J’ai toujours cette musique dans la tête, Agnès Martin-Lugand : entêtant!

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J’ai toujours cette musique dans la tête, Agnès Martin-Lugand

Editions Michel Lafon, avril 2017

 

Parents de trois jeunes enfants, Yannis et Vera forment un couple de quadras aussi amoureux qu’au premier jour. Tout serait absolument parfait si Yanis n’éprouvait pas une frustration toujours plus grande dans son travail. En effet, employé de son beau-frère architecte depuis maintenant dix ans, Yanis a le sentiment d’étouffer, d’être constamment rabaissé. De fait, tous deux ont un tempérament opposé : la fougue, la folie, l’ambition de Yanis se heurtent à la prudence, l’étroitesse d’esprit et le pragmatisme de Luc. Aussi, quand ce dernier s’oppose à un projet pharaonique qui enthousiasmait Yanis, LE projet sur lequel il entendait se réaliser, c’est la rupture entre les deux hommes.

Yanis claque la porte de l’agence.

Alors qu’il hésite à se mettre à son compte, préoccupé par les moyens financiers à mettre en œuvre et la nécessité de subvenir aux besoins de sa famille, un homme, Tristan, entre dans sa vie tel le messie. Bien qu’ils se connaissent à peine, Tristan propose de se porter garant, donne à Yanis la confiance qui lui a toujours fait défaut, à lui, l’autodidacte. Mieux, Tristan se montre charmant avec les enfants, avec Vera, met à leur disposition sa maison de vacances, veille sur eux comme s’ils étaient de sa famille. Celui qui était un parfait inconnu il y a peu encore, occupe désormais une place centrale dans leur vie. De quoi se réjouir et remercier la providence.

Mais ce rêve éveillé est-il trop beau pour être vrai ? Le tournant professionnel de Yanis sera-t-il compatible avec sa vie familiale et conjugale ? Cette intuition qui souffle à Vera de se méfier est-elle fondée ?

Crise de la quarantaine, reconversion, couple, emprise affective, sont disséqués au scalpel de la plume d’Agnès Martin-Lugand avec une finesse et une justesse chirurgicales. Difficile dès lors de ne pas se laisser emporter par la musique de l’intrigue, par ces mots inscrits sur la partition du suspens, témoins de la toile qui se tisse autour du couple et inquiets quant à leur capacité à s’en extraire.

Un roman qui se dévore d’une traite !

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Emprise, de Valérie Gans : coup de coeur!

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Emprise, Valérie Gans

Editions JC Lattès, mars 2017

 

Une histoire d’amour, de soumission, de résilience, de sublimation de l’amitié, dans un monde qui s’évertue à dévaloriser les femmes. Quand l’amour vire au cauchemar. Coup de cœur !

 

Claire, 29 ans, est une parisienne bien dans sa tête et dans sa vie. Un métier de styliste qu’elle adore, d’excellentes amies qu’elle retrouve régulièrement autour d’une bonne table, un appartement cosy au cœur de Saint-Germain des Prés et un chat affectueux. Celle qui affirme ne pas avoir besoin d’un homme dans sa vie et s’oppose farouchement au mariage, va pourtant envoyer valser ses principes suite à sa rencontre avec Marc. A peine sort-elle avec lui qu’il s’installe chez elle et la demande en mariage. Sous les regards abasourdis de ses proches, Claire non seulement accepte mais est prête à tout quitter pour le suivre au bout du monde. Et de se retrouver en Arabie saoudite, où un poste important a été proposé à Marc.

Mais rien ne va se passer comme prévu. Une femme, qui se présentait comme une ex de Marc, l’avait pourtant avertie : « Méfiez-vous de cet homme, c’est un prédateur ». Mais Claire avait mis cela sur le compte de la jalousie et de la colère d’une femme quittée. Fatale erreur… Et l’enfer de commencer.

Valérie Gans a vécu en Arabie saoudite et porte un regard très intéressant sur les différences de modes de vie entre femme occidentale et femme saoudienne. Soumise, la femme saoudienne ne peut rien faire sans l’aval et la présence de son mari, n’a ni le droit de conduire, ni de sortir au restaurant ou dans un café, contrainte à se déplacer complètement recouverte de ce voile long noir qu’est l’abaya. Un contexte de soumission qui renforce le sentiment d’emprisonnement de Claire : jusqu’où acceptera-t-elle de se plier par amour ou plus exactement par illusion ? Jusqu’à quel point supportera-t-elle que son intégrité soit atteinte ? Un roman sur l’emprise affective qui se dévore d’une traite. Bouleversant. Et édifiant.

A lire !
 

Glissez Émilie Frèche dans votre poche!

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Un homme dangereux, de Émilie Frèche

Éditions J’ai Lu, août 2016

Envoûtant!

En couple depuis 15 ans, la narratrice s’estime heureuse avec son mari Adam. « C’était une vie douce, riche, gaie, sans souffrances, qui me laissait la tête libre et le cœur entier pour faire mille choses. » Entre son travail de romancière et scénariste, ses interventions dans les écoles pour dénoncer l’antisémitisme, ses deux filles Suzanne et Léa, ses journées sont remplies. Et la comblent. Ou lui donnent le sentiment de la combler. Car entre Adam et elle, il n’y a plus de désir, plus de rapports sexuels. Mais elle s’en accommode. Jusqu’à ce premier écart avec Benjamin, écart qui ne remet nullement en cause ses sentiments pour Adam, mais crée une première brèche. Une parenthèse secrète et enchantée, qu’elle refermera. Pour en rouvrir une autre avec Benoît…

Benoît est un écrivain talentueux, en mal de succès en librairie ces dernières années, mais toujours très influent dans le sérail des prix littéraires et par ailleurs critique littéraire reconnu dans de nombreux journaux. Un compliment bien troussé sur son film et la narratrice sent son cœur chavirer. Quelle est cette brutale envie d’entrer dans le jeu de séduction de cet homme ? Que se passe-t-il en elle pour risquer de mettre en péril son couple ? Elle l’ignore. A croire que c’est une autre qui s’est emparée de son cerveau, qui pilote ses actes et ses pensées. Tout ce qu’elle sait, c’est qu’elle a un besoin impérieux de s’approcher du feu. C’est plus fort qu’elle.

Mais il est plus fort qu’elle.

Car le feu est comme le soleil : il vous éclaire mais ne se laisse pas regarder. Aveuglée par l’image lumineuse qu’il lui renvoie, elle se laisse éblouir. Sûr de son charisme, de son charme, il n’hésite pas quant à lui à lui annoncer d’emblée : «  Nous allons vivre une grande histoire d’amour et tu vas foutre ta famille en l’air. » Des propos sur lesquels elle ne s’attarde pas sur le moment. Or ce n’est que la première des nombreuses flèches toxiques qu’il décochera. Telles des termites, ses propos détruiront la belle sérénité de la narratrice, la rongeront jour et nuit et menaceront son couple d’effondrement. Mais quand bien même la partie soit extrêmement difficile, la jeune femme n’entend pas laisser sa vie aux commandes de cet homme. Les mots pourront-ils être ses armes ?

Un roman brillant et captivant sur la perversité, l’emprise, la dépendance affective, la perte. Perte des repères, perte des illusions, perte du contrôle de soi. Mais aussi une histoire sur la capacité à reprendre son destin en mains, à éviter que l’Histoire ne se réécrive à l’infini. Avec une tension extrême, une analyse d’une finesse chirurgicale, un suspense haletant, Emile Frèche dissèque les relations entre les personnages au scalpel de sa sensible plume. Elle prend son lecteur en otage dès la première page et ne le lâche plus avant la dernière ligne. Une construction brillante, où le roman devient lui-même sujet du roman.

Un très gros coup de cœur !

D’après une histoire vraie, Delphine de Vigan (JC Lattès)

D’après une histoire vraie, Delphine de Vigan

Editions JC Lattès, août 2015

Rentrée littéraire.

Quatre ans après le succès de son livre « Rien ne s’oppose à la nuit », Delphine de Vigan nous revient avec un thriller psychologique particulièrement envoûtant.

Quand la narratrice, romancière à succès prénommée Delphine, envisage de se mettre à un nouveau roman, c’est la consternation. Pas une phrase, pas un mot. Rien. Et les pages blanches de succéder aux pages blanches. La phobie de tout écrivain.

Fragilisée par le retentissement phénoménal de son précédent livre, largement autobiographique, par les répercussions énormes qu’il a eues dans ses rapports avec les proches parfois visés, avec les lecteurs et journalistes avides de découvrir la part de vérité dans la fiction, la romancière pense à un simple passage à vide. Mais les jours passent. Et le malaise s’installe. Que va-t-elle pouvoir écrire après un tel succès ? Et dans quelle voie ? Renouer avec la fiction ? Persister dans l’autobiographie ?

Dans cette période de doute, d’isolement aussi-puisque ses deux enfants sont partis étudier en province, Delphine rencontre L., nègre de profession. Une femme charismatique, intuitive, sûre d’elle. Le genre de femme qu’elle aurait aimé être, elle si maladroite et en retrait. Peu à peu, sans qu’elle n’en ait conscience, et surtout à l’insu de tous, L. va prendre une place de plus en plus grande dans sa vie. Son écoute, ses conseils, sa présence, son regard, lui deviennent indispensables. Mais les véritables intentions de L. sont-elles celles affichées ? Etonnée, amusée, fascinée, la romancière a-t-elle raison de lui accorder sa confiance aveugle ? Celle qui s’annonçait dans sa vie comme le messie, découvre alors un autre visage. Mais quand Delphine réalise sa méprise, il est trop tard…

Dans ce fascinant roman, Delphine de Vigan joue avec la fragile frontière qui sépare réel et autofiction, roman et récit. En cette période où le public semble développer un formidable appétit pour tout ce qui est ou semble « vrai », par le biais des émissions de télé-réalité, de magazines voyeuristes ou de biographies de célébrités, elle interroge le lecteur, joue avec lui. Et, tandis que la toile se tend autour de la narratrice, que le piège se referme sur elle, victime de la manipulation diabolique de L., le lecteur se trouve lui-même piégé par l’intrigue… Qui manipule qui, au juste ?

Un roman subtilement construit et brillamment rédigé !

P. 323 : Voilà ce que L. avait réactivé : la personne insécurisée en moi capable de tout détruire.

P. 325 : Quiconque a connu l’emprise mentale, cette prison invisible dont les règles sont incompréhensibles, quiconque a connu ce sentiment de ne plus pouvoir penser par soi-même, cet ultrason que l’on est seul à entendre et qui interfère dans toute réflexion, toute sensation, tout affect, quiconque a eu peur de devenir fou ou de l’être déjà, peut sans doute comprendre mo silence face à l’homme qui m’aimait.

La Kar’interview de Marianne Guillemin au sujet de son livre « Dans la gueule du loup. Mariée à un pervers narcissique. » (Max Milo éditions) : « Il faut fuir. Très vite et loin »

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Le 30 janvier dernier, les Editions Max Milo ont publié le témoignage bouleversant d’une femme, Marianne Guillemin, mariée dix ans à un pervers narcissique. Un récit qui livre une analyse très claire et très précise des mécanismes de la perversion narcissique. Une main tendue aux personnes qui, à ce jour, sont sous la coupe de personnes manipulatrices et ne savent pas comment agir et réagir. Parce qu’il est possible d’en sortir et de se reconstruire. Parce que « L’amour n’est jamais la souffrance. Une vie heureuse ne peut pas se tisser autour d’efforts constants, d’une tension nerveuse permanente, de mensonges pour avoir la paix. Une vie meilleure est toujours possible. Il faut faire des choix, être prête à renoncer à certaines choses matérielles. Mais la liberté est trop précieuse pour être marchandée. » (P.171).

Rencontre avec l’auteur, Marianne Guillemin :

Karine Fléjo : Que souhaitez-vous partager en premier lieu avec vos lecteurs?

Marianne Guillemin : Je voudrais partager une expérience positive, même si l’histoire n’est pas drôle. Afin de montrer qu’il est possible de se sortir des griffes d’un pervers et possible de renouer avec le bonheur. Plus on connaîtra, on vulgarisera ce type de manipulation, mieux on pourra les éviter. Car dans ce domaine, le facteur temps est important. Quand le piège est refermé c’est déjà trop tard. Plus on reste sous l’emprise du pervers plus on mettra du temps à se reconstruire. J’ai tout de même voulu envoyer un message d’espoir…

KF : Si ce témoignage est celui d’une expérience de couple particulière, la vôtre, vous montrez qu’il existe un degré d’universalité dans les relations avec un (e) pervers(e) narcissique, des traits de personnalité que l’on retrouve systématiquement. Quels sont-ils essentiellement?

MG : On retrouve des caractéristiques qui sont : la phase d’intense séduction, qui précède la mise sous emprise, l’aspect «  janus » du personnage qui a effectivement plusieurs facettes dont il joue pour asseoir sa domination. Car il s’agit bien d’une relation de domination. Et l’absence de regrets, d’empathie, de compassion. Même quand il s’excuse, c’est une stratégie de récupération, pas un réel remords…il n’en n’est pas capable.

KF : S’il est possible, d’une certaine manière, de  » codifier »  le profil du manipulateur, peut-on dire qu’il existe de même, selon vous, un profil type de ses victimes? Ou toute personne est-elle une potentielle victime?

MG : Je ne suis pas médecin ni experte en la matière, mais je pense que tout le monde peut tomber dans les filets d’un pervers. Ce qui va différencier les suites de l’histoire c’est que selon votre personnalité ( jeune, manque d’estime de soi dans mon cas) vous allez rester plus ou moins longtemps, et vous aurez plus ou moins d’énergie pour réagir.

KF : Dans ma précédente question, j’emploie le terme de victime, terme restrictif car, vous le démontrez fort justement, une personne sous l’emprise d’un manipulateur ne peut pas ne se considérer que comme une victime si elle veut s’en sortir. Il faut sortir de cette position pour redevenir acteur de sa vie?

MG : Absolument. C’est parce qu’on subit et qu’on est installé dans la survie que l’on ne peut plus réagir. Le jour où on accepte de regarder en face la réalité, on est prêt à reprendre le contrôle de sa vie. Il ne faut pas se victimiser sinon on ne peut pas s’en sortir. Il faut accepter sa part de responsabilité. On a commis une erreur, on a manqué de discernement, certes, mais un jour on décide de réorienter sa vie.

KF : Il est courant, lorsque ce genre de comportement destructeur est révélé à l’entourage, que ce dernier ne comprenne pas qu’une relation de couple ait pu à ce point durer si l’autre est vraiment le manipulateur décrit. A la difficulté d’oser parler s’ajoute pour la victime celle de n’être pas crue. Or comme vous le soulignez fort à propos,  » la vie avec un pervers narcissique n’est pas tissée au rouet du malheur ». Est-ce son côté caméléon, multifacettes qui rend la rupture difficile?

MG : Oui car l’entourage, à qui on n’a bien souvent rien dit, a du mal à y croire. Comment expliquer qu’on a joué la comédie du bonheur en excusant ses absences, ses colères ? Le problème avec lespervers c’est que la vérité semble être de leur côté, le bon droit aussi. Moi, j’avais en permanence l’impression d’être du mauvais côté de la barrière.

KF : Paradoxalement, de prime abord, on a le sentiment que dans pareille relation, la victime se sent coupable, tandis que le manipulateur s’estime dans son bon droit. Il y a inversement des rôles au niveau du ressenti?

MG : Le manipulateur a toujours raison. Tenter de le raisonner, voire de le contrecarrer, génère de la violence et des crises. Donc, au début, on se sent coupable d’avoir provoqué ces crises, par la suite, même si on sait qu’il a tort, on se retrouve en train de lui demander pardon, pour apaiser la crise justement….

KF : Les enfants et surtout le souci que vous avez de leur bien-etre, sont au coeur de ce témoignage. On a le sentiment, notamment depuis les travaux de Françoise Dolto, que l’enfant est considéré comme une personne et donc entendu dans sa souffrance, pris en compte dans ses besoins. Or en vous lisant, il semblerait que ce soit loin d’être le cas lors des procédures judiciaires? 

MG : Je ne suis pas juriste mais je trouve que, malgré les progrès et avancées indéniables, la justice est encore bien démunie devant ce genre de personnalités… et en effet, il me semble que c’est rarement l’intérêt de l’enfant qui est au centre mais plutôt une espèce de paix sociale destinée à apaiser les conflits parentaux et ne léser personne ( ce qui peut avoir un, effet sur les enfants bien sûr)

KF : Si vous n’aviez qu’un seul conseil à donner à une personne sous l’emprise d’un être manipulateur, quel serait-il?

MG : Là encore je ne suis pas experte pour donner des conseils d’autant que je ne les ai pas suivis moi-même ! Mais avec le recul, je dirai : il faut fuir. Très vite et loin. Car les choses ne peuvent pas s’arranger, d’abord parce que lui ne le veut pas. Et quand on connait un proche sous emprise, il faut éviter de juger, ne pas lui conseiller de partir, il faut juste être là, à l’écoute et lui dire que le jour où elle sera prête, on sera là.

                                                                                Propos recueillis le 31 janvier 2014.

Dans la gueule du loup, de Marianne Guillemin. Mariée à un pervers narcissique. Un témoignage édifiant et plein d’espoir.

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Dans la gueule du loup. Mariée à un pervers narcissique. Témoignage de Marianne Guillemin

Éditions Max Milo, janvier 2014

Quand Marianne Guillemin se marie à l’âge de 21 ans, son époux, homme charismatique, tendre, brillant, a tout du prince charmant. Une symbiose parfaite en apparence.

Pourtant, très vite, le prince perd de son charme. Il se met en privé à dénigrer son travail, à la rabaisser, à l’invectiver… tandis qu’il se montre toujours excessivement charmant, calme et attentionné en public. Un homme à facettes, mi-ange mi-démon…

Mais difficile pour la jeune femme de s’avouer qu’elle peut s’être trompée à ce point sur son mari. Ne sait-il pas se montrer tendre encore… parfois? « C’était bien là toute la difficulté. Cette alternance de moments agréables et de violence inouïe. »(P.29) Alors elle balaie ses doutes, s’accroche à cette facette lumineuse de lui, celle de celui qui l’a séduite et qu’elle entrevoit quelquefois encore. Elle s’arc-boute à l’espoir que les crises ne surviendront plus, lui trouve pour l’heure des excuses. Ce n’est pas de sa faute… De toute façon, ne lui répète-t-il pas qu’elle est une moins que rien, qu’elle lui doit tout? « Tu n’es rien sans moi » (P.35). Et Marianne de se sentir coupable. Elle se met alors à surveiller ses moindres faits et gestes de crainte de l’agacer. Tout juste si elle ose respirer… Une situation d’auto-contrôle permanent. Et éreintant.

Les années passent. Trois enfants naissent de cette union. Le piège se referme sur elle.

Car malgré les 1000 et 1 stratégies mises en place par Marianne pour éviter qu’il ne s’emporte, pour se suradapter en permanence, pour offrir à ses petits un foyer le plus serein possible, les crises de son mari se font de plus en plus nombreuses. Aux propos avilissants se joignent les coups. La honte et la culpabilité la submergent alors. La peur aussi. « Le doute, la culpabilité, me faisait croire que j’étais responsable de cette situation et que j’avais le pouvoir, le devoir d’arranger les choses. » (P.75 ). Alors Marianne se tait. Alors Marianne cloisonne sa vie. Elle sourit à l’extérieur, volubile, assurée et encaisse à la maison, tremblante, sur le qui-vive.

Le quotidien est devenu un enfer mais avec des arrière-gouts de paradis entre deux crises. De courtes parenthèses tendres qui ne sont que des pièges tendus par son mari pour la retenir, pour lui faire croire au retour d’une vie apaisée et aimante. Avant de la violenter à nouveau.

Il ne lui est plus permis de douter à présent que l’homme qu’elle a aimé n’était qu’un masque. Pour autant, il lui faudra plusieurs années pour passer outre sa culpabilité et sa peur, pour trouver l’énergie de le fuir avec ses trois enfants, exténuée par la violence, les douches écossaises et le climat de terreur qu’instaure ce vampire affectif. Exsangue. Et puis, un jour, après dix années de mariage, c’est le point de non-retour : elle réalise que ses enfants, qu’elle chérit plus que tout, subissent de plein fouet cette violence eux aussi. Inacceptable pour un coeur de mère.

Alors elle s’enfuit. Pour sauver ses enfants. Pour sauver sa peau. Pour se reconstruire lentement mais sûrement.

Avec ce témoignage poignant, cette analyse très claire et très précise des mécanismes de la perversion narcissique, Marianne Guillemin nous livre une ode à l’espoir. L’espoir, pour toute personne victime d’un être manipulateur, de pouvoir sortir de ses griffes. Parce qu’il n’y a pas de fatalité à subir. Parce qu’il est possible de reprendre les rênes de son destin en mains.

A lire!

NDR : en fin d’ouvrage, trois annexes pragmatiques et indispensables – car si toute relation à un pervers narcissique est singulière, elle présente des caractéristiques universelles.

Annexe 1 : Comment aider les victimes de pervers?

Annexe 2 : Caractéristiques du pervers narcissique.

Annexe 3 : Paroles de femmes

L’emprise, de Sarah Chiche : Le despote des âmes.

 

9782246769118

L’emprise, Sarah Chiche.

 

Editions Grasset, Mars 2010

 

 

 

Rupture, deuil, divorce, chômage, la jeune femme qui se présente à Victor Grandier, psy-gourou aux méthodes prétendument révolutionnaires, a perdu tous  ses repères. Une proie idéale pour ce dernier qui, en trois semaines de séances intensives, lui promet de la « nettoyer » de son traumatisme et de lui procurer « un bienfait immédiat et durable ». Mais cette renaissance annoncée à un double coût : le prix exorbitant des entretiens (80 euros par quart d’heure) mais aussi et surtout le prix qu’elle va devoir payer de sa personne. Car il lui faut en effet accepter un pacte draconien avant de s’engager dans cette thérapie: isolement complet (amis, famille, proches, médias), alimentation extrêmement pauvre, nuits écourtées, séances de cinq heures nue sur un canapé. Des conditions qui devraient faire fuir  tout un chacun mais que le thérapeute rend acceptables grâce à ce jeu de charme machiavélique auquel il se prête : dans son regard, la patiente se sent pour la première fois exister, ancrée à la vie. Quelqu’un est là pour elle, « pour son bien »,  et cela justifie alors à ses yeux ces multiples sacrifices. Des sacrifices qui n’ont en réalité d’autres buts que de l’assujettir, l’affaiblir physiquement et psychologiquement pour lui ôter toute force de rébellion, tout discernement, pour l’isoler afin que personne ne l’alerte sur le côté malsain, dangereux et anormal de ces pratiques.

 

Un mécanisme de manipulation mentale terrifiant fait de séduction, de soumission, d’isolement, d’addiction. Jusqu’à la destruction…

 

Victor Grandier, véritable despote des âmes, accroit ainsi son emprise sur elle, au point de la convaincre être possédée par le démon, de la faire basculer dans la folie.

 

Parviendra t-elle à s’enfuir de cette geôle mentale qu’il a érigée ? Se retrouvera t-elle ?  

 

Dans ce roman rédigé avec une plume alerte, un style d’une grande fluidité, Sarah Chiche montre avec force combien personne n’est à l’abri d’un tel piège : un être à priori doué de raison peut de fait verser dans la folie. L’inenvisageable devient réel. Et cette manipulation mentale n’est pas seulement le fait de psys-gourous aux pratiques sectaires, mais de toute personne qui, sous couvert d’agir pour le bien de l’Autre, jouissant du pouvoir destructeur et anxiogène qu’elle peut exercer sur lui, s’engouffre dans ses failles pour asseoir sa force et se rendre indispensable, omniprésente.

 

Avec ce texte phagocytant, l’emprise est ici totale : celle de Victor Grandier sur sa patiente, mais aussi… celle de ce roman sur le lecteur !

 

 

 

Extrait : «  Alors, elle laissa partir sa douleur. Elle rangea cette histoire avec les autres qui tannent le cœur et fanent les chairs : l’expérience. »