Rencontre avec Olivia de Lamberterie :  » Je vais essayer d’inventer une manière joyeuse d’être triste »

Le 22 août dernier, les éditions Stock ont publié le premier livre d’Olivia de Lamberterie : Avec toutes mes sympathies. Rencontre avec l’auteur.

Comment est née l’idée de ce livre ? 

 J’étais à ce point anéantie de chagrin, que je ne pouvais plus lire. Or lire était mon métier. Donc je me suis dit, qu’est-ce que je vais faire, je ne vais pas devenir critique de patinage artistique ?  Les livres faisaient partie de ma vie. J’avais toujours refusé d’écrire parce que je trouvais que je n’avais rien à dire. Et là, pour la première fois, écrire était vraiment un besoin vital. D’abord, parce que mon frère me l’avait demandé une des dernières fois où je l’avais vu. Et j’aimais tellement mon frère que je crois que s’il m’avait demandé de traverser l’enfer en auto-stop, j’y serais allée. Donc là je me suis dit, OK je vais faire. Et pas du tout dans une visée thérapeutique, mais parce que j’ai trouvé que c’était un personnage de roman, qu’il était très flamboyant, que depuis l’enfance il m’avait portée dans son sillage. Et que j’avais envie de lui rendre hommage.

Vous dites : « Nous sommes presque des amnésiques ». C’est-à-dire qu’à travers cette histoire, vous réalisez qu’autant vous avez la mémoire des autres, autant vous avez une mémoire très impressionniste sur votre enfance Et ce livre vous pousse à vous interroger sur la famille, sur vos liens, sur le passé.

 Oui tout d’un coup tout est remonté, tous les souvenirs d’enfance. On a toujours été très très proches avec mon frère et soudain, devant mon ordinateur, je me souvenais de ce petit garçon blond, qui adorait jouer au cow-boy. On regardait d’ailleurs ensemble le samedi après-midi Les mystères de l’Ouest, ce qu’il avait rendu fou des cow-boys. Et je lui avais dit : comment vais-je pouvoir jouer avec toi, car les cow-boys c’est très genré, il n’y a pas de cow-girl. Et soudain il a pris la table à repasser, l’a mise devant moi et m’a dit : « toi tu feras la fille du saloon, voici le bar ». Ces souvenirs sont donc remontés de même que ceux de notre famille. Car on est une famille à la fois traditionnelle, une famille très fantaisiste, qui a le triste record du monde du nombre de suicidés. En même temps, c’est une famille très joyeuse, très fantaisiste. J’avais par exemple un grand-père qu’on adorait, mais qui était très étrange, et qui pensait que tout le monde voulait le voler et notamment les banques. Alors il avait rangé son argent dans des Tupperware en plastique, qu’il avait enterrés dans le jardin de sa maison de Cannes, où on passait nos étés. Et il a oublié où il les avait enterrés. Alors le soir, à mes sœurs, mon frère et moi, il nous donnait des pelles et des râteaux de plage en plastique et on devait chercher les trésors dans le jardin.

En faisant un portrait de ce frère, c’est aussi votre portrait que vous faites, en parlant de vos lectures d’enfance, de ce qui vous a construit, et c’est une façon de se rendre compte que ce que l’on est aujourd’hui est la somme de tous ces instants partagés avec des êtres qui nous sont chers dans l’enfance.

Oui, je me suis rendu compte que je ne pourrais pas faire l’économie de cet autoportrait et de cette relation très forte, que nous avons nouée dans l’enfance et qui ne s’est pas distendue avec le départ de mon frère à Montréal quand il a été nommé directeur artistique de Ubisoft. Je me souviens que quelques jours avant sa mort je lui ai écrit un mail en lui disant : « Si je tends la main, malgré l’océan je peux te toucher ». Et il m’a répondu sans mots, en m’adressant la photo de nous enfants, qui figure en couverture de ce livre.

Vous n’entrez pas dans le schéma du deuil, qui consisterait à mettre de côté, gentiment mais de côté, l’être aimé. Mais au contraire, il y a cette volonté d’intégrer son absence comme une présence au quotidien.

 Oui, car après sa mort, beaucoup de gens m’ont dit, « Il faut que tu fasses ton deuil », ou cette phrase que je trouve relativement atroce « ça va passer ». Et moi, très vite, je me suis rendu compte que je ne voulais pas que ça passe. Et puis en même temps, je suis mariée, j’ai trois fils, mon frère était très joyeux, même si la mélancolie a fini par gagner, et moi je crois être une personne assez joyeuse. Et du coup, j’ai beaucoup réfléchi et je me suis dit : « Je ne veux pas que cela passe, je vais essayer d’inventer une manière joyeuse d’être triste, je vais essayer d’apprivoiser la mort ». Et de manière plus générale, plus universelle, je ne voulais pas que ce soit un récit fermé, je voulais que ce soit un récit ouvert, qui interroge sur ce que l’on fait des morts aujourd’hui. On ne peut pas juste se dire qu’on va mettre des vêtements noirs, qu’on va pleurer, qu’on va faire du yoga et que ça va passer.  Non, moi je veux réfléchir là-dessus et me dire, comment en étant vivant, comment en étant heureux, vivre en bonne compagnie avec les morts.

 

 

 

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Rentrée littéraire : Olivia de Lamberterie, Avec toutes mes sympathies (Stock)

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Avec toutes mes sympathies, Olivia de Lamberterie

Editions Stock, août 2018

Rentrée littéraire

Le roman d’un amour puissant entre un frère et une sœur, un amour que ni les océans, ni le temps, ni même la mort n’a altéré. Un portrait touchant, vivant, d’un homme et frère qui a choisi de mettre fin à sa vie.

Olivia de Lamberterie est passée pour la première fois de l’autre côté de la page. Critique littéraire « car la lecture est l’endroit où je me sens à ma place. Lire répare les vivants et réveille les morts. Lire permet non de fuir la réalité comme beaucoup le pensent, mais d’y puiser une vérité », elle a cette fois tenu la plume. Pour nous parler de son frère, de ce personnage chaleureux, flamboyant, qui a mis fin à ses jours trois ans plus tôt. Un frère dont elle était si proche.

Alors que jusqu’ici l’auteur ne trouvait pas la nécessité d’écrire, le chagrin paroxystique dans lequel l’a laissée le suicide de son frère, a rendu l’écriture d’une impérieuse nécessité. Non pas pour suturer ses blessures au fil des mots, mais pour continuer à faire vivre son frère à travers ces pages, pour faire connaître cet homme passionnant et passionné à un cercle étendu. Et, plus largement, pour balayer d’un revers de plume certains préjugés : non, les personnes qui passent à l’acte ne sont pas forcément isolées et sans amour ; non, l’équation du bonheur n’est pas une femme aimante + des enfants adorables + un bon travail = bonheur garanti, c’est plus complexe que cela…

Avec beaucoup de sensibilité, d’authenticité, Olivia de Lamberterie peint touche par touche le portrait de cet enfant et de cet homme, un être imaginatif, aimant et aimé, de même que le portrait de cette famille originale et fantaisiste qui est la sienne. Une famille soudée, dont la force des liens n’aura pas suffi à chasser la mélancolie qui s’était emparée de son frère. Comment survivre à l’absence ? Comment avancer ? Laisser le temps passer sans rien faire ? Pleurer, crier à l’injustice ? Non. Olivia de Lamberterie, à travers ce livre, s’est efforcée de trouver une manière joyeuse d’être triste, de vivre aux côtés des morts en les rendant vivants. Bouleversant.

Vers la beauté, David Foenkinos : coup de coeur!

 

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Vers la beauté, David Foenkinos

Editions Gallimard, mars 2018

Le parcours d’un homme qui se raccroche à la beauté pour survivre au traumatisme qu’il a vécu, qui grâce à la peinture transcende sa souffrance. Ou quand la beauté sauve le monde. Un roman sensible, fin, extrêmement touchant.

Antoine Duris est maître de conférences aux Beaux-Arts. Un professeur passionné et passionnant, émérite et particulièrement apprécié de ses élèves. Aussi, quand du jour au lendemain, il donne sa démission, rend les clefs de son appartement, résilie tous ses abonnements, c’est la consternation dans son entourage. Certes, il a bien laissé un courrier dans lequel il dit prendre une année sabbatique pour aller au calme écrire un roman, mais cela laisse ceux qui le connaissent, et particulièrement sa sœur, dubitatifs.

Dubitative est aussi Mathilde, la DRH du musée d’Orsay, quand elle reçoit le CV de cet érudit pour le poste sous-qualifié de gardien de musée. Ce n’est pas sérieux, quelqu’un de sa renommée ne peut pas désirer simplement s’asseoir sur une chaise à surveiller les visiteurs à longueur de journée ! Et pourtant si. Quel est ce mystère qui entoure cet homme ? Quel est donc ce traumatisme qui a pu le conduire à renoncer à tout ?

A tout sauf à la beauté. Car Antoine a coupé avec son passé, sauf avec la beauté. La beauté à travers l’art le transcende, lui fait se sentir vivant, ou plutôt survivant. « La contemplation de la beauté était un pansement sur la laideur. (…) Le merveilleux demeurait la meilleure arme contre la fragilité. » Ainsi, contempler les tableaux, s’envoler dans les couleurs des autres, lui fait échapper à la grisaille de sa vie.

Ce roman de David Foenkinos fait penser à une toile de Seurat. Touche par touche, page après page, le portrait de cet homme touchant se dessine, ses cicatrices, ses joies s’esquissent. Tandis que les contours de sa vie s’ébauchent, on comprend ce qui a motivé son départ, son besoin vital de repartir à zéro. Chaque couleur, chaque trait, que pose David Foenkinos dans ce portrait, est juste, lumineux, émouvant. Un roman brillant, que dis-je, une toile de maître !

La mélancolie du kangourou, Laure Manel (Michel Lafon)

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La mélancolie du kangourou, Laure Manel

Editions Michel Lafon, mai 2018

Le roman d’une reconstruction extrêmement touchante, celle d’un homme devenu le même jour père et veuf. L’histoire bouleversante aussi, des liens qui se tricotent difficilement mais magnifiquement entre un père et son bébé.

Ils vont être parents pour la toute première fois. Antoine et Raphaëlle sont comblés. Fille ou garçon, peu leur importe. Leur bonheur n’aura pas de sexe.

Mais ce jour merveilleux de l’accouchement vire au cauchemar. Antoine devient père à l’instant même où il devient veuf. Seul avec cette petite fille, prénommée Lou, qui gigotte dans son berceau, il se sent dévasté. Comment aimer ce petit être dont la venue au monde s’est faite au prix de la vie de sa femme ? Comment aimer ce petit être, lui servir de tuteur, de colonne vertébrale, quand lui-même ne parvient plus à tenir debout ? Comment aimer quand on est amputé du cœur, de la présence de Raphaëlle qui le faisait vibrer, vivre ?

Alors il fuit. Dans le travail. A l’extérieur. Partout où le souvenir de Raphaëlle n’est pas matérialisé par ses photos, ses vêtements, son parfum. Partout où Lou n’est pas. En urgence, il engage une baby-sitter, une jeune femme de 25 ans prénommée Rose. Et comme même juste pour quelques heures le soir, le face-à-face avec son bébé lui est insoutenable, il demande à Rose de s’installer dans le studio attenant, comme fille au père.

Ce qui m’a frappée à la lecture de ce roman, c’est la justesse des situations, des émotions, de la psychologie des personnages. Dès les toutes premières pages, on entre dans cette famille comme s’il s’agissait d’amis. On vit l’histoire à leurs côtés bien davantage qu’on ne la lit. Avec beaucoup de sensibilité, en évitant avec brio l’écueil du pathos, Laure Manel nous entraîne sur le chemin d’une très belle reconstruction. Après la naissance de Lou, on assiste ému à la naissance d’un père… Bouleversant. A lire !

Retrouvez la chronique que j’avais consacrée à La délicatesse du homard, du même auteur, ici : La délicatesse du homard

 

Les bouées jaunes, Serge Toubiana (Stock)

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Les bouées jaunes, Serge Toubiana

Editions Stock, janvier 2018

L’hommage émouvant de Serge Toubiana à celle qui partagea et illumina sa vie pendant 27 ans : Emmanuèle Berheim.

« Ecrire pour être à ses côtés et prolonger le bonheur d’avoir vécu auprès d’elle. Ecrire pour combler le vide, l’absence. Pour raconter le film de sa vie. Et faire en sorte qu’il ne soit jamais interrompu. » Quand Serge Toubiana, ancien directeur de la Cinémathèque française et des Cahiers du cinéma, perd sa compagne Emmanuèle Berheim des suites d’une longue maladie en mai 2017, le chagrin le submerge. Pour ne pas se noyer, il s’accroche à l’écriture comme à une bouée. Chaque jour, pour la maintenir vivante à ses côtés, il nage vers elle dans un océan de mots. Elle qui adorait nager longuement à l’île aux Moines, jusqu’aux bouées jaunes au loin, peut le voir désormais la rejoindre, dans les flots du souvenir.

Avec beaucoup de sensibilité, un amour et une admiration qui transparaissent à chaque phrase, Serge Toubiana nous dresse le portrait de cette romancière et scénariste indépendante, passionnée de boxe et de tir au pistolet, qui n’hésitait pas à chahuter l’ordre moral. Une férue d’art contemporain, de découvertes en tous genres, aimante et attentionnée avec chacun. Mais sous ces facettes lumineuses de cette amoureuse de la vie, à l’humour inénarrable, se cachait aussi une femme plus sombre, tourmentée, qui a longtemps dû batailler avec ses pulsions autodestructrices, avec les rapports complexes qu’elle entretenait avec ses parents.

Si ce témoignage est indiciblement touchant, si les mots de l’auteur interprètent une vibrante ode à l’amour et évitent avec soin l’écueil du pathos, j’ai été gênée par contre, par ce besoin non justifié à mes yeux, de faire étalage dans ce livre du nom des célébrités qui entourent le couple (Michel Houellebecq, Catherine Deneuve, François Ozon, Laure Adler, Claude Lanzmann,…), et ce, à de multiples reprises. Ceux qui ont appelé, ceux qui ont écrit, ceux qui se sont succédé à son chevet à l’hôpital, l’auteur nous en fournit de longues listes qui alourdissent le récit et ne lui apportent rien. Amis connus ou inconnus, quelle importance ? L’essentiel n’est-il pas davantage d’être entouré d’amis chers, peu importe qu’ils soient médiatisés ou non ? C’est donc un sentiment mitigé que j’éprouve à l’égard de ce récit, émouvant, sincère, vibrant, mais non dénué de longueurs et de précisions peu utiles.

La veillée, Virginie Carton : magnifique!

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La veillée, Virginie Carton

Editions du Livre de poche, novembre 2017

Un roman d’une grande profondeur, intense, émouvant, sur les choix de vie. Mais aussi sur la force de l’amitié. Juste magnifique.

Quand Marie reçoit un SMS de Sébastien lui annonçant le décès de son père, elle n’hésite pas une seule seconde. Sa place est auprès de lui, lui l’ami de toujours, le frère de cœur, le confident. Lui avec lequel ni le temps ni la distance n’ont distendu les liens, bien que tous deux se soient mariés, aient des enfants et une vie professionnelle remplie.

Ils laissent conjoint et enfants et restent tous les deux veiller le corps de cet homme dont ils étaient si proches, qu’ils connaissaient si bien. Du moins le croyaient-ils. Car lorsqu’un certain Harold, un vieil homme excentrique, frappe à la porte au milieu de la nuit, c’est tout un pan méconnu de la vie du défunt qui se révèle à Sébastien et Marie. Et le début d’une mise à nu pour chacun d’entre eux.

Etre proche de quelqu’un nous donne-t-il l’illusion de bien le connaître ? Et si, à l’image des icebergs, nos proches avaient une face immergée ? Mais alors, qu’est-ce qui motive nos secrets ? Dans ce magnifique roman, d’une force émotionnelle rare et d’une sensibilité à fleur de plume, Virginie Carton analyse avec beaucoup de finesse les méandres de l’esprit humain, nos peurs, nos doutes, nos rêves, nos devoirs. L’occasion de s’interroger sur l’importance de nos choix de vie : faut-il s’accrocher à nos rêves ou y renoncer pour répondre aux attentes des autres, aux conventions ? Qu’est-ce qu’une vie réussie ? Des questions auxquelles la romancière apporte des éléments de réponse éclairants, lesquels interpellent le lecteur.

La veillée est un livre qui vous fera veiller. Car une fois commencé, impossible de le reposer !

 

 

 

Où va le chagrin quand il s’en va ?, Claire Vassé

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Où va le chagrin quand il s’en va ?, Claire Vassé

Éditions JC Lattès, avril 2016

Solange est mariée à Paul depuis 4 ans, lequel a adopté sa fille Angèle, née d’une première union. Le tableau d’une famille recomposée heureuse. Bonheur apparent ? Car lorsque soudain, sur le téléphone de Solange, apparaît un appel de Lenny, le père de sa fille, l’homme qu’elle a tant aimé, son cœur s’emballe. Elle doit se l’avouer, elle désirait cet appel autant qu’elle le redoutait. Et de s’interroger : « Qu’attend-elle, que lui manque t-il ? N’est-elle pas comblée par sa vie actuelle, entourée de sa fille et de son mari, occupée à un métier qui lui plaît ? » Plus étrange encore est l’existence de ce simple appel : car Lenny est décédé quelques années plus tôt…

Et sa vie de basculer. Dès lors, elle n’a de cesse de retrouver l’auteur de cet appel. Est-ce Lenny, qui cherche à communiquer avec elle par-delà les limbes ? Est-ce une mauvaise farce ? Savoir devient son obsession, preuve s’il en est que son histoire avec le père de sa fille continue de s’écrire, que le sentiment d’abandon qu’elle a ressenti à l’annonce de sa mort continue de la hanter. Ce sentiment si prégnant d’abandon trouve t-il ses racines plus loin dans son enfance, ravivé par les circonstances ?« Où va le chagrin quand il s’en va ? Et s’il ne faisait que se métamorphoser ? Et si on n’en avait jamais fini avec lui ? »

Un roman touchant, aux personnages attachants, qui nous entraîne dans un monde où les vivants côtoient les morts, sur le chemin du deuil et de ses étapes indispensables à franchir pour pouvoir se libérer de ses fantômes. Et vivre pleinement.