Les enfants sont rois, Delphine de Vigan

Les enfants rois

Radiographie de notre société où tout se marchande et est régi par le culte de l’égo. Une analyse tout en finesse et en sensibilité.

Disparition d’enfant

Alors qu’elle jouait avec d’autres enfants de son âge, Kimmy Diore, la fille de Mélanie Claux, âgée de six ans, a disparu. Kimmy est une enfant jouissant d’une certaine notoriété grâce à sa chaine YouTube fédérant pas moins de 5 millions d’abonnés. Simple disparition? Enlèvement contre rançon? Accident?

Clara Roussel est alors chargée de l’enquête. Et de découvrir un monde virtuel qu’elle ne soupçonnait pas, avec ses codes, ses habitudes, ses followers, ses algorithmes. Mais aussi ces rituels entre les abonnés des chaines YouTube et ceux qui les animent, ces rapports particuliers qu’ils entretiennent alors qu’ils ne se sont jamais rencontrés dans la « vraie vie ».

Sur les dernières vidéos tournées, Kimmy semblait ne plus être enthousiaste, comme obligée de participer à un tournage qui la fatiguait, l’ennuyait, lui coutait. Qu’en était-il vraiment ? Cette enfant était-elle si épanouie que sa mère l’affirme dans le rôle de starlette écrit de toutes pièces pour elle ?

Le drame des enfants youtubeurs

Avec Les enfants sont rois, Delphine de Vigan se penche avec beaucoup d’intelligence et de pertinence sur le sort des enfants projetés dans une soudaine célébrité par le bais des réseaux sociaux et autres émissions de téléréalité. Des enfants surexposés par leurs parents dès leur plus jeune âge, qui se voient obligés de tout partager de leur quotidien, sans aucune frontière entre ce qui relève de l’intime et du public. Sans aucun ancrage dans la réalité. Sous des apparences inoffensives, ces enfants youtubeurs déballent des cadeaux, essaient des vêtements, goutent à des friandises, jouent à des nouveaux jeux, sous la caméra de leur parent. Et avec un sourire de commande. Car l’idée sous-jacente est bien que posséder tous ces présents est la condition du bonheur. La voie suprême à une existence réussie. Avec tact, l’auteure dénonce cette violence invisible exercée par les parents sur leur progéniture, ce travail caché que représentent ces heures innombrables de tournage chaque semaine, pendant des mois et des années. Une exploitation d’autant plus aisée qu’elle fait face à un grand vide juridique.

Delphine de Vigan passe au crible les dérives de la société ces 20 dernières années, une société qui a permis à des inconnus de passer du total anonymat à la célébrité. En peu de temps. Emissions de télé-réalité, chaines YouTube, réseaux sociaux, internet rendent possible une exposition de soi tous azimuts. Le credo : être vu, reconnu, admiré, avoir son ¼ d’heure de célébrité. Ou quand le besoin de reconnaissance pousse à tous les excès…

Un roman passionnant et magistralement mené.

A lire absolument!

Informations pratiques

Les enfants sont rois, Delphine de Vigan – éditions Gallimard, mars 2021- 348 pages – 20€

La famille Martin, David Foenkinos

La famille Martin
Copyright photo Karine Fléjo

Quand un écrivain en panne d’inspiration décide d’écrire sur la première personne qu’il va croiser au coin de la rue, cela donne une mise en abyme savoureuse. Coup de cœur pour le nouveau roman de David Foenkinos!

Fiction versus réalité

Le narrateur est un écrivain qui traverse une mauvaise passe. Marie, la femme de sa vie, l’a quitté car elle avoue lui préférer la compagnie de… la solitude. Quant à ses écrits, ils sont au point mort, faute d’inspiration. Dans ce marasme, il décide de sortir de sa zone d’inconfort en provoquant le destin : au lieu, comme habituellement, d’imaginer une histoire et des personnages, il va écrire sur la première personne qu’il va croiser dans la rue. Il va divorcer de la fiction pour épouser la réalité. Mais ces deux couples sont-ils si distincts l’un de l’autre?

Et de tomber sur une vieille femme, une certaine Madeleine Tricot et sa famille, la famille Martin. Une femme âgée qui regrette son premier amour, un couple au bord de l’implosion, des enfants en pleine crise d’adolescence, un chef de famille victime de harcèlement au travail, la vie de cette famille Martin en particulier, et de toute famille en général, est-elle matière à roman ?

Un roman jubilatoire

Dans La famille Martin, David Foenkinos joue tel un funambule sur la frontière ténue qui sépare fiction et réalité. Deux mondes pas si distincts que cela, qui se nourrissent l’un l’autre, déteignent l’un sur l’autre. Ainsi, l’auteur peut-il influer sur la vie des membres de la famille Martin, riche des confidences que lui font ces derniers? Ses échanges avec Madeleine, Valérie et les autres, vont-ils de même orienter son propre destin?

Avec beaucoup de finesse, d’ingéniosité, David Foenkinos nous plonge dans la génèse d’un livre, livre dans lequel les personnages sont réels et l’auteur parfois lui-même un personnage. « C’est toujours ainsi : c’est en s’éloignant des choses qu’on les atteint le mieux. En me précipitant vers les autres, je n’étais pas à l’abri de me rencontrer. » Grâce à son savoureux humour, il parvient à évoquer des sujets graves (harcèlement , crise conjugale, Alzheimer…) avec le sourire et de la profondeur à la fois. Il prend le lecteur dans le filet de ses mots, joue avec lui, et en fait l’otage consentant de l’intrigue grâce à une tension narrative savamment entretenue.

Une excellente mise en abyme qui se lit d’une traite !

Autres romans de David Foenkinos

La famille Martin est le 17ème roman de David Foenkinos. Vous retrouverez quelques unes des chroniques que j’ai consacrées à ses livres en cliquant sur le lien:

  • La délicatesse : chronique ICI
  • Nos séparations : chronique ICI
  • La tête de l’emploi : chronique ICI
  • Charlotte : chronique ICI
  • Vers la beauté : chronique ICI
  • Interview de David Foenkinos : interview ICI

Informations pratiques

La famille Martin, David Foenkinos – éditions Gallimard, octobre 2020 – 226 pages – 19,50€

Wanted Louise, Marion Muller-Colard

©Karine Fléjo photographie

Un roman à suspense en même temps que le portrait d’une infinie sensibilité de femmes fortes. Une écriture remarquable au service d’un sujet superbement traité : la complexité du sentiment maternel. Vous l’aurez compris, ce roman est magnifique !

Disparition inexpliquée

Chris, romancière, se retrouve du jour au lendemain sans nouvelles de sa fille, Louise. La jeune femme a en effet disparu sans explications, laissant derrière elle un conjoint désemparé et deux enfants de deux et six ans. Comment une mère peut-elle abandonner ses enfants ? Quels sont les motifs de son départ ? Tout aussi étrange, le peu d’empressement que met Chris à chercher sa fille.

Tandis que Louise disparait, une vieille femme d’origine polonaise apparait dans la vie de Chris : Ludmila. Sachant que Chris est romancière, Ludmila a tenu à lui confier son histoire, pour qu’elle la couche sur le papier. Au fil des confidences de Ludmila, laquelle a été enrôlée très jeune dans la résistance polonaise par sa mère lors de la deuxième guerre mondiale, Chris ne peut qu’être frappée par l’écho qu’elle trouve à sa propre histoire. Comme si Ludmila lui tendait un miroir. Comme si dans le reflet des mots de la vieille femme se dessinaient ses propres maux.

Et si la clef de la disparition de Louise se trouvait dans l’histoire de Ludmila ?

Une écriture magnifique

Marion Muller Colard, l’auteure du Jour de la Durance, nous offre ici un deuxième roman d’une grande beauté, tant au niveau du style, que du traitement du sujet ou de la construction. J’ai été subjuguée par la dentelle de ses mots, par cette capacité rare à exprimer au plus juste les émotions qui traversent ses personnages. Outre son talent à maintenir la tension constante, à embarquer le lecteur dans son intrigue et à ne plus le lâcher, elle analyse ici avec finesse l’ambivalence des sentiments maternels. Entre ce que la société attend d’une mère et ce qu’une mère parvient à donner, à exprimer à son enfant, il y a parfois un fossé important. Fossé dont on parle peu, par honte, par culpabilité. L’amour maternel est-il inné ou acquis ? Est-il donné à chacun d’exprimer facilement ses sentiments ? Un sujet tabou traité sans pathos ici et avec une grande sincérité.

A lire absolument !

Est-ce autre chose, de devenir mère, que de décloisonner en soi ce qui nous sépare du règne animal ou il n’est pas tant question d’amour que de contact physique? (…) Il existe des femmes qui tiennent trop fort à autre chose pour se laisser prendre par les retournements de la maternité.

Informations pratiques

Wanted Louise, Marion Muller-Colard – éditions Gallimard, collection Sygne, mars 2020 – 224 pages – 17€

Le monde n’existe pas, Fabrice Humbert (Gallimard)

Le monde n'existe pas, Fabrice Humbert

©Karine Fléjo photographie

Et si ces vérités que nous tenons comme acquises n’en étaient pas ? Et si le monde n’était que mensonges et illusions, vaste mascarade ? Telle est la question en filigrane du nouveau roman de Fabrice Humbert.

Un coupable tout désigné

Quand Adam Vollmann, journaliste au New-Yorker, voit le portrait d’un homme recherché pour viol et meurtre s’afficher sur les écrans de Time Square, c’est la sidération. Car ce visage ne lui est pas inconnu. C’est celui d’Ethan Shaw, un homme avec lequel il est allé au Lycée Franklin il y a quelques années. Et pas n’importe quel homme : adolescent, Ethan alors capitaine de l’équipe de foot, était adulé par les filles, admiré par les garçons. L’emblème du lycée de Drysden. Plus encore, il a joué un rôle essentiel dans l’intégration d’Adam : il l’a sauvé de l’opprobre et de la solitude. Mais aussi et surtout, il l’a révélé à lui-même, à sa sexualité.

Comment imaginer que ce demi-dieu du lycée soit jeté en pâture à la foule aujourd’hui, présenté comme le meurtrier et violeur d’une jeune mexicaine de 16 ans ? Si pour chacun, la culpabilité d’Ethan semble être une évidence, pour Adam, elle est inconcevable. Dans le même temps, il s’interroge : connait-on vraiment quelqu’un, y compris un proche ?

Il décide alors d’aller lui-même mener l’enquête dans la petite ville de Drysden. Une enquête qui va lui montrer que rien n’est souvent plus faux que ce que l’on considère comme acquis.

Vérité versus mensonge, réalité versus fiction : des frontières ténues

Dans Le monde n’existe pas, Fabrice Humbert mène une analyse intéressante sur le monde et ses faux-semblants. Dans une société où les informations circulent en temps réel – sans vérification des sources, ni preuves à l’appui, les rumeurs ont tôt fait de s’ériger en vérité. Quand les esprits sont échauffés par une série de meurtres récents irrésolus, ce nouvel assassinat est la mort de trop : il faut un coupable à la foule, et vite. Pour apaiser sa soif de vengeance, de soi-disant vérité. Pour donner à cette dernière l’illusion que la police et le gouvernement maîtrisent l’affaire.

Falsification des preuves, faux témoignages, désignation d’un coupable idéal, création d’individus de toutes pièces, retouches de photos, dans cette société qui appelle à la vérité et à la transparence, rien n’est plus faux que ce qui a l’apparence du vrai. Pire, chacun contribue à des degrés et niveaux divers, à ces faux-semblants. Une réflexion brillante sur la puissance du récit.

 

Le huitième soir, Arnaud de la Grange (Gallimard)

Le huitième soir de Arnaud de la Grange chez Gallimard

©Karine Fléjo photographie

Un roman intense, bouleversant, celui d’un homme qui se met à nu, alors que ses heures sont comptées pendant la bataille de Dien Bien Phu. 

L’histoire de l’homme face à l’épreuve

Nous avons tous entendu parler de la bataille de Dien Bien Phu, la plus longue et la plus terrible des batailles de l’après-guerre, dans le nord du Vietnam. Une bataille qui sonne une terrible défaite pour la France face aux Vietminhs, avec plus de 2000 morts du côté français et 11 000 combattants de l’armée française faits prisonniers.

C’est au crépuscule de cette bataille que nous transporte Arnaud de la Grange avec son roman Le huitième soir. Il nous emmène dans les tranchées, aux côtés d’un jeune engagé de l’armée française. Face aux débâcles successives de son armée, il sait ses jours comptés. Ses heures peut-être même. Alors il fait le bilan de sa vie, avec une sincérité touchante, pris par l’impérieuse nécessité de se confier par écrit dans des petits carnets.

« Là où je suis, je n’ai ni le cœur, ni le temps à travestir. (…) J’ai soif de vrai. Ce n’est pas une question de morale, juste une nécessité. Jouer un rôle fatigue et je suis exténué. Au bout de moi, bien trop en avance à l’âge que j’ai. »

Il tombe donc le masque et évoque ce qui a motivé son engagement dans l’armée, pourquoi un homme choisit de faire la guerre, de donner sa vie à son pays. Acte d’héroïsme ? Besoin de dépassement ? Envie de quitter les sentiers battus ? Orgueil ? revanche sur la vie?

Au fil des pages se dessine le portrait indiciblement émouvant de ce jeune homme assoiffé de vie. Rescapé d’un terrible accident de moto, il lui faut des mois de douloureuse rééducation avant de pouvoir remarcher. Avoir frôlé la mort lui a donné envie de vivre encore plus intensément qu’avant. Il faut désormais que ce soit dur, que ce soit fort. Il se fait la promesse de ne plus accepter aucune limite, aucune contrainte. De vivre pleinement.

« Il peut sembler absurde d’aller prendre des coups quand on a tant souffert. L’épreuve devrait dégoûter de l’épreuve, faire aspirer à la tranquillité et au confort du corps. Le risque me semblait un défi à cette vie qui m’avait malmené. (…) En fait je crois que je voulais conjurer la mort. »

Alors, désireux de ne pas vivre à la surface des choses, il s’engage. Mais cette raison n’est pas la seule. La vérité est plus complexe. On découvre notamment un fils meurtri par une guerre ô combien terrible, celle perdue par sa mère contre son cancer. Une femme qui lui a montré et appris le courage, la persévérance et la dignité à toute épreuve. Une guerre perdue qui a laissé en lui une blessure jamais cicatrisée.

Un hymne à la vie

Du premier au huitième et ultime soir, le narrateur égrène ses souvenirs, évoque sa résilience, son combat pour vivre toujours plus fort. Ses interrogations aussi : quel sens a la guerre, quand les politiciens, bien au chaud dans leur fauteuil, envoient des hommes au devant d’une mort certaine, sans plus d’état d’âme que s’il s’agissait de simples objets? Mais si les obus pleuvent, si les blessés et les morts se multiplient, plus que tout, ce roman est un hymne à la vie. Car Arnaud de la Grange réussit le tour de force de mettre de la poésie dans ce chaos, de faire pousser des fleurs sur le bitume. De son écriture ciselée, il pointe ce qui donne toute sa richesse à la vie, tout son sens. Les combats qu’il faut mener pour la conserver, l’importance de la vivre passionnément et dans la fraternité, les valeurs à défendre coûte que coûte, ces mots d’amour à ne pas garder prisonniers en soi.

Si ce roman parle d’un homme en particulier, cette histoire a un caractère universel : ou quand l’épreuve (maladie, guerre, accident, deuil…) fait ressortir la vérité d’un être, le recentre sur l’essentiel.

Rentrée littéraire : Le ciel par-dessus le toit, Nathacha Appanah

le ciel par-dessus le toit

©Karine Fléjo photographie

Quand l’excès d’attentions tue aussi fortement que son absence. Qu’est-ce que bien aimer son enfant ? Qu’est-ce qu’être un bon parent ? De son écriture singulière et si poétique, Nathacha Appanah nous offre un roman bouleversant dont l’amour est au coeur.

Quand le paraître tue l’être

Les parents d’Eliette ont une vie banale, qui serait presque monotone si elle n’était éclairée par leur merveilleuse petite fille, Eliette. Eliette incarne à leurs yeux la perfection : belle, intelligente, à la voix d’or, ils aiment l’exhiber devant les invités, comme un trophée. Un trophée sur lequel ils veillent jalousement, qu’ils parent de beaux atours, maquillent à outrance pour sublimer sa beauté. Un trophée qui n’est pas Eliette mais une caricature d’elle-même. Une poupée. Les envies, les besoins d’Eliette n’ont pas leur place ici. On lui demande de sourire, de chanter, de danser, d’accepter ces tenues et ce maquillage sans broncher. Le culte des apparences porté à son comble. Le besoin pour ses parents de paraitre. Quand l’enfant crève de ne pouvoir juste être.

Et un jour, il y a cet homme qui, à son regard salace, joint les gestes. Pour l’enfant, c’est la goutte d’eau en trop, le point de non-retour : faute de pouvoir verbaliser sa colère, son mal-être, elle disjoncte.

Puis elle décide de mettre une distance physique avec sa famille. Mieux, avec son passé. Eliette n’existe plus. Désormais il faut l’appeler Phénix. Son ambition : renaître de ses cendres.

Si elle sait ne pas vouloir reproduire les erreurs de ses parents, saura-t-elle pour autant s’y prendre pour épargner la souffrance à ses enfants, être un meilleur parent que ceux qu’elle a eus ?

La difficulté d’être parent

Quand Eliette, alias Phénix, a rejeté en masse sa famille, ou plus exactement ses parents, elle s’est promis de ne pas reproduire leur schéma, ce schéma qui l’a tant fait souffrir. Elle ne fera pas de ses enfants des poupées qu’on exhibe pour épater les invités et qu’on remet dans leur boite sitôt les convives repartis. Des poupées sans affects, censées rire quand on le leur demande, chanter quand on le leur demande, danser quand on le leur demande. Avec le sourire. Tout le temps. Non, elle ne mettra pas ses enfants au centre des attentions.

Mais Phénix ne fait pas dans la demi-mesure : au centre des attentions, elle substitue l’absence d’attentions et de manifestations de tendresse. Ce qui génère au final ce qu’elle redoutait plus que tout : la souffrance de ses enfants, Paloma et Loup. Phénix n’a pas le mode d’emploi pour leur montrer son amour. Alors elle se tait, ne montre rien. Mais le silence comme les mots peut blesser.

Un roman qui remue, malmène, interroge. La souffrance est-elle transmissible ? Une histoire d’amour, celle d’êtres cabossés par la vie, qui, bien que maladroits dans leur façon d’aimer et de le manifester, n’en aiment pas moins intensément. Il y a toujours un coin de ciel par-dessus le toit. Il y a toujours de l’amour au fond des silences et des cœurs.

Nathacha Appanah

©Karine Fléjo photographie

Le voyage du canapé-lit, Pierre Jourde

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Quand le transport d’un canapé-lit hérité d’une grand-mère acariâtre est le prétexte à s’allonger sur le divan des confessions. Un roman d’un humour irrésistible.

Le nouveau livre de Pierre Jourde : humour et érudition

Au décès de la grand-mère, une « artiste de la malveillance », une femme d’une impavide méchanceté envers sa fille, la mère de l’auteur hérite d’un canapé-lit immonde. Un vieux truc vert olive orné de fleurettes, avec des accoudoirs de bois clair. Si la sagesse aurait voulu de s’en débarrasser au plus vite, voire de l’envoyer directement à la décharge, la mère de l’auteur décide de le garder, comme une relique prouvant que sa mère l’a réellement aimée, même si les faits l’ont toujours contredit. Et non seulement elle va le conserver, mais elle souhaite qu’il soit installé dans sa maison d’Auvergne, ce qui suppose pour Pierre Jourde, son frère et sa belle-sœur, de charger le fameux canapé-lit indiciblement lourd dans une camionnette et de le convoyer tant bien que mal du Val-de-Marne à l’Auvergne. Une véritable épopée.

Ce trajet en camionnette est le prétexte pour dérouler le fil de leurs existences. Ces frères intrépides, rivalisant d’imagination et d’énergie pour faire les quatre cents coups, pour donner des sueurs froides à leurs parents, se lancer des défis, se retrouver au bout du monde dans des situations ubuesques, évoquent à tour de rôle leurs mésaventures, leurs rêves, leurs souvenirs.

Mon avis sur Le voyage du canapé-lit

J’ai dû passer pour une folle tandis que j’éclatais de rire sur les quais de Seine en lisant ce livre, entourée de promeneurs. Pierre Jourde nous narre l’histoire de sa famille, de ses névroses, de ses rivalités avec un humour féroce, désopilant et une tendresse infinie. Je ne ferai plus jamais de voile en Bretagne sans penser au stage de voile à pleurer de rire de Pierre Jourde au large de Concarneau, ni ne ferai de canoë dans le sud sans penser à ses propres déboires. Un roman érudit, savoureux et délicieusement cruel.

 

Des cœurs ordinaires, Catherine Locandro (Gallimard)

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Du droit d’aimer… tout simplement.

Avec ce huitième roman, Catherine Locandro plonge le lecteur dès les premières pages dans une atmosphère inquiétante, envoûtante et entretient savamment le mystère jusqu’à la toute fin. Une maîtrise narrative et une tension extraordinaires pour Des cœurs ordinaires.

Le sujet du roman Des coeurs ordinaires

Gabrielle, veuve, trouve ses journées bien longues. Certes, il y a le club d’informatique deux fois par semaine, certes il y a les quelques échanges laconiques avec son fils par Skype, mais cela ne meuble pas ses journées. Aussi, quand une jeune femme, prénommée Anna, emménage chez son voisin du dessus, Sacha Malkine, cette nouveauté apporte un peu de piment dans la vie de Gabrielle.

Mais la curiosité de Gabrielle ne saurait se satisfaire de bonjours échangés dans le hall de l’immeuble. D’autant qu’à l’étage du dessus, des éclats de voix lui parviennent. Le couple se dispute souvent. Anna, qu’elle croise de temps en temps, affiche d’ailleurs un regard fuyant et un visage infiniment triste. Comme apeurée et soumise. Pour une jeune mariée, le moins qu’on puisse dire est qu’elle ne respire pas la joie de vivre.

Et en effet, Anna se sent nouée, tente de calmer ses angoisses à coup d’anxiolytiques et de rendez-vous chez le psy. Mais même à ce dernier, elle ne dit pas tout. Elle ne peut pas. Pas plus qu’à ses parents qui se font insistants au téléphone. Seul son journal intime accueille son coupable secret, ce qu’elle ne peut partager avec personne. A part Sacha.

Dans son appartement transformé en tour de guet, Gabrielle épie les moindres bruits au-dessus de sa tête. Et ne peut s’empêcher de craindre le pire pour Anna, de projeter sa malheureuse expérience de couple sur la jeune femme. Il faut qu’elle amène Anna à se confier, il faut qu’elle vole à son secours. Comme elle aurait aimé qu’on volât au sien du temps où elle vivait avec le volage et tyrannique Sergio. Mais l’enfer est parfois pavé de bonnes intentions. En voulant aider Anna malgré elle, ne va-t-elle pas commettre une erreur ? Et la véritable situation d’Anna, ce secret qu’elle garde scellé, relève-t-il de la maltraitance conjugale ou s’agit-il de tout autre chose ?

Pourquoi lire ce roman de Catherine Locandro?

Dans ce huitième roman, Catherine Locandro excelle à créer une ambiance inquiétante, mystérieuse, envoûtante, à jouer avec les nerfs du lecteur en distillant de vrais et de faux indices au fil des pages. On devient aussi curieux que Gabrielle – et ce n’est pas peu dire, inquiet à l’idée qu’un drame puisse survenir si l’on intervient trop tard. Mais parfois un secret peut en cacher un autre. Pourquoi le fils unique de Gabrielle a-t-il pris ses distances avec sa mère, cette femme qui semble si dévouée aux autres ? Un roman avant tout et surtout sur l’amour, sur le regard des autres. Une magnifique invitation à la tolérance, à l’acceptation que deux cœurs ordinaires, fussent leurs liens peu ordinaires, puissent vivre sans honte un amour extraordinaire.

Coup de coeur( pas ordinaire)!

La nuit du coeur, Christian Bobin (Gallimard) : un hymne à la douceur

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La nuit du cœur, Christian Bobin

Editions Gallimard, octobre 2018

Christian Bobin aime son Creusot, lieu où il est né, où il vit toujours, où il aime revenir après ses escapades pour la promotion de ses livres. Une escapade qui, fin juillet 2017, l’a conduit en Aveyron, dans le petit village médiéval de 400 âmes de Conques. Plus exactement dans la chambre d’hôtel numéro 14, face à l’abbatiale Sainte Foy, une église de pèlerinage sur le chemin de Compostelle. Cette abbatiale, chef d’œuvre de l’art roman, avec les vitraux de Pierre Soulages, est pour Christian Bobin un éblouissement. Dans la fraîcheur de ses pierres, dans la splendeur de la lumière qui traverse ses vitraux, il voit une ode à la douceur.

« Il n’y a pas d’autre raison de vivre que de regarder, de tous ses yeux et de toute son enfance, cette vie qui passe et nous ignore. »

Et de la regarder avec des yeux qui voient, ce qui ne nous arrive plus guère, trop préoccupés par le souci de nous-mêmes et du temps. Et d’ensiler mille trésors à rapporter dans le silence et la solitude de sa forêt du Creusot, pour les habiller de mots sur mesure, au plus près du corps des émotions qui l’ont traversé. Pour livrer les pensées scintillantes puisées à la source de son cœur.

Chantre de la délicatesse et de la douceur, admirable poète, Christian Bobin nous offre un livre à part, composé de fragments, où chaque chapitre est un verre du vitrail de l’abbatiale, où les phrases jouent avec la lumière, où les mots illuminent.

« Ecrire une lettre d’amour, c’est appeler un enfant qui s’éloigne, court trop vite- crier son nom pour empêcher sa chute. »

Un roman comme une lettre d’amour à la vie, à la beauté, à la douceur, à l’écriture. Un enchantement simple.