Mettez Jean-Philippe Blondel dans votre poche!

Un hiver à Paris, de Jean-Philippe Blondel
Éditions Pocket, 7 janvier 2016
Dans la lignée de Et rester vivant, il y a chez le personnage-auteur-narrateur la même rage pure, la même sauvagerie- pour rester toujours debout sous des allures presque dilettantes. 
 » Nous sommes beaucoup plus résistants que nous le croyons. » C’est le constat que fait le narrateur, Victor, à la découverte d’une lettre dans sa boîte tandis qu’il rentre de vacances. Son auteur, comme lui, a survécu au pire. Et de faire un bond de trente ans en arrière, sur les bancs d’hypokhâgne à Paris. Pas simple de se faire accepter pour un élève de province, issu d’un milieu modeste, quand on a ni les codes culturels, ni les codes vestimentaires ou linguistiques. À la difficulté des études s’ajoute la dureté de l’exclusion, la solitude extrême dans cette ville où l’indifférence est reine. Mais Victor s’accroche. Mieux, il obtient de bons résultats. Et intègre la deuxième année. Dès lors, sa réussite lui rend une certaine visibilité, suscite un certain intérêt dans le regard des autres.
Un mental que n’a pas Mathieu Lestaing, nouvelle recrue de première année. Victor connait ses affres pour les avoir surmontés un an plus tôt et tente de l’épauler lors de brefs échanges et de pauses cigarettes partagées. Mais un jour, après une altercation avec un professeur, maitre dans l’art de mettre la pression à ses élèves au point de flirter avec le sadisme, Mathieu sort de ses gonds. Et c’est le drame.
Un drame dont la gravité sera inversement proportionnelle au bruit qu’il fera. Un cri enterré sous une chape de silence. Une termite qui n’aura pourtant de cesse de fragiliser les fondations de ceux qui en ont été les témoins. Insidieusement. Profondément. Comment rester debout, malgré tout?
Avec Un hiver à Paris, Philippe Blondel nous offre un roman bouleversant dont les personnages continuent à nous hanter bien après la lecture, nous happent, nous appellent, nous interpellent, nous secouent. Des personnages blessés, qui tombent parfois, mais toujours se relèvent. Des funambules de la vie auxquels on a envie de tendre son ombrelle.
Poignant.
A lire!
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De l’autre côté du mur, Yaël Hassan

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De l’autre côté du mur, Yaël Hassan

Editions Casterman

Depuis son accident de cheval, survenu un an plus tôt, Louise se déplace en fauteuil roulant et ne veut voir personne. elle passe ainsi ses journées dans la maison, provoquant l’inquiétude de ses parents qui ne savent plus que faire pour lui redonner goût à la vie. Mais un jour, au fond du jardin, de l’autre côté du mur, elle rencontre un homme âgé en fauteuil roulant lui aussi. Cette voix va l’encourager à rompre son isolement et aller vers la vie, dans ses secrets les plus enfouis de l’Histoire, celle d’un voisinage fort singulier marqué par la seconde guerre mondiale et les camps, celle d’une émotion naissante avec Leo. Le vieil homme et son charmant petit-fils parviendront peu à peu à lui redonner confiance en elle et à lui faire retrouver le sourire.

Comment réapprendre à vivre suite à l’accident ? Comment reprendre confiance en soi lorsque le corps ne répond plus ? Voici les questions posées par Yael Hassan dans ce récit qui réussit brillamment à mettre en scène les difficultés de communication au moment de l’adolescence et comment lui handicap génère très souvent la rupture sociale entre la personne concernée et son entourage. « Pourquoi me sentirais-je vais mieux qu’hier ? Pourquoi aurais-je soudain envie de renouer avec la vie ? Pourquoi aurais-je à nouveau des envies, tout simplement ? » interroge ainsi Louise dans son amertume.

On referme le livre sourire aux lèvres avec une profonde conviction que l’adulte en devenir a besoin de cette socialisation pour réapprendre à apprécier les joies de la vie. Ce livre est un formidable support pour les enfants en rupture scolaire dont la nécessité d’une socialisation bienveillante n’est plus perçue comme telle.

Avant la haine, Thierry Cohen (Flammarion)

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Avant la haine, Thierry Cohen

Éditions Flammarion, novembre 2015

Un roman d’une brûlante actualité.

Deux enfants, Raphaël et Mounir, un juif et un musulman, deviennent amis. Très proches amis. Frères de cœur. Tous deux marocains, partageant les mêmes traditions, les mêmes racines, ils se retrouvent en France, dans la région lyonnaise où leurs parents viennent de s’installer. De cette émigration, tous deux ont hérité de l’ambition commune de devenir français, de s’intégrer dans ce pays d’accueil. De réussir. Mais le racisme anti-français est un obstacle bien réel et difficilement franchissable. Heureusement, nos deux amis se serrent les coudes, luttent ensemble pour se faire une place en dépit des préjugés et autres murs érigés devant les étrangers qu’ils demeurent aux yeux des autochtones.

Dans ce roman choral, on suit tour à tour Mounir et Raphaël tout au long de leur existence. Une existence marquée par une actualité internationale tourmentée, comme en 1982 avec les événements du massacre de Chabra et Chatilla. Premières divergences de points de vue entre les deux protagonistes. Première fissure dans leur amitié qu’ils croyaient indéfectible. Et les brèches de se multiplier au fil des conflits, chaque communauté revendiquant la légitimité de ses revendications, de ses actions. Jusqu’à la haine. « Nous n’aurions jamais pensé que la confrontation des opinions se muerait, trente ans après, en haine capable de conduire au meurtre. »

Un roman d’une actualité on ne peut plus brûlante, qui enrichit le débat, ouvre le regard et suscite la réflexion. Un appel à la tolérance. Un roman au sujet duquel Saint-Exupéry aurait pu écrire : « Pourquoi nous haïr? Nous sommes solidaires, emportés sur la même planète, équipage d’un même navire. Et s’il est bon que des civilisations s’opposent pour favoriser des synthèses nouvelles, il est monstrueux qu’elles s’entre-dévorent. »

Soeurs de miséricorde, Colombe Schneck (Stock) : un autre regard sur l’immigration

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Sœurs de miséricorde, Colombe Schneck
Editions Stock, août 2015
Rentrée littéraire.
Azul, née en Bolivie dans une famille d’indigènes quechuas, fait partie de ces femmes immigrées économiques, qui ont tout quitté – pays, famille, mari, enfants, faute de trouver des moyens de subsistance dans leur pays. Et de s’expatrier, loin de ceux qui leur sont chers, dans un pays dont elles ne connaissent rien. Ni la langue, ni les coutumes ni les codes.
Azul a grandi au sein d’une fratrie de 9 enfants, élevée par sa mère, Ximena, dans le petit village de Chuqui-Chuqui. Une famille matériellement pauvre mais riche de l’affection, du respect et des attentions que chacun porte aux autres. « La richesse n’est pas l’accumulation de biens, mais de liens à l’autre. » (p 39) Ximena cultive des fruits dans un jardin luxuriant, qu’elle échange sur le marché contre des produits pour les siens. Consciente de l’importance d’accéder à l’instruction, elle qui ne sait ni lire ni écrire, se sacrifie pour payer des études à ses enfants. Azul ira ainsi jusqu’au collège et deviendra secrétaire. Un mari et deux enfants plus tard, alors qu’elle a atteint une certaine stabilité, Azul voit ses repères s’effondrer. La crise économique que traverse la Bolivie l’oblige à partir chercher du travail à l’étranger, comme de nombreuses femmes. Direction l’Europe. Sans les siens. Mais pour les siens.
Dans ce roman, Colombe Schneck dresse le portrait d’une femme indiciblement attachante, de ces combattantes de l’ombre, capables de déplacer des montagnes pour les leurs, d’accepter sans broncher des sacrifices énormes, des conditions de vie terriblement dures. Seules. Mues par la foi. Par leur amour pour autrui. Des femmes d’une bonté rayonnante, viscérale, pure. Et contagieuse.
Un roman profondément humain. Une belle leçon de vie, de courage et de persévérance.

Le bleu des abeilles, de Laura Alcoba : tendre, pétillant et touchant

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Le bleu des abeilles, de Laura Alcoba

Editions Gallimard, aout 2013

 

A l’âge de huit ans, la narratrice se prépare au grand voyage. Restée en Argentine, elle rejoindra bientôt sa maman, opposante à la dictature et réfugiée en France. Son père, lui, est emprisonné à La Plata. Pour réussir au mieux son intégration, elle entreprend d’apprendre le français avant son départ. « Le français est une drôle de langue, elle lâche les sons et les retient en même temps, comme si, au fond, elle n’était pas tout à fait sûre de bien vouloir les laisser filer – je me souviens que c’est la première chose que je me suis dite. Et qu’il allait me falloir beaucoup d’entrainement, aussi. » P.12. Elle s’imagine déjà à Paris, le long des quais de Seine, aux pieds de la tour Eiffel, ces lieux dont sa professeur de français, Noémie, lui a parlé. Mais après plus de deux ans d’attente, la fillette se retrouve non pas dans la capitale tant fantasmée mais au Blanc-Mesnil. Juste à côté. Enfin un peu loin. Voire beaucoup plus loin. Pourtant, loin de s’appesantir sur son sort, l’enfant, du haut de ses dix ans, a l’art de s’émerveiller de tout, de se réjouir de peu. Avec un regard neuf, drôle, terriblement attendrissant, elle nous décrit son entrée à l’école, son quotidien dans cet appartement au papier peint bardé de tuyaux, son apprentissage méticuleux de la langue, ses relations épistolaires hebdomadaires avec son père, sa découverte de la neige et tant d’autres changements qui émaillent sa nouvelle vie.

Un roman délicieux, touchant, sur la rude réalité de l’exil, le désir d’intégration, à travers le regard d’une enfant indiciblement attachante… A lire!

 

P. 73 J’ai aimé mon premier « e » muet comme tous ceux qui ont suivi. Mais c’est plus que ça, en vérité. Je crois que, tous autant qu’ils sont, je les admire. Parfois il me semble même que les « e » muets m’émeuvent, au fond. Etre à la fois indispensables et silencieuses : voilà une chose que les voyelles, en espagnol, ne peuvent pas faire, quelque chose qui leur échappera toujours. J’aime ces lettres muettes qui ne se laissent pas attraper par la voix, ou alors à peine. C’est un peu comme si elles ne montraient d’elles qu’une mèche de cheveux ou l’extrémité d’un orteil pour se dérober aussitôt.

Informations pratiques :

Nombre de pages : 121

Prix éditeur : 15.90€

ISBN : 978 2 07 014214 9