Citation du jour

Écrire est avant que d’écrire entrer dans la possession de cet état de grâce qui est une sorte de légèreté, d’inadhérence au sol, au solide, à ce qu’on nomme habituellement le réel — écrire m’oblige à une espèce de loufoquerie dans l’attitude, dans les gestes et même dans les mots. »

Jean Genet

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Rencontre avec Nina Bouraoui : « L’écriture est mon destin »

En cette rentrée littéraire, les éditions Jean-Claude Lattès publient le nouveau roman de Nina Bouraoui : Tous les hommes désirent naturellement savoir. Tous les hommes désirent naturellement savoir est l’histoire des nuits de sa jeunesse, de ses errances, de ses alliances et de ses déchirements. C’est l’histoire du désir de l’auteur qui est devenu une identité et un combat.

Comment va-t-on à la rencontre de soi-même ?

Il y a plusieurs façon de prendre le chemin qui permet de savoir qui nous sommes : l’amour, la psychanalyse ou la littérature. Ici, j’ai choisi la littérature.

Un retour en Algérie

J’ai cherché à savoir qui j’étais en me rendant dans les années 70 dans cette Algérie éblouissante, aveuglante, sublime, et déjà je sentais une forme de brutalité naitre ou revenir, juste après la guerre d’indépendance, puisque je suis arrivée en Algérie à l’âge de 2 mois en 1967 et j’y suis restée jusqu’à l’âge de 14 ans. C’est l’Algérie de la sensualité, d’une femme allongée sur les rochers, de ma mère cette blonde française qu’on appelait la suédoise et qui a épousé mon père algérien et qui a épousé un pays, l’Algérie, qu’elle s’est promis de nous faire connaître à ma sœur et moi. Elle nous a emmenée dans sa GS bleue vers le Sahara jusqu aux frontières du Niger.

L’écriture est mon destin

Aux frontières du Niger, j’ai eu la chance de dormir dans des grottes où il y avait des dessins préhistoriques. Avoir dormi au pied de dessins qui sont à l’origine de ce que nous sommes, de peurs, de la violence, mais aussi du plaisir,  cela m’a accompagné et m’a porté bonheur.

J’ai voulu savoir qui j’étais

J’ai voulu savoir qui j’étais, car je viens d’un mariage mixte, je suis le fruit d’un métissage, celui d’un français musulman et d’une jeune française. J’ai svt pensé que ma sœur et moi étions les symboles de la paix, de l’amitié franco-algérienne. Dans ce livre j’ai interrogé d’où venait ma mère, quels étaient ses secrets d’enfance, je les ai effleurés parce que je ne pratique pas une littérature de la dénonciation, mais je les ai suffisamment embrassés pour comprendre que je viens d’un chaudron pas évident, compliqué mais tout aussi fascinant.

Etre homosexuelle n’est pas toujours un chemin très facile et très poétique

Je me suis interrogée sur mon identité. Je me suis rendu compte qu’être homosexuelle n’est pas toujours un chemin très facile et très poétique. Pas dans l’enfance car l’enfance est innocente. Un enfant homosexuel ne profite que de la beauté, de la sensualité et de l’esthétisme et j’en ai profité amplement. Quand je suis arrivée en France à 14 ans, j’ai dû me réapproprier ma nationalité française, puisque je n’avais vécu qu’en temps qu’algérienne même si j’avais été élevée par une mère française. Cela a été un second voyage de m’approprier ces racines que je ne connaissais pas.

A 18 ans, j’ai exploré cet autre chemin de mon identité amoureuse

A 18 ans, j’ai exploré cet autre chemin de mon identité amoureuse, de mon identité sexuelle, avec beaucoup de courage parce que j’étais la plus jeune. J’habitais rue Notre-Dame des Champs dans le 6ème, et je me suis rendue 3 fois par semaine dans un club exclusivement réservé aux femmes, le Katmandou, où j’ai rencontré des femmes que je n’aurais jamais rencontrées dans la vie et qui m’ont peut-être appris les soubassements, les souterrains de l’existence, qui m’ont forgée. Pendant cette période de transition, j’ai commencé à écrire. J’avais 18 ans, l’écriture était mon destin.

J’ai appris à occuper mon homosexualité comme on occupe un territoire

J’ai fréquenté des prostituées, des anciennes détenues, des femmes beaucoup plus âgées que moi. J’ai appris l’amour des femmes mais aussi la soumission, la violence. J’ai appris à occuper mon homosexualité comme on occupe un territoire. J’ai appris à devenir ce que j’étais dans l’enfance. Ce n’a pas été facile, c’était au début des années 80. Ces thèmes je les ai abordés de nombreuses fois dans Garçon manqué, dans Poupée Bella, dans La vie heureuse, etc, j’avais pensé en avoir fini avec cette écriture de soi. Là c’est autre chose, c’est un livre de résistance.

C’est un livre de résistance

Parce que je trouve qu’en 2018 nous devons toujours entendre la violence sourde du monde. Je sais que dans certains pays, en 2018, être homosexuel n’est pas aisé mais dangereux. Si tout correspond dans mon livre, l’Algérie, cette quête de poétique, l’amour pour ma mère cette femme française tellement courageuse, si je me remémore les premières montées de l’islamisme à la fin des années 70, où tout d’un coup les femmes portaient plus de hidjabs que de tailleurs, de pantalons ou de shorts, si je me souviens qu’il y avait déjà une police des mœurs qui patrouillait et qui vérifiait qui fêtait noël et quel musulman buvait de l’alcool, si dans ce livre pour la toute première fois j’évoque la décennie noire des années 90 algériennes, c’est pour faire un parallèle : je pense que mon homosexualité a été à la fois assombrie et éclairée par la violence de ces extrémismes.

Si la littérature a une mission ce sera toujours de dénoncer la fin des libertés

Et si la littérature a une mission ce sera toujours de dénoncer la fin des libertés, ce sera toujours de rentrer dans la chambre d’un adolescent solitaire. Alors si je peux aider à ça, en effet, l’écriture est mon destin.

La playlist de Julien Aranda

Chaque semaine, un auteur nous livre les musiques de sa playlist, celles qui ont accompagné ses heures d’écriture, celles qui ont nourri son livre, celles qui l’ont inspiré, celles qui ensoleillent sa journée. Aujourd’hui, c’est au tour de Julien Aranda. 

En 2014, Julien Aranda nous livre un premier roman : « Le sourire du clair de lune » (City Éditions) qui a le parfum nostalgique des histoires que lui racontait son grand-père. Le livre a été traduit en anglais (2017), espagnol (2016), italien (2016) et en coréen (2017). Vous pouvez retrouver la chronique que je lui ai consacrée ici : Le sourire du clair de lune
Encouragé par ses lecteurs, conforté dans sa vocation, il publie en 2016 « La simplicité des nuages », roman plus contemporain décrivant les turpitudes d’un cadre parisien en quête de sens.

En 2018, il publie son troisième roman « Le jour où Maman m’a présenté Shakespeare » (Éditions Eyrolles) qui raconte la trajectoire enchantée d’une Maman comédienne de théâtre éprise d’absolu et de son petit garçon qui n’a d’yeux que pour elle. Un coup de coeur pour moi dont vous pouvez retrouver la présentation ici : Le jour où maman m’a présenté Shakespeare

Avec beaucoup de gentillesse, Julien Aranda s’est prêté au jeu de la playlist, nous faisant découvrir son univers musical.

La playlist de Julien Aranda : 

  • Les musiques qui m’accompagnent en ce moment :

En ce moment, j’écoute pas mal Janis Joplin et surtout sa chanson « Maybe ». En général, je suis un peu obsessionnel et j’écoute une chanson en boucle jusqu’à m’en épuiser, un peu comme quand on essore une serpillière jusqu’à la dernière goutte !

Sinon, pour parler de musique actuelle, j’aime bien l’univers de Julien Doré ou Christine and The Queens, mais en général j’écoute beaucoup de musique d’après-guerre, avec entre autres Brassens, Brel, Gréco, Trénet, etc … des chansons dans lesquelles les textes sont aussi travaillés que les musiques.

  • La musique qui pourrait illustrer mon dernier roman :

« La mauvaise réputation » de Brassens.

J’ai écrit ce livre en pensant à Georges Brassens et j’ai imaginé des personnages haut en couleurs susceptibles de lui ressembler dans son côté poétique et mélancolique.

  • La musique idéale pour écrire :

Pour écrire, j’aime beaucoup écouter de la musique classique avec beaucoup de piano (Debussy) et, d’une manière générale, des musiques sans paroles comme celle de Yann Tiersen ou Ludivico Einaudi qui recèlent une pointe de nostalgie et stimulent mon penchant mélancolique et poétique propice à l’écriture.

Bonne semaine en musique!

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La dernière photo, Franck Courtès (JC Lattès) : le récit d’un passeur d’émotions

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La dernière photo, Franck Courtès

Editions JC Lattès, avril 2018

Le récit émouvant d’un homme, photographe de renom, qui a délaissé l’objectif de son appareil photo pour sa plume d’écrivain. Un choix en cohérence avec ce qu’il est, ce qui le fait vibrer, ce dont il a besoin : faire passer des émotions, être dans la vérité des choses.

Pendant plus de 20 ans, Franck Courtès a été photographe. Passionnément photographe. Il a vibré, frémi, vécu par et pour la photographie. Très vite, son talent est salué. Libération, Les Inrockuptibles, il multiplie les portraits de vedettes dans les pages des journaux et magazines nationaux, réalise les photos des pochettes de disques de chanteurs de renom, toujours entre deux trains, entre deux avions pour l’autre bout du monde. Ce qu’il aime par-dessous tout ? Aligner sur une même ligne de mire le regard, l’objectif et le cœur. Faire tomber le masque bien lisse des apparences pour saisir l’âme de ceux qu’il photographie. Fusionner l’espace d’un instant avec le modèle.

Un art qui implique une implication totale, fait l’éloge de la lenteur.

Or au début des années 2000, on ne demande plus aux photographes d’exprimer une vision personnelle de leur sujet, de faire ressortir la vérité du modèle, mais d’offrir au public une image flatteuse, vendeuse, dût-elle être surfaite, ne pas refléter la personnalité réelle de la personne mais ce qu’on a projeté sur elle. Non seulement on demande désormais à Franck Courtès d’être expéditif, de s’en tenir à la surface des choses, mais de plus en plus de modèles le considèrent juste comme un faire-valoir. Invisible dans leur regard, traité avec mépris, il n’est toléré que parce qu’il fait d’eux un portrait avantageux qui circulera dans les médias.

Lentement, le divorce avec la photographie, ou plus exactement avec ce qu’est devenue la photographie de presse, se dessine. Non seulement l’auteur n’y retrouve plus la flamme première, mais il est en désaccord avec lui-même, avec ce qu’il aime, ce dont il a besoin. Chaque commande acceptée l’éloigne de lui, de son essentiel. Osera-t-il sauter le pas ?

Avec une sensibilité à fleur de plume, on assiste à la fin d’une passion et à la naissance d’une autre. Ou quand l’écriture se substitue à la photographie pour véhiculer des émotions. Franck Courtès a eu le courage de quitter un métier qui paraissait enviable de l’extérieur, mais le tuait à petit feu. Un parcours passionnant, émouvant, qui interpellera celles et ceux qui ont le sentiment de passer à côté de leur vie, de ne pas avoir fait les bons choix. Franck Courtès vous le montre : il n’est jamais trop tard pour faire du reste de sa vie la plus belle partie de son existence.

 

 

L’atelier des souvenirs, Anne Idoux-Thivet

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L’atelier des souvenirs, Anne Idoux-Thivet

Editions Michel Lafon

Un premier roman feel-good, d’une infinie tendresse. Et si l’écriture pouvait tisser des liens entre les générations ?

Faute de trouver un poste d’enseignant-chercheur en sociologie, Alice déprime. Chômeuse surdiplômée, poussée par ses parents à prendre son envol du nid, elle dresse un état des lieux. Puisque son autre passion en dehors de la sociologie est de s’occuper des « petits-vieux », au sens noble, respectueux et affectueux du terme, pourquoi ne pas proposer ses services aux maisons de retraite environnantes ? Elle pourrait tenter sa chance dans un champ qui se situerait à la confluence de la culture et de la transmission, en proposant des ateliers d’écriture aux personnes du 3ème voire du 4ème âge ? Aussitôt imaginé, aussitôt concrétisé.

Très vite, des liens se tissent entre les écrivains en herbe des maisons de retraite et Alice. Ces derniers se réjouissent de ces rendez-vous hebdomadaires, de la présence de cette jeune femme chaleureuse dont ils perçoivent l’immense solitude derrière le sourire de façade. De son côté, Alice est sidérée par le pouvoir de l’écriture, laquelle déverrouille les portes de la mémoire, révèle des personnes attachantes aux parcours émouvants. Mieux, l’écriture permet aux générations de se retrouver grâce au partage d’expériences vécues, d’histoires couchées sur du papier, lors des rencontres qu’elle initie entre les enfants de l’école voisine et les résidents des maisons de retraite.

Quand Alice se prête elle aussi à l’exercice, sollicitée par les résidents, curieux de voir ce dont sa plume va accoucher, elle confirme ce qu’ils ressentent : cette immense solitude affective. Il n’en faudra pas plus à notre bande de retraités, désireux de mettre à leur tour du bonheur dans la vie de leur bienfaitrice, pour comploter en cachette : et s’ils aidaient Alice à retrouver l’amour? Leur plan est alors baptisé l’Alice project, plan que notre club des six est bien déterminé à mener à terme. Y parviendront-ils?

Ce roman feel-good est empli de tendresse, réchauffe comme un bon feu de cheminée au cœur de l’hiver. Les personnages, tous très différents et aussi attachants les uns que les autres, nous emmènent sur le chemin de leurs mots, émouvants toujours, drôles parfois, sincères assurément.

Une lecture douce et réconfortante comme un bon édredon moelleux.