Citation du jour

Les vrais grands écrivains sont ceux dont la pensée occupe tous les recoins de leur style.

Victor Hugo

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Ce qui est monstrueux est normal, Céline Lapertot

Tout ce qui est monstrueux est normal Céline Lapertot

Après trois romans, Céline Lapertot nous revient avec un livre proche du récit ou de l’autofiction. Un récit indiciblement fort, dense, avec une écriture au cordeau. Le livre d’une renaissance grâce à la littérature et à l’amour d’une famille d’accueil.

Les repères de l’enfance

L’enfant grandit comme elle peut, entre un beau-père pilier de bar et une mère soumise, dans un lotissement en ruine, au milieu des effluves de bière, d’urine, de tabac et de crasse dans les couloirs de l’immeuble. Quand on est enfant, que l’on n’a pas d’autres repères que ceux-là, on les associe naturellement à une certaine « normalité ».

Ce qui est monstrueux est normal.

« L’enfant vit comme on lui demande de vivre, simplement. »

La fillette aspire à être aimée, comme tout être. Mais pour toute réponse à sa quête, son beau-père lui impose des rapports sexuels. Le sexe comme réponse à la demande d’amour. Et la honte, invisible, prégnante, de grandir en elle et de l’envelopper tel un gaz inodore, incolore mais ô combien omniprésent. D’autant que contrairement à l’idée reçue selon laquelle on se doit de haïr son bourreau, elle aime cet homme qui l’élève depuis qu’elle est bébé. Comment, dès lors, gérer ces sentiments contraires ?

« Au cours de notre existence, surtout quand elle est encore jeune, on aime. Et ça ne s’explique pas. On aime. Avec nos chaines. Avec notre laisse. Avec notre muselière. Avec nos questionnements qui n’attendent pas de réponses. Avec nos peurs et notre chagrin. Avec nos illusions et l’envie de ne pas décevoir. »

Alors, tel un roseau, l’enfant ploie dans le sens du vent, dans le sens des attentes des autres. Elle sourit, « parce que tout a le devoir d’être drôle, quand on survit. »

Et puis il y a cette assistante sociale qui lui annonce qu’elle va aller vivre dans une maison pour enfants, au foyer social de la DDASS, dans le cadre d’un placement d’urgence ordonné par le juge des affaires familiales. Un foyer où – et l’auteur balaye là-encore les préjugés, la fillette va trouver le bonheur, avant celui, ultime, d’être adoptée par une famille d’accueil aimante.

« La chance n’est pas toujours dans les chaînons qu’on se partage d’ADN en ADN. La chance, quelquefois, c’est de briser ce chaînon aux allures de prison, et de vivre ailleurs, de vivre pour soi. Et au milieu de ce chaos que représente parfois une famille, une maison pour enfants n’est pas un trou noir mais une étoile, ce n’est pas un échec, mais un devenir. »

L’enfant découvre deux merveilles : le pouvoir de la littérature et l’amour inconditionnel et gratuit, offert par une femme qui n’est pas sa mère de sang mais lui ouvre son cœur et sa maison. Le terreau de sa renaissance.

Le livre d’une renaissance

Ce qui est monstrueux est normal n’est pas un énième livre sur la maltraitance infantile et l’inceste. Dans ce livre, Céline Lapertot se glisse dans la tête d’une enfant, se met à sa hauteur et nous décrit ce qu’elle éprouve, ses espoirs, ses envies, ses peurs. Sa honte aussi. Pour mettre une distance salvatrice avec les souvenirs de cette souffrance, elle rédige ce livre à la troisième personne : pas de « je » ici mais « l’enfant ». La force émotionnelle du récit n’en est pas moins grande. Avec une écriture au cordeau, elle met des mots sur l’indicible, l’impalpable, dynamite les préjugés. De ses blessures indélébiles, l’enfant devenue écrivain a fait des balafres réussies. Certes, il y aura toujours ce gout de la solitude dans la bouche, mais il y a l’écriture comme colonne vertébrale. Pour rester debout et avancer, malgré tout et surtout.

« Ecrire, c’est aussi cela. Se devoir à soi-même, échapper à toute forme de dépendance, abolir les médiocrités de la vie quotidienne pour quelques petites heures où nous marchons sur la Lune. »

Un livre d’une puissance évocatrice rare.

Rencontre avec Nina Bouraoui : « L’écriture est mon destin »

En cette rentrée littéraire, les éditions Jean-Claude Lattès publient le nouveau roman de Nina Bouraoui : Tous les hommes désirent naturellement savoir. Tous les hommes désirent naturellement savoir est l’histoire des nuits de sa jeunesse, de ses errances, de ses alliances et de ses déchirements. C’est l’histoire du désir de l’auteur qui est devenu une identité et un combat.

Comment va-t-on à la rencontre de soi-même ?

Il y a plusieurs façon de prendre le chemin qui permet de savoir qui nous sommes : l’amour, la psychanalyse ou la littérature. Ici, j’ai choisi la littérature.

Un retour en Algérie

J’ai cherché à savoir qui j’étais en me rendant dans les années 70 dans cette Algérie éblouissante, aveuglante, sublime, et déjà je sentais une forme de brutalité naitre ou revenir, juste après la guerre d’indépendance, puisque je suis arrivée en Algérie à l’âge de 2 mois en 1967 et j’y suis restée jusqu’à l’âge de 14 ans. C’est l’Algérie de la sensualité, d’une femme allongée sur les rochers, de ma mère cette blonde française qu’on appelait la suédoise et qui a épousé mon père algérien et qui a épousé un pays, l’Algérie, qu’elle s’est promis de nous faire connaître à ma sœur et moi. Elle nous a emmenée dans sa GS bleue vers le Sahara jusqu aux frontières du Niger.

L’écriture est mon destin

Aux frontières du Niger, j’ai eu la chance de dormir dans des grottes où il y avait des dessins préhistoriques. Avoir dormi au pied de dessins qui sont à l’origine de ce que nous sommes, de peurs, de la violence, mais aussi du plaisir,  cela m’a accompagné et m’a porté bonheur.

J’ai voulu savoir qui j’étais

J’ai voulu savoir qui j’étais, car je viens d’un mariage mixte, je suis le fruit d’un métissage, celui d’un français musulman et d’une jeune française. J’ai svt pensé que ma sœur et moi étions les symboles de la paix, de l’amitié franco-algérienne. Dans ce livre j’ai interrogé d’où venait ma mère, quels étaient ses secrets d’enfance, je les ai effleurés parce que je ne pratique pas une littérature de la dénonciation, mais je les ai suffisamment embrassés pour comprendre que je viens d’un chaudron pas évident, compliqué mais tout aussi fascinant.

Etre homosexuelle n’est pas toujours un chemin très facile et très poétique

Je me suis interrogée sur mon identité. Je me suis rendu compte qu’être homosexuelle n’est pas toujours un chemin très facile et très poétique. Pas dans l’enfance car l’enfance est innocente. Un enfant homosexuel ne profite que de la beauté, de la sensualité et de l’esthétisme et j’en ai profité amplement. Quand je suis arrivée en France à 14 ans, j’ai dû me réapproprier ma nationalité française, puisque je n’avais vécu qu’en temps qu’algérienne même si j’avais été élevée par une mère française. Cela a été un second voyage de m’approprier ces racines que je ne connaissais pas.

A 18 ans, j’ai exploré cet autre chemin de mon identité amoureuse

A 18 ans, j’ai exploré cet autre chemin de mon identité amoureuse, de mon identité sexuelle, avec beaucoup de courage parce que j’étais la plus jeune. J’habitais rue Notre-Dame des Champs dans le 6ème, et je me suis rendue 3 fois par semaine dans un club exclusivement réservé aux femmes, le Katmandou, où j’ai rencontré des femmes que je n’aurais jamais rencontrées dans la vie et qui m’ont peut-être appris les soubassements, les souterrains de l’existence, qui m’ont forgée. Pendant cette période de transition, j’ai commencé à écrire. J’avais 18 ans, l’écriture était mon destin.

J’ai appris à occuper mon homosexualité comme on occupe un territoire

J’ai fréquenté des prostituées, des anciennes détenues, des femmes beaucoup plus âgées que moi. J’ai appris l’amour des femmes mais aussi la soumission, la violence. J’ai appris à occuper mon homosexualité comme on occupe un territoire. J’ai appris à devenir ce que j’étais dans l’enfance. Ce n’a pas été facile, c’était au début des années 80. Ces thèmes je les ai abordés de nombreuses fois dans Garçon manqué, dans Poupée Bella, dans La vie heureuse, etc, j’avais pensé en avoir fini avec cette écriture de soi. Là c’est autre chose, c’est un livre de résistance.

C’est un livre de résistance

Parce que je trouve qu’en 2018 nous devons toujours entendre la violence sourde du monde. Je sais que dans certains pays, en 2018, être homosexuel n’est pas aisé mais dangereux. Si tout correspond dans mon livre, l’Algérie, cette quête de poétique, l’amour pour ma mère cette femme française tellement courageuse, si je me remémore les premières montées de l’islamisme à la fin des années 70, où tout d’un coup les femmes portaient plus de hidjabs que de tailleurs, de pantalons ou de shorts, si je me souviens qu’il y avait déjà une police des mœurs qui patrouillait et qui vérifiait qui fêtait noël et quel musulman buvait de l’alcool, si dans ce livre pour la toute première fois j’évoque la décennie noire des années 90 algériennes, c’est pour faire un parallèle : je pense que mon homosexualité a été à la fois assombrie et éclairée par la violence de ces extrémismes.

Si la littérature a une mission ce sera toujours de dénoncer la fin des libertés

Et si la littérature a une mission ce sera toujours de dénoncer la fin des libertés, ce sera toujours de rentrer dans la chambre d’un adolescent solitaire. Alors si je peux aider à ça, en effet, l’écriture est mon destin.

La playlist de Julien Aranda

Chaque semaine, un auteur nous livre les musiques de sa playlist, celles qui ont accompagné ses heures d’écriture, celles qui ont nourri son livre, celles qui l’ont inspiré, celles qui ensoleillent sa journée. Aujourd’hui, c’est au tour de Julien Aranda. 

En 2014, Julien Aranda nous livre un premier roman : « Le sourire du clair de lune » (City Éditions) qui a le parfum nostalgique des histoires que lui racontait son grand-père. Le livre a été traduit en anglais (2017), espagnol (2016), italien (2016) et en coréen (2017). Vous pouvez retrouver la chronique que je lui ai consacrée ici : Le sourire du clair de lune
Encouragé par ses lecteurs, conforté dans sa vocation, il publie en 2016 « La simplicité des nuages », roman plus contemporain décrivant les turpitudes d’un cadre parisien en quête de sens.

En 2018, il publie son troisième roman « Le jour où Maman m’a présenté Shakespeare » (Éditions Eyrolles) qui raconte la trajectoire enchantée d’une Maman comédienne de théâtre éprise d’absolu et de son petit garçon qui n’a d’yeux que pour elle. Un coup de coeur pour moi dont vous pouvez retrouver la présentation ici : Le jour où maman m’a présenté Shakespeare

Avec beaucoup de gentillesse, Julien Aranda s’est prêté au jeu de la playlist, nous faisant découvrir son univers musical.

La playlist de Julien Aranda : 

  • Les musiques qui m’accompagnent en ce moment :

En ce moment, j’écoute pas mal Janis Joplin et surtout sa chanson « Maybe ». En général, je suis un peu obsessionnel et j’écoute une chanson en boucle jusqu’à m’en épuiser, un peu comme quand on essore une serpillière jusqu’à la dernière goutte !

Sinon, pour parler de musique actuelle, j’aime bien l’univers de Julien Doré ou Christine and The Queens, mais en général j’écoute beaucoup de musique d’après-guerre, avec entre autres Brassens, Brel, Gréco, Trénet, etc … des chansons dans lesquelles les textes sont aussi travaillés que les musiques.

  • La musique qui pourrait illustrer mon dernier roman :

« La mauvaise réputation » de Brassens.

J’ai écrit ce livre en pensant à Georges Brassens et j’ai imaginé des personnages haut en couleurs susceptibles de lui ressembler dans son côté poétique et mélancolique.

  • La musique idéale pour écrire :

Pour écrire, j’aime beaucoup écouter de la musique classique avec beaucoup de piano (Debussy) et, d’une manière générale, des musiques sans paroles comme celle de Yann Tiersen ou Ludivico Einaudi qui recèlent une pointe de nostalgie et stimulent mon penchant mélancolique et poétique propice à l’écriture.

Bonne semaine en musique!

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