Un développement très personnel, Sabrina Philippe

Un développement très personnel de Sabrina Philippe

©Karine Fléjo photographie

Développement personnel, coaching, ont le vent en poupe. Le marché du bonheur et du bien-être est très lucratif. Mais existe-t-il réellement une recette du bonheur ? Le bien-être est-il à rechercher auprès de ces « gourous » ou au fond de nous ? Un roman inspirant.

Le marché florissant du bonheur

Sophia incarne la réussite, tant professionnelle que privée. Un mari, un enfant, une magnifique maison, des revenus financiers faramineux, un milieu professionnel où elle est connue et reconnue de tous, des tenues luxueuses et une silhouette savamment entretenue. De l’extérieur, elle est la femme qui a tout. Tout pour être heureuse. Il y a quelques années de cela en effet, Sophia a changé de vie et s’est lancée dans le développement personnel, plus exactement comme coach de vie. Après quelques maigres compétences acquises lors de stages de fin de semaine, elle s’est estimée suffisamment armée pour dispenser la recette du bonheur autour d’elle, à ceux qui paient pour venir à ses conférences et à ses entretiens personnalisés ou à ceux qui achètent ses livres.

L’événement qui l’a véritablement lancé ? Son livre « Ce que l’Univers veut pour vous », livre vite devenu un best-seller. Depuis, prise dans le tourbillon du succès, elle enchaîne les conférences, les rencontres pour des dédicaces, les croisières avec coaching de développement personnel pour les passagers. Ces revenus conséquents lui permettent d’offrir à son fils tout ce quelle n’a pas eu enfant. Mais l’argent n’est pas l’amour…

Tel un bolide engagé sur une ligne droite, Sophia fonce, convaincue d’œuvrer pour le bien-être de ses proches, de ces inconnus en quête de sens. Des aspirations nobles, qui occultent ses intentions réelles, à savoir l’appât du gain et recevoir, à travers l’adulation de ses fans, l’amour qui a toujours manqué à sa vie.

Mais deux événements vont la faire sortir de route. C’est alors le crash frontal avec la réalité de sa vie. Et quand on a tout perdu, on n’a pas d’autre choix que de tout reconstruire. Sur des bases plus solides si possible. Ce qui suppose analyser et comprendre ses erreurs. Sophia saura-t-elle être pour elle-même ce soutien qu’elle croyait apporter aux autres ? La source du bonheur est-elle à rechercher dans les livres, chez les coachs, ou se trouve-t-elle au fond de chacun d’entre nous?

Un roman inspirant et fascinant

Je suis Sabrina Philippe depuis son premier livre et force m’est de reconnaître qu’à chaque fois la même magie opère : il lui suffit de quelques phrases, de quelques mots, pour être emporté dans son univers. Une écriture magnétique. Ici, Sabrina Philippe nous interroge sur cette quête du bonheur tous azimuts auprès de coach, de gourous et autres prédicateurs qui ont le vent en poupe ces dernières années. Ces personnes ont-elles la recette du bonheur ? Existe-t-il une recette universelle du bonheur ? Et si nous nous trompions, si la sérénité et l’accomplissement ne pouvaient s’obtenir que par un travail sur soi, par une plongée au cœur de l’intime et non à l’extérieur de soi ? Et si l’essentiel était d’être et non de « par-être », de s’accepter tel que l’on est, de s’aimer inconditionnellement avec ses failles et ses richesses ? Car c’est seulement quand on parvient à s’aimer, à embrasser toutes les facettes de notre personnalité, qu’on peut à notre tour donner de l’amour autour de nous. Transmettre.

Un roman passionnant, bouleversant, qui rapproche psychologie et spiritualité et invite à se poser les bonnes questions. Pour naître à soi, mettre l’ego à distance et se recentrer sur l’essentiel.

A lire!

Le service des manuscrits, Antoine Laurain

Le service des manuscrits

©Karine Fléjo photographie

Et si la réalité dépassait la fiction? Quand un livre déposé au service des manuscrits par un mystérieux auteur se révèle prémonitoire. Offrez-vous une immersion dans le monde de l’édition !

Un roman sans auteur

Le manuscrit est arrivé par la poste, avec pour destinataire le « Service des manuscrits », rejoignant ainsi la prose de milliers d’auteurs en herbe. Mais contrairement aux 500 000 manuscrits refusés chaque année (toutes maisons d’édition confondues), « Les fleurs de sucre », premier roman d’une certaine Camille Désencres a recueilli l’approbation de Violaine Lepage, éditrice et directrice du service des manuscrits. Mieux, après sa publication, il a été sélectionné pour le fameux Prix Goncourt, prix littéraire prestigieux s’il en est. En effet, « décrocher le prix Goncourt pour une maison d’édition, un auteur et son éditeur attitré est un enjeu comparable à celui qui dirige une équipe de football, son pays et son entraîneur qui se retrouvent en finale du mondial. »

Sauf que jamais l’éditrice ni ses collègues n’ont croisé ni entendu l’auteur. Seule indication concernant le romancier (ou la romancière), une adresse mail sur le manuscrit. Mais si l’auteur, relativement fuyant, a répondu aux mails dans un premier temps, à l’approche de la remise du Prix Goncourt, c’est le silence radio. Une situation inédite et très inconfortable pour son éditeur.

Plus inconfortable encore, voilà que les crimes relatés dans le manuscrits… se produisent dans la réalité. Simple coïncidence? Lien réel entre ces crimes et l’auteur? Violaine Lepage est sommée de s’expliquer devant la police. Mais a-t-elle seulement les réponses?

Une plongée dans l’univers de l’édition

Avec « Le service des manuscrits« , Antoine Laurain nous propose une incursion dans les arcanes de la publication. Où mieux qu’au service des manuscrits, lieu où arrivent des milliers de romans, essais, biographies chaque année, peut-on prendre la température du monde de l’édition? Chances de publication, enjeux des prix littéraires, rapports éditeurs/auteurs, le lecteur vit au diapason d’une maison d’édition dans une mise en abîme très bien orchestrée. Non sans humour, Antoine Laurain évoque « les insectes », ces auteurs en herbe offusqués de voir leur manuscrit refusé, jouant de leurs relations et dotés d’une prétention sans borne. Il joue avec les nerfs du lecteur en multipliant les pistes, toutes aussi crédibles les unes que les autres, jusqu’au rebondissement final…qui ne correspond à aucune d’entre elles. Mais je vous laisse le découvrir!

Un roman à l’intrigue très bien menée, au style fluide, qui se lit d’une traite!

Informations pratiques

Le service des manuscrits, Antoine Laurain – éditions Flammarion, janvier 2020 – 215 pages – 19 €

 

 

L’école des mamans heureuses, Sophie Horvath

L'école des mamans heureuses de Sophie Horvath

©Karine Fléjo photographie

Imaginez des femmes qui se sont éclipsées derrière leur rôle de mère et en souffrent. Imaginez un lieu où elles peuvent en parler sans être jugées. Imaginez enfin une auteure capable de vous faire passer du rire aux larmes en découvrant ces femmes. Vous tenez le génial roman de Sophie Horvath entre les mains!

Le métier de parent

Quand on est une femme ou un homme et que l’on projette d’avoir un enfant, surtout quand il s’agit du premier, on n’a qu’une idée floue de ce qui nous attend. Floue mais idyllique, constellée d’étoiles dans les yeux, de moments de bonheur à foison, de torrents d’amour. Puis le bébé arrive et la réalité ne correspond pas toujours à cet idéal envisagé : fatigue physique, nerveuse, nuits hachées, inquiétudes pour l’enfant, angoisses face à ses responsabilités de parent, sentiment de ne pas être à la hauteur, de ne plus avoir une minute à soi, couple mis à mal, liens parent-enfant difficiles à nouer, carrière professionnelle parfois sacrifiée, femme (homme) qui s’éclipse derrière son rôle de mère (père), les difficultés sont nombreuses dans cet apprentissage du métier de parent…

Seulement voilà, la société nous vend tellement la maternité ou la paternité comme le plus grand bonheur au monde, que ces femmes et hommes en souffrance ont honte d’évoquer leurs doutes, leurs problèmes, leurs frustrations.

Heureusement, il existe un lieu merveilleux de libération de la parole, tenu par la pétillante Rosa, où chaque parent peut venir chaque semaine, l’espace d’une heure, partager son expérience, s’adonner à des activités : l’association EMH (= l’Ecole des Mamans Heureuses). S’y retrouvent Constance qui n’a vécu qu’en fonction de son enfant et est épuisée, Catherine la perfectionniste, Leila et son lourd secret, Corinne et son fils agité ou encore Aurélien l’homme au foyer. Ces personnalités si différentes, entre rires et larmes, tensions et réconciliations, vont-elles parvenir à réconcilier leur vie de femme (d’homme) et de parent? Et surtout, vont-elles comprendre qu’il n’existe de parent parfait que dans les livres?

Un deuxième roman magnifique

Sophie Horvath nous avait déjà séduits avec son premier roman, « Le quartier des petits secrets« , l’an passé chez Flammarion. Avec « L’école des mamans heureuses« , elle confirme qu’elle est une romancière avec laquelle il va falloir compter.

Dans ce nouvel opus, elle aborde un sujet encore un peu tabou : oui on peut aimer ses enfants, être prêt à se battre bec et ongles pour eux, mais être découragé, épuisé, démuni, las de n’avoir plus aucun moment pour soi. Juste parce que nous ne sommes pas des machines ni des Dieux, mais des humains. Et donc des êtres imparfaits. Avec beaucoup de sensibilité, de profondeur, d’humour aussi, Sophie Horvath dresse le portrait de parents indiciblement touchants, isolés dans leurs inquiétudes, qui vont trouver dans l’association EMH plus qu’un lieu de parole : un lieu de renaissance.

Un livre qui aidera les parents un peu dépassés, perdus, à ne pas culpabiliser : l’important n’est pas d’être un parent parfait, mais de faire du mieux que l’on peut avec ce que l’on est et ce que l’on a reçu. L’auteure ne juge personne, décomplexe les parents, dédramatise les situations et nous offre une lecture riche en émotion dans toutes ses acceptions. Attendez-vous à rire, pleurer, sourire, frémir, jubiler. Parce que la vie, c’est comme dans les livres de Sophie : des alternances de soleil et de pluie. Et surtout, parce qu’au final la vie est belle et vibrante, comme son écriture.

Alors ne restez pas là à me lire, filez chez votre libraire préféré! Et entrez avec ce livre à « L’école des lectrices heureuses » 😉

Informations pratiques

L’école des mamans heureuses, éditions Flammarion – mars 2020 – 208  pages – 18,50€

 

Love me tender, Constance Debré

Love me tender Constance Debré

©Karine Fléjo photographie

Peut-être aviez-vous découvert comme moi Constance Debré avec Playboy, en 2018. Un franc-parler, une rage de vivre, une quête de sens, que l’on retrouve dans Love me tender, son nouveau livre. Un livre fort sur l’amour dans toutes ses acceptions. 

Le prix de la liberté

Après 20 ans de mariage et une carrière d’avocate, Constance Debré a tout plaqué. Pour vivre enfin une vie en adéquation avec ses besoins profonds. Avec Laurent, elle a un fils, Paul, âgé de huit ans. Ils ont tous deux opté pour la garde alternée et cela se passe plutôt bien. Jusqu’au jour où Constance dit à Laurent que sa nouvelle vie concerne aussi sa sexualité. Depuis enfant, elle sait qu’elle aime les femmes. Aujourd’hui, elle ne se contente plus de se savoir homosexuelle, elle a décidé de l’assumer.

Une révélation qui passe mal auprès du père de l’enfant. Et n’est pas sans conséquences sur la relation entre Constance et son fils. Soudainement, Laurent fait barrage quand elle veut voir ou joindre son fils. Paul lui-même alterne entre bonheur de retrouver sa maman et refus de lui adresser la parole. L’estocade finale est portée à Constance quand Laurent demande la garde exclusive et la déchéance de l’autorité parentale pour son ex-femme.

Constance Debré s’interroge alors : qu’a-t-elle fait ou pas fait, qui lui vaille pareille agressivité? Doit-on renoncer à notre essentiel pour entrer dans le moule des attentes des autres, quitte à se perdre soi?

 

L’amour maternel est-il différent des autres amours?

Dans Love me tender, Constance Debré s’interroge notamment sur le statut traditionnellement à part de l’amour maternel. En quoi l’amour maternel se distingue-t-il des autres amours? Pourquoi serait-il éternel? Pourquoi une mère et son enfant devraient-ils s’aimer inconditionnellement, toute la vie, alors que les autres amours vont et viennent, et font parfois place au désamour? Ne nous faudrait-il pas plutôt accepter que le lien mère-enfant puisse ne pas se faire, ou se tisser mais se déliter ensuite? Constance Debré ici ne cherche pas le consensus, ni à plaire. Elle écrit et dit ce qu’elle pense, vit selon ce qu’elle estime bon, nécessaire, juste, que cela heurte ou non. Que cela cadre ou pas avec ce que la société, ses proches, attendent d’elle. Elle trace sa route. Libre.

Des mots qui cognent. Des phrases qui frappent. Des propos qui bousculent.

Constance Debré envoie balader les clichés sur l’amour maternel, nous invite à nous interroger sur le piédestal sur lequel nous le plaçons depuis toujours. Cet amour absolu correspond-il à la réalité de la relation de chaque parent avec son enfant ou est-ce un idéal qu’on nous vend, une injonction qu’on nous fait? Dès lors, quand le lien se brise, faut-il se flageller, se morfondre de ne pas entrer dans le moule de la mère idéale, ou faut-il apprendre à accepter que l’amour maternel et l’amour d’un enfant pour sa maman, comme tout amour, puissent ne pas être au rendez-vous, ou pas toujours avec la même force?

Aussi douloureux soit ce constat, cette acceptation de ne pas avoir avec son enfant une relation rêvée est aussi très libérateur. Salvateur. Et si c’était cela, la sagesse, savoir accepter tout ce que la vie nous réserve, joies comme épreuves, sans culpabiliser, ni opposer de vaine résistance? Constance Debré est aussi libre que l’eau, nous montre qu’il ne sert à rien de s’opposer aux éléments, qu’il faut au contraire apprendre à composer avec eux, à dévier des chemins tout tracés, comme le fait la rivière avec les rochers et les pierres.

 

Retrouvez en cliquant sur ce lien, la chronique que j’avais consacrée à Playboy : Playboy

Se le dire enfin, Agnès Ledig

Se le dire enfin par Agnès Ledig

©Karine Fléjo photographie

Une vie lancée sur des rails et soudain, une lettre qui dévie du chemin qui semblait pourtant tout tracé. Un roman profondément humain et émouvant, dans lequel on accompagne des êtres à l’aube de leur renaissance.

Tout quitter

Que s’est-il passé dans la tête d’Edouard, pour qu’il plante sa femme sur le quai de la gare au retour des vacances ? Une dispute ? Même pas. Rien ne semblait laisser présager un tel rebondissement dans la vie de ce couple de quinquagénaires. Edouard, qui depuis toujours s’est laissé guider par Armelle, conciliant, spectateur de sa vie bien plus qu’acteur, est lui-même étonné de son audace. Pourquoi, après avoir aidé Suzann, une vieille romancière anglaise, à monter dans le bus, lui a-t-il emboîté le pas ?

C’est ainsi qu’il arrive avec Suzanne au cœur de la forêt de Brocéliande, un océan de verdure propice à l’introspection et au repos. Il est accueilli au débotté par Gaëlle, artiste qui loue en saison quelques chambres d’hôtes et élève seule son fils Gauvain, devenu muet suite à une blessure secrète. En ces lieux accueillants, où le temps semble adopter un rythme plus lent, en accord avec celui de la nature environnante, où le téléphone est banni, où seuls l’essentiel et l’authenticité ont leur place, Edouard fait la connaissance de Platon le chat philosophe et espiègle, d’Adèle une jeune écuyère très réservée, mais aussi de Raymond avec son vocabulaire d’un autre siècle.

Mais surtout, Edouard va faire sa propre connaissance, tandis qu’il se retrouve seul à cheminer, pieds nus, sans téléphone ni sollicitations, au milieu des arbres centenaires, des sentiers de mousse et des tapis d’herbe tendre. Seul face à lui-même. La vie qu’il a menée jusqu’ici avec Armelle lui convient-elle ? Peut-il continuer à subir la vie encore longtemps, ou trouvera-t-il dans la nature apaisante et l’authenticité des êtres qui l’entourent, l’élan de se ressaisir, de prendre enfin son destin en main ? Et cette mystérieuse lettre qu’il a reçue deux semaines avant son départ en vacances, va-t-elle peser dans la balance et infléchir son choix ?

Se reconnecter à la nature pour renouer avec sa vraie nature

Si comme moi, vous suivez Agnès Ledig depuis ses débuts, vous aurez certainement noté l’importance de la nature dans ses romans. « Se le dire enfin » rend ici grâce à ce lieu magique qu’est la forêt de Brocéliande (ne m’accusez pas d’être chauvine, hein ? 😉 ) et plus largement, aux pouvoirs merveilleux de la nature en matière d’apaisement, de reconnexion à soi, de régénération. C’est alors qu’il se retrouve confronté à lui-même au sein de cette foisonnante nature, qu’Edouard prend le temps de se poser les bonnes questions, d’identifier ses besoins réels, ses envies. A défaut de pouvoir refaire le passé, peut-il faire du reste de sa vie la plus belle partie de son existence? Il se rend compte à cette occasion, non seulement qu’il n’est pas le seul à avoir des secrets, des blessures, mais aussi du pouvoir libérateur et cicatrisant des mots.

Un roman émouvant, dont les personnages sont aussi authentiques que la nature qui les entoure. Des êtres magnifiques, dans le sillage desquels on chemine au fil des pages et que l’on quitte à regret.

Informations pratiques

Se le dire enfin, Agnès Ledig – Editions Flammarion, février 2020 – 425 pages – 21,90€.

Le secret Hemingway, Brigitte Kernel

Le secret Hemingway par Brigitte Kernel

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Quand la difficulté de se construire dans l’ombre d’un père illustre se double de celle de se vivre comme une femme dans un corps d’homme. La vie de Grégory Hemingway devenu Gloria, sous la sensible plume de Brigitte Kernel.

Le secret Hemingway

Être le fils du grand Ernest Hemingway, l’incorrigible séducteur, l’illustre écrivain, prix Nobel et prix Pulitzer n’est déjà pas simple en soi. Alors quand de plus, dès son plus jeune âge, on se sent femme dans un corps d’homme, cela devient très compliqué de trouver sa place.

C’est en prison que l’on retrouve l’un des fils d’Ernest Hemingway, prénommé Grégory. Transsexuel, opéré dix ans plus tôt pour avoir un corps de femme, il a été ramassé par la police pour attentat à la pudeur sur la voie publique.

Médecin, père de huit enfants, très amoureux de sa femme Ida, il vit comme une torture d’être une femme dans un corps d’homme. Vers l’âge de dix ans, il a découvert avec délice le bonheur de porter les sous-vêtements de la maîtresse de son père. Surpris par ce dernier, il a essuyé une colère folle. Mais était-ce vraiment une découverte pour Ernest, lui qui depuis la naissance de son fils n’a jamais consenti à l’appeler Grégory, lui préférant le surnom féminin de Gigi ? Quant à sa mère, elle avait rêvé d’une fille et n’a jamais aimé ce bébé qui s’est révélé être un garçon. Alors, jusqu’à l’âge de 7 ans, elle l’a habillé en fille : robes, ballerines, collants fins, rubans dans les cheveux, la panoplie de la fille qu’elle espérait. Et elle lui a toujours préféré son frère.

Si son père, Ernest, s’est toujours refusé à le laisser aller à ses penchants féminins, il n’en adore pas moins son fils. Et Grégory est en adoration de même devant ce père, au point de sacrifier pendant longtemps la femme en lui pour ne pas le contrarier. Quitte à se perdre. Quitte à souffrir.

L’enfermement

Dans ce roman très touchant sur la vie de Grégory Hemingway, Brigitte Kernel se glisse dans la peau de Grégory et se penche sur le poids des secrets de famille, sur la difficulté d’être et non de « par-être ». Quel est le plus grand enfermement finalement : est-ce de se retrouver en prison, d’être prisonnier d’un corps d’homme quand on se sent femme, d’être dans une camisole chimique en clinique faute de supporter son corps masculin ? L’enfermement n’est pas qu’une question de barreaux. Il n’est en effet pas de prison pire que la geôle mentale, celle que l’on transporte partout avec soi. Une souffrance qui transpire de partout chez Grégory, y compris après son opération pour devenir femme, lorsque cinq de ses huit enfants le rejettent, lorsque les gens dans la rue l’insultent. La liberté a un coût terrible.

Un roman émouvant, sensible et juste sur la vie d’un être qui aurait juste voulu pouvoir être lui-même et être aimé ainsi. Un être qui aurait aimé vivre libre.

Le petit chat est mort, Xavier de Moulins

Le petit chat est mort Xavier de Moulins

©Karine Fléjo photographie

Un récit indiciblement touchant, sur les vertus d’un petit chat venu agrandir la maisonnée. Et si nous avions beaucoup à apprendre de ces félins ?

Adopter un chat

Prendre un chat, voilà une idée qui n’enchantait pas Xavier de Moulins. La corvée de litière, le problème des vacances, les poils en décoration sur les vêtements, les griffes en signature sur les tapis et meubles, la valse des vases, ce n’était pas pour lui. Sans compter l’égoïsme et l’ingratitude légendaires du chat.

Mais ça, c’était avant.

Avant qu’il ne cède au désir d’une de ses filles et ne tombe raide dingue d’une petite boule de poils. En l’espace de quelques mois, les quelques mois de la trop courte vie de ce chaton né avec une malformation cardiaque, la maisonnée se trouve transformée, apaisée. Ce félin se révèle être protecteur, consolateur de chagrins. Face aux épreuves et aux deuils que ses humains traversent, il apporte son immuable soutien, sa chaleureuse présence et sa sérénité contagieuse.

Pour Xavier, il agira même comme un révélateur, comme si par son exemple, ce chat lui ouvrait les yeux sur les autres, sur la vie. Comme si par son comportement, il lui enseignait plus de richesses et de sagesse, que tous les livres de développement personnel réunis. La preuve par l’exemple.

Le chat, un maître de vie

Depuis l’antiquité, le chat fascine. Son intelligence, sa capacité d’attention et sa spiritualité naturelle sont la plupart du temps très supérieures aux nôtres. Observer un chat nous offre de belles leçons de vie, c’est la conclusion qui s’est imposée à Xavier de Moulins en adoptant ce chaton.

Le chat ignore le futur et vit intensément l’instant présent. Cet hédoniste nous montre le bonheur ineffable d’une sieste dans un rayon de soleil, d’une pâtée offerte par une main amie, d’un câlin sur son pelage soyeux. Chaque minute est vécue pleinement comme si ce devait être la dernière.

Son regard pousse à l’introspection. Que déchiffrer dans ses « prunelles mystiques » chantées par Baudelaire ? C’est un vieux sage ronronnant. Observez-le : le chat ne s’énerve que si on le pousse à bout alors qu’il se livre à une activité importante. Sinon, il demeure la vivante image de la méditation et de la maîtrise de soi. «L’idée du calme est dans un chat assis », notait Jules Renard. Être serein en toutes circonstances, voilà ce dont il témoigne.

Par ailleurs, l’amour propre chez le chat est si grand, qu’il n’y a en lui ni attentes, ni besoins de réassurance ni espoir d’une double dose d’amour en retour. Avec lui, contrairement aux hommes, l’amour n’est pas un troc « je te donne, tu me rends » mais un don. Il est gratuit. Et si nous nous en inspirions au lieu de nous prendre la tête dans nos relations aux autres?

Le chat a un besoin? Il l’exprime sans détour, là où bien souvent nous tergiversons, parlons du bout des lèvres dans l’espoir que l’autre comprenne. Par peur de déplaire, peur d’être abandonné. Et si l’autre n’a pas entendu ce que nous n’avons pas clairement formulé, nous nous renfermons sur nous-mêmes, tristes et parfois rancuniers. Et si on apprenait à miauler nos besoins et nos envies, sans peur, au lieu de gémir sur notre sort?

Si la malformation cardiaque du chaton, découverte sur le tard, a abrégé prématurément le séjour du craquant félin parmi la famille de Moulins, l’empreinte qu’il y a laissée n’est pas prête de s’effacer. Et Xavier de Moulins de conclure :

«  Ma place parmi les vivants est d’être un peu plus chat moi aussi. »

Au fil des pages, la carapace de l’auteur se fendille, pour laisser apparaître un homme qui s’autorise à être lui-même, à montrer sa sensibilité, à prendre du recul, révélé par un chat. Une mise à nu très pudique, tout en délicatesse, tout en finesse, comme les pas légers d’un chat sur le clavier d’un piano. Des confidences servies par une écriture très épurée et des mots choisis avec grâce. Un témoignage émouvant, sur une expérience particulière à portée universelle : l’influence des chats sur le bien-être des humains.

CHAT-peau Xavier!

 

Rentrée littéraire : Une partie de badminton, Olivier Adam

Une partie de badminton Olivier Adam

Les fidèles d’Olivier Adam retrouveront avec bonheur Paul, le double fictionnel de l’auteur, écrivain aujourd’hui âgé de 45 ans. Paul a vieilli et se retrouve confronté au désamour des lecteurs ainsi qu’à l’éloignement de sa femme. Chronique d’une vie de quadragénaire qui peine à trouver sa place.

Un écrivain en mal de succès

Paul et sa famille sont revenus s’installer un peu honteusement à Saint-Malo, après une expérience parisienne décevante. Paris, ville où tout se passe, ou du moins, ville où tout est censé se passer, ville de toutes les opportunités, berceau culturel, n’a pas tenu ses promesses. Les livres de Paul ne suscitent plus l’intérêt des lecteurs, son inspiration est en berne et il a quasi disparu du paysage littéraire où il y a quelques années, il brillait au firmament. Paul ne sait plus où est sa place, tant géographiquement, que professionnellement ou même sentimentalement.

En effet, Sarah, à laquelle il est marié depuis vingt ans, semble s’éloigner de lui. Usure naturelle du couple ? Liaison extra-conjugale ? Impression non fondée ?

De retour à Saint-Malo, Paul est embauché comme journaliste au quotidien local dont il écrit la majorité des articles. Faute d’être publié comme romancier, il lui faut bien vivre. Sa femme, Sarah, enseigne à Rennes et donne des cours d’alphabétisation bénévoles dans des camps de réfugiés.

Quant à leurs enfants, ballottés entre province et Paris au gré des déménagements, ils ne trouvent pas forcément leur compte, surtout Manon, adolescente.

Comment trouver ses marques dans un contexte aussi mouvant, qu’il soit familial, ou socio-économique ? « Un jour où l’autre on doit composer avec la loi de l’emmerdement maximum. Et ça n’a rien d’une partie de badminton. »

Des thèmes forts : couple, migrants, écologie, Paris/province

Dans Une partie de badminton, Olivier Adam ironise sur l’opposition Paris/province, la capitale étant souvent décrite comme « The place to be », alors qu’elle s’avère ici être une bulle coupée de la réalité, un microcosme qui s’informe de façon abstraite de ce qui se passe dans le monde via les journaux. La province à contrario, et surtout quand on est comme Paul un journaliste qui couvre l’actualité régionale, est le lieu où l’on se frotte à la vraie vie : la construction d’un complexe hôtelier de luxe sur le terrain d’un camping populaire, la haine des migrants, le racisme. Des problèmes de société qui déteignent sur sa vie de famille, de couple. Pourquoi Sarah s’absente-t-elle si souvent ? Pourquoi sa fille Manon l’accuse-t-elle de cécité feinte ? Et cette femme qui le suit, de qui s’agit-il ? Une admiratrice un peu folle ? Tout semble se dégrader. Et ce n’est que le début…

Olivier Adam joue avec le lecteur, mêle réalité et fiction, brouille les frontières. Des frontières non étanches, à l’image de celles entre l’intime et les drames économiques, culturels et sociaux qui se jouent autour.

 

Rentrée littéraire : La chaleur, Victor Jestin

La chaleur Victor Jestin Flammarion

©Karine Fléjo photographie

Quand un adolescent mal dans sa peau, hermétique à la séduction, au sens de la fête, voit sa dernière journée de vacances osciller entre cauchemar et naissance du désir. Un premier roman à la tension croissante et à l’atmosphère délicieusement inquiétante.

Une adolescence difficile

Léo est en vacances dans un camping écrasé de chaleur avec sa famille. Il se traîne à longueur de journée dans ce lieu qui l’indiffère, entouré de jeunes et de festivités qui l’indifférent tout autant. A côté de leur tente, de nombreux autres adolescents, des fêtes, de la musique, des jeux organisés par la direction du camping. De la liesse. Un monde auquel le narrateur, du haut de ses 17 ans, se sent étranger. Il ne répond pas aux exhortations du gentil organisateur de participer à ses jeux, il ne sort pas avec les bandes de son âge, il ne cherche pas à séduire une des jolies filles du camping. Il vit dans une sorte de bulle, exclu du monde, des autres. Une bulle qui contre toute attente va éclater.

Ces autres l’agressent. Leurs rires, leur musique trop fort, leurs injonctions à être de bonne humeur à toute heure, leurs moqueries. Le dernier jour des vacances, sans s’expliquer pourquoi, Léo pète les plombs. Tandis qu’un des jeunes est en train de s’étrangler avec la corde d’une balançoire, non seulement il ne lui vient pas en aide, mais il précipite sa mort. L’esprit et les sens anesthésiés, il l’enterre dans le sable. Et essaye de reprendre sa vie là où il l’a laissée.

Mais la culpabilité le rattrape et le ronge aussi efficacement qu’une armée de termites. Et c’est alors qu’il sombre en plein cauchemar, qu’il croise le chemin de Luce. Pour la première fois, ses sens sortent de leur léthargie. Pour la première fois, il sent le désir monter en lui. Pour la première fois, il se sent connecté au monde qui l’entoure.

Ballotté entre l’enfer de son coupable secret et le paradis promis par cet amour naissant, Léo voit ses nerfs mis à rude épreuve. Combien de temps va-t-il tenir dans cet étau?

Un roman envoûtant et inquiétant

D’emblée, dès les toutes premières phrases, Victor Jestin vous embarque dans son univers, nous catapulte dans la tête de cet ado mal dans sa peau et effrayant par les extrêmes dans lesquelles il peut verser.  Le lecteur devient le témoin d’un crime terrible et de la réaction étrange et effrayante du jeune garçon, se demande combien de temps il va pouvoir vivre avec le poids du secret sur les épaules, comment il est possible ne serait-ce que de vivre une minute avec cela sur la conscience. La tension narrative est croissante, l’inquiétude quant à la santé mentale de ce garçon aussi. Sommes-nous tous à l’abri d’une sortie de route, d’un pétage de plomb ? Faut-il être fou pour aller jusqu’à tuer ? Ce roman se lit d’une traite, Victor Justin excellant à garder le lecteur captif du lasso de ses mots et de son intrigue.

Entre ombre et lumière, Stéphane Allix

entre ombre et lumière Stéphane Allix

©Karine Fléjo photographie

Un livre très personnel sur l’itinéraire du grand reporter Stéphane Allix, illustré par ses magnifiques photographies. Et bien plus encore : le partage d’expériences humaines indiciblement riches qui ouvrent à d’autres perceptions du monde. 

De la guerre en Afghanistan à la fondation de l’INREES : être le témoin du monde

Très tôt, Stéphane Allix a senti que les sentiers balisés n’étaient pas faits pour lui. Sa quête de sens le pousse à quitter le lycée après un mois de cours en terminale et à se lancer sur la voie qui l’attire : être reporter de guerre. Il n’a pas fait d’étude de journalisme et alors? Cela n’est pas de nature à s’ériger en obstacle devant sa farouche détermination. Il apprendra sur le terrain.

Sur notre planète il existe d’autres mondes, alors si celui où l’on est né ne nous convient pas, pourquoi rester prisonnier?

Et d’entrer clandestinement en Afghanistan, tout juste âgé de 19 ans, ce qui va le confronter à des réalités tout autres que celles du monde dans lequel il a grandi. Une première expérience qui va en appeler d’autres.

Je vais repartir. Photographier d’autres hommes, raconter d’autres réalités. C’est bien plus qu’un métier, c’est l’essence de mon être que je viens de toucher. En Afghanistan, j’ai commencé à me trouver : je suis un intermédiaire, un scribe, une passerelle entre les mondes. Partir de l’autre côté pour être surpris, et revenir pour partager. Voilà ce que va être mon existence.

Mais la mort de son frère Thomas dans un accident de la route à Kaboul, en 2001, alors qu’ils y sont tous les deux en mission, va opérer un tournant radical dans sa vie : peu à peu, Stéphane Allix se détourne du reportage de guerre et oriente ses investigations vers les frontières de la science : que savons-nous  réellement de la conscience? de la mort?

Aux frontières de la science : EMI, conscience, spiritualité, vie après la mort

Cette quête de sens qui anime Stéphane Allix depuis son adolescence le pousse à vouloir comprendre ce qu’est réellement la mort, quelles sont les limites de notre conscience, ce que signifient les expériences de mort imminente relatées par de nombreuses personnes. Des dimensions, des mondes différents l’appellent, l’interpellent, le happent. Il s’y dirige.

Chamanisme en Amazonie à la recherche d’états de conscience modifiés, expériences de vie après la mort auprès du psychiatre américain John E. Mack, étude du Bardo-Thödol (le livre des morts) en Inde, Stéphane Allix réalise qu’il n’a pas d’autres grilles de lecture du monde que le prisme rationnel et cartésien dans lequel il a été élevé. Il décide alors de s’ouvrir à d’autres grilles de lecture : et si la mort était une étape dans le long déroulement de la vie? Et s’il était possible de communiquer avec les défunts?

Ces questionnements et cette faim inextinguible de sens le conduisent en 2007 à fonder l’INREES : l’INstitut de Recherche sur les Expériences Extraordinaires.

Le sens des épreuves de l’existence

Ce qui fascine dans ce parcours de vie incroyable et ô combien riche de rencontres, d’expériences, de quêtes de compréhension au-delà des apparences, c’est la détermination sans failles de Stéphane Allix. Car il connaît la peur, les doutes, rencontre bien des embûches dans ses projets, mais jamais ne renonce. Il écoute son intuition, il répond à l’appel d’une vie plus vaste, plus large, qui échappe à notre perception classique. Il s’engage, sort de sa zone de confort. Il agit.

Le bonheur ne s’atteint pas en vivant à l’abri du monde et des ses peines, en un espace idéal, où tout serait lisse et confortable.

Les épreuves ont un sens, même si dans l’immédiat nous le percevons pas toujours. Une expérience qui le conduit à adopter une autre vision du monde, à trouver l’apaisement intérieur. A véritablement naître à la vie.

Il existe d’innombrables mondes sur la terre et d’innombrables facettes à la réalité dont nous ne percevons qu’un fragment. regardez.

Un ouvrage magnifique, tant par les photographies que par la profondeur du texte. Alors ne résistez pas à l’envie de le lire. ne résistez pas à la vie, à l’imprévu, à vos intuitions!