La KarInterview de Grégoire Delacourt : « La jeunesse, c’est quand on veut tout. La vieillesse, quand on sait ce qu’on ne veut plus. »

Karine Fléjo : Votre héroïne incarne le rêve de beaucoup de femmes : ne pas vieillir. La jeunesse à tout prix vous paraît-elle être une obsession dans notre société où l’image qu’on renvoie tient une place importante ?

Grégoire Delacourt : Je ne sais pas si c’est une obsession, c’est en tout cas une directive forte – j’en tiens pour preuve ces actrices qui disent toutes qu’après 50 ans, il est difficile de trouver de bons rôles. Tout (les mannequins, la mode, les images Instagram) met la jeunesse en avant, comme si elle seule était la clé du bonheur. Le marché de la cosmétique en France représente près de 10 milliards. Ça en fait, des pots de crème anti-âge ! Heureusement, tout le monde ne se fait pas avoir par ça.

Karine Fléjo Odette, à ce titre, va jusqu’à recourir à la chirurgie esthétique pour lutter contre l’invincible temps qui passe. Or elle ne le rattrape pas, est toujours à contrario rattrapée par lui, doit multiplier les opérations. Insatisfaite chronique. N’est-elle pas l’illustration de cette illusion du bonheur dans laquelle beaucoup vivent en cherchant à être plus beau, moins ridé, plus ceci, moins cela, pensant qu’alors la vie sera plus belle, au lieu de s’accepter tels qu’ils sont ? Et si accéder au bonheur passait par l’acceptation de soi ?

Grégoire Delacourt : Odette est représentative de cette frange obsédée par la représentation de soi. Dans son cas, elle est d’ailleurs davantage tournée vers l’autre, son amoureux aux yeux duquel elle veut rester jeune et fraîche et belle ; elle va donc recourir au scalpel. Mais une fois qu’on commence, on ne s’arrête plus. Elle est de ces femmes qui n’ont pas confiance en elle ni surtout en l’amour qu’on leur porte. Elles s’imaginent que seule la jeunesse est désirable. Et, comme vous le dites si justement, le bonheur passe sans doute par la paix avec soi.

Karine Fléjo : La jeunesse est assimilée à la beauté et la beauté au désir. N’y-a-t-il pas là une erreur métonymique ? Car il y a des visages ridés désirables…

Grégoire Delacourt : Ce serait même une erreur synecdoque – la fameuse partie pour le tout. Vous avez raison, et ce n’est pas d’ailleurs pas parce qu’il est ridé qu’un visage est désirable. Il est désirable, c’est tout. C’est vrai qu’il existe aussi des visages auquel le temps va bien, je pense à ceux de Danièle Darrieux, Madeleine Renaud, Françoise Fabian (pour parler de ceux que l’on a tous en tête).

Karine FléjoLa vieillesse était autrefois appréciée, car symbole de sagesse, d’expérience. Les personnes âgées étaient respectées, vivaient au sein du foyer avec les générations suivantes. Aujourd’hui, vieillir est synonyme d’angoisse. On en gomme les traces, on s’engage dans une course vaine et ridicule contre la montre avec cosmétiques, vêtements et langage « djeuns », chirurgie, on place les personnes âgées loin des yeux dans des maisons de retraite. N’oublie-t-on pas trop souvent que vieillir est une chance, un cadeau de la vie que certains n’ont pas la chance de recevoir ?

Grégoire Delacourt : La vieillesse fut longtemps le lieu du savoir. Avec le temps et les technologies modernes qui obligent sans cesse à redécouvrir les circuits de la connaissance, l’expérience est vite caduque. Autrefois, un « aîné » pouvait vous raconter le Musée du Prado par exemple. Aujourd’hui, pas besoin de lui. Vous filez sur Google et faites une visite virtuelle. On se tourne donc de moins en moins vers ceux qui savent parce que même le langage a changé, le savoir est ultra démocratisé, gratuit (et peut même faire s’interroger sur le sens de l’école). Alors on n’a moins besoin des vieux, on les éloigne, on les parque et on se prive sans doute de beaucoup. Mais il faut du temps pour écouter, pour s’approcher, pour entendre et il semble que le temps, personne n’en a plus. Alors oui, ceux qui ont pris le temps de vieillir ont aussi pris celui de vivre, de s’enrichir et de tenter d’être heureux.

Karine FléjoQuelle définition donneriez-vous de la jeunesse ? Et de la vieillesse ?

Grégoire Delacourt : La jeunesse, c’est quand on veut tout. La vieillesse, quand on sait ce qu’on ne veut plus.

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La femme qui ne vieillissait pas, Grégoire Delacourt : forever young!

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La femme qui ne vieillissait pas, Grégoire Delacourt

Editions JC Lattès, mars 2018

Forever young. La jeunesse éternelle est-elle vraiment la garantie du bonheur ?

« Les Betty sont des femmes tendres, sentimentales, émouvantes et attachantes. » Notre Betty est de surcroît d’une beauté inaltérable. Depuis l’âge de trente ans, âge de sa  maman quand elle fut fauchée par une voiture, elle n’a pas pris une ride. Involontairement, elle perpétue l’image maternelle, véritable sosie de cette dernière quand elle a été arrachée à la vie. Un visage d’une délicatesse exquise, « sur lequel comme une eau claire coule le temps. »

Ne pas vieillir. Un rêve. Le rêve de toute femme. Rester belle et jeune, désirable, sans pour cela devoir recourir à la chirurgie esthétique ou aux cosmétiques, quelle euphorie ! Est-ce cet amour parfait qu’elle file avec son mari André, un homme au regard triste de Gene Kelly, qui se reflète dans son beau visage et lifte tout sillon sur sa peau ? Si dans un premier temps elle veille jalousement sur son secret, évite d’en parler malgré les remarques appuyées de son entourage sur son incroyable physique, vient un moment où il lui faut affronter les conséquences de cette inaltérable jeunesse : et si ne pas vieillir était un cadeau empoisonné ? Alors, la jeunesse éternelle, paradis ou enfer ?

Dans ce 7ème roman, par la bouche de la sensible et si attachante Betty, Grégoire Delacourt nous interroge sur cette mode du jeunisme à tout prix. Si autrefois la vieillesse était associée à des valeurs telles la sagesse et l’expérience, aujourd’hui elle est synonyme d’angoisse. Conserver une certaine jeunesse est devenu pour beaucoup une obsession. Pourquoi ? Car le désir serait suscité par la beauté, et la beauté associée par identité métonymique à la jeunesse. Or n’est-ce pas là que se situe le cœur du problème ? Nous courons après ce que nous n’avons pas ou plus, éternels insatisfaits, alors que le secret du bonheur réside peut-être justement dans le fait de s’accepter tel que l’on est. Car vieillir est une chance, une opportunité qui n’est pas donnée à chacun. Alors savourons-là, ici et maintenant. Savourons chaque instant que la vie nous donne.

Cocteau disait qu’un beau livre c’est celui qui sème des questions à foison. Grégoire Delacourt sème les bonnes questions, bouscule les idées reçues et nous offre un très beau livre. Coup de cœur ! ❤

Citation du jour

Je crois que l’on trébuche amoureux à cause d’une part de vide en soi. Un espace imperceptible. Une faim jamais comblée. C’est l’apparition fortuite, parfois charmante, parfois brutale, d’une promesse de satiété qui réveille la béance, qui éclaire nos manques et remet en cause les choses considérées comme acquises et immuables.

Grégoire Delacourt – Danser au bord de l’abîme

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Citation du jour

Bien sûr, l’idée de vivre le temps qu’il reste dans la conscience du temps lui-même, l’idée de le savourer à chaque seconde, dans la grâce du présent, la certitude qu’il procure, l’idée de prendre le temps même s’il est compté, le temps pour faire les choses, prononcer les mots justes, préparer les adieux, déjà, prendre le temps pour laisser quelques traces, dessiner les sillons, réparer ou blesser, l’idée de vivre quand il n’y a plus de vie est une illusion romanesque – un rêve de bien-portant.

Grégoire Delacourt- Danser au bord de l’abîme.

Apples with engraved hearts

Citation du jour

« Être riche, c’est voir tout ce qui est laid puisqu’on a l’arrogance de penser qu’on peut changer les choses. Qu’il suffit de payer pour ça. Mais je ne suis pas riche. Je possède juste un chèque de dix-huit millions cinq cent quarante-sept mille trois cent un euros et vingt-huit centimes, plié en huit, caché au fond d’une chaussure. Je possède juste la tentation. Une autre vie possible. Une nouvelle maison. Une nouvelle télévision. Plein de choses nouvelles. Mais rien de différent. »

 

La liste de mes envies – Grégoire Delacourt

9782709638180-T