Rendez-vous avec Eliette Abécassis : « On n’a finalement plus le temps d’être face à soi-même »

Eliette Abécassis

 

En cette rentrée littéraire 2020, Eliette Abécassis nous offre un magnifique roman d’amour : Nos rendez-vous. Rendez-vous pris avec l’équipe éditoriale Grasset et l’auteure, pour un chaleureux petit déjeuner.

Ce roman en particulier, et vos romans en général, sont-ils inspirés de votre histoire personnelle ? 

D’une certaine façon, oui. J’ai écrit sur la maternité, sur le divorce, c’est la vie. Et en même temps j’essaye de sortir de ma vie, de m’en éloigner pour arriver à quelque chose d’universel. Et j’ai voulu faire une histoire autour à partir d’un sentiment que j’ai eu d’inachevé, de ces rencontres que l’on fait et pendant lesquelles on a manqué d’audace, comme dans le poème de Rimbaud : « Par délicatesse, j’ai perdu ma vie. » Et puis j’ai inventé, j’ai brodé.

Vos personnages se rencontrent pour la première fois à l’âge de 20 ans. A 20 ans, on est souvent un peu mal dans sa peau, un peu mal dans son corps, on ne sait pas précisément ce qu’on va faire, ce dont on a envie.

À 20 ans on ne sait pas quels sont nos désirs. Donc on a du mal à l’exprimer, puisqu’on n’en est pas conscient. Avec les épreuves de la vie, on commence à se connaître, et à savoir ce que l’on veut. On commence à oser aller vers là où l’on veut car on s’en est pris plein la tête.

 

Nos rendez-vous Eliette Abécassis

Est-ce un rendez-vous manqué parce ce que ce n’est pas le bon moment ?

C’est ce qu’en grec on appelle le Kairos, c’est le temps du moment opportun. En fait, il ne suffit pas pour qu’un rendez-vous amoureux réussisse que ce soit la bonne personne, il faut aussi que ce soit le bon moment, les bonnes circonstances. Et ça peut être le bon moment, mais la mauvaise personne. Le Kairos chez les Grecs c’est essentiel.

Dans ce livre, on sent très bien l’époque, notamment cette absence de téléphone portable, cette impossibilité d’être joignable partout et tout le temps qui fait qu’ils vont se rater au premier rendez-vous

Oui complètement. Ce rendez-vous manqué ne serait pas possible aujourd’hui. Parce qu’aujourd’hui avec les SMS et le téléphone portable, on s’envoie 20 SMS par minute, on peut toujours joindre l’autre, savoir où il en est.

Eliette Abécassis

 

Aujourd’hui en effet tout circule plus vite, tout va vite. Y compris les sentiments.

Oui c’est pour ça aussi que j’ai eu envie d’écrire ce livre. Parce qu’aujourd’hui tout va très vite, On sait exactement où on en est, partout et tout le temps avec les téléphones. On a plus cet indéfinissable, cet inachevé, il y a beaucoup moins d’attente, car on a toutes les réponses. Et je me demande s’il n’y a pas une perte du sentiment, du désir. Et du coup, où est le romantisme ?

Il serait donc bon de ralentir ?

Oui, car aujourd’hui il y a vraiment une accélération. Tout va de plus en plus vite. On a de moins en moins de temps. Notamment, on n’a plus le temps de s’ennuyer. Or pour être amoureux il faut s’ennuyer. Je parle d’ennui métaphysique et non d’ennui existentiel. On ne s’ennuie plus. Dès que l’on a un moment dans les salles d’attente, dans les aéroports, dans les transports, on est connecté, penché sur son téléphone. On n’a finalement plus le temps d’être face à soi-même, de se demander ce que l’on fait de notre vie, ce que l’on désire. On n’a plus le temps de la rêverie.

Nos rendez-vous Eliette Abécassis

Ce livre a-t-il été difficile à écrire ?

J’ai mis près de 30 ans à l’écrire (rires) car c’est près de 30 ans de vie qui se sont écoulés avant que je ne me mette à l’écrire. Mais quand je m’y suis mise cela m’a pris un an. Ce qui a été compliqué a été de raconter 30 ans de façon concise et à chaque fois d’incarner l’époque de façon universelle avec des petites touches. Ce qui a été compliqué aussi, c’est de construire tout le sous-texte à travers le texte, tout ce qu’il ne se disent pas à travers ce qu’ils se disent, de faire ressentir leurs émotions sous le texte.

C’est une belle histoire d’amour, qui fait rêver. C’est votre premier roman d’amour

Oui c’est la première fois que j’écris un livre d’amour et cela m’a beaucoup plu. Même s’il s’agit ici d’amour en creux. C’est très compliqué d’écrire un livre d’amour, surtout à notre époque, où tout de suite on tombe dans le kitsch, ou dans le ridicule. J’ai surfé ici en écrivant un livre qui est tout en silences.

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Retrouvez la chronique que j’avais consacrée à ce roman en cliquant sur ce lien : Nos rendez-vous

 

Nos rendez-vous, Eliette Abécassis

nos rendez-vous par Eliette Abécassis

©Karine Fléjo photographie

Quand deux êtres sont faits l’un pour l’autre mais n’osent pas se le dire, ils passent non seulement à côté l’un de l’autre, mais aussi à côté de leur vie. Et si dans la vie nous n’avions qu’un seul amour mais plusieurs chances ?

L’amour fou non avoué

Nous sommes à la fin des années 80 dans le milieu estudiantin parisien. Amélie est ravie d’avoir échappé au cocon familial et à sa petite commune normande pour venir étudier à Paris. Elle étouffait sous les disputes de ses parents, la sévérité extrême de son père. En allant s’inscrire à la Sorbonne, elle rencontre un jeune étudiant de vingt ans comme elle, au charme fou : Vincent. Ils s’attablent devant un café, aussi impressionnés l’un que l’autre. Ils discutent de tout, de leur vie, de leurs espoirs, de leurs blessures, de leurs rêves. Comme s’ils s’étaient toujours connus. Comme si d’emblée ils se sentaient en confiance. Comme si le monde autour d’eux n’existait plus. Mais, peu sûrs d’eux-mêmes, craignant que l’autre ne rejette une avance, ils n’osent s’avouer qu’ils se plaisent.

Ils se donnent néanmoins rendez-vous quelques jours plus tard. Mais Amélie, toute retournée de le revoir, change cent fois de tenue et arrive en retard. Très en retard. Trop en retard pour le croiser. Vincent imagine qu’elle lui a posé un lapin. Chacun repart à sa vie, sur un chemin opposé.

Pourtant, tout au long des trente années qui vont suivre, le destin va faire se croiser leur chemin à plusieurs reprises. Se saisiront-ils de ces opportunités pour s’avouer leurs sentiments ? Ces rendez-vous leur offriront-ils le bonheur de cheminer ensemble ? Ou ne trouveront-ils jamais le bon moment pour donner une chance à leur amour ?

Il n’est jamais trop tard pour vivre son amour

Eliette Abecassis nous offre un roman d’amour très touchant, très vivant, porté par une écriture fluide et vive, un regard juste et une sensibilité à fleur de plume. D’emblée, le lecteur se prend d’affection pour ces deux êtres, espère avec eux, a le cœur qui bat au diapason du leur. Les silences, les non-dits, la peur font prendre à leurs routes des directions opposées. Mariage, enfants, expatriation, projets professionnels sont autant de virages qui les éloignent, qui les détournent du chemin de leur cœur, du chemin de la vérité de leurs sentiments. On a envie de se glisser entre les pages, de rejoindre les protagonistes, de les rattraper dans la rue et de leur dire de ne pas passer à côté l’un de l’autre. A côté de leur vie. Car de même qu’on n’a qu’une vie, on n’a qu’un seul amour. Même si on peut aimer plusieurs fois.

Oser c’est perdre l’équilibre un instant. Ne pas oser c’est se perdre soi-même.

Cette citation de Kierkegaard illustre bien cet envoûtant roman.

Nos rendez-vous est un roman plein d’espoir, qui montre qu’il n’est jamais trop tard pour faire du reste de sa vie la plus belle partie de son existence.

Alors, si vous voulez passer un délicieux moment de lecture, ne manquez pas ce rendez-vous avec le nouveau roman d’Eliette Abécassis !

Informations pratiques

Nos rendez-vous, Eliette Abécassis – Editions Grasset, janvier 2020