Est-ce que tu danses la nuit…, Christine Orban

Est-ce que tu danses la nuit, Christine Orban
©Karine Fléjo photographie

Un roman troublant, envoûtant, sur la passion amoureuse comme Christine Orban sait si merveilleusement l’habiller de mots.

Un amour interdit

Le temps a passé, mais les mots échangés dans leurs lettres sont restés. Tandis que Tina par en voyage avec son mari pour fêter ses 20 ans de mariage, elle se plonge dans les échanges passionnés qu’elle a eus à la sortie de l’adolescence avec Marco, son petit ami de l’époque, mais aussi Simon. Son père. Des échanges que la gouvernante a retrouvés dans la maison et qu’elle lui a remis juste avant son départ.

Marco était le premier amour de Tina. Un jeune homme possessif, jaloux, fou amoureux. Un être avec lequel elle imaginait décliner son amour à l’infini. Mais c’était sans compter avec une rencontre marquante, électrisante : celle de son père Simon.

Alors que le père souhaite le meilleur pour son fils, que depuis le décès de sa femme il a observé une abstinence stricte, se refusant à toute nouvelle vie amoureuse,   il se surprend à souhaiter la fin de la liaison entre Marco et Tina. Pour avoir le champ libre. Pour se laisser aller à vivre cette passion proscrite par la morale et la bien-pensance. Parce que le désir qui s’empare de lui est plus fort que la raison. Plus fort que le qu’en-dira-t-on. Plus fort que les obstacles qui s’érigent entre Tina et lui, comme ce très grand écart d’âge. Irrésistible.

Tina, de son côté, est déstabilisée. A la lumière du feu qui brûle dans le regard de Simon, ses certitudes quant à la profondeur de son amour pour Marco vacillent. Comment peut-elle être sensible à Simon, si elle aime éperdument Marco ? Le père peut-il annuler le fils ?

Pour chacun des trois protagonistes, cette passion est un véritable cataclysme. Que va faire Tina ? Rompre avec Marco ou repousser l’impatience du père ?

Quand la morale s’incline devant le désir

« Ils avaient été embarqués dans une sorte d’avalanche, oui, ils avaient été ces corps déraisonnables, emportés, impuissants face à la passion, anéantis par le désir. »

Avec Est-ce que tu danses la nuit…Christine Orban confirme, si besoin était, son talent rare pour parler de la passion et des émotions qui traversent les femmes. A l’image des protagonistes, irrésistiblement attirés l’un vers l’autre, le lecteur tombe immédiatement sous le charme des personnages, de l’atmosphère du roman, de l’écriture si sensible de l’auteure, et , séduit, tourne fébrilement les pages pour connaître la suite.

Pas de jugement ni de bien-pensance ici, mais le souci de comprendre comment un homme bien sous tous rapports, responsable, aimant envers son fils, peut soudain envoyer tout balader, morale, raison, pour vivre une passion interdite, sulfureuse. Simon, bien que charmant, n’est pas un séducteur en série. Depuis le décès de sa femme, il a observé un deuil strict, a noyé son chagrin dans le travail, sans désir de refaire sa vie. Tina, de même, n’est pas une pauvre victime mais une jeune fille libre, qui sait fixer des limites à ce qu’elle peut accepter ou non d’un homme.

La seule liberté que n’ont pas ces trois êtres, c’est de faire taire leur désir, ce tsunami intérieur qui dévaste tout sur son passage. Un roman littéralement envoutant.

Informations pratiques

Est-ce que tu danses la nuit…, Christine Orban – éditions Albin Michel, mars 2020- 281 pages – 19,90€

Citation du jour

Parce qu’espérer c’est désirer sans savoir, sans pouvoir, sans jouir, le sage n’espère rien. Il a cessé de désirer autre chose que ce qu’il sait, ou ce qu’il peut, ou ce dont il jouit. Il ne désire plus que le réel dont il fait partie.

André Comte-Sponville Le bonheur désespérément

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Danser au bord de l’abîme, Grégoire Delacourt (JC Lattès)

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Danser au bord de l’abîme, Grégoire Delacourt

Editions JC Lattès, février 22017 

Après On ne voyait que le bonheur, Grégoire Delacourt explore dans ce roman virtuose la puissance du désir et la fragilité de nos existences.

« J’aimais ma vie. J’étais l’une de ces femmes heureuses. » Emma, 40 ans, mariée, trois enfants, mène une vie paisible auprès d’Olivier, un homme attentionné et aimant. Et pourtant. Pourtant, il aura suffi d’une vision, celle d’un homme aperçu dans une brasserie, pour que ses certitudes soient torpillées, son corps carbonisé de désir, sa raison pulvérisée. Il aura suffi d’une vision, une seule vision, pour qu’en elle naisse l’envie, le besoin impérieux de tout quitter.

Comment quitter ceux que l’on continue à aimer ? Comment être crédible auprès des êtres chers, quand on leur annonce notre départ tout en leur réitérant nos sentiments ?  « L’amour est épuisant et avec Olivier je n’étais pas épuisée. » Emma découvre avoir des faims, des soifs, qu’elle ne soupçonnait pas jusqu’alors. « Je crois que l’on trébuche amoureux à cause d’une part de vide en soi. Un espace imperceptible. Une faim jamais comblée. C’est l’apparition fortuite, parfois charmante, parfois brutale, d’une promesse de satiété qui réveille la béance, qui éclaire nos manques et remet en cause les choses considérées comme acquises et immuables. » Partir pour une promesse de plus grand, plus fort, plus beau. Pour satisfaire un besoin d’absolu.

En contrepoint de l’agitation qui anime Emma, Grégoire Delacourt évoque l’histoire de la chèvre de Monsieur Seguin. Une chèvre heureuse aux bons soins de ce dernier, et qui pourtant désire plus que tout aller dans la montagne, dût-ce y sévir le loup. Un risque qu’elle est prête à encourir tant elle a soif de liberté…

Danser au bord de l’abîme est un roman bouleversant sur le vertige du désir, cette tornade qui peut tout balayer dans nos vies, défie toute raison, toute explication. Un roman indiciblement émouvant et juste sur le courage d’être soi. Vivre ses rêves et dynamiter les barrages des convenances pour répondre à l’appel de la vie. Même si cet appel est porteur de promesses plus que de certitudes… Un coup de cœur! ❤

Citation du jour

 » C’est bizarre, mais je pense que les livres ne sont pas, contrairement à ce qu’on dit, de l’ordre de la littérature, qui est finalement un petit canton, mais de l’ordre de la vie, c’est-à-dire du désir. Or, on ne peut pas susciter artificiellement un désir. Les besoins, oui, on peut les créer et les satisfaire, ou pas. J’ai besoin d’une pomme, je l’achète, je la mange, le besoin est momentanément éteint. Le désir, c’est autre chose, c’est une histoire d’amour, une histoire passionnelle qui va entrer loin dans la vie de l’autre. Le désir ébranle la chair, l’esprit, tout.  »

Christian Bobin

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Celle que vous croyez, Camille Laurens (Gallimard)

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Celle que vous croyez, Camille Laurens

Éditions Gallimard, janvier 2016

Rentrée littéraire.

 

En un vertigineux jeu de miroirs entre réel et virtuel, Camille Laurens raconte les dangereuses liaisons d’une femme qui ne veut pas renoncer au désir.

Claire, 48 ans, divorcée, professeur agrégé de l’université, ne supporte pas d’ignorer les faits et gestes de son ex-compagnon, Jo. Intolérante à son absence, elle imagine alors un stratagème : se créer un faux profil sur Facebook et devenir amie avec le plus proche copain de Jo, un dénommé Chris. Ainsi aura-t-elle indirectement de ses nouvelles, sans se dévoiler.

Et d’usurper l’identité d’une brune de 24 ans trouvée au hasard sur Google. Et d’épouser les goûts de Chris pour attirer son attention. Succès, Chris l’accepte en amie et commence à échanger avec elle par mail. Mais voilà Claire victime de son propre piège : celle qui s’était rapprochée de Chris uniquement pour avoir des nouvelles de Jo, se découvre une attirance pour Chris. Une attirance réciproque de surcroît. Voilà qui complique tout. Chris se fait de plus en plus pressant, veut lui téléphoner, la voir. Comment faire pour que ce dernier ne découvre pas la supercherie lors du passage du virtuel au réel ? Quel avenir peut avoir cette relation basée sur le mensonge ?

Et c’est là que l’auteur réalise un véritable tour de force. Construits sur une très belle architecture romanesque, ce sont plusieurs potentiels devenirs que Camille Laurens propose à cette relation, en se plaçant de différents points de vue. Et de jouer avec le lecteur, en équilibre sur le fil de sa plume, sur la frontière ténue entre réalité et fiction.

Dans un style très maitrisé, un langage ciselé, Camille Laurence nous offre une très fine et très pertinente réflexion sur la manipulation, les faux-semblants à l’heure du virtuel et des réseaux sociaux. Qui et que croire ? Elle invite par ailleurs à réfléchir sur le désir des femmes à l’aube de la cinquantaine, leur image et leur place dans la société. Brillant.

A lire !

 

P.41 : La différence c’est que tous les hommes ont un avenir. Toujours. Un à-venir. Un avenir sans nous. Les hommes meurent plus jeunes. Peut-être. Mais ils vivent plus longtemps.

P.170 : Le désir veut conquérir et l’amour veut retenir. Le désir, c’est avoir quelque chose à gagner et l’amour quelque chose à perdre.

P.71 : Un livre ne tient pas toutes les promesses du désir. Il en est l’un des aboutissements. Mais il traduit le plaisir qui est venu après la montée du désir, son épiphanie. S’il n’y a pas ça dans un livre, il n’y a rien.