitz, qui a osé braver les règles imposées par les nazis et a créé pour ses petits élèves une oasis de normalité. Privés de leur nom, de leurs racines et, pour beaucoup, de leurs parents, ces enfants trouvent dans le groupe formé par les enseignants, une forme de famille de substitution. Sans voyeurisme malsain, ni sensationnalisme, Otto B. Kraus, relate son expérience dans les camps de la mort, ce surcroit de vie que lui et d’autres codétenus se sont efforcés d’insuffler aux enfants. Même dénués de tout, même rongés par la peur, le froid et la faim, ils trouvent en eux les ressources pour préserver les enfants au maximum, les distraire. Enchanter leur quotidien.

Et n’allez pas penser que ce roman n’est que noirceur, horreur, mort. Même si les conditions de survie dans le camp font froid dans le dos, dépassent ce qu’il est humainement possible de concevoir. En effet, ce que l’auteur nous livre, c’est une merveilleuse leçon de courage, d’humanité. Ce roman n’est pas sans me faire penser au film La vie est belle de Roberto Benigni. C’est une lueur d’espoir dans les ténèbres. La preuve que la vie plus forte que tout.

D’une déchirante beauté.

Informations pratiques

Le camp des enfants, Otto B. Kraus – éditions La City, janvier 2021 – 20€ – 303 pages

L’enfant des camps, Francine Christophe et Pierre Marlière

l'enfant des camps

Le récit bouleversant de Francine Christophe, rescapée des camps de concentration. Un témoignage sur ce dont l’homme est capable de pire comme de meilleur. A lire ABSOLUMENT.

Déportation à Bergen-Belsen

Francine Christophe et sa maman, de confession israélite, fuyaient en train en juillet 42, pour trouver refuge chez un oncle près de Grenoble, quand elles ont été arrêtées. Francine n’est alors âgée que de 8 ans ½. Son père est prisonnier de guerre. Commence alors pour la fillette et sa mère un long cauchemar. Emprisonnées à Angoulême, elles sont ensuite envoyées dans un camp près de Poitiers. La peur, la puanteur, la faim, l’insalubrité, la promiscuité avec des hordes de rats les attendent. Une étape terrible avant un nouveau départ dans des wagons à bestiaux, entassés debout les uns contre les autres, sans eau, sans pouvoir s’asseoir ni aller aux toilettes des heures et des heures durant. Direction Drancy cette fois, puis le camp de Pithiviers, avant un nouveau départ pour Beaune-la-Rolande cette fois. Francine s’agrippe à sa mère, son repère, son pilier, sa raison de vivre. « La séparation était notre hantise. Je sais que je n’aurais jamais survécu sans Maman. Elle était tout pour moi, tout ce qui me restait dans ce monde de haine. »

Un an et dix mois passent ainsi. Jusqu’au jour où elles apprennent qu’elles font partie des prisonniers sélectionnés pour une déportation au camp de Bergen-Belsen. Francine a alors tout juste dix ans. Il leur faut alors survivre à l’humiliation, la déshumanisation, le froid, la faim. L’enfer.

Un témoignage essentiel et digne

Francine Christophe a quitté l’enfer des camps de concentration depuis 75 ans. Avec beaucoup de courage, de dignité, elle met ici des mots sur ce qu’elle et sa mère ont vécu, vu. Ce à quoi elles ont survécu. Dans L’enfant des camps, paru aux éditions Grasset, elle raconte la mort, la déshumanisation, la terreur, les cadavres entassés. La faim, l’horreur. Mais elle évoque aussi les miracles de la vie : comme ce bébé qui a pu voir le jour en cachette des nazis au sein du camp et a survécu à la déportation, ces chansons qu’elle a entonnées accompagnée au piano par sa maman au camp de Beaune-la Rolande, la force surhumaine que leur procure l’amour qui les lie (Francine et sa maman) et leur permet de surmonter leurs inhumaines conditions de vie.

Alors certes, Francine a survécu. Mais les blessures aussi.

« Le camp s’est installé en nous, les survivants. Il est là, on reste dedans toute sa vie, on pense à lui chaque jour. Il suffit d’un bruit, d’une parole, d’n nom, d’une histoire, pour qu’on saute à pieds joints parmi les barbelés et les miradors. »

Parce qu’on ne guérit pas de pareilles horreurs.

« La guerre s’est installée en nous, laissant dans son sillage une mémoire douloureuse, des lieux et des noms, qui ont pour nous une couleur différente, teintés de tragique et de souffrance. On dit que le temps guérit toutes les blessures, qu’un jour où l’autre, on finit par oublier. Ce n’est pas vrai, certaines plaies ne cicatrisent jamais. Je suis et resterai marquée par ce que j’ai vécu. Rien ne pourra panser le passé qui fut le mien. »

Un témoignage essentiel. Un devoir de mémoire. A lire absolument. Pour ne pas oublier. Pour ne pas laisser l’Histoire se répéter.

Informations pratiques

L’enfant des camps, Francine Christophe et Pierre Marlière – éditions Grasset, janvier 2021 – témoignage – 118 pages – 12,90€

Stella, Takis Würger

Stella
Copyright photo Karine Fléjo

Un roman inspiré de la vie de Stella Goldschlag, juive allemande, qui a collaboré avec la Gestapo à la traque des juifs berlinois.

Berlin au cœur de la seconde guerre mondiale

1942. Friedrich est un jeune suisse malmené par une mère acariâtre et humiliante. Passionné de dessin, il doit composer avec son incapacité à distinguer les couleurs suite à une altercation qui a altéré sa vue. Etouffé par sa mère, il décide d’aller s’installer à Berlin. Fasciné par les soldats allemands, par la force qu’ils renvoient, il a très envie de découvrir cette zone grise, de voir par lui-même cette ville atypique.

Alors qu’il n’est que depuis quelques jours à Berlin, il assiste à un cours de dessin dont le modèle est une femme nue au magnétisme fou. Une certaine Kristin. Cette femme a pour passion le chant et se produit régulièrement dans un club secret. Un club dans lequel Friedrich croise un soldat SS, un certain Tristan von Happen. Mais l’image qu’ils se faisait de l’armée allemande va être quelque peu mise à mal quand il va découvrir le sort qu’elle réserve aux juifs. Une campagne d’extermination à laquelle sa compagne, juive elle-même, va prendre part. Pour obtenir en échange la libération de ses parents. Du moins au début. Car ses parents libérés, elle a poursuivi son travail de délation auprès de la Gestapo. Kristin alias Stella va lui révéler peu à peu d’autres facettes de sa personnalité…

Collaboration d’une femme juive avec la Gestapo

La construction de ce roman est originale. L’histoire d’amour entre Friedrich et Stella (alias Kristin), s’entrelace à des témoignages extraits du procès contre Stella ainsi qu’à des bulletins d’information sur la situation en temps de guerre. C’est donc un livre richement documenté que nous offre Takis Wûrger. Un livre glaçant, sur ce dont l’homme peut être capable de pire. Ou quand l’homme devient un loup pour l’homme.

Je suis un peu restée sur ma faim. J’aurais aimé que l’auteur se glisse dans la tête de Stella, montre comment elle a pu faire cohabiter dans son cerveau délation et culpabilité, comment elle a géré au quotidien les nombreux morts qu’elle avait sur la conscience.  Comment son histoire s’est retrouvée mêlée à l’Histoire. J’aurais apprécié que Friedrich se pose un peu plus de questions de même : comment continuer à aimer une femme capable de pareils agissements ? Le désir de protéger sa famille pouvait-il justifier ces centaines de juifs envoyés dans les camps par sa faute ? L’amour peut-il tout excuser et pardonner?

Ici, l’accent est mis sur son histoire d’amour, peu sur ses actes, alors qu’elle est surtout tristement connue pour ces derniers. Peut-être un parti pris de l’auteur, pour montrer son côté humain aussi, celui d’une femme dotée d’un cœur, et nous rappeler que ce n’est pas un monstre, au sens d’animal, d’extraterrestre. Et donc qu’en chacun d’entre nous cohabitent une face sombre et une face lumineuse, face sombre qui peut prendre le dessus si nous n’y prenons pas garde. Dire que Stella Goldschlag était un monstre serait dire qu’elle n’appartenait pas à la communauté des hommes. Or hélas si. Si l’homme peut être capable du meilleur, il peut aussi être capable du pire. D’où la nécessité d’être vigilants. Pour que cela ne se reproduise plus.

Informations pratiques

Stella, Takis Würger- Editions Denoel, septembre 2020 – 235 pages – 19€

Rentrée littéraire : Vera Kaplan, de Laurent Sagalovitsch. Coup de coeur!

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Vera Kaplan, de Laurent Sagalovitsch

Editions Buchet-Chastel, août 2016

Rentrée littéraire

Dans un récit sans complaisance, librement inspiré du destin véritable de Stella Goldschlag, Laurent Sagalovitsch dresse le portrait d’une victime monstrueuse dévorée par une pulsion de vie inhumaine. Coup de cœur de cette rentrée littéraire !

Stella Goldschlag était une juive allemande, contrainte par les nazis de collaborer à la recherche des juifs clandestins dans Berlin, afin d’éviter sa déportation et celle de ses parents. C’est de la vie de cette personne, décédée en 1994, que s’inspire Laurent Sagalovitsch à travers le personnage de Vera.

Quand il apprend par le notaire chargé de la succession, la mort de sa grand-mère, il tombe des nues. Jamais sa mère ne lui avait révélé que sa grand-mère, Vera Kaplan, était toujours en vie. Jamais d’ailleurs elle n’avait évoqué non plus avec lui son enfance. Pourquoi lui avoir caché son existence ? Pourquoi ce mystère entretenu autour de son passé ?

Des questions qui vont trouver des réponses détaillées dans le journal de bord que Vera tenait depuis des années et destinait à sa fille. Un journal que son petit-fils va lire.

Et de découvrir le passé horrifiant de Vera. Une femme qui assume ses choix, n’a pas de regrets. « Quand je me suis retrouvée plongée dans cet enfer, lorsque j’ai pris la décision de collaborer avec eux, d’accepter la chance d’épargner mes parents, j’ai dû cesser de réfléchir par moi-même ou alors d’une manière si confuse et si désordonnée que la nature profonde de mes actes m’échappait la plupart du temps : la pression exercée sur moi était si forte qu’elle emportait avec elle ma capacité à raisonner, j’agissais sur les évènements autant que je les subissais, et, la plupart du temps, je demeurais une énigme à mes propres yeux. » Avait-elle le choix ? Qu’auriez-vous fait à sa place ? Si spontanément les réponses fusent, l’auteur montre qu’elles sont moins simples qu’il n’y paraît. Si condamner est facile, comprendre est difficile. C’est cet effort de compréhension qu’il nous propose de faire, sans complaisance aucune.

C’est un roman absolument passionnant que nous livre Laurent Sagalovitsch. Un roman qu’il est impossible de reposer une fois la lecture commencée. Avec beaucoup de finesse, d’intelligence, de pertinence, il analyse ce qui a pu conduire une femme « bien sous tous rapports », une femme juive aimante, à dénoncer d’autres juifs, à condamner à mort d’autres êtres humains. Une interrogation à portée universelle : peut-on chercher à sauver sa vie à n’importe quel prix ? Les destins extraordinaires sont-ils le fait d’époques extraordinaires ? Peut-on tout justifier et tout pardonner ?

Un roman brillant.

Coup de cœur de cette rentrée littéraire !

Hippocrate aux enfers, de Michel Cymes (éditions Stock) : édifiant!

Hippocrate aux enfers, de Michel Cymes

Les médecins des camps de la mort.

Editions Stock, janvier 2015

 

Quand Michel Cymes se retrouve en pèlerinage à Auschwitz-Birkenau, camp où ses deux grands-pères ont perdu la vie, c’est l’incompréhension non seulement pour l’homme mais aussi pour le médecin en lui. En effet, ce camp a été le théâtre de nombreuses expériences inhumaines de la part de docteurs tels Josef Mengele, Sigmund Rascher, August Hirt ou encore Carl Clauberg pour ne citer qu’eux. Castration aux rayons X, mort par hypoxie ou par hypothermie, mutilations, brûlures au gaz moutarde, ablation d’organes sans anesthésie ne sont que quelques exemples des sévices exercés. « Comment peut-on vouloir épouser un métier dont le but ultime est de sauver des vies et donner la mort aussi cruellement? » Qu’est-ce qui a pu faire basculer ces médecins vers l’horreur et considérer leurs patients comme des cobayes, comme des sous-êtres humains? « Moi j’expérimente sur des hommes et non sur des cobayes ou des souris » revendiquait fièrement le docteur Sigmund Rascher.

De retour d’Auschwitz, Michel Cymes décide de partir sur les traces de ces médecins tortionnaires et criminels. Pour essayer de comprendre qui étaient ces êtres. Pour essayer de cerner le but de ces expériences atroces. Furent-elles gratuites ou ont-elles fait avancer la science? Que sont devenus ces tortionnaires?

Un ouvrage de mémoire édifiant, très bien documenté, qui met en lumière des points obscurs de l’Histoire. Non, ces médecins n’étaient pas des petits docteurs ratés. Non, ils n’étaient pas seuls. Non, à la libération, tous n’ont pas été sanctionnés. Certains furent même recrutés par les alliés, heureux d’avoir dans leurs équipes des scientifiques expérimentés, fussent-ils des criminels…

A lire!

La Kar’Interview de Franck Balandier

franck balandier

Franck Balandier est l’auteur de quatre romans, mais aussi d’essais et de poésies. Il a publié en février dernier un nouveau roman, Le silence des rails, aux éditions Flammarion.

Rencontre avec l’auteur :

Qui êtes vous Franck Balandier?

Si je le savais moi-même !
Mon passeport prétend que je suis né le 11 juillet 1952, à Suresnes, dans les Hauts-de-Seine. De sexe masculin. Que je mesure 1, 83 m. Mais j’ai dû me tasser un peu depuis.
Pour le reste, je dois m’en remettre à quelques signes incontestables. Ceux que je m’accorde avec bienveillance. Ceux que les autres me prêtent, sans indulgence.
Impulsif. Ecorché. Instable. Cynique. Romantique. Joueur. Drôle. Triste. Dilettante.
Pour dire qui je suis, il me faut d’abord définir qui j’étais.
J’ai eu, jusqu’à l’année dernière, un statut social, une profession qui m’empêchait de faire apparaître au premier plan, ma position d’auteur.
J’étais fonctionnaire d’une administration décriée, honnie, sujette à des fantasmes récurrents de la part de l’opinion publique.
J’ai fait toute ma carrière au sein de l’administration pénitentaire. Tout me prédestinait à devenir enseignant, j’ai choisi l’aventure au bout de la rue. Celle de la Santé.
Je pense qu’on ne choisit pas ce genre de milieu professionnel par hasard.
Et je pense d’ailleurs que l’enfermement, ce que j’en ai découvert, vécu, m’a sans doute inspiré en partie pour écrire « Le Silence des rails ». Même s’il n’est pas question de vouloir comparer l’incomparable, et qu’une prison n’est en rien un camp d’extermination. Il n’empêche. La contrainte demeure la même à la base.
J’ai décidé, depuis un an, de me consacrer entièrement à l’écriture.
Je suis l’auteur de 4 romans :

Le Silence des rails, Flammarion.

Ankylose, Le Serpent à Plumes.

L’Homme à la voiture rouge, Fayard.

Les Nuits périphériques, Michel de Maule.

Quel est le thème central de ce nouveau roman, Le silence des rails (Editions Flammarion)?

Alsace, 1942. Etienne, jeune homosexuel parisien, est déporté au Struthof, camp d’extermination nazi installé en territoire français annexé. Sur son pyjama rayé, il doit porter le triangle rose inversé, la marque de son infamie.
Il rentre dans un long hiver.
Affecté au service général du camp, il est chargé de vider les seaux d’excréments de ses congénères et de déblayer la neige autour des bâtiments.
Placé d’abord sous la garde d’Ernst qui est bientôt fusillé parce trop complaisant, il est ensuite confié à Mina, l’une des seules gardiennes du camp.
Et puis il y a aussi la petite Ingrid, la fille du commandant, qui joue au ballon de l’autre côté des barbelés, avec qui il se lie d’amitié…
Ce livre veut témoigner, pour la première fois de manière romanesque, de la déportation, trop longtemps passée sous silence, des homosexuels.

Si vous deviez choisir une phrase de ce livre, laquelle mettriez vous en avant?

« Nous naviguons dans nos tenues rayées selon un code maritime où les règles de courtoisie n’ont à rendre compte que de nos morts prochaines ».
Page 148.

Si ce roman était une musique, laquelle serait-elle?

Incontestablement, Le requiem de Mozart. Il a d’ailleurs servi à illustrer un petit film que j’avais réalisé à Auschwitz, voici plusieurs années, dans le cadre de mon travail. Je l’avais en tête, à chaque instant, en écrivant « Le Silence des rails ».
Ou bien, aussi, la chanson de Jean Ferrat, « Nuit et Brouillard ».

Et s’il était un film, lequel serait-il?

Il y en aura deux :

« Nuit et Brouillard », de Alain Resnais.

« Shoah », de Claude Lanzmann.

Forcément.

Avez-vous des rituels d’écrivain (lieu, horaires, musique d’ambiance, etc.)? Comment vous vient l’inspiration?

J’écris la nuit, essentiellement. Il me faut le silence autour. Je veux dire qu’il me faut le silence de la ville autour. Que tout repose enfin. J’ai besoin de cette illusion. De me sentir seul au milieu de la nuit. Les mots me viennent plus aisément.
J’écris sans réfléchir. Il me faut l’urgence de la phrase. Son évidence. Alors, je la note au plus vite avant qu’elle ne m’échappe. Je suis incapable de m’asseoir devant mon ordinateur par obligation d’écrire. Il me faut une inspiration, une idée, une image, quelque chose de déjà construit dans ma tête.
Les nuits à écrire se passent par intermittence. J’ai besoin de me lever souvent. De faire autre chose pour aller jusqu’à la phrase suivante. Je me lève donc. Je marche. Je vais d’une pièce à l’autre. C’est cette déambulation qui me donne la suite à rédiger. Je retourne m’asseoir. Très vite. Surtout ne rien oublier de ce minuscule voyage.
Parfois, aussi, j’ai besoin d’une véritable pause. De passer à autre chose. De me vider, provisoirement, la tête. Alors, je m’installe confortablement dans mon canapé. Je saisis une guitare. J’improvise quelques notes. Je me laisse bercer par l’illusion forcément éphémère d’être musicien. Dans ma tête, des paroles me viennent. Je n’ai pas vraiment besoin de les appeler. Elles arrivent presque en même temps que la mélodie. C’est la musique qui me donne le rythme de la phrase. Cette improvisation musicale et maladroite peut durer longtemps. Pas forcément. Mais elle m’aide toujours à reprendre le cours de mon écriture.
Parfois aussi, j’écoute de la vraie musique. De celle que l’on retrouve sur de vrais disques. Je n’ai qu’à choisir dans la playlist que j’ai constituée sur mon ordinateur. Le plus souvent, il ne peut s’agir, pour accompagner l’écriture, que d’un morceau apaisé, il me faut le calme des notes aussi pour rédiger. Je proscris les voix qui chantent en français. Les mots que je comprends écorchent mon imaginaire. Interfèrent. Parasitent. Je n’ai pas besoin que l’on me parle quand j’écris.
On pourrait penser à des morceaux classiques, mais j’avoue que ceux-ci, lorsque la nuit est déjà bien avancée, m’anesthésient un peu. Je leur préfère des choses plus légères, plus modernes. Du folk, surtout. Féminin. Mais pas que.
Et puis, enfin, en dernière extrémité, quand la sécheresse menace au bout du clavier, il faut bien se résoudre à d’autres subterfuges, sans en abuser.
Je l’avoue, parfois, il m’arrive, mais je ne parle que de certaines heures avant l’aube, quand tout fout le camp, même la mémoire immédiate, même la jeunesse d’hier, d’aller me préparer un ti’ punch à ma manière, souvenir des Antilles, pour finir les phrases. Parce que les mots aussi, ça finit par s’épuiser, d’avoir trop fumé, trop dansé, trop ri, ou rien du tout, parce que des fois, il faut bien penser à la dernière phrase, avant d’aller se coucher, et que celle-ci ne vient pas, alors que peut-être, avec ce truc, on se dit qu’on sera plus vite au lit, avant que le jour ne se lève.

Qu’aimeriez vous partager avec vos lecteurs?

Des regards. Des connivences. Puis des mots. Puis des rires. Des choses essentielles. Ou futiles.
J’ai si peu écrit pour moi. Ou bien peut-être vaguement au début, avec mes premières vélléités littéraires. Il y a toujours un Narcisse qui sommeille au fond de tout écrivain. J’ai perdu la sale habitude de me regarder écrire. Je n’écris plus que pour des gens que je ne connais pas. Je leur envoie des signes. J’attends qu’ils me répondent. J’écris pour être aimé.
Ce que je recherche, c’est la confrontation avec le public. Des personnes qui ont acheté mon livre, qui ont investi dans une histoire, qui ont payé pour cela, et qui attendent d’être satisfaites, sinon remboursées.
J’attends, de leur part, des mots sans complaisance, de ceux qui font mal, ou de ceux qui caressent, pour m’expliquer pourquoi j’écris. Et si ça vaut bien le coup que je continue à le faire.

Propos recueillis le 12 mai 2014

Retrouvez la chronique que j’ai consacrée à ce roman en cliquant sur ce lien : https://leschroniquesdekoryfee.wordpress.com/2014/05/12/le-silence-des-rails-de-franck-balandier-flammarion/
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Le silence des rails, de Franck Balandier (Flammarion)

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Le silence des rails, de Franck Balandier

Éditions Flammarion, février 2014

 

Briser le silence

« Terrible de naître après une guerre ». Novembre 1918, sur le quai d’une gare parisienne, le petit Étienne voit le jour, tandis que les soldats rentrent chez eux. Commence alors pour lui un autre combat, survivre à l’abandon par sa mère, à la solitude affective, aux dures lois des orphelinats, aux attouchements sexuels. A l’école de guerre qu’est la vie, Étienne devra attendre dix huit ans et sa rencontre avec Jules, son premier amour, pour connaître clandestinement une forme de paix. L’armistice ne sera cependant que de courte durée. En juillet 1942, parce qu’il est homosexuel, il sera déporté dans l’unique camp de la mort installé en territoire français annexé, en Alsace : le camp de Natzweiler-Struthof. Sur son bras, tatoué à l’encre bleue, un numéro : 19852. Sur son pyjama de prisonnier, un triangle rose, pointe vers le bas, signe distinctif des homosexuels.

 

Dès lors, il doit mener la plus âpre des batailles : survivre dans l’enfer innommable du quotidien, de la peur, de la faim, de la terreur, de la mort. Affecté aux latrines, chaque matin ressemble au précédent, chaque jour est une nuit sans fin, au milieu des cris, des corps décharnés, de la fumée échappée du baraquement du bas. Pourtant, dans ce chaos, des sursauts de vie, des rayons de soleil percent en la personne de Ernst, gardien du camp qui lui donne de temps à autre une cigarette et lui prête vie dans son regard. C’est aussi cette fillette d’un haut gradé qui se hasarde de l’autre côté du barbelé et lui offre tantôt son sourire craintif, tantôt son ballon à rattraper. Des bonheurs bien fugaces cependant. Des signes de vie vite évaporés.

 

S’il sort vivant et libre de cet enfer, personne ne le croira, c’est sûr…

 

Dans un style remarquablement maitrisé, Franck Balandier mêle avec brio roman et écriture éminemment poétique, fiction et faits historiques, sans jamais accabler le lecteur malgré la gravité du propos, faisant de lui le témoin de la barbarie des hommes. Les phrases claquent, les mots giflent, l’écriture cingle, touchant le lecteur en plein cœur.

 

Un roman fort, pour ne pas oublier combien l’homme peut être un loup pour l’homme…

Le silence des rails, de Franck Balandier ( editions Flammarion)

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Le silence des rails, de Franck Balandier

Éditions Flammarion, mars 2014

 

Alsace, 1942.

parce qu’il est homosexuel, le jeune Etienne est envoyé dans l’unique camp de la mort installé sur un territoire français annexé.

Parce qu’il est homosexuel, il porte le triangle rose, signe de son infamie, sur son pijama de prisonnier.

S’il sort vivant et libre de cet enfer, personne ne le croira, c’est sûr.

 

Informations pratiques :

Nombre de pages. : 212

Prix éditeur : 12€

ISBN : 978 20813 30535