Rentrée littéraire : Disparaître, Mathieu Menegaux

Disparaître Mathieu Menegaux

©Karine Fléjo photographie

Après « Je me suis tue », « Un fils parfait » et « Est-ce ainsi que les hommes jugent ? », Mathieu Menegaux nous revient avec « Disparaître ». Un roman brillant, impossible à lâcher.

Qu’est-ce qui pousse une personne à disparaître ?

Dans le quartier des Abbesses, c’est l’effroi. Une jeune femme de 25 ans vient de chuter de la fenêtre en poussant un cri déchirant. Le corps disloqué sur les pavés attise la curiosité malsaine des passants. Les policiers dépêchés sur place constatent que son appartement était fermé de l’intérieur. Elle n’a donc pas été poussée par la fenêtre, mais s’est suicidée. Comment en arrive-t-on à vouloir mettre fin à ses jours quand on est dans la pleine fleur de l’âge ?

Quelques jours plus tard, à Nice, un sportif en pleine séance d’entrainement sur la plage découvre le corps d’un homme sans vie, les poumons gorgés d’eau et le bout des doigts comme limé, rendant impossible l’identification par empreintes digitales. Noyade accidentelle ? Assassinat ? Suicide ? La seule chose qui préoccupe le maire est que ce corps soit évacué avant que les médias ne s’emparent de l’affaire et n’effraient les touristes.

Y a-t-il un lien entre ces deux morts ? Pourquoi peut-on désirer faire disparaître un corps ou se faire disparaître ? S’il est une certitude, c’est que pour le savoir vous allez disparaître de la circulation pour pouvoir lire en apnée ce roman !

Quête de performances et burn-out

Mathieu Menegaux nous montre une fois encore son talent rare et son exceptionnelle acuité pour analyser les problèmes de société. Il s’immerge ici dans le monde de l’entreprise, une société bancaire aux exigences draconiennes envers ses employés. Entre le discours qui se veut respectueux du bien-être des employés, et les exigences toujours plus fortes à leur endroit, c’est le grand écart. Sollicitations 24h sur 24 par mails et SMS, objectifs de performance toujours plus hauts à respecter, primes et promotions à mériter, l’entreprise exige beaucoup. Et souvent beaucoup trop. Aussi, quand l’adrénaline ne suffit plus, quand l’humiliation d’apparaître publiquement en bas du tableau devient insurmontable, ou quand à contrario le prestige d’être sur le tableau d’honneur ne compense plus les moments volés à la vie privée ni la fatigue physique et nerveuse ressentie, c’est l’épuisement professionnel ou burn-out. Dans de tels moments de vulnérabilité, toute main tendue est perçue comme celle du messie. C’est ce qui arrive à la nouvelle recrue Esther Goetz. Aussi, quand suite à son burn-out, Etienne Sorbier, ce managing director dont elle admire tant la réussite, s’inquiète de son sort, elle est indiciblement touchée. Et même davantage. Mais mêler amour et travail est rarement un mariage heureux… Feront-ils exception ?

Impossible de reposer le livre une fois la lecture commencée. La tension narrative va crescendo et l’habileté de la construction ménage le suspens jusqu’à la chute finale, vertigineuse. Pas de phrases ni même de mots superflus dans l’écriture de Mathieu Menegaux : l’auteur va à l’essentiel et touche sa cible à chaque fois, redoutablement juste et efficace.

Vous l’aurez compris, Disparaître est un ÉNORME coup de cœur de cette rentrée littéraire !

Banlieue est, Jean-Baptiste Ferrero

Banlieue est de Jean-Baptiste Ferrero

©Karine Fléjo photographie

Une enquête menée en banlieue par un détective à la gouaille savoureuse et aux méthodes pas toujours très catholiques.

Meurtres en banlieue

Quand Thomas Fiera, détective aux manières pas toujours très orthodoxes, revient dans sa banlieue natale à l’occasion de l’enterrement d’un ami, il constate que ces dernières années tout s’y est dégradé. Violence, corruption, drogue, radicalisation, il peine à comprendre comment on peut encore avoir envie d’y vivre. C’est pourtant le cas d’un autre copain d’enfance rencontré à l’enterrement, Philippe Boissot. Depuis tout petit, il n’a pas quitté la cité des Myosotis. Aujourd’hui il s’occupe des jeunes du quartier au sein d’une association, désireux de les aider à sortir de ce ghetto. Aussi, quand dans les caves, Philippe découvre un stock de drogue destinée aux jeunes du coin, butin d’un petit caïd local, un certain Chérifi, cela le met hors de lui. Et de tout détruire.

Alors forcément, quand quelques jours plus tard, Thomas Fiera apprend que son pote Philippe a été retrouvé mort, atrocement mutilé, pendu par les pieds à un lampadaire, il pense aussitôt à des représailles de Cherifi. Il va lui falloir mener l’enquête, d’autant que la police, soucieuse de ne pas déclencher d’émeutes en débarquant avec ses hommes en uniforme dans la cité, a préféré lui confier l’affaire. Et puis, à quelques mois des élections, insécurité et émeutes feraient désordre dans le paysage politique. Le maire préfère éviter ce genre de vagues. Mais cette enquête se révèle être plus compliquée que prévu. Trafic de drogue, rivalité entre gangs, magouilles politiques et fanatisme religieux sont autant de pistes possibles pour Fiera et ses acolytes. D’autant que les personnes qui acceptent de lui parler sont tuées les unes après les autres…

Banlieue est, la nouvelle enquête de Thomas Fiera

Ce qui frappe tout d’abord dans ce roman, c’est le ton, le langage, la verve de Thomas Fiera. L’auteur, Jean-Baptiste Ferrero, se régale de formules inédites, de métaphores vraiment savoureuses par leur drôlerie et leur puissance évocatrice. Je ne résiste pas à l’envie de donner le ton avec cet exemple : « J’étais plus énervé qu’un acarien au salon de la moquette et je savais que je n’arriverais à m’endormir. » Ne soyez donc pas effrayés par les 500 pages du roman, vous n’allez pas vous ennuyer avec cette enquête aux rouages parfaitement maîtrisés et aux personnages bien campés.

Un roman policier complètement déjanté, qui va à 100 à l’heure et pointe le doigt sur les maux qui gangrènent les banlieues, mais pas seulement.

Le poison de la vérité, Kathleen Barber

15D48606-0619-41E1-93F4-4CA3C018B695.jpeg

Le poison de la vérité, Kathleen Barber

Editions Michel Lafon, mai 2018

Thriller

Plus dangereuse que le mensonge… la vérité ! Un thriller aux multiples rebondissements, qui vous prend en otage dès la première page.

Josie a trouvé auprès de Caleb la vie sereine, rassurante et aimante qu’elle recherchait. Elle aimerait parfois lui dire ce qu’elle fuit, ces lourds secrets qui sont siens, mais toujours elle recule. Avouer lui avoir dissimulé une partie de sa vie ne risque-t-il pas de mettre en péril la confiance qu’il place en elle ? Leur couple n’en sera-t-il pas fragilisé ? Alors elle se tait.

Mais le passé la rattrape quand Poppy Parnell, journaliste d’investigation, décide de remettre le nez dans une affaire criminelle qui ébranla la société de l’Illinois une douzaine d’années plus tôt : le meurtre de Chuck Buhrman, qui n’est autre que le père de Josie. Certes, un jeune homme de 17 ans, Warren Cave, voisin de Chuck, a été accusé et condamné. Certes, le témoignage visuel de la jumelle de Josie est accablant. Mais. Mais se pourrait-il que Warren soit condamné à tort, comme il le clame ? Se pourrait-il qu’il purge une peine à perpétuité par erreur ? Poppy Parnell veut examiner sans complaisance les maigres preuves qui ont peut-être fait condamner un innocent et, soit rétablir la vérité, soit dissiper les derniers doutes sur ce qui s’est réellement passé. Elle part alors à la rencontre des protagonistes, camera dans son sillage et publie au fur et à mesure de ses avancées des podcasts. Des podcasts croustillants, voyeuristes, qui attirent un public avide de sensations de plus en plus grand.

Pour son premier roman, Kathleen Barber nous offre un thriller rédigé de main de maître. De rebondissement en rebondissement, elle joue avec les nerfs du lecteur, l’emmène sur de fausses pistes, sans jamais relâcher la tension. Les situations et les personnages sont si bien campés, que le lecteur est catapulté aux côtés de Josie, revit avec elle le drame, les tensions et la peur de découvrir une vérité dérangeante. Une lecture en apnée jusqu’à la chute finale. Vertigineuse.

 

 

Poste restante à Locmaria, Lorraine Fouchet : sur les traces d’un père

 

91B1300C-D9D4-4A91-9E39-996E2346F429

Poste restante à Locmaria, Lorraine Fouchet

Editions Héloïse d’Ormesson, avril 2018

Un roman breton qui fait du bien, où la tendresse n’est pas poste restante, où les liens du sang n’accusent pas réception, où les boîtes aux lettres délivrent, ou retiennent, les secrets. Un roman touchant sur la place et le rôle du père.

Chiara, 25 ans, a grandi à Rome, élevée par sa mère Livia. Son père, décédé avant sa naissance, elle ne l’a connu que par photos interposées, celles qui tapissent les murs de chaque pièce à la maison. Car depuis la mort accidentelle de son mari, Livia est inconsolable. Pire, elle en veut à sa fille d’exister : « J’aurais préféré l’avoir, lui, plutôt que t’avoir, toi. »

Chiara grandit donc sans ce tuteur qu’est l’amour de ses parents, attend d’être adulte pour échapper à cette mère au cœur sec. Un départ qui va être précipité par les aveux de Viola, la meilleure amie de sa mère. Ce père italien érigé au rang d’icône ne serait peut-être pas son père, sa mère, tout juste veuve, ayant eu une aventure d’un soir avec un marin breton 25 ans plus tôt. Toutes les certitudes de l’existence de Chiara se fissurent.

Et de décider de se rendre sur l’île de Groix, dans cette Bretagne dont elle ne connait rien, pour tenter de découvrir l’identité de son père. Contre vents et marées. Elle débarque sur cette île en même temps qu’un séduisant jeune homme, Gabin, prête-plume d’écrivains connus, du moins le prétend-il.

Sur ce bout de terre où tout le monde se connaît, elle va mener son enquête, croiser la route de personnes authentiques et viscéralement humaines, en mal de père ou pères malheureux eux-mêmes. Et va reconnaître leurs failles dans le miroir des siennes.

Ce roman de Lorraine Fouchet est à l’image de l’auteur : chaleureux, humain et tendre. Un doux voyage de Rome à Groix en passant par les Yvelines, pour faire la paix avec le passé et ouvrir grand les bras à l’avenir.

Rentrée littéraire 2018 : Le chat qui a tout vu, Sam Gasson

img_9733

Le chat qui a tout vu, Sam Gasson

Editions de L’Archipel, à paraître le 3 janvier 2018

Une chatte détective et son jeune maître, aussi opiniâtre que déterminé à faire éclater la vérité.

Tel père, tel fils. Depuis toujours, Bruno, aujourd’hui âgé de 11 ans, se passionne pour le métier de son père : détective. Et de s’amuser à enquêter sur tout et rien, accompagné de sa chatte Mildred qu’il a équipée d’une caméra miniature sur le collier. Quand une nuit, la maman de son meilleur copain, Dean, est retrouvée morte, Bruno tient là sa première vraie enquête de terrain. Tous les soupçons se portent sur le père de Dean, dont les disputes avec sa femme sont notoires dans le quartier. Bruno n’y croit pas un seul instant, convaincu qu’il faut se méfier des apparences et promet à Dean de l’aider à innocenter son père. Seulement voilà, quand il entreprend de chercher l’assassin, il constate que Mildred, qui était sur les lieux à l’heure du crime, a disparu. Et donc la vidéo témoin du meurtre, qu’elle portait au collier, aussi…

L’idée de départ est tendre et originale. Un jeune garçon intrépide, fan de films policiers dont il connaît toutes les tactiques et modes opératoires, décide du haut de ses 11 ans, d’aider la police dans une affaire de meurtre. Seulement voilà, je ne suis pas parvenue à entrer en empathie avec les personnages, que je trouve trop caricaturaux pour être crédibles. J’ai donc peiné avec ce roman, qui de surcroît n’est pas sans quelques longueurs à mon sens… Ce livre et moi n’étions pas « félins » pour l’autre visiblement !

 

Rentrée littéraire : le bandeau rouge influe-t-il beaucoup sur les ventes? Le sondage GfK y répond.

Les Français sont fidèles au rendez-vous proposé par les auteurs et éditeurs. Et si l’attribution des Prix ne débute qu’en Novembre, GfK révèle que la saison littéraire connait une activité forte dès la fin Août.

 

IMG_5587

1- L’impact du label sur les ventes

IMG_5585

Tout d’abord, le label a un impact mesurable sur les ventes.  Ainsi, les Français achètent 3,4 millions d’exemplaires estampillés « rentrée littéraire » par an, soit près d’1 roman contemporain sur 5 (hors format poche).

IMG_5586

Une première raison à cela : le label « rentrée littéraire » représente un rituel, côté éditeurs mais aussi côté lecteurs. « La rentrée littéraire place les titres concernés sous les feux des projecteurs, entre articles, émissions culturelles et animations en points de vente. explique Sandrine Vigroux, Consultante Senior Panel Consommateurs Biens Culturels. Ce qui joue sur la préméditation des achats. Nos études ont ainsi révélé que dans plus d’1 cas sur 2, le consommateur sait exactement quel titre il va acheter avant même de se rendre en magasin. »

2- Le livre, cadeau idéal de fin  d’année

 

IMG_5589

Autre élément : les cadeaux de fin d’année. GfK constate que le mois de décembre représente 25% des ventes de romans estampillés Rentrée littéraire. Et le phénomène s’amplifie lors de « l’attribution d’un prix littéraire, véritable caution au moment d’effectuer les cadeaux de fin d’année, précise Anne Filiot, Consultante Senior Panel Livre. Que ce soit sur internet ou dans les magasins, le mois de décembre représente ainsi 34% des ventes d’exemplaires primés en 2016*, soit près de 3 fois plus que pour les romans contemporains. »

IMG_5588

 

3- Prix littéraire : succès librairie garanti !

IMG_5590

Si l’obtention d’un prix est un véritable accélérateur des ventes, son impact n’est pas le même et dépend également du public visé. Selon les données de ventes de 2012 à 2016 (hors format poche), GfK constate ainsi qu’un prix littéraire d’automne va générer entre 40 000 et plus de 440 000 ventes additionnelles.

A propos de GfK :  GfK fournit une information de référence sur les marchés et les comportements des consommateurs. Plus de 13 000 experts des études de marché combinent leur passion à 80 années d’expérience en analyse des données.

 

Le lecteur, une espèce menacée?

le-lecteur-une-espece-menacee,M247797

Pas le temps… L’esprit ailleurs… Les amateurs de livres sont en petite forme. Seuls les best-sellers trouvent voix au chapitre. La lecture passe-temps a-t-elle supplanté la lecture passion ? L’âge d’or de la littérature est-il révolu ? Le 24 août dernier, Télérama a publié sur son site internet une enquête très intéressante de Michel Abescat et Erwan Desplanques sur ce sujet.

L’amateur de littérature serait-il devenu une espèce menacée ? Tous les signes sont là. Son habitat se raréfie : à Paris, par exemple, 83 librairies ont disparu entre 2011 et 2014. Et sa population ne cesse de décliner. Selon une enquête Ipsos/Livres Hebdo de mars 2014, le nombre de lecteurs avait encore baissé de 5 % en trois ans. En 2014, trois Français sur dix confiaient ainsi n’avoir lu aucun livre dans l’année et quatre sur dix déclaraient lire moins qu’avant. Quant à la diversité des lectures, elle s’appauvrit également dangereusement, l’essentiel des ventes se concentrant de plus en plus sur quelques best-sellers. Guillaume Musso ou Harlan Coben occupent l’espace quand nombre d’écrivains reconnus survivent à 500 exemplaires.

Fleuron contemporain de la biodiversité littéraire, l’Américain Philip Roth confiait récemment son pessimisme au journal Le Monde : « Je peux vous prédire que dans les trente ans il y aura autant de lecteurs de vraie littérature qu’il y a aujourd’hui de lecteurs de poésie en latin. » Faut-il préciser que dans son pays, selon une étude pour le National Endowment for the Arts, un Américain sur deux n’avait pas ouvert un seul livre en 2014 ? En début d’année, dans Télérama, l’Anglais Will Self y allait lui aussi de son pronostic : « Dans vingt-cinq ans, la littérature n’existera plus. » Faut-il croire ces oiseaux de mauvais augure ? Le lecteur serait-il carrément en voie de disparition ? Et le roman destiné au plaisir d’une petite coterie de lettrés ? Mauvaise passe ou chronique d’une mort annoncée ?

La baisse de la lecture régulière de livres est constante depuis trente-cinq ans, comme l’attestent les enquêtes sur les pratiques culturelles menées depuis le début des années 1970 par le ministère de la Culture. En 1973, 28 % des Français lisaient plus de vingt livres par an. En 2008, ils n’étaient plus que 16 %. Et ce désengagement touche toutes les catégories, sans exception : sur la même période, les « bac et plus » ont perdu plus de la moitié de leurs forts lecteurs (26 % en 2008 contre 60 % en 1973). Si l’on observe les chiffres concernant les plus jeunes (15-29 ans), cette baisse devrait encore s’aggraver puisque la part des dévoreurs de pages a été divisée par trois entre 1988 et 2008 (de 10 % à 3 %).

La lecture de livres devient minoritaire, chaque nouvelle génération comptant moins de grands liseurs que la précédente. Contrairement aux idées reçues, ce phénomène est une tendance de fond, antérieure à l’arrivée du numérique. « Internet n’a fait qu’accélérer le processus », constate le sociologue Olivier Donnat, un des principaux artisans de ces enquêtes sur les pratiques culturelles. Pour lui, « nous vivons un basculement de civilisation, du même ordre que celui qui avait été induit par l’invention de l’imprimerie. Notre rapport au livre est en train de changer, il n’occupe plus la place centrale que nous lui accordions, la littérature se désacralise, les élites s’en éloignent. C’est une histoire qui s’achève ».

Ils dévoraient ? Ils picorent. Une tendance qu'internet n'a fait qu'accentuer. Pourtant l'appétit pour le récit, la fiction, est toujours là.

La lecture de romans devient une activité épisodique. En cause, le manque de temps ou la concurrence d’autres loisirs.

La population des lecteurs réguliers vieillit et se féminise. Il suffit d’observer le public des rencontres littéraires en librairie. « La tranche d’âge est de 45-65 ans, note Pascal Thuot, de la librairie Millepages à Vincennes. Et les soirs où les hommes sont le plus nombreux, c’est 20 % maximum. » Les statistiques le confirment : chez les femmes, la baisse de la pratique de la lecture s’est en effet moins traduite par des abandons que par des glissements vers le statut de moyen ou faible lecteur. Dans les autres catégories, la lecture de romans devient une activité épisodique, un passe-temps pour l’été ou les dimanches de pluie. En cause, le « manque de temps » (63 %) ou la « concurrence d’autres loisirs » (45 %), comme le montre l’enquête Ipsos/Livres ­Hebdo. La multiplication des écrans, les sollicitations de Facebook, la séduction de YouTube, l’engouement pour des jeux comme Call of duty ou Candy Crush, le multitâche (écouter de la musique en surfant sur Internet) ne font pas bon ménage avec la littérature, qui nécessite une attention soutenue et du temps.

Du côté des éditeurs, ce sont d’autres chiffres qui servent de baromètre. Ceux des ventes, qui illustrent à leur manière le même phénomène de désengagement des lecteurs. Certes les best-sellers sont toujours présents au rendez-vous. Ils résistent. Et les Marc Levy, David Foenkinos ou Katherine Pancol font figure de citadelles. Si massives qu’elles occultent le reste du paysage, qui s’effrite inexorablement : celui de la littérature dite du « milieu », c’est-à-dire l’immense majorité des romans, entre têtes de gondole et textes destinés à quelques amateurs pointus. Pascal Quignard peine ainsi à dépasser les 10 000 exemplaires, le dernier livre de Jean Echenoz s’est vendu à 16 000, Jean Rouaud séduit 2 000 à 3 000 lecteurs, à l’instar d’Antoine Volodine. Providence, le dernier livre d’Olivier Cadiot, s’est vendu à 1 400 exemplaires et le dernier Linda Lê, à 1 600 (chiffres GfK).

Quant aux primo-romanciers, leurs ventes atteignent rarement le millier d’exemplaires en comptant les achats de leur mère et de leurs amis. « Oui, les auteurs qui vendaient 5 000 livres il y a quelques années n’en vendent plus que 1 000 ou 2 000 aujourd’hui. Et le vivent très mal », résume Yves Pagès, le patron des éditions Verticales. D’autant plus qu’à la baisse des ventes les éditeurs ont réagi en multipliant les titres pro­posés. De moins en moins de lecteurs, de plus en plus de livres ! Entre 2006 et 2013, la production de nouveaux titres a ainsi progressé de 33 %, selon une étude du Syndicat national de l’édition. Comment s’étonner alors que le tirage moyen des nouveautés soit en baisse, sur la même période, de 35 % ?

“L’auteur est le Lumpenproletariat d’une industrie culturelle qui est devenue une industrie du nombre.” – Sylvie Octobre, sociologue

La multiplication des écrivains est un autre effet mécanique de cette surproduction. Le ministère de la Culture recense aujourd’hui 9 500 « auteurs de littérature » qui doivent se partager un gâteau de plus en plus petit. Paupérisés, jetés dans l’arène de « rentrées littéraires » de plus en plus concurrentielles — cette année, 589 romans français et étrangers —, confrontés à l’indifférence quasi générale, les écrivains font grise mine. Ou s’en amusent, bravaches, à l’instar de François Bégaudeau, qui met en scène dans La Politesse (éd. Verticales), son irrésistible dernier roman, un auteur en butte aux questions de journalistes qui ne l’ont pas lu, aux chaises vides des rencontres en librairie, à la vacuité de salons de littérature où le jeu consiste à attendre des heures, derrière sa pile de livres, d’improbables lecteurs fantômes.

Désarroi, humiliation, découragement : « L’auteur est le Lumpenproletariat d’une industrie culturelle qui est devenue une industrie du nombre », tranche la sociologue ­Sylvie Octobre. Editeur, Yves Pagès nuance évidemment : « Heureusement, il y a des contre-exemples qui soulignent l’intérêt de défendre un auteur sur la durée : Maylis de Kerangal, qui vendait moins de 1 000 exemplaires, a vendu Réparer les vivants à 160 000 exemplaires en grand format. » Pour éviter la catastrophe, les auteurs doivent ainsi, selon lui, faire attention à ne pas devenir des « machines néolibérales concurrentielles, s’enfumant les uns les autres sur de faux chiffres de vente ». Et surtout être lucides, et « sortir du syndrome Beckett-Lady Gaga. Il faut choisir son camp : on ne peut pas écrire comme Beckett et vendre autant que Lady Gaga.

De tout temps, les écrivains se sont plaints de ne pas vendre suffisamment. « A la sortie de La Naissance de la tragédie, Nietzsche n’en a vendu que 200 exemplaires et Flaubert n’avait pas une plus grande notoriété que celle de Pascal Quignard aujourd’hui, remarque la sémiologue Mariette Darrigrand, spécialiste des métiers du livre. Nos comparaisons sont simplement faussées quand on prend le XXe siècle comme référent, qui était, de fait, une période bénie pour le livre. » A croire selon elle que nous assisterions moins à une crise du livre qu’à un simple retour à la normale, après un certain âge d’or de la littérature, une parenthèse ouverte au XIXe siècle avec la démocratisation de la lecture et le succès des romans-feuilletons d’Alexandre Dumas, de Balzac ou d’Eugène Sue. Elle se serait refermée dans les années 1970-1980, avec la disparition de grandes figures comme Sartre ou Beckett et la concurrence de nouvelles pratiques culturelles (télévision, cinéma, Internet…).

« La génération des baby-boomers entretenait encore un rapport à la littérature extrêmement révérencieux, confirme la sociologue Sylvie Octobre. Le parcours social était imprégné de méritocratie, dont le livre était l’instrument principal. Cette génération considérait comme normal de s’astreindre à franchir cent pages difficiles pour entrer dans un livre de Julien Gracq. Aujourd’hui, les jeunes font davantage d’études mais n’envisagent plus le livre de la même façon : ils sont plus réceptifs au plaisir que procure un texte qu’à son excellence formelle et ne hissent plus la littérature au-dessus des autres formes d’art. »

Aujourd’hui, en France, trois films sur dix sont des adaptations littéraires.

La majorité des auteurs d’aujourd’hui, comme Stendhal en son temps, devraient ainsi se résoudre à écrire pour leurs « happy few » — constat qui n’a rien de dramatique en soi : « Est-ce qu’il y a plus de cinq mille personnes en France qui peuvent vraiment se régaler à la lecture d’un livre de Quignard ? J’en doute, mais c’est vrai de tout temps : une oeuvre importante, traversée par la question du langage et de la métaphysique, n’a pas à avoir beaucoup plus de lecteurs, estime Mariette Darrigrand. Certains livres continuent de toucher le grand public, comme les derniers romans d’Emmanuel Carrère ou de Michel Houellebecq, mais pour des raisons qui tiennent souvent davantage au sujet traité qu’aux strictes qualités littéraires. »

L’appétit pour le récit, la fiction est toujours là, lui, qui se déplace, évolue, s’entiche de nouvelles formes d’expression plus spectaculaires ou faciles d’accès. Aujourd’hui, en France, trois films sur dix sont des adaptations littéraires. « La génération née avec les écrans perd peu à peu la faculté de faire fonctionner son imaginaire à partir d’un simple texte, sans images ni musique, constate Olivier Donnat. On peut le regretter, mais elle trouve aussi le romanesque ailleurs, notamment dans les séries télé. » Dans la lignée de feuilletons littéraires du xixe siècle, Homeland ou The Wire fédèrent de nos jours plus que n’importe quel ou­vrage de librairie. De l’avis gé­néral, la série télé serait devenue « le roman populaire d’aujourd’hui » (Mariette Darrigrand), la forme « qui s’adresse le mieux à l’époque » (Xabi Molia), parlant de front à toutes les générations, à tous les milieux sociaux ou culturels, avec parfois d’heureuses conséquences (inattendues) sur la lecture (voir le succès des tomes originels de Game of thrones, de George R.R. Martin, après la diffusion de leur adaptation sur HBO).

En cinquante ans, l’environnement culturel s’est élargi, étoffé, diversifié, au risque de marginaliser la littérature et l’expérience poétique. « Ma génération a grandi sur les ruines d’une période particulièrement favorable au livre, dit François Bégaudeau. Ce n’est pas une raison pour pleurer. Moi je viens de la marge, d’abord avec le punk-rock puis avec l’extrême gauche, j’ai appris à savourer la puissance du mineur : assumons-nous comme petits et minoritaires, serrons-nous les coudes entre passionnés de littérature, écrivons de bons livres et renversons l’aigreur en passion joyeuse. » Car la créativité est toujours là : l’éditeur Paul Otchakovsky-Laurens dit recevoir chaque année des manuscrits meilleurs que les années précédentes. Et le libraire Pascal Thuot s’étonne moins du nombre de titres qu’il déballe chaque année des cartons (environ dix mille) que de leur qualité. « Il ne faut pas sombrer dans le catastrophisme : si les ventes baissent, la littérature française reste en excellente santé, assure Yves Pagès. Sa diversité a rarement été aussi forte et reconnue à l’étranger. »

Tous espèrent simplement que ce bouillonnement créatif ne tournera pas en vase clos, à destination d’un public confidentiel de dix mille lecteurs résistants, mais trouvera de nouveaux relais et un accueil plus large chez les jeunes. Mais comment séduire les vingtenaires avec des romans à 15 euros quand le reste de la production culturelle est quasiment gratuite sur Internet ? « A la différence des séries télé, les romans sont difficiles à pirater, c’est ce qui les sauve et en même temps les tue », note Xabi Molia. Pour survivre, le roman doit faire sa mue à l’écran, s’ouvrir aux nouveaux usages, chercher à être plus abordable (sans céder sur l’exigence), notamment sur Internet où les prix restent prohibitifs. Peut-être alors ne sera-t-il pas condamné au sort de la poésie en latin…

Source : Telerama.fr du 24/8/15