Rencontre avec Guy Lagache : « On est seul en tant qu’écrivain, alors que dans l’écriture journalistique on n’est jamais seul »

Guy Lagache et son éditrice Juliette Joste (éditions Grasset), sont venus présenter le roman « Une histoire impossible », paru en ce mois de mai, à la librairie Ici-Grands boulevards à Paris. Rencontre avec l’auteur de ce magnifique premier roman.

Guy Lagache romancier et journaliste

©Karine Fléjo photographie

C’est un texte palpitant, prenant, aussi fort dans la grande que dans la petite histoire. Pouvez-vous nous dire de quoi il s’agit ?

En fait, c’est parti d’un truc assez simple. Il y a quatre ans, à la télévision je m’occupais de l’info et des magazines documentaires au sein du groupe Canal, quand avec notre équipe on a construit une série de documentaires historiques, en appliquant la logique de l’investigation à l’histoire. Et, pour le premier numéro de notre série, on a parlé du débarquement du 6 juin 1940. Et à un moment donné, on a récupéré un document photographique sur lequel il y avait le Général Leclerc qui foulait la plage de Normandie en sortant de la barge, et à sa droite, il y avait un homme.  Et j’ai réalisé que c’était mon grand-père.

Mon grand-père est mort 15 ans avant ma naissance et ma grand-mère nous a juste dit qu’elle et mon grand-père avaient été des résistants de la première heure. Ce que je savais aussi, c’est que leur rencontre s’était faite dans des conditions extrêmement particulières, en 1940, alors que mon grand-père était haut fonctionnaire, diplomate en Chine, et ma grand-mère une jeune fille britannique. Quand mon grand-père a rencontré ma grand-mère, il était déjà marié et avait un enfant. Au-delà de ça, je ne savais rien de leur vie, juste qu’il a débarqué quatre ans plus tard avec le général Leclerc. J’ai toujours été traversé par la question de savoir ce que j’aurais fait à leur place en 1940 ? Je n’avais aucune info car ma grand-mère a brûlé toute sa correspondance avec son mari et parce que mon grand-père est mort. Donc j’ai eu envie de raconter ce qu’aurait pu être leur histoire. Ce qu’a été le destin de cet homme qui a dû faire un choix difficile et un choix qui n’était pas seulement politique.

Ce passage de journaliste à romancier, c’était difficile, c’était nécessaire, ou une libération ?

C’est d’abord un combat. C’est l’Everest (rires). On commence, on se dit que l’objectif c’est d’aller au bout, sauf que cela va prendre trois ans. En plus, c’est un travail d’une immense solitude. Ensuite, il y a un truc que je trouve absolument génial : j’adore raconter des histoires et en tant que journaliste, je l’ai fait souvent pour des documentaires, mais dans la fiction ce qui est extraordinaire c’est qu’on peut pipoter sans aucun problème ! C’est un vrai plaisir et une vraie découverte.

Guy Lagache et Juliette Joste

©Karine Fléjo photographie

Une des forces du roman, c’est d’alterner les deux points de vue de Paul et Margot, les deux héros. Comment faites-vous cet exercice ?

Je l’ai fait intuitivement. Je suis descendu à l’intérieur de moi-même. C’est effrayant car on est seul comme écrivain, alors que dans l’écriture journalistique on n’est jamais seul. J’avais ma femme que je saoulais, à qui je lisais chaque chapitre pour savoir si ça sonnait bien. Mais cela reste très solitaire.

Ce qui est aussi très réussi dans votre livre, c’est la construction, la scénographie, le rythme. Il y a le sens du récit, une maîtrise de l’outil romanesque, qui impressionnent pour un premier roman. D’où cela vient-il ?

A la télé, avec mon équipe à M6, j’ai pris conscience de l’importance de l’histoire. On a raconté des histoires dans nos documentaires et cela m’a beaucoup servi. On avait une vision non-linéaire de la façon de les raconter.

Deuxième chose, c’est une histoire dans laquelle j’avance en reculant tout le temps. Je veux être dans le cerveau de mes personnages. Je me suis amusé à faire des associations d’idées sur la base d’expériences, c’est ce qui m’a guidé. Les récits que j’ai pu faire à la télévision, que ce soit en économie, en histoire, m’ont beaucoup aidé dans la façon de raconter cette histoire-ci.

Guy Lagache

©Karine Fléjo photographie

Pour vous, c’est très important dans ce livre cette question de la conscience, des choix.

Oui. Il y a des périodes dans l’histoire où on fait des choix qui ne sont pas du tout politiques. En mai 1940, quand le gouvernement a décidé de cesser les combats, peu de gens ont décidé de faire de la résistance. Or ceux qui se sont engagés ne se sont pas lancés dans la résistance sur la base d’une analyse politique réfléchie je pense. Ceux qui l’ont fait, avaient un truc en commun : ils ont trouvé une force incroyable, celle d’aller à l’encontre du conformisme et du conservatisme, au risque de tout perdre. Donc Paul a comme choix : j’ai une carrière, je peux gravir les échelons, avoir plus de pouvoir, plus de statut, ou j’entre dans la résistance et quitte ma femme et mon enfant au risque de tout perdre. Que faut-il pour être capable d’être en rupture comme ça ? Je trouve cette question-là passionnante.

S’il y a une histoire d’amour réussie dans ce livre, c’est celle entre la grand-mère et son petit-fils. Pensez-vous que votre grand-mère aurait été fière de ce livre ?

J’espère, ma grand-mère fait partie des gens qui m’ont le plus aimé. Ma thèse était que Margot ressemblait à ma grand-mère : une femme qui en apparence, à la fin de sa vie, est très réservée, loin de la fantaisie, mais qui, dans la période de guerre, est Margot, une femme très rock. Comme s’il y avait un feu sous sa glace.

Une histoire impossible de Guy Lagache

©Karine Fléjo photographie

—> Retrouvez la chronique que j’ai consacrée à Une histoire impossible, en cliquant sur ce lien : article

 

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Rencontre avec Karen Viggers : « J’espère qu’avec mes livres, je parviens à aider les gens à se reconnecter avec la nature »

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En ce mois d’avril, les éditions Les escales publient un nouveau roman de l’auteure australienne Karen Viggers : Le bruissement des feuilles. Rencontre avec une auteure chaleureuse, amoureuse de la nature et des animaux.

Dans vos romans, la nature et les animaux tiennent toujours une grande place

Oui, je suis vétérinaire donc proche des animaux. Et j’adore la forêt, la nature, les arbres, surtout la forêt de Tasmanie où la lumière est si belle. Mon mari est un scientifique, il est écologue c’est a dire qu’il identifie, prévoit et analyse l’impact des activités humaines sur l’environnement. Il étudie les forets et les animaux qui y vivent. Je suis donc très concernée par tout cela.

Miki est un personnage central du roman. cette jeune fille âgée de 17 ans est victime de harcèlement domestique

Il y a une dizaine d’années, j’ai rendu visite à une amie qui faisait l’école à la maison à ses enfants. Ses enfants avaient 13, 15 et 17 ans et n’allaient en ville qu’une fois par semaine pour faire les courses avec leur mère. Ils n’avaient évidemment pas d’amis, Ils ne regardaient pas la télé, ils ne pouvaient regarder que les films que leurs parents leur choisissaient. Ces enfants avaient bien évidemment extrêmement envie de se connecter avec le monde extérieur, or cela leur était interdit. Et j’ai aussi rencontré d’autres familles qui vivent ainsi avec un total contrôle sur leurs enfants, voire qui manifestent à leur égard une forme de violence psychologique. J’ai voulu parler de ces gens qui sont vraiment enfermés, privés de toute liberté. D’où le personnage de Miki, avec laquelle je partage la passion de la forêt. Miki est contrôlée de façon très dure et abusive par son frère. Elle n’a pas le droit de sortir, pas le droit de lire ce dont elle a envie, pas le droit de faire ce qu’elle aime. Cela relève du harcèlement domestique, du terrorisme domestique. Il ne s’agit pas de violence physique ici, mais de violence psychologique.

Ce n’est pas pour autant un roman sombre

Non, j’ai tenu à ce que ce soit une histoire pleine d’espoir. Pour Miki, pour Léon le garde forestier qui doit trouver sa place dans cette nouvelle communauté, pour la nature aussi qui est un personnage à part entière. J’ai voulu montrer combien les toutes petites attentions, l’amitié, peuvent être importantes pour aider gens à s’en sortir.

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Le rôle des livres est important dans ce roman 

L’ amitié entre Géraldine et Miki est importante. Géraldine va agir avec intelligence, ne va pas dicter à Miki ce qu’elle doit faire pour sortir de l’emprise de son frère, pour réaliser que cette situation est anormale, mais elle va lui prêter des romans dans lesquels Miki va trouver elle-même des réponses, apprendre ce qu’elle doit faire, ce qu’elle doit connaitre  sur le monde extérieur et sur la vie en général.

En Australie, en Europe, partout,  il y a une grande crise naturaliste. Pensez vous que des livres comme votre roman, peuvent être complémentaires aux articles et études scientifiques qui dénoncent l’état alarmant de la planète?

J’espère qu’avec mes livres, même si cela parait très optimiste, je parviens à aider les gens à se reconnecter avec la nature. Si les gens sortent dans la nature et se rendent compte des bienfaits qu’elle leur procure, peut-être prendront ils davantage soin d elle.

D’une certaine façon vous espérez que vos livres pourront aider à une prise de conscience sur l’urgence de sauver la nature, d’arrêter la déforestation. Tout comme les livres ont aidé Miki à s’émanciper de son frère. Pensez-vous que la littérature peut avoir ce pouvoir de changer la vie des gens? 

Oui, je le pense. J’ai toujours beaucoup appris en lisant. Et je pense que les livres ont un rôle important pour apprendre, s’informer.

Le thème en filigrane de ce livre est celui de la déforestation

En tant écrivaine, je me challenge toujours en me glissant dans la peau des différents protagonistes. J’ai ma propre opinion sur la déforestation, mais j’essaye aussi de me mettre à la place des autres personnes, notamment celle des bûcherons qui travaillent dans la forêt et aux difficultés qu’ils rencontreraient si on les licenciait car ils sont pauvres, n’ont pas beaucoup d’instruction et auront de la peine à trouver un autre travail. C’est très intéressant de se glisser dans la peau de chacun, de confronter les différents points de vue.

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Rencontre avec Alexandra Lapierre : « Mon rêve pour chaque livre est d’emmener le lecteur dans la tête du personnage tout en respectant le contexte historique »

 

Les éditions Pocket ont publié le 7 mars dernier « Avec toute ma colère », d’Alexandra Lapierre. Le portrait au vitriol d’un duo mère-fille aux relations particulièrement toxiques : Maud et Nancy Cunard. Rencontre avec la romancière à la Closerie des Lilas, sous la houlette des éditions Pocket.

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Qu’est-ce qui a déclenché l’écriture de ce livre et, d’une façon générale, qu’est-ce qui vous donne l’impulsion pour écrire ?

Ce qui me touche et à chaque fois me donne une espèce de décharge électrique, c’est de me rendre compte qu’il y a des gens absolument extraordinaires qui ont été oubliés. Il y a différentes raisons pour lesquelles ils ont été oubliés, des raisons historiques, ou tout simplement parce qu’il s’agit de femmes. Car autrefois les femmes n’avaient pas d’existence sociale, elles appartenaient légalement à leur père quand elles étaient petites, elles appartenaient à leur mari quand elles étaient mariées, ou à leur fils ou frère quand elles étaient veuves. Résultat, les femmes qui ont fait des choses inouïes ont été bloquées pour la postérité, dans la mesure où elles ont été confondues avec leur mari. C’était en effet lui qui signait les contrats, ou lui qui achetait leurs couleurs dans le cas des femmes peintres, ou lui encore qui était leur garant pour voyager quand il s’agissait d’aventurières. C’est pourquoi j’ai souvent mis les femmes au premier rang.

Que cherchez vous à partager dans vos livres ?

Mon rêve pour chaque livre, c’est de raconter une histoire dont vous ne savez rien au départ, et de porter témoignage, car il y a un côté historique extrêmement important à partir de recherches d’archives et de documents. Et en même temps, mon rêve c’est d’avoir les outils de l’imagination, pour sentir les couleurs, les odeurs, être avec le personnage, afin d’emmener le lecteur dans la tête du personnage tout en respectant le contexte historique.

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Quand vous décidez de vous attaquer un personnage méconnu, vous n’hésitez pas à aller au bout du monde, à vous mettre en immersion, pour lui redonner un destin. Notamment ici avec Nancy Cunard dans votre livre « Avec toute ma colère ». Comment êtes-vous tombée sur Nancy Cunard ?

Ce sont des rencontres aussi sentimentales qu’intellectuelles. Un jour, j’étais à une soirée de lancement d’un livre et je suis tombée sur un homme complètement ivre qui m’a dit : « Vous devriez écrire sur Nancy Cunard. » Je savais qu’elle avait été la muse d’Aragon, d’Adlous Huxley, de Brancusi, mais en dehors de ça, je ne savais pas très bien. Je lui demande pourquoi je devrais m’intéresser à elle et le type me répond : « Parce qu’elle détestait sa mère qui était encore plus sensationnelle qu’elle. Si vous vous y intéressez, elles vont vous en faire voir de toutes les couleurs ! » Le lendemain, je me dis qu’il faut que j’aille voir cela à la bibliothèque, mais ce que je trouve sur Nancy Cunard ne me touche émotionnellement pas davantage que ça. Je découvre qu’elle a été un personnage majeur de l’entre-deux guerres, qu’elle a été non seulement la maîtresse d’Aragon mais celle de Rodin et de beaucoup d’autres, qu’elle a été le premier éditeur de Beckett, et surtout, qu’elle a été la première fille de bonne famille à défendre les noirs et à s’élever contre la ségrégation et le racisme. Elle a aussi été une des journalistes à couvrir la guerre d’Espagne. Donc il y a le côté à la fois très intellectuel et léger d’une certaine manière de Nancy, car c’est une femme qui a eu beaucoup d’amants tous plus sensationnels les uns que les autres, et c’est aussi une femme très engagée alors qu’elle était une fille de famille héritière de la Cunard Line, les paquebots transatlantiques entre New York et l’Europe, et donc l’une des plus grandes fortunes d’Angleterre. Mais en vous disant tout ça, ce n’est pas un personnage pour moi, parce qu’elle était connue, parce que du fait qu’elle ait été la maîtresse d’Aragon, de Neruda, et du fait qu’elle ait été une activiste politique, elle avait des biographies aux États-Unis et en Angleterre. Donc je me suis dit que ce n’était pas un sujet pour moi. Donc j’ai abandonné. Mais si vous croyez que Nancy allait me laisser tranquille ce ne fut pas le cas. À chaque fois, de façon complètement parallèle à mes autres recherches pour d’autres livres, Je tombais sur quelqu’un qui me parlait de Nancy, je lisais un livre dont Nancy avait connu les personnages, donc à un moment elle a commencé à me hanter. Je me souviens que le type avait dit trois ans avant que la mère de Nancy était sensationnelle. Or sur la mère il n’y avait rien. Car la marque de Nancy, c’est qu’en s’élevant contre le racisme, contre le snobisme, contre cette société anglaise absolument sclérosée et hypocrite, elle avait pris comme ligne de mire, comme incarnation de cette société qu’elle récusait, sa mère.

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Et pourtant vous êtes revenue à Nancy Cunard

Oui, il y avait une scène dans la vie de Nancy qui me hantait. Nancy vivait en France pour ne pas vivre dans le pays de sa mère. Or en son absence, les allemands et les miliciens fascistes avaient brûlé ses manuscrits les plus précieux, les masques africains qu’elle collectionnait, ses tableaux, ses statues de Brancusi notamment, le symbole de tout ce qu’elle était. Un jour, alors que j’allais partir dans le Caucase, je suis prise d’une pulsion et décide d’aller voir sa maison normande. J’arrive vers 10h du matin dans le village et aperçois deux petites dames, dont une qui a connu Nancy. Elles me désignent la maison. Je m’aperçois que la porte du jardin n’est pas fermée donc je rentre. Le jardin était intact, comme décrit par Aragon, et je suis saisie par le spectacle sinistre de la maison taguée et saccagée. Les années passent, Nancy me hante toujours, et je retourne sur le site de cette maison, décide d’interroger cette femme normande qui l’a connue. Et c’est alors qu’enfin je me décide à faire une grande enquête sur la mère. Et je me décide à écrire ce livre « Avec toute ma colère », qui est certes l’histoire de Nancy, mais qui est l’histoire de Nancy à travers ses rapports avec sa mère.

Sa mère, Maud, est une vraie aventurière

Oui, l’autre chose qui passionnante, c’était le portrait de Maud. C’est Maud la vraie aventurière en réalité. Maud était une petite américaine partie conquérir l’Angleterre, devenue l’épouse de sir Cunard. Elle était si intelligente, si curieuse, si lettrée, qu’elle va avoir l’un des salons les plus importants à Londres dans la période de la première guerre mondiale. C’est Maud qui va rencontrer et présenter à Nancy les grands auteurs et les plus grands musiciens, qui vont devenir des amis de Nancy. Elle va fonder Coven Garden, va quitter son mari et épouser le plus grand chef d’orchestre de l’époque. A travers le monde de Maud, c’est tout le monde de Nancy qui va en découler. Ce qui est fascinant c’est que Maud était très aventurière et va devenir très conservatrice (elle n’a pas le choix sinon elle perd tout), alors que Nancy, qui est une riche héritière, peut se permettre de dénoncer ce monde hypocrite et les compromissions de sa mère.

Maud et Nancy ne se sont pas toujours détestées

Ces deux femmes au départ s’aiment. Au départ, Nancy adore sa mère. Mais Maud est très occupée par sa propre ascension. Et quand Maud se rendra compte que sa fille est formidable, la fille ne veut plus entendre parler de la mère.

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Pourquoi ce titre « Avec toute ma colère » ?

C’était très intéressant parce que j’ai pu constater en étudiant leur correspondance que quand elle est petite, Nancy signait les lettres à sa mère « Avec tout mon amour ». Quand elle avait 18 ans, elle signait « Avec tout mon amour et avec toute ma colère ». Et quand elle en avait 25, elle signait « Avec toute ma colère ». C’est l’histoire d’un courant de pensée du début du 20ème siècle et l’histoire d’un conflit terrible entre mère et fille.

Un conflit mère-fille terriblement intense et moderne

Ce conflit mère- fille est très moderne. Car à la fin du 19ème, il n’y a pas ce genre de conflit entre mère et fille qui existe aujourd’hui. Cela ne se faisait pas et en plus, la mère était une vieille dame et la fille une jeune femme. Or Maud reste une très belle femme. Très séduisante. Elle ressemble à sa fille, s’habille pareil, lui fait de l’ombre. Elles ont poussé le conflit mère-fille à son paroxysme : Nancy par exemple ne va pas hésiter à écrire à toute l’aristocratie anglaise que Maud a conquise, que sa mère est une petite arriviste, une raciste. Et ce faisant elle démolit sa mère, parce qu’on ne lave pas son linge sale en dehors de la famille. Ce conflit intime porté à son paroxysme va en même temps raconter toute l’histoire du début du XXe siècle

Ce livre a été écrit différemment de vos autres livres, car vous vous y êtes mise en scène d’une certaine façon. Pourquoi ?

Ce qui m’a frappée, c’est cette tragédie grecque entre Nancy et Maud. Elles se sont attaquées comme dans un procès et donc j’ai décidé de construire le livre en m’appuyant sur les photos et les lettres des deux femmes comme un monologue, des monologues qu’elles s’adressent l’une à l’autre dans la tête. Parce que toute la question est de savoir si Nancy acceptera de revoir sa mère qui était en train de mourir. Donc j’ai procédé à l’inverse de mes autres livres, qui eux sont des épopées qui vont du point A au point Z. Là, j’ai voulu changer de technique. Ce qui m’intéressait c’était de les entendre s’accuser, de les entendre se défendre. Donc j’ai construit le livre un peu comme un procès intérieur. Et comme pour moi ce livre avait été si long en gestation, puisque la première fois où l’homme ivre m’en avait parlé c’était 15 ans plus tôt, au début et à la fin du livre j’ai inscrit ce que moi j’ai ressenti.

De plus, il est très dur d’écrire un livre avec deux héroïnes sans qu’il n’y en ait une qui prenne le pas sur l’autre. Donc je voulais vous laisser, vous, décider un peu comme dans un procès celle que vous aimez et celle que vous récusez. C’est pourquoi dans la construction du livre, je voulais leur laisser la parole à elles deux.

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Rencontre avec Sylvie le Bihan : « Ce livre, pour être honnête, c’est ma conception du rôle de mère »

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Le nouveau livre de Sylvie le Bihan, Amour propre, est paru aux éditions JC Lattès le 6 mars dernier. Rencontre avec la romancière pour nous parler de ce magnifique livre.

Amour propre est votre nouveau livre, paru aux éditions JC Lattès. Quel est son sujet ?

Ce livre, pour être honnête, c’est ma conception du rôle de mère. J’ai voulu expliquer ce ressentiment que peut avoir une mère non pas vis-à-vis des enfants, mais vis-à-vis de la société et vis-à-vis de la pression qu’on lui met depuis toute petite pour avoir des enfants. Ma conception de la maternité c’est, comme chacune d’entre vous qui êtes mère ou pas, une conception et une expérience propres. C’est-à-dire que ça n’est pas universel. On nous vend parfois, beaucoup, souvent du rêve, alors il faudrait être un peu mieux informée avant de devenir mère pour ne pas justement avoir de ressentiment. Je me suis inspirée de ma vie, de ma propre expérience, et ce qui était compliqué, c’était de dire « Lâchez-nous les femmes, celles qui veulent des enfants, celles qui n’en veulent pas et lâchons les enfants, car on met un peu trop de pression aux enfants puisque en tant que mère, on est jugée sur ce que font nos enfants. » En gros, on nous dit : « Marie-toi, aie des enfants, puis après, une fois qu’on a des enfants et qu’on est fatiguée, que c’est compliqué, et qu’on a besoin d’aide, on nous dit : eh bien si tu n’es pas contente fallait pas les faire ! »

Pouvez-vous nous présenter Julia, le personnage principal ?

Julia est moitié bretonne, moitié italienne. Sa mère l’a abandonnée quand elle était bébé et a laissé derrière elle le livre La peau, de Curzio Malaparte. Julia a été élevée par son père, a grandi à l’ombre de cette absence, a toujours voulu prouver quelque chose. Elle s’est mariée, a eu des enfants, peut-être pour prouver qu’on pouvait rester, qu’on pouvait ne pas faire comme sa mère qui était partie. Elle est fatiguée, élève seule ses trois enfants depuis son divorce, mais aime ses enfants d’un amour animal. Elle n’attend qu’une chose : qu’ils aient 18 ans, qu’ils commencent leurs études pour pouvoir, elle, retrouver son rôle de femme. Or deux de ses garçons décident de faire une année de césure, en restant à la maison à jouer à la PlayStation… donc là elle craque. Elle a fait connaissance d’un professeur d’italien et comme elle prépare un travail en littérature italienne sur Curzio Malaparte (cet auteur qu’aimait tant sa mère), ce professeur lui dit qu’elle peut aller seule dans la maison de Curzio Malaparte à Capri, s’isoler et écrire sur Malaparte. Elle accepte.

Parlez-nous de cet écrivain, Curzio Malaparte

Ce que Malaparte écrit est d’une grande sincérité, d’une grande poésie, et ce que j’aime dans l’écriture c’est ça, la sincérité. J’avais très peur en écrivant ce livre, peur qu’on me tombe dessus en me disant à propos des enfants justement : « Bah si tu n’en voulais pas, fallait pas les faire ! », alors que ce n’est pas du tout le propos. Le propos est de libérer une parole, car on est dans un monde du politiquement correct et tout doit être lisse. Or j’aime bien quand ça gratte un petit peu, quand ça démange, parce que j’ai l’impression qu’on a perdu un peu le sens du débat. On est tous un peu d’accord, un peu cloîtrés dans des groupes. Or j’aime bien le débat d’idées. Et je pense que ce thème du livre peut ouvrir un débat.

C’est une écriture au plus sec, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de rondeurs, pas de séduction à ce niveau-là. Vous allez toujours au corps du livre.

Un de mes auteurs préférés, un auteur italien, est Éric de Luca. Il fait de tout petits livres, mais tout est dit. C’est-à-dire que dans une phrase il y a 10 000 images, il faut s’arrêter pour apprécier. Et j’aimerais un jour parvenir à écrire un tout petit livre et avoir tout dit. Donc j’élague, j’élague, j’élague.

C’est aussi un livre sur les générations. Vous évoquez notamment la génération Snowflakes

Chaque flocon de neige est différent, il n’y a pas deux flocons de neige qui se ressemblent. À l’heure actuelle, la jeune génération se plaint beaucoup. On a surprotégé nos enfants en voulant les aider. Moi j’ai eu une éducation plutôt à la rude, ce n’était pas évident. On fait partie d’une génération à gagner plus que nos parents, donc on s’est dit c’est génial, on va pouvoir leur offrir ce qu’on n’a pas eu ! Sauf qu’en faisant ça, on fait des personnes qui ne sont pas prêtes à la vraie vie, c’est-à-dire à la dureté, au sens du travail, au sens de l’effort. Et cela m’inquiète. Donc je parle de cette génération.

Pourquoi ce titre Amour propre ?

L’amour propre, normalement, c’est très narcissique. J’ai voulu le tordre en me disant que c’était plutôt l’amour qui était propre des liens de sang, c’est-à-dire que je ne supporte pas cette injonction à aimer les gens de sa famille. J’ai envie de passer du temps avec des gens que j’aime et donc il y a des gens très très proches de moi dans ma famille, que je ne vois plus. Amour propre c’est pour moi un amour qui n’est pas imposé. Et c’est pareil pour les enfants. J’ai la chance d’avoir trois enfants que j’aime et dont j’aime ce qu’ils sont devenus, mais j’aurais pu ne pas en aimer un.  Ce n’est pas parce que nos enfants sortent de notre ventre que c’est formidable, extraordinaire. Je pense que si on a un enfant qui est un petit con, il faut pouvoir le dire pour ne pas se faire de mal et parce que dans le fond on le sait. Il faut pouvoir le prononcer pour pouvoir accepter.

C’est aussi un livre d’amour

Oui, c’est une véritable déclaration d’amour d’une mère pour ses enfants.

–> Retrouvez la chronique que j’ai consacrée à ce livre de Sylvie le Bihan, Amour propre, en cliquant sur ce lien : Chronique d’Amour propre

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Rencontre avec Laurence Tardieu : « Ce bonheur que j’ai éprouvé en écrivant ce livre, je pense et j’espère qu’on le ressent, que les lecteurs le ressentent »

Le 2 janvier dernier, les éditions Stock ont publié, dans la collection La bleue, le nouveau roman de Laurence Tardieu, Nous aurons été vivants.  Un roman qui est un hymne à la vie. Laurence Tardieu nous en parle avec émotion. 

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Comment s’est effectuée la genèse de ce roman ?

C’est un roman que j’ai pris un plaisir fou à écrire. Avec la fiction, j’ai retrouvé le bonheur de réinventer un monde dans lequel j’essaye de donner vie à des personnages, à travers leur bataille dans la vie d’explorer mes obsessions.

Quelle est le thème de ce livre, cette obsession ?

Dans ce roman j’ai trouvé le cadre dans lequel j’étais très libre pour explorer les thèmes qui me sont chers, notamment le thème du temps. J’avais très envie d’exprimer ce qu’est le temps dans une vie, à quel point nos vies sont terriblement brèves et en même temps, avec des instants d’éternité. C’est vraiment ce qui a déclenché le désir profond du livre.

Pouvez-vous nous présenter « Nous aurons été vivants » ?

Toute l’action du texte se déroule sur une journée particulière d’avril 2017 et tout commence sur une apparition dont on ne saura pas tout au long du livre si elle est réelle ou fantasmée. J’ai tenu à cette incertitude, car elle est juste pour exprimer ce qui peut se passer dans une vie, à savoir que rien n’est certain. On continue d’avancer avec des doutes qui pourtant provoquent des basculements importants. C’est exactement ce qui se passe avec cette apparition, c’est à dire quand Hannah un matin d’avril 2017, croit reconnaître sur le trottoir d’en face sa fille Lorette disparue il y a sept ans, alors qu’elle était âgée de 19 ans.

Une apparition qui la soulage ?

Quand elle croit l’apercevoir à quelques mètres d’elle, c’est à la fois un bonheur immense et un effroi. En effet, depuis sept ans elle s’est barricadée dans une forteresse intérieure pour échapper au chagrin, à la culpabilité, à l’incompréhension du départ de sa fille. Elle a voulu oublier. Elle a voulu oublier le passé, l’enfance de Lorette, sa vie avec le père de l’enfant, son passé de peintre. En quelques secondes, cette vision fracasse le fragile édifice qu’elle avait tenté de bâtir et elle se retrouve complètement désarmée. Deux bus passent à ce moment-là et quand ils repartent, Laurette ou celle qui lui ressemblait n’est plus là. Le livre commence ainsi.

C’est aussi un roman sur les moments de bascule dans la vie, ces moments où en une fraction de seconde, la vie bifurque…

Oui, la première partie ce n’est pas seulement Hannah, c’est aussi d’autres personnages qui ont tous un lien avec Anna et qui, ce matin-là, voient tous leur vie basculer. Il s’agit de Simon, le frère d’Hannah, qui est cancérologue et doit ce matin-là annoncer à une patiente condamnée, que sa tumeur a disparu. Il doit annoncer la vie et non la mort et se retrouve complètement désarmé. Il y a également Lydie, qui est la grande amie d’Hannah et qui réalise brutalement qu’elle n’a plus aucun désir pour son travail de publiciste, qui a tellement changé depuis ses débuts dans la profession. Ce matin-là, elle ne veut pas aller à son travail, car ça n’a plus de sens. Et au même moment, sans le savoir, son compagnon, prénommé Paul, revoit dans un café une femme à laquelle il a donné des cours de musique il y a plus de 30 ans. Une rencontre qui va provoquer des changements très grands dans la vie de Paul. Cette première partie, ce sont ces moments de basculement dans l’existence fragile de ces gens, fragile comme l’est toute existence.

Dans la seconde partie, on fait un bond en arrière

Je tiens beaucoup à la composition du texte. Dans la deuxième partie on revient 30 ans plutôt. La nuit de la chute du mur de Berlin en 1989. On remonte dans le temps par épisodes successifs, car j’avais très envie de montrer ce qu’est une vie, car une vie n’est pas un film que l’on déroule comme cela de manière linéaire, ni un parcours qu’on construit. On y retrouve Hannah, passionnée par son métier de peintre, d’artiste, car comme vous le savez la création est un sujet qui m’est cher. J’ai la chance de faire ce métier d’écrire depuis très longtemps et je suis absolument bouleversée, de plus en plus, par ce que c’est de mettre au monde des personnages, des vies, de faire naître un livre qui, auparavant, n’existait pas. J’avais envie d’explorer ce que peut être la création à travers ce métier de peintre.

La vie d’Hannah se construit avec en parallèle, la construction de l’Europe

De la même manière que la vie d’Hannah petit à petit est traversée par des fêlures, des ruptures, j’avais envie de montrer que cette vie était inscrite en France mais aussi en Europe. J’avais très envie de parler de ce rêve de l’Europe qu’on a eu le 9 novembre 1989, nuit d’un espoir fou, celui de l’unité, et de montrer de façon assez légère, comment petit à petit on est arrivé à l’Europe que nous connaissons aujourd’hui, qui est fracassée, disloquée, avec des murs en son sein.

Ce roman est avant tout un hymne à la vie

La troisième partie, je ne vous la dévoilerai pas car j’espère que vous aurez très envie de lire mon livre et de la découvrir par vous-même. Ce bonheur que j’ai éprouvé en écrivant ce livre, je pense et j’espère qu’on le ressent, que les lecteurs le ressentent notamment à travers la troisième partie où Hannah retrouve la joie de se sentir vivante en dépit de tout ce qui s’est passé et retrouve l’unité de la vie.

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Rencontre avec Agnès Martin Lugand : «  J’avais envie de parler du rapport au corps »

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En mars 2018, les éditions Michel Lafon ont publié « A la lumière du petit matin », le nouveau roman d’Agnès Martin-Lugand. Peut-on être heureux quand on se ment à soi-même ? Ou quand une épreuve vous conduit à faire le point et à vous recentrer sur vos besoins et vos priorités. Un roman touchant, viscéralement humain et… addictif ! Rencontre avec l’auteur.

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On compare parfois vos livres à des feel-good books, c’est-à-dire des livres qui font du bien. Est-ce que ce terme vous correspond ?

J’ai un avis très particulier sur ces livres-là, les livres feel-good. Je pars du principe que tous les livres sont des feel-good. Peu importe ce qu’on lit, on cherche nécessairement un bénéfice secondaire dans la lecture, que ce soit un polar, un documentaire, un essai, un roman d’amour ou de la littérature blanche. L’acte de lire, à partir du moment où on entre dans une librairie pour acheter un livre parce qu’on a envie de l’acheter, peu importe le contenu on sait qu’on va passer un bon moment . Pour moi tous les livres doivent être dans la catégorie feel-good. Moi finalement je raconte des histoires d’amour, des tranches de vie, des portraits de femmes, alors certes ce sont toujours des romans d’amour parce que l’amour fait partie de la vie de tout le monde, mais finalement à chaque fois c’est le parcours personnel du personnage principal qui m’intéresse. Si ça fait du bien tant mieux, mais je pense que ce sont tous les livres qui font du bien.

Il y a toute une mouvance dans la littérature actuelle qui consiste à mêler essai de développement personnel et roman. Considérez-vous que vos romans s’inscrivent dans cette mouvance de roman de développement personnel ?

Je peux comprendre qu’on dise de mes romans qu’ils peuvent entrer dans cette catégorie là mais moi je n’écris pas dans l’idée de faire une histoire de type développement personnel. Après, j’ai conscience de mon premier métier, j’étais psychologue, je ne vais pas me renier. Mais être psychologue ce n’est pas donner des recettes miracles pour s’en sortir, ce n’est pas être coach de vie. Et jamais dans mes romans je ne cherche à donner de recette pour aller mieux. Ce n’est pas du tout ça qui m’anime dans l’écriture. Ce qui m’anime, c’est de vivre en fusion avec mon personnage et de raconter une histoire. Après, chacun finalement, avec sa propre sensibilité, sa propre histoire, y trouve ce qu’il cherche.

Il y a des thématiques récurrentes dans vos livres, notamment la résilience.

Je pense que oui, c’est une certaine obsession chez moi de savoir comment on peut rebondir, suite à une épreuve, parce que c’est toujours intéressant de voir le champ des possibles. Il y a tellement de manières possibles de vivre un drame, il y a tellement de formes de résilience possibles, Il y a tellement de façons de traverser un deuil, tellement de façons de traverser une rupture amoureuse. C’est un thème qui m’obsède.

Dans ce roman vous avez eu envie de parler de l’infidélité du point de vue de la maîtresse et de montrer que la maîtresse peut aussi être un être en souffrance…

Oui, je voulais parler d’une femme en sortant de la caricature de la maîtresse femme fatale, qui va briser des couples et des familles et passer d’un homme à l’autre. J’avais vraiment envie de parler de la femme amoureuse qui souffre, qui attend, qui a juste la malchance de tomber amoureuse d’un homme non libre. Hortense ici est une femme qui essayé de lutter contre ça, mais elle s’est laissée embarquer dans cette passion amoureuse. J’avais envie de rendre hommage d’une certaine façon, même si le mot est fort, à ces femmes qui souffrent, parce qu’elles sont logiquement décriées. Alors que ici Hortense est capable de culpabilité vis-à-vis de la famille de son amant, elle dit qu’elle n’a jamais voulu être une maîtresse, ce n’était pas prévu dans son chemin de vie. Elle attend, elle subit. Elle a compris que si elle voulait le garder un minimum près d’elle, elle devait se contenter de ce qu’elle a. Et elle en souffre.

Ce roman fait une part belle à l’univers de la danse. Comment avez-vous fait pour aborder cette discipline, avez-vous effectué de la danse vous-même ?

Je n’ai jamais pris un seul cours de danse même petite fille. Après, il est vrai que quand j’ai commencé à penser au personnage d’Hortense, immédiatement j’ai pensé à la professeur qui se blesse. Parce que j’avais envie de parler du rapport au corps qui est une grosse partie du roman. Et puis comme à chaque fois que j’écris, je me suis glissée dans la peau du personnage, je me suis projetée, et pour étoffer tout cela, j’ai rencontré une professeur de danse qui a elle-même créé son école et qui m’a parlé de ses élèves, de son école, de son langage. Et à la fin du roman, quand celui-ci était terminé, j’ai échangé avec une danseuse de scène, ce qui m’a permis de confronter ce que j’avais projeté dans le rapport au corps et dans le mouvement à sa réalité à elle en tant que danseuse.

—–> Retrouvez la chronique que j’avais consacrée à ce roman ici : A la lumière du petit matin

 

La KarInterview de Agnès Martin-Lugand : « Je souhaite simplement raconter des histoires où l’espoir est permis, où l’on voit le joli de la vie. « 

Le 29 mars dernier, les éditions Michel Lafon ont publié le 6ème roman de Agnès Martin Lugand : A la lumière du petit matin. Rencontre avec la romancière.

Quel a été le point de départ de ce roman, ce qui vous a donné l’idée et l’envie de l’écrire ?

Le personnage d’Hortense m’a appelée, m’a saisie. J’ai rapidement pensé à une professeur de danse, à son rapport au corps, surtout quand celui-ci est blessé. Et puis, j’ai souhaité me projeter dans cette position de l’ « autre » femme, la maîtresse, l’amante. On en parle peu. Je souhaitais sortir du cliché de la femme fatale, briseuse de famille. Hortense est simplement une femme amoureuse…

Votre héroïne, Hortense, semble épanouie dans sa vie tant professionnelle que personnelle. Semble seulement. Il lui faudra un accident pour prendre le temps de se poser les bonnes questions. Pensez-vous qu’il faille un drame (blessure, accident, licenciement, …) pour que l’on s’interroge vraiment sur nos choix, nos besoins, le sens de notre vie ? Et donc que l’on change ?

Quand tout va bien, on évite de se poser des questions, certainement de peur de mettre en péril un équilibre qui peut être fragile ! J’ai tendance à penser qu’en cas d’une épreuve à traverser, nous avons la possibilité de prendre du recul, de la distance. Nous pouvons aussi nous découvrir des capacités insoupçonnées pour endurer ce que la vie nous impose. Cela n’amène peut-être pas nécessairement à changer du tout au tout, mais au moins à avoir un nouveau regard sur la façon dont on mène sa vie et à grandir d’une certaine façon.

C’est un accident qui joue ici le rôle de révélateur, qui invite Hortense à réaliser qu’elle se ment, passe à côté de sa vie. Ne pensez-vous pas que bien souvent, notre petite voix intérieure, notre intuition, nous préviennent de nos mauvais choix, mais nous préférons être sourd et aveugle ?

Effectivement, je crois que nous avons la merveilleuse faculté à ne pas voir ce qui nous éclate au visage ! C’est plus confortable. Qui souhaite volontairement se créer des soucis ? Pas grand monde, je pense. Et puis, inconsciemment, on sait que l’on apprend de ses erreurs. Certains rebondissent merveilleusement bien après avoir été au fond du trou. Ne savoure-t-on pas mieux le bonheur quand on a vécu quelques épreuves ?

Certes, votre héroïne vit un double drame : la perte proche de ses parents, mais aussi une grave blessure alors que son corps est son outil de travail. Passage à vide aussi pour Elias, un autre personnage. Mais pour autant votre roman n’est pas triste. Au contraire, il est porteur d’espoir. Est-ce une façon de dire aux lecteurs qu’il ne faut pas s’arrêter à ne voir que l’épreuve, qu’elle peut être un tremplin vers un avenir meilleur ?

Je suis quelqu’un d’optimiste. Je ne cherche pas à délivrer un quelconque message dans mes romans. Je souhaite simplement raconter des histoires où l’espoir est permis, où l’on voit le joli de la vie. Pourquoi se l’interdire ? Beaucoup d’histoires de la « vraie » vie se terminent bien, pourquoi se priver de les raconter dans des romans ? J’aime faire traverser des épreuves à mes personnages, comme Hortense ou Élias, parce que j’aime les aider à cicatriser et les mettre sur le chemin de la « lumière ». Je souhaitais de la lumière dans ce roman, d’où son titre !

A quelques jours de la publication de votre 6ème roman, dans quel état d’esprit êtes-vous : le fabuleux succès de vos précédents romans vous préserve-t-il du trac, ou vit-on chaque publication comme si c’était la première ?

Le trac est là, bien présent, dans le corps, dans la tête, partout ! J’ai toujours le sentiment de faire le grand saut. Chaque sortie de roman est pour moi un nouveau défi, une nouvelle mise à nue, une remise en cause. Je refuse d’être blasée, ce serait si triste. Ce moment de la publication est un moteur pour moi. C’est l’aboutissement de longs mois de travail, d’émotion, alors je pense qu’il faut le vivre pleinement malgré les insomnies !

Retrouvez la chronique que j’ai consacrée à ce roman en cliquant ici : A la lumière du petit matin, Agnès Martin Lugand