Citation du jour

J’ai appris la vie, j’ai appris la mort. Et l’amour de ma mère, qui me faisait tenir. Après, quand on est grand, on se débrouille avec ce bagage. On se débrouille comme on peut, avec ce qu’on a dans son cartable. On est heureux, on est malheureux. On aime, on est aimé. On gagne, on perd. On se fait sa propre vie. Mais tout vient de l’enfance. C’est incrusté dans ma peau. Le bonheur, le malheur, les miracles et la honte. Les épiphanies et le noir désespoir.

Alain Rémond, Ma mère avait ce geste (Plon, septembre 2021)

Ma mère avait ce geste

Ma mère avait ce geste, Alain Rémond

Ma mère avait ce geste

Un livre autobiographique, d’une beauté bouleversante, sur l’amour que l’auteur porte à sa mère. Une œuvre magistrale.

Portrait d’une mère aimante et aimée

De son père, il garde le souvenir d’un homme dont il avait peur de la violence. Une violence exacerbée par l’alcool. De sa mère, cette femme qu’il a aimée d’un inconditionnel amour, il a souhaité nous faire un portrait, touche par touche comme sur une toile de Seurat. Souvenir après souvenir. Anecdote après anecdote. Sourire après sourire.

Une mère aimante, chaleureuse, bienveillante, souriante.

« Rien ne pouvait m’arriver me disais-je, ma mère est là, elle a confiance en moi, elle m’aime, elle est indestructible. ». Comme cette fois où elle l’a défendu séance tenante contre les accusations fausses du recteur, au sujet d’un vol de pommes de terre.

Une femme qui a dû élever ses dix enfants dans le petit village breton de Trans, avec peu de moyens financiers. Mais avec de l’amour à foison. Alain Rémond égrène les souvenirs de son enfance. Des parfums, des couleurs, des petits et grands évènements, des choses infimes mais marquantes. Cet amour si fort entre les membres de la fratrie. Un amour qui pansait les blessures, la honte et les chagrins.

« J’ai appris la vie, j’ai appris la mort. Et l’amour de ma mère, qui me faisait tenir. Après, quand on est grand, on se débrouille avec ce bagage. On se débrouille comme on peut, avec ce qu’on a dans son cartable. On est heureux, on est malheureux. On aime, on est aimé. On gagne, on perd. On se fait sa propre vie. Mais tout vient de l’enfance. C’est incrusté dans ma peau. Le bonheur, le malheur, les miracles et la honte. Les épiphanies et le noir désespoir. « 

Un livre autobiographique MAGNIFIQUE

Après le magnifique Chaque jour est un adieu, publié il y a une vingtaine d’années, dont la beauté, la profondeur et la sensibilité m’avaient émerveillée, j’attendais avec impatience de lire le nouveau livre autobiographique d’Alain Rémond. Il nous revient avec Ma mère avait ce geste, publié aux éditions Plon en cette rentrée littéraire.

Un morceau de bravoure.

Difficile de parler d’un livre aussi beau, sans être à court de mots. Sans paraitre fade. J’ai presque envie de vous dire : « Lisez-le, vous verrez! Ne passez pas à côté de cette œuvre! « 

Et de m’en tenir là.

Ce témoignage intime concourt à l’universel. Cet amour d’un fils pour sa mère est déchirant de beauté, vibrant d’authenticité. Quel bel hommage ! Par ce livre, l’auteur, aujourd’hui âgé de 74 ans, tente de faire revivre cette femme décédée quand il n’était âgé que de 25 ans. De prolonger le temps qu’il n’a pas pu passer auprès de celle partie trop tôt, trop jeune. De lui prêter la voix de son encre. La chair de ses mots. De lui redonner vie. Et le défi est relevé : il a su la rendre si vivante, qu’en refermant le livre, le lecteur a le sentiment de l’avoir croisée, connue.

A lire ABSOLUMENT !

Informations pratiques

Ma mère avait ce geste, Alain Répond – éditions Plon, septembre 2021 – 147 pages.

Rue du rendez-vous, Solène Bakowski

rue du rendez-vous

La rencontre fortuite entre une jeune femme et un vieux monsieur un jour de pluie diluvienne. Un rendez-vous dans la rue éponyme, rendez-vous avec une renaissance, un nouveau départ. Avec la vie tout simplement.

Naissance d’une amitié improbable

Leurs routes n’auraient jamais dû se croiser. Et pourtant. Il a suffi d’une grève des transports en commun et d’une pluie diluvienne pour que la jeune Alice frappe à la porte de Marcel en quête d’un abri le temps que l’orage se calme.

Serveuse dans une boulangerie, Alice affiche en permanence un sourire, a une petite phrase aimable pour chacun. Mais quand elle se retrouve seule, une vague de tristesse la submerge. Jamais elle ne se pardonnera ce qu’elle a fait, ou plus exactement, de ne pas avoir fait ce qu’elle aurait dû faire. Un secret enfoui au fond d’elle, qui émerge parfois sous la forme d’un voile de tristesse dans son regard.

Marcel est un vieil homme de 87 ans, qui vit dans une rue en voie de démolition, seul résistant face aux menaçants bulldozers. Ses seules compagnes sont les chaussures de son atelier de bottier. Un homme qui s’est replié sur lui-même à la suite d’une blessure jamais refermée. Lui qui s’est occupé de sa maman avec amour, qui a été le parent de son parent, malgré ce qu’il a enduré dans son enfance, que tait-il qui le fasse se sentir tellement coupable et minable ?

Quand deux êtres discrets se rencontrent, ce peut être un grand silence ou…des confessions à foison. Pour le meilleur?

Nouveau départ

J’ai lu ce roman avec beaucoup d’émotion, touchée par ces deux personnages blessés par la vie, qui portent une culpabilité bien trop lourde pour leurs épaules. Au contact l’un de l’autre, la parole se libère, les mots si longtemps réfrénés sortent. Et dans leur sillage, la prise de conscience opère. Est-on éternellement redevable d’une erreur faite dans le passé ? A-t-on le droit au pardon et surtout la possibilité de se pardonner ? Car l’un comme l’autre s’empêchent de vivre heureux, ferment la porte à l’amour et au bonheur en raison de l’image déplorable qu’ils ont d’eux-mêmes. Or pour s’ouvrir à la vie, ils vont devoir apprendre à s’aimer tels qu’ils sont, comprendre qu’aucun être humain n’est parfait. Et faire montre d’indulgence envers eux-mêmes comme ils en ont avec les autres.

J’ai beaucoup aimé la qualité de l’écoute que chaque personnage a pour l’autre, et donc le regard de Solène Bakowski. Ni Marcel ni Alice ne sont dans le jugement, la condamnation. Chacun est dans l’empathie, la bienveillance. Et c’est cette attitude qui, par la confiance qu’elle leur inspire l’un dans l’autre, va leur permettre de déposer leur fardeau, de parler enfin. De se libérer.

Cette rencontre fortuite rue du rendez-vous est donc une bénédiction. Le point de départ d’une belle amitié mais aussi d’une renaissance pour chacun.

Un roman touchant, pudique, juste. Des personnages indiciblement émouvants. A lire !

Informations pratiques

Rue du rendez-vous, Solène Bakowski- Editions Plon, mai 2021 – 378 pages – 18€

Les lumières de l’aube, Jax Miller

Les lumières de l'aube
Copyright photo Karine Fléjo

Jax Miller tente d’éclaircir une affaire non résolue en Oklahoma depuis 1999 : le meurtre du couple Freeman et la disparition de leur fille et de son amie, toutes deux adolescentes. Une immersion fascinante et glaçante dans l’Amérique profonde.

Incendie, meurtres et disparitions

Fin décembre 1999, dans un coin perdu de l’Oklahoma, des voisins signalent un incendie dans un mobil-home, celui du couple Freeman. Quand les secours arrivent, ils retrouvent deux corps en partie calcinés, après avoir été criblés de balles : ceux du couple Freeman. Mais que sont devenues leur fille Ashley et sa meilleure amie Lauria Bible, toutes deux présentes aussi lors de cette soirée? Ont-elles quelque chose à voir avec ces meurtres? Ont-elles été victimes d’un enlèvement? Sont-elles vivantes, retenues en otage, ou en fuite? Ce drame a-t-il un lien avec le meurtre de Shane, le fils des Freeman, quelques mois plus tôt?

Et pourquoi Danny Freeman, quelques jours avant son meurtre, semblait craindre pour sa vie, tournant ses accusations vers le bureau du chérif?

Jax Miller va tenter d’éclaircir les nombreux points d’ombre de cette affaire et suivre les différentes pistes : corruption au bureau du chérif ou trafic de drogue?

Un « True Crime » addictif

Avec Les lumières de l’aube, Jax Miller nous offre un « true crime » particulièrement addictif. Autrement dit, elle part d’une histoire criminelle authentique, d’un fait divers avéré et nous dépeint la réalité de ces tueries et de ces disparitions, en ayant recours aux techniques narratives du roman policier. Fin 2015, bien qu’étant une auteure sans expérience d’enquêtrice et sans grandes connaissances de la justice, Jax Miller décide d’enquêter sur cette affaire non résolue et de relater ses recherches et les fruits de ces dernières dans un livre. Une immersion totale, envoûtante, saisissante, dans l’Amérique profonde, dans le quotidien de familles défavorisées, de drogués prêts à tout pour une dose supplémentaire et de flics corrompus. La puissance évocatrice de ses mots nous propulse en Oklahoma, témoins des nombreuses bévues et aberrations de l’enquête, de la quête effrénée des proches pour découvrir enfin, vingt ans après, ce que sont devenues les deux filles et quels sont les auteurs de ces horreurs.

Une lecture addictive!

Informations pratiques

La lumière de l’aube, Jax miller – éditions Plon, octobre 2020 – 375 pages – 22€

Et au pire on s’aimera, Thierry Cohen

Et au pire on s'aimera Thierry Cohen
Copyright photo Karine Fléjo

Quand la vie monotone d’une trentenaire célibataire s’emballe suite à un mystérieux bouquet de roses. Amour et télé-réalité, un couple infernal.

Célibat et solitude

Jusqu’ici, la vie d’Alice, trentenaire célibataire, est plutôt une morne plaine. Pas de grand amour, un travail dans une ambiance délétère, un physique passe-partout et aucun effort pour le mettre en valeur. Sans compter qu’aucune perspective de changement ni côté cœur ni côté boulot ne se profile. Même si sa vie ne la satisfait pas, Alice semble s’y résigner. Comme si c’était une fatalité. Comme si elle ne méritait pas mieux qu’une existence fade.

Et pourtant, une rose trouvée sur son paillasson un matin va bousculer son existence. Et si le destin lui souriait soudain et l’exhortait à sortir de sa transparence, à prendre sa vie en main? Même ses collègues semblent se réjouir pour elle de cette embellie dans sa vie.

Mais ce qui commençait comme une mystérieuse et romantique histoire d’amour se révèle au fil des jours inquiétante. Les bouquets se multiplient, y compris sur son lieu de travail. Qui est donc cet inconnu qui semble savoir tout sur elle, qui connait son lieu de travail et son domicile? Un amoureux ou un dangereux détraqué? Alice navigue entre espoir et inquiétude.

Et, comme si la tempête amoureuse qu’elle traverse ne suffisait pas, son patron menace de la licencier sous de fallacieux prétextes. Après la morne plaine, Alice évolue désormais sur des montagnes russes.

Qui est donc cet homme? Va-t-elle regretter la banalité de sa vie d’avant?

Amour et télé-réalité

Dans Et puis au pire on s’aimera, paru aux éditions Plon, Thierry Cohen nous dresse le portrait d’une jeune femme touchante, timide, qui attend patiemment sur le bas-côté de la route, que le destin l’embarque vers un avenir meilleur. Car Alice a si peu confiance en elle, qu’elle n’ose pas prendre les rênes de sa vie, attend que la vie décide pour elle. Mais il faut savoir sortir de sa zone de confort, devenir l’acteur et non le spectateur de son existence. Ce qu’Alice va tenter de faire. Avec succès ou pas?

Ce roman donne aussi l’occasion à l’auteur d’aborder le voyeurisme malsain et l’absence de scrupules qui guident beaucoup de programmes télévisuels ces dernières années. Télé-réalité, télé poubelle, sensationnalisme, la qualité des programmes s’est inclinée devant l’audience à tout prix et donc devant la recherche de rentabilité. Violation de la vie privée, humiliation et moquerie des individus sous couvert d’empathie et d’altruisme, les dérives sont légion. Jusqu’où est-on prêt à aller pour faire de l’argent à la télévision en particulier et dans les médias en général? Les limites semblent sans cesse repoussées…

Le bon côté de ces dérives télévisuelles, c’est qu’on ne regarde plus la télévision et qu’on peut lire davantage! Vous aurez donc le temps et le plaisir de lire ce roman! 😉

Informations pratiques

Et au pire on s’aimera, Thierry Cohen – éditions Plon, octobre 2020 – 452 pages – 20€

Rentrée littéraire : On ne meurt pas d’amour, Géraldine Dalban-Moreynas

On ne meurt pas d'amour Géraldine Dalban-Moreynas

©Karine Fléjo photographie

Un premier roman extrêmement fort, percutant, saisissant, sur une histoire d’amour adultérine particulièrement addictive et destructrice. L’emprise affective servie par la plume incisive de Géraldine Dalban-Moreynas.

Emprise affective et adultère

Cela fait quatre ans que la narratrice vit avec son compagnon. Quand il l’emmène à New-York pour la demander en mariage, elle répond « oui ». Oui à leur emménagement ensemble, oui à leur union, oui au meilleur. Mais c’est le pire qui se profile contre toute attente, quand la narratrice croise son nouveau voisin, un homme nouvellement père. Pour elle comme pour lui, c’est l’électrisation des corps, des sens. L’attirance mêlée de terreur. Tous deux sont en couple. Tous deux doivent suivre des voies parallèles et non communes. Tous deux doivent…  C’est ce qu’ils se répètent comme un mantra. Mais le devoir fléchit peu à peu sous l’attirance irrépressible qu’ils éprouvent l’un pour l’autre.

« Rien ne peut plus les retenir, même s’ils devinent qu’il n’y a pas d’issue, qu’il y aura de la souffrance, qu’il y aura des larmes. »

Commence alors un terrible et épuisant duel entre désir et raison, sentiments et raisonnement. Jusqu’où cet homme, très attaché à sa fille qu’il perdra en cas de divorce, sera-t-il capable d’aller pour cette jeune femme ? Jusque quels sacrifices, quel degré d’abnégation et de souffrance, sera-t-elle prête à aller pour vivre un amour dont elle pressent que sa rivale sortira victorieuse ? Combien de temps continuera-t-elle à se mentir à elle-même ?

Une lecture addictive

Géraldine Dalban-Moreynas nous livre un roman d’une puissance évocatrice rare. La tension narrative est telle, que le lecteur devient aussi accro à l’histoire que l’héroïne à son amant. Au fil des pages se dessine une dépendance affective de plus en plus forte. De plus en plus destructrice aussi. Avec beaucoup de justesse et de finesse dans l’analyse, l’auteure démonte les rouages de l’emprise affective, le combat épuisant entre le mental et le cœur, entre la raison et les sentiments. Car la jeune femme a l’intuition, dès le départ, que son amant ne quittera jamais sa femme et sa fille pour elle. Mais cette réalité lui est trop pénible à accepter, l’idée de ne plus vivre cette passion trop douloureuse. Et puis, ses résolutions de mettre un terme à cette relation s’évanouissent à chaque fois qu’elle croise ou entend son amant. A l’image d’une drogue dont le consommateur sait et redoute les effets néfastes sur sa santé, mais ne résiste pas au paradis artificiel d’un nouveau shoot, la jeune femme cède encore et encore à ce paradis illusoire qu’est leur relation. Jusqu’où peut-on aller par amour ? Jusqu’où est-on prêt à mettre en danger son intégrité ? Un roman captivant qui se lit en apnée.

Une écriture coup de poing pour un roman coup de coeur.