Géraldine Dalban-Moreynas : « Méfiez-vous du sentiment de ne pas être malheureux »

Après l’énorme succès de son premier roman « On ne meurt pas d’amour (chronique ICI), c’est aux éditions Albin Michel que Géraldine Dalban-Moreynas publie son deuxième livre en ce mois d’octobre : « Elle voulait juste être heureuse ». Rencontre avec la chaleureuse romancière dans le superbe cadre de l’Alcazar à Paris.

Comment est venue l’idée de ce deuxième livre « Elle voulait juste être heureuse » ?

Petit à petit, j’ai commencé à avoir beaucoup de monde à me suivre sur Instagram (compte Insta : Geraldinefromlabutte) et revenait souvent la remarque : « Vous, c’est facile, vous avez claqué des doigts, vous avez acheté un Riad à Marrakech, vous vous êtes mise à vendre des tapis et ça cartonne ». Je me suis dit que j’allais écrire pour démonter un peu ce mythe de petite fille née avec une cuillère en argent dans la bouche, pour laquelle tout a été facile, car ce n’est pas vrai. Et j’avais aussi beaucoup envie de répondre à ces gens qui m’écrivaient et qui me disaient ne pas oser quitter une situation qui ne leur convenait pas.

La notion de bonheur

J’avais envie de dire à travers ce livre : si à un moment donné, vous sentez que vous n’êtes pas à votre place, n’y restez pas. Méfiez-vous du sentiment de ne pas être malheureux. Si on demande aux gens : ça va ? Ils répondent que ça va, c’est une forme d’encéphalogramme plat. Mais si vous leur demandez s’ils sont heureux, ils ne sont pas capables de répondre, car s’ils s’interrogent vraiment, ils réalisent qu’ils ne le sont pas vraiment. Donc prenez le risque, même si c’est compliqué, raide parfois, pour atteindre cette place où vous pourrez vous dire « là je suis heureux ».

C’est aussi une histoire d’amour

J’avais aussi envie de raconter cette société où il est très difficile d’aimer, surtout passé 40 ans, car avant on est encore un peu naïf. Il y a une violence de la société amoureuse actuelle due aux applis de rencontres, aux réseaux sociaux, à cette société où on peut tout faire en cliquant sur son téléphone. Les sites de rencontre ont apporté une urgence tant dans la rencontre, dans le développement des sentiments que dans la rupture. Tout va hyper vite. On se rencontre beaucoup plus vite qu’avant, on se dit « je t’aime » au bout de 3 jours et on se désaime aussi rapidement.

Un livre qui peut accompagner les gens

Je vois dans les retours, que ce livre peut accompagner les gens, leur donner l’impulsion s’ils ont envie de changer mais n’osent pas sauter le pas en raison de la pression de leur entourage, de peurs diverses.

Rencontre avec Julien Delmaire

« Le roman est plus comme un trip alors que la poésie est plus comme un shoot »

delta blues

En cette rentrée littéraire des éditions Grasset, Julien Delmaire publie un roman fascinant Delta Blues. Un véritable voyage dans le Mississipi des années 30. Rencontre avec l’auteur.

Avant le roman, il y a eu la poésie

J’ai commencé par la poésie. J’ai publié 6 recueils de poésie avant de publier mon premier roman. J’ai commencé avec le slam en 2001. J’étais tellement féru de poésie, de cette alchimie verbale entre les mots, que je ne ressentais pas vraiment le besoin de m’aventurer vers le roman.

Quel est le déclic qui vous a fait faire le grand saut de la poésie au roman ?

Je m’étais lancé dans un poème en prose plus long que d’habitude. Et arrivé à 15 ou 20 pages, je me suis dit que je tenais peut-être là le début de quelque chose. J’ai continué à écrire, ai éprouvé le besoin de faire naitre d’autres personnages. Et j’ai découvert le plaisir de la longue durée, de pouvoir créer d’autres temporalités. Le roman est plus comme un trip alors que la poésie est plus comme un shoot. Aujourd’hui, je passe ma poésie en contrebande dans le roman. Aujourd’hui le roman est le lieu qui accueille tout ce que j’ai envie d’expérimenter.

Parlez-nous de Delta Blues, votre quatrième roman

Je l’ai en tête depuis une dizaine d’années. J’ai mis 2 ans ½ à l’écrire. C’est un peu la quintessence de tout ce qui était en germe dans mes précédents livres :  la musique, les paysages et des visages qui se rencontrent pour créer un rêve éveillé où l’on chemine, pris par la main par le blues.

Faites-nous le pitch du roman

On est en 1932 dans le delta du Mississipi, où il y a une sécheresse terrible. C’est en quelque sorte « un polar climatique », c’est-à-dire que la sécheresse est omniprésente dès les premières pages et on sent qu’un drame se prépare. Le roman s’ouvre comme un roman d’amour, avec deux amants noirs, Betty et Steve. Cet amour-là est tout ce qu’il leur reste pour résister à un contexte économique et politique extrêmement oppressant. Le delta du Mississipi à cette époque est d’ailleurs surnommé par les noirs « l’enfer sur terre ».

Il y a une forte dimension mystique dans le roman

Il y a beaucoup de références au vaudou qui était extrêmement vivace dans le Mississipi de l’époque. C’est à la fois une religion (rites, invocations, sortilèges) et une médecine alternative basée sur la connaissance des plantes.  Les noirs n’avaient en effet pas accès à la médecine officielle. Saphira dans le roman est une sorcière vaudou, qui interpelle les divinités et influe sur le destin des personnages.

Quel a été l’élément déclencheur de ce roman ?

C’est la légende de Robert Johnson, un des plus fameux bluesmen des années 30. Il est réputé car il aurait fait un pacte avec le dieu Vaudou, Legba. Legba lui aurait pris sa guitare et l’aurait accordée de telle sorte qu’ensuite, Robert Johnson est devenu un prodige de la guitare. Il est présent dans ce roman et le traverse sous le nom de Bobby.

Je vous donne rendez-vous très bientôt pour partager avec vous mes impressions de lecture enthousiastes sur ce roman!

Rencontre avec Grégoire Delacourt

« J’ai voulu écrire un roman sur la souffrance des gens »

Delacourt Grasset
©Karine Fléjo photographie

Ce mercredi 23 septembre, les éditions grasset organisaient un merveilleux petit déjeuner avec Grégoire Delacourt, dans le joli cadre des Deux Magots. Rencontre avec l’auteur du roman Un jour viendra couleur orange (éditions Grasset)

C’est un livre différent en ce sens qu’il est très engagé

Le changement, c’est notamment l’éditeur. Il y a eu plein de changements dans ma vie : je suis parti vivre à l’étranger, j’ai changé d’éditeur. Or on a une relation très intime avec son éditeur.  Une journaliste m’a dit : « Vous avez écrit en exil ». J’ai écrit plus loin et paradoxalement j’étais plus près. Le fait d’être loin a enlevé des pudeurs. Je me suis dit : « Prends des risques, va dans la violence du monde, dans la matière, dans la chair de la colère. »

Ce qui m’a le plus marquée dans ce nouveau roman, c’est la justesse de l’analyse psychologique, et ce, pour chaque personnage

J’ai rencontré chacun de mes personnages. Rencontré au sens de « laissé l’autre m’envahir ». Louise existe, c’est une infirmière en soin palliatifs que j’ai rencontrée par exemple.

Vous abordez la colère des gilets jaunes notamment. Vous êtes en plein dans l’actualité

Oui, mais ce n’est pas un roman sur les gilets jaunes, j’ai voulu écrire un roman sur la souffrance des gens. Je ne traite pas une actualité, je traite une permanence, la souffrance permanente des gens, ce qui me permet d’être dans l’immédiateté de l’époque.

Un jour viendra couleur orange
©Karine Fléjo photographie

Qu’est-ce qui vous a amené à l’écriture ?

J’ai commencé à écrire très tard, à 50 ans, parce que j’ai eu envie de dire à ces gens qu’ils ne sont pas seuls avec leur souffrance, qu’ils existent. Moi, les livres m’ont sauvé. J’ai découvert les livres, j’ai rêvé. Dans chaque livre, il y a une promesse de quelque chose de possible. A mon tour, j’ai envie d’écrire des histoires pour les gens qui souffrent.

Vous écrivez sur la souffrance mais sans verser dans le pathos

J’essaye mais c’est super dur. J’ai enlevé la musique. Je me suis dit : il ne faut pas que j’écrive la phrase de trop, le mot de trop. Les mots, il faut les retenir. J’écris puis ensuite j’enlève, c’est aussi le travail que je fais avec mon éditrice.

Delacourt Grégoire
©Karine Fléjo photographie

Comment travaillez-vous avec votre éditrice ?

J’aime bien écrire mon roman vite et le donner imparfait. Je ne suis pas du genre à passer des heures à regarder chaque phrase avant de l’adresser à l’éditrice. Puis avec l’éditrice on rentre dans la chair du texte, on enlève le gras, on modifie des choses. A partir du moment où on a une immense confiance en l’éditrice, c’est un travail merveilleux. J’adore faire cela.

Comment s’ébauche un roman ?

J’écris dans ma tête et ne commence à écrire sur le papier que quand j’ai terminé d’écrire le roman dans ma tête. Chaque jour, de 7h à 13h, du lundi au dimanche, pendant trois mois, j’écris. Je m’y consacre totalement.

Retrouvez la chronique que j’ai consacrée au roman de Grégoire Delacourt ICI

Sébastien L. Chauzu : « La littérature est un excellent moyen pour approcher des personnages qu’on n’aurait pas envie de côtoyer »

Sébastien L. Chauzu

©Karine Fléjo photographie

Sébastien L. Chauzu est professeur dans un lycée du New Brunswick au Canada. « Modifié » est son premier roman, tout beau tout chaud, sorti chez Grasset début mars 2020. Rencontre avec l’auteur.

Comment vous est venue l’idée de ce roman ?

Je ne me suis pas réveillé un jour en me disant : « Ah oui, j’ai envie d’écrire sur un gamin qui est différent ». Ce sont plutôt des fils qui se sont mis en place. Mon personnage, qui s’appelle « Modifié », est un gamin différent des autres. Ce n’est pas un gamin en particulier, mais plusieurs gamins que j’ai pu observer en tant qu’enseignant. Les écoles au Canada sont des écoles inclusives, c’est-à-dire qu’on y accueille tous les élèves, y compris les élèves avec un handicap physique ou mental, les élèves autistes.

Ici la femme, nommée Martha, ne se montre pas très maternelle avec l’enfant, ni chaleureuse avec sa belle-fille

Non, j’ai volontairement choisi une femme qui ne rentre pas dans le cliché de la femme naturellement aimante et attentionnée envers l’enfant. Je trouve qu’il est important de jouer avec les clichés, de ne pas en avoir peur.

Modifié, éditions Grasset

©Karine Fléjo photographie

Quand vous avez commencé à écrire ce roman, est-ce que toute la trame de l’histoire était en place ?

Je suis admiratif des auteurs qui disent « J’ai pensé à tout mon roman, et en un jet, je l’ai écrit ». Je suis admiratif de cette méthode de travail et dans le même temps, je me dis que cette méthode empêche d’avoir des surprises. Or dans ma façon de travailler,  je suis surpris parfois, car je pars de plusieurs fils et découvre au fur et à mesure des tissages, des liens entre ces fils que je n’avais pas envisagés. C’est ce que je trouve intéressant.

Chaque lecteur s’approprie le roman

Pour certains, il s’agit d’un livre sur l’autisme, pour d’autres c’est un livre humoristique et pour d’autres enfin il s’agit d’une enquête policière. L’enquête policière n’est pas ce que j’ai voulu mettre en avant. L’enquête est juste un miroir pour faire comprendre des choses sur Martha, sur ce qu’elle aime, ce qui lui fait peur dans la vie. Quant au personnage de Modifié, au Canada, on peut voir les gamins comme cela évoluer librement. Ils commencent à travailler à partir 14 ans, à conduire à 16 ans. Ils ont plus de liberté, de marge de manœuvre qu’ici en France.

Sébastien L. Chauzu

©Karine Fléjo photographie

C’est un roman plein d’humour, qui flirte avec l’absurde, le burlesque

J’ai fait ma thèse sur L’absurde. Donc l’absurde, l’humour, c’est très important pour moi. C’est vraiment l’objectif que je cherche à atteindre : pas seulement regarder les choses mais avoir un léger décalage qui permet de rire des choses, de rire de soi. J’adore faire cela, je trouve que c’est un exercice délicat extrêmement intéressant.

Quels sont les auteurs qui vous ont inspiré dans ce côté burlesque ?

John Cheever par exemple, auteur américain qui a écrit des nouvelles dont  « The Swimmer ».  On l’appelait le Tchekhov des banlieues car il a cette capacité à observer le trivial et à prendre de la distance pour décrire ces situations avec une certaine tendresse et une certaine ironie. L’absurde, le rire, permettent de se rapprocher des gens.

Tout comme on se rapproche de vos personnages…

Mes personnages c’est pareil, oui : on n’a pas forcément envie de les connaitre,  de les côtoyer. Un gamin comme Modifié, si on le rencontre demain dans la rue, ce ne sera pas simple de parler avec lui. Un livre, ça permet d’installer un regard, une atmosphère, qui permet de se rapprocher  de personnages comme celui-là. Et la fois d’après, quand on va le rencontrer, on va repenser à toutes ces choses lues et cela va aider à briser la glace, à entrer dans son univers. Tous les personnages que je décris sont comme cela. Des personnages que je n’ai pas forcément envie de rencontrer, ou alors pour lesquels je sais qu’il me faudra beaucoup de temps pour les comprendre et commencer à les apprécier. Il y a des personnes que l’on rencontre de suite, on a les mêmes codes, immédiatement on partage tout. Il y a d’autres personnes avec lesquelles c’est plus difficile, cela demande plus d’effort. Et la littérature, je trouve, est un excellent moyen pour approcher des personnages qu’on n’aurait pas envie de côtoyer.

Martha et Allison sont en fait le même personnage, à deux stades différents de la vie?

Oui, Allison ne veut pas devenir comme Martha et Martha envie la liberté d’Allison de s’assumer telle qu’elle est. Etre capable de grandir, c’est accepter ce que l’on a été. Personnellement je ne me suis jamais senti aussi bien dans ma vie que quand j’ai accepté les échecs que j’ai pu avoir dans ma vie, quand j’ai admis que je ne peux plus revenir en arrière. Et le personnage d’Alison représente exactement ce que Martha n’a pas su être à une étape de sa vie. Et quand Martha se réconcilie avec Alison, elle se réconcilie avec elle-même, avec son passé. Je n’ai pas voulu de conflits de générations entre les personnages, mais un conflit de génération à l’intérieur de soi-même.

 

 

Sophie Tal Men : « Je pense que l’écriture me rend plus zen en tant que médecin »

Va où le vent te berce Sophie Tal Men

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Sophie Tal Men est cheffe de service en neurologie à l’hôpital de Lorient. « Va où le vent te berce » est son cinquième roman. Au hasard d’une rencontre, elle a fait la connaissance de bénévoles berceurs dans les hôpitaux pour enfants et a voulu rendre hommage à ces bénévoles, conteurs, magiciens, berceurs qui réconfortent les enfants, leur offrent une part de rêve. Rencontre avec une femme aussi chaleureuse que talentueuse.

Comment avez-vous procédé pour être publiée la première fois ?

J’avais rédigé un manuscrit, l’avais imprimé et adressé à 16 éditeurs parisiens. Or deux mois après, je n’avais reçu que deux réponses négatives. Or il y a un côté frustrant quand on a vibré à écrire un roman et qu’on ne sait pas s’ils l’ont lu ou pas. Or je voulais avoir un retour des lecteurs c’est pourquoi je l’ai mis sur Amazon, en auto-édition. Et cela a été très immédiat puisque trois semaines plus tard j’étais en tête des ventes sur Amazon et du coup j’ai été contactée par plusieurs maisons d’édition, dont Albin Michel.

Sophie Tal Men

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Quand est née votre passion pour l’écriture ?

J’ai toujours aimé écrire. J’écrivais des poèmes. Après le bac je ne savais pas trop que faire, études littéraires ou de médecine. Mais je suis d’une famille de médecin, donc très pragmatique, mon père m’a dit : les médecins écrivent, l’écriture pourra toujours être là mais la médecine ne peut pas être envisagée sur le tard. La médecine c’est maintenant. Je l’ai écouté et ne l’ai pas regretté.

Dans votre roman « Va où le vent te berce », il est question de berceurs de bébés à l’hôpital

Je travaille depuis quinze ans à l’hôpital or je ne savais pas qu’il y avait des personnes bénévoles qui venaient bercer les bébés, pour prendre le relais des parents. Il est montré que ces bébés vont plus vite récupérer s’ils sont bercés, s’ils ont de l’attention. C’est très développé aux Etats-Unis et cela commence à venir en France. Quand j’ai découvert cela, est né un personnage, Gabriel, un berceur qui n’est pas à l’aise avec les autres. Or il découvre étonné qu’il a un don pour bercer les bébés. Et à cette occasion, il va rencontrer Anna, qui vient d’accoucher. C’est cette rencontre de deux blessés de la vie qui va tout changer.

Sophie Tal Men

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La résilience est un thème qui vous est cher

Oui, c’est un thème que j’aime bien travailler dans mes romans : la résilience, la reconstruction après un drame, comment on avance. L’importance du rapport à l’autre, comment les autres vont nous aider à laisser de côté les fantômes du passé et à aller de l’avant m’intéresse beaucoup.

En quoi vos deux métiers, à savoir neurologue et écrivain, se nourrissent l’un l’autre ?

Je pense que l’écriture me rend plus zen en tant que médecin. Parce que c’est ma soupape de retrouver mes personnages. Cette petite vie parallèle me permet d’évacuer les émotions de ma journée en tant que médecin, surtout quand on passe la journée à l’hôpital avec des personnes que l’on rencontre à des moments pas faciles de leur vie. Et du coup j’ai plein de choses a évacuer le soir. Cela a été le moteur de mon premier roman et l’est resté : évacuer des émotions sous forme d’histoire. C’est pourquoi j’ai opté pour une écriture bien-être.

Et dans l’autre sens, en tant que médecin, je croise plein de patients, plein de trajectoires de vie, cela nourrit mes histoires, donne plein de sujets.

sophie-tal-men-albin-michel

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Rencontre avec Anne-Dauphine Julliand : « J’ai envie de mettre de la lumière dans les endroits où on n’en voit pas nécessairement »

Anne Dauphine Julliand

©Karine Fléjo photographie

Après « Deux petits pas sur le sable mouillé » et le film documentaire « Et les mistrals gagnants », Anne-Dauphine Julliand, journaliste, signe son premier roman : Jules-César, roman à paraître le 16 octobre aux éditions Les Arènes . Un roman aussi lumineux que bouleversant, dans lequel l’auteure nous interroge : jusqu’où serions-nous prêts à aller pour sauver la vie d’un enfant ?

Dans ce roman, Jules-César est un petit sénégalais âgé 7 ans, qui doit venir en France se faire greffer un rein. Son papa, Augustin, va l’accompagner et sera son donneur. Une épopée viscéralement humaine.

C’est un roman dans lequel la maladie n’est finalement que la trame de fond

Je souhaitais aborder la thématique de la paternité et du rapport des enfants à la vie bien plus que de leur rapport à la maladie. Et j’avais très envie d’aller puiser dans notre humanité. Car c’est de cela dont on a besoin, des  révélateurs de notre humanité. J’ai à chaque fois la maladie en lame de fond dans mes écrits, mais ce n’est pas mon sujet en fait : c’est ce que la maladie révèle de ce que l’on est, de ce qui compte vraiment, de nos limites, de notre capacité ou pas à nous dépasser, qui est mon vrai sujet.  La maladie est un révélateur exceptionnel. D’ailleurs, je pense qu’on ne devrait pas attendre que la maladie survienne et qu’on soit en panique, pour s’interroger sur ce qui compte pour nous. Il faut avoir ce réflexe de se demander ce qui compte pour nous et orienter sa vie vers cela.

Ce livre est à deux voix, les chapitres alternent entre la voix de Jules-César, un petit garçon sénégalais de 7 ans  en attente de greffe de rein et d’Augustin son papa, donneur d’organe. Pourquoi la greffe comme sujet, qu’est-ce qui vous a inspiré ?

Dans Et les mistrals gagnants, qui est le film documentaire que j’ai réalisé en 2017, il y a un petit garçon nommé Imad, venu d’Algérie avec son père pour se faire greffer en France. Et cet enfant nous donne une telle leçon d’humanité, qu’il m’a inspirée. Même si ce roman n’est pas son histoire, même si son histoire m’a juste servi de point d’appui. Je me suis demandé : jusqu’où sommes-nous prêts a aller pour sauver la vie d un enfant?

Jules César de Anne Dauphine Julliand

©Karine Fléjo photographie

Qu’est-ce qui vous a donné envie de passer du récit à la fiction ? Quels sont les éléments qui vous ont plu dans l’exercice de la fiction et quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées ?

J’ai aimé créer ces personnages, les apprivoiser, les voir évoluer et même me dépasser. Par contre, je m’étais dit que l’avantage du roman, c’est que tout est ouvert, tout est possible. Or le « tout est possible » ce n’est pas tant une liberté qu’une très grosse contrainte en fait. Parce qu’on peut partir dans n’importe quelle direction.

Vous évitez l’écueil du pathos. Vous portez ce sujet de façon admirable, avec une infinie délicatesse

J’ai beau aborder des sujets très difficiles, je suis d’une pudeur et d’un respect très grands. Je déteste le pathos, cela ne sert à rien de faire pleurer les gens pour les faire pleurer. Je fais souvent pleurer les gens, j’en suis désolée. Mais si pleurer, souvent ouvre le cœur,  trop pleurer le referme. Et alors on ne parvient plus à se rencontrer. Or un livre, c’est une rencontre. Et puis, la vie m’a appris que soit on est focalisé sur sa souffrance, soit on est capable d’avoir une vision plus globale de sa vie avec les différents aspects qui la composent J’avais envie de dire, qu’ à chaque fois on est maître de notre vie. Je n’aime pas les livres durs, les livres âpres, dont on sort sans pouvoir respirer, même s’ils sont très bien écrits. J’ai envie de mettre de la lumière, de la grâce aussi, dans les endroits où on n’en voit pas nécessairement.

Anne-Dauphine Julliand et Karine Fléjo

©Karine Fléjo photographie

Augustin, le père, éprouve une certaine peur de son enfant. Pouvez-vous nous en parler?

Oui, Augustin a en quelque sorte peur de Jules César, parce que cet enfant le renvoie à ses limites et à ses propres fragilités. Or il n’a pas envie de s’en approcher. Il a peur de ce petit garçon dans lequel il ne se reconnaît pas, parce qu’il est chétif, parce qu’il est malade, parce qu’il va le confronter à la mort,. Il n’a pas envie d’aller à ses limites que seul l’amour peut dépasser.

Au contact de son fils, Augustin va le redécouvrir et apprendre à l’aimer

Augustin va comprendre quelque chose d’important : la seule chose qu’il peut promettre à son enfant, ce n’est pas qu’il va être heureux, ce n’est pas qu’il va vivre longtemps, ce n’est pas qu’il va avoir une vie parfaite et privilégiée, c’est juste qu’il va l’aimer toute sa vie. C’est ce qu’Augustin va découvrir : la seule chose qu’attend un enfant à chacune des étapes de sa vie, c’est d’être aimé.

Vous avez écrit ce roman pendant la période de deuil de votre fille. Est-ce que cette écriture a eu pour vous des vertus thérapeutiques ?

Pour guérir de mes deuils, je vais voir des personnes qui guérissent le deuil (psychologues, …), parce qu’il y a des peines viscérales qui ne se partagent pas dans les écrits. Par contre, il est certain que les écrits aident à mettre à distance, à déposer certaines peines, à assumer.

—> Un roman que je vous conseille vivement et dont je vous reparlerai plus longuement ici jeudi prochain !

Jules-César Anne-Dauphine Julliand

©Karine Fléjo photographie

 

Rencontre avec Guy Lagache : « On est seul en tant qu’écrivain, alors que dans l’écriture journalistique on n’est jamais seul »

Guy Lagache et son éditrice Juliette Joste (éditions Grasset), sont venus présenter le roman « Une histoire impossible », paru en ce mois de mai, à la librairie Ici-Grands boulevards à Paris. Rencontre avec l’auteur de ce magnifique premier roman.

Guy Lagache romancier et journaliste

©Karine Fléjo photographie

C’est un texte palpitant, prenant, aussi fort dans la grande que dans la petite histoire. Pouvez-vous nous dire de quoi il s’agit ?

En fait, c’est parti d’un truc assez simple. Il y a quatre ans, à la télévision je m’occupais de l’info et des magazines documentaires au sein du groupe Canal, quand avec notre équipe on a construit une série de documentaires historiques, en appliquant la logique de l’investigation à l’histoire. Et, pour le premier numéro de notre série, on a parlé du débarquement du 6 juin 1940. Et à un moment donné, on a récupéré un document photographique sur lequel il y avait le Général Leclerc qui foulait la plage de Normandie en sortant de la barge, et à sa droite, il y avait un homme.  Et j’ai réalisé que c’était mon grand-père.

Mon grand-père est mort 15 ans avant ma naissance et ma grand-mère nous a juste dit qu’elle et mon grand-père avaient été des résistants de la première heure. Ce que je savais aussi, c’est que leur rencontre s’était faite dans des conditions extrêmement particulières, en 1940, alors que mon grand-père était haut fonctionnaire, diplomate en Chine, et ma grand-mère une jeune fille britannique. Quand mon grand-père a rencontré ma grand-mère, il était déjà marié et avait un enfant. Au-delà de ça, je ne savais rien de leur vie, juste qu’il a débarqué quatre ans plus tard avec le général Leclerc. J’ai toujours été traversé par la question de savoir ce que j’aurais fait à leur place en 1940 ? Je n’avais aucune info car ma grand-mère a brûlé toute sa correspondance avec son mari et parce que mon grand-père est mort. Donc j’ai eu envie de raconter ce qu’aurait pu être leur histoire. Ce qu’a été le destin de cet homme qui a dû faire un choix difficile et un choix qui n’était pas seulement politique.

Ce passage de journaliste à romancier, c’était difficile, c’était nécessaire, ou une libération ?

C’est d’abord un combat. C’est l’Everest (rires). On commence, on se dit que l’objectif c’est d’aller au bout, sauf que cela va prendre trois ans. En plus, c’est un travail d’une immense solitude. Ensuite, il y a un truc que je trouve absolument génial : j’adore raconter des histoires et en tant que journaliste, je l’ai fait souvent pour des documentaires, mais dans la fiction ce qui est extraordinaire c’est qu’on peut pipoter sans aucun problème ! C’est un vrai plaisir et une vraie découverte.

Guy Lagache et Juliette Joste

©Karine Fléjo photographie

Une des forces du roman, c’est d’alterner les deux points de vue de Paul et Margot, les deux héros. Comment faites-vous cet exercice ?

Je l’ai fait intuitivement. Je suis descendu à l’intérieur de moi-même. C’est effrayant car on est seul comme écrivain, alors que dans l’écriture journalistique on n’est jamais seul. J’avais ma femme que je saoulais, à qui je lisais chaque chapitre pour savoir si ça sonnait bien. Mais cela reste très solitaire.

Ce qui est aussi très réussi dans votre livre, c’est la construction, la scénographie, le rythme. Il y a le sens du récit, une maîtrise de l’outil romanesque, qui impressionnent pour un premier roman. D’où cela vient-il ?

A la télé, avec mon équipe à M6, j’ai pris conscience de l’importance de l’histoire. On a raconté des histoires dans nos documentaires et cela m’a beaucoup servi. On avait une vision non-linéaire de la façon de les raconter.

Deuxième chose, c’est une histoire dans laquelle j’avance en reculant tout le temps. Je veux être dans le cerveau de mes personnages. Je me suis amusé à faire des associations d’idées sur la base d’expériences, c’est ce qui m’a guidé. Les récits que j’ai pu faire à la télévision, que ce soit en économie, en histoire, m’ont beaucoup aidé dans la façon de raconter cette histoire-ci.

Guy Lagache

©Karine Fléjo photographie

Pour vous, c’est très important dans ce livre cette question de la conscience, des choix.

Oui. Il y a des périodes dans l’histoire où on fait des choix qui ne sont pas du tout politiques. En mai 1940, quand le gouvernement a décidé de cesser les combats, peu de gens ont décidé de faire de la résistance. Or ceux qui se sont engagés ne se sont pas lancés dans la résistance sur la base d’une analyse politique réfléchie je pense. Ceux qui l’ont fait, avaient un truc en commun : ils ont trouvé une force incroyable, celle d’aller à l’encontre du conformisme et du conservatisme, au risque de tout perdre. Donc Paul a comme choix : j’ai une carrière, je peux gravir les échelons, avoir plus de pouvoir, plus de statut, ou j’entre dans la résistance et quitte ma femme et mon enfant au risque de tout perdre. Que faut-il pour être capable d’être en rupture comme ça ? Je trouve cette question-là passionnante.

S’il y a une histoire d’amour réussie dans ce livre, c’est celle entre la grand-mère et son petit-fils. Pensez-vous que votre grand-mère aurait été fière de ce livre ?

J’espère, ma grand-mère fait partie des gens qui m’ont le plus aimé. Ma thèse était que Margot ressemblait à ma grand-mère : une femme qui en apparence, à la fin de sa vie, est très réservée, loin de la fantaisie, mais qui, dans la période de guerre, est Margot, une femme très rock. Comme s’il y avait un feu sous sa glace.

Une histoire impossible de Guy Lagache

©Karine Fléjo photographie

—> Retrouvez la chronique que j’ai consacrée à Une histoire impossible, en cliquant sur ce lien : article

 

Rencontre avec Karen Viggers : « J’espère qu’avec mes livres, je parviens à aider les gens à se reconnecter avec la nature »

Karen-viggers-romancière

En ce mois d’avril, les éditions Les escales publient un nouveau roman de l’auteure australienne Karen Viggers : Le bruissement des feuilles. Rencontre avec une auteure chaleureuse, amoureuse de la nature et des animaux.

Dans vos romans, la nature et les animaux tiennent toujours une grande place

Oui, je suis vétérinaire donc proche des animaux. Et j’adore la forêt, la nature, les arbres, surtout la forêt de Tasmanie où la lumière est si belle. Mon mari est un scientifique, il est écologue c’est a dire qu’il identifie, prévoit et analyse l’impact des activités humaines sur l’environnement. Il étudie les forets et les animaux qui y vivent. Je suis donc très concernée par tout cela.

Miki est un personnage central du roman. cette jeune fille âgée de 17 ans est victime de harcèlement domestique

Il y a une dizaine d’années, j’ai rendu visite à une amie qui faisait l’école à la maison à ses enfants. Ses enfants avaient 13, 15 et 17 ans et n’allaient en ville qu’une fois par semaine pour faire les courses avec leur mère. Ils n’avaient évidemment pas d’amis, Ils ne regardaient pas la télé, ils ne pouvaient regarder que les films que leurs parents leur choisissaient. Ces enfants avaient bien évidemment extrêmement envie de se connecter avec le monde extérieur, or cela leur était interdit. Et j’ai aussi rencontré d’autres familles qui vivent ainsi avec un total contrôle sur leurs enfants, voire qui manifestent à leur égard une forme de violence psychologique. J’ai voulu parler de ces gens qui sont vraiment enfermés, privés de toute liberté. D’où le personnage de Miki, avec laquelle je partage la passion de la forêt. Miki est contrôlée de façon très dure et abusive par son frère. Elle n’a pas le droit de sortir, pas le droit de lire ce dont elle a envie, pas le droit de faire ce qu’elle aime. Cela relève du harcèlement domestique, du terrorisme domestique. Il ne s’agit pas de violence physique ici, mais de violence psychologique.

Ce n’est pas pour autant un roman sombre

Non, j’ai tenu à ce que ce soit une histoire pleine d’espoir. Pour Miki, pour Léon le garde forestier qui doit trouver sa place dans cette nouvelle communauté, pour la nature aussi qui est un personnage à part entière. J’ai voulu montrer combien les toutes petites attentions, l’amitié, peuvent être importantes pour aider gens à s’en sortir.

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Le rôle des livres est important dans ce roman 

L’ amitié entre Géraldine et Miki est importante. Géraldine va agir avec intelligence, ne va pas dicter à Miki ce qu’elle doit faire pour sortir de l’emprise de son frère, pour réaliser que cette situation est anormale, mais elle va lui prêter des romans dans lesquels Miki va trouver elle-même des réponses, apprendre ce qu’elle doit faire, ce qu’elle doit connaitre  sur le monde extérieur et sur la vie en général.

En Australie, en Europe, partout,  il y a une grande crise naturaliste. Pensez vous que des livres comme votre roman, peuvent être complémentaires aux articles et études scientifiques qui dénoncent l’état alarmant de la planète?

J’espère qu’avec mes livres, même si cela parait très optimiste, je parviens à aider les gens à se reconnecter avec la nature. Si les gens sortent dans la nature et se rendent compte des bienfaits qu’elle leur procure, peut-être prendront ils davantage soin d elle.

D’une certaine façon vous espérez que vos livres pourront aider à une prise de conscience sur l’urgence de sauver la nature, d’arrêter la déforestation. Tout comme les livres ont aidé Miki à s’émanciper de son frère. Pensez-vous que la littérature peut avoir ce pouvoir de changer la vie des gens? 

Oui, je le pense. J’ai toujours beaucoup appris en lisant. Et je pense que les livres ont un rôle important pour apprendre, s’informer.

Le thème en filigrane de ce livre est celui de la déforestation

En tant écrivaine, je me challenge toujours en me glissant dans la peau des différents protagonistes. J’ai ma propre opinion sur la déforestation, mais j’essaye aussi de me mettre à la place des autres personnes, notamment celle des bûcherons qui travaillent dans la forêt et aux difficultés qu’ils rencontreraient si on les licenciait car ils sont pauvres, n’ont pas beaucoup d’instruction et auront de la peine à trouver un autre travail. C’est très intéressant de se glisser dans la peau de chacun, de confronter les différents points de vue.

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Rencontre avec Alexandra Lapierre : « Mon rêve pour chaque livre est d’emmener le lecteur dans la tête du personnage tout en respectant le contexte historique »

 

Les éditions Pocket ont publié le 7 mars dernier « Avec toute ma colère », d’Alexandra Lapierre. Le portrait au vitriol d’un duo mère-fille aux relations particulièrement toxiques : Maud et Nancy Cunard. Rencontre avec la romancière à la Closerie des Lilas, sous la houlette des éditions Pocket.

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Qu’est-ce qui a déclenché l’écriture de ce livre et, d’une façon générale, qu’est-ce qui vous donne l’impulsion pour écrire ?

Ce qui me touche et à chaque fois me donne une espèce de décharge électrique, c’est de me rendre compte qu’il y a des gens absolument extraordinaires qui ont été oubliés. Il y a différentes raisons pour lesquelles ils ont été oubliés, des raisons historiques, ou tout simplement parce qu’il s’agit de femmes. Car autrefois les femmes n’avaient pas d’existence sociale, elles appartenaient légalement à leur père quand elles étaient petites, elles appartenaient à leur mari quand elles étaient mariées, ou à leur fils ou frère quand elles étaient veuves. Résultat, les femmes qui ont fait des choses inouïes ont été bloquées pour la postérité, dans la mesure où elles ont été confondues avec leur mari. C’était en effet lui qui signait les contrats, ou lui qui achetait leurs couleurs dans le cas des femmes peintres, ou lui encore qui était leur garant pour voyager quand il s’agissait d’aventurières. C’est pourquoi j’ai souvent mis les femmes au premier rang.

Que cherchez vous à partager dans vos livres ?

Mon rêve pour chaque livre, c’est de raconter une histoire dont vous ne savez rien au départ, et de porter témoignage, car il y a un côté historique extrêmement important à partir de recherches d’archives et de documents. Et en même temps, mon rêve c’est d’avoir les outils de l’imagination, pour sentir les couleurs, les odeurs, être avec le personnage, afin d’emmener le lecteur dans la tête du personnage tout en respectant le contexte historique.

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Quand vous décidez de vous attaquer un personnage méconnu, vous n’hésitez pas à aller au bout du monde, à vous mettre en immersion, pour lui redonner un destin. Notamment ici avec Nancy Cunard dans votre livre « Avec toute ma colère ». Comment êtes-vous tombée sur Nancy Cunard ?

Ce sont des rencontres aussi sentimentales qu’intellectuelles. Un jour, j’étais à une soirée de lancement d’un livre et je suis tombée sur un homme complètement ivre qui m’a dit : « Vous devriez écrire sur Nancy Cunard. » Je savais qu’elle avait été la muse d’Aragon, d’Adlous Huxley, de Brancusi, mais en dehors de ça, je ne savais pas très bien. Je lui demande pourquoi je devrais m’intéresser à elle et le type me répond : « Parce qu’elle détestait sa mère qui était encore plus sensationnelle qu’elle. Si vous vous y intéressez, elles vont vous en faire voir de toutes les couleurs ! » Le lendemain, je me dis qu’il faut que j’aille voir cela à la bibliothèque, mais ce que je trouve sur Nancy Cunard ne me touche émotionnellement pas davantage que ça. Je découvre qu’elle a été un personnage majeur de l’entre-deux guerres, qu’elle a été non seulement la maîtresse d’Aragon mais celle de Rodin et de beaucoup d’autres, qu’elle a été le premier éditeur de Beckett, et surtout, qu’elle a été la première fille de bonne famille à défendre les noirs et à s’élever contre la ségrégation et le racisme. Elle a aussi été une des journalistes à couvrir la guerre d’Espagne. Donc il y a le côté à la fois très intellectuel et léger d’une certaine manière de Nancy, car c’est une femme qui a eu beaucoup d’amants tous plus sensationnels les uns que les autres, et c’est aussi une femme très engagée alors qu’elle était une fille de famille héritière de la Cunard Line, les paquebots transatlantiques entre New York et l’Europe, et donc l’une des plus grandes fortunes d’Angleterre. Mais en vous disant tout ça, ce n’est pas un personnage pour moi, parce qu’elle était connue, parce que du fait qu’elle ait été la maîtresse d’Aragon, de Neruda, et du fait qu’elle ait été une activiste politique, elle avait des biographies aux États-Unis et en Angleterre. Donc je me suis dit que ce n’était pas un sujet pour moi. Donc j’ai abandonné. Mais si vous croyez que Nancy allait me laisser tranquille ce ne fut pas le cas. À chaque fois, de façon complètement parallèle à mes autres recherches pour d’autres livres, Je tombais sur quelqu’un qui me parlait de Nancy, je lisais un livre dont Nancy avait connu les personnages, donc à un moment elle a commencé à me hanter. Je me souviens que le type avait dit trois ans avant que la mère de Nancy était sensationnelle. Or sur la mère il n’y avait rien. Car la marque de Nancy, c’est qu’en s’élevant contre le racisme, contre le snobisme, contre cette société anglaise absolument sclérosée et hypocrite, elle avait pris comme ligne de mire, comme incarnation de cette société qu’elle récusait, sa mère.

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Et pourtant vous êtes revenue à Nancy Cunard

Oui, il y avait une scène dans la vie de Nancy qui me hantait. Nancy vivait en France pour ne pas vivre dans le pays de sa mère. Or en son absence, les allemands et les miliciens fascistes avaient brûlé ses manuscrits les plus précieux, les masques africains qu’elle collectionnait, ses tableaux, ses statues de Brancusi notamment, le symbole de tout ce qu’elle était. Un jour, alors que j’allais partir dans le Caucase, je suis prise d’une pulsion et décide d’aller voir sa maison normande. J’arrive vers 10h du matin dans le village et aperçois deux petites dames, dont une qui a connu Nancy. Elles me désignent la maison. Je m’aperçois que la porte du jardin n’est pas fermée donc je rentre. Le jardin était intact, comme décrit par Aragon, et je suis saisie par le spectacle sinistre de la maison taguée et saccagée. Les années passent, Nancy me hante toujours, et je retourne sur le site de cette maison, décide d’interroger cette femme normande qui l’a connue. Et c’est alors qu’enfin je me décide à faire une grande enquête sur la mère. Et je me décide à écrire ce livre « Avec toute ma colère », qui est certes l’histoire de Nancy, mais qui est l’histoire de Nancy à travers ses rapports avec sa mère.

Sa mère, Maud, est une vraie aventurière

Oui, l’autre chose qui passionnante, c’était le portrait de Maud. C’est Maud la vraie aventurière en réalité. Maud était une petite américaine partie conquérir l’Angleterre, devenue l’épouse de sir Cunard. Elle était si intelligente, si curieuse, si lettrée, qu’elle va avoir l’un des salons les plus importants à Londres dans la période de la première guerre mondiale. C’est Maud qui va rencontrer et présenter à Nancy les grands auteurs et les plus grands musiciens, qui vont devenir des amis de Nancy. Elle va fonder Coven Garden, va quitter son mari et épouser le plus grand chef d’orchestre de l’époque. A travers le monde de Maud, c’est tout le monde de Nancy qui va en découler. Ce qui est fascinant c’est que Maud était très aventurière et va devenir très conservatrice (elle n’a pas le choix sinon elle perd tout), alors que Nancy, qui est une riche héritière, peut se permettre de dénoncer ce monde hypocrite et les compromissions de sa mère.

Maud et Nancy ne se sont pas toujours détestées

Ces deux femmes au départ s’aiment. Au départ, Nancy adore sa mère. Mais Maud est très occupée par sa propre ascension. Et quand Maud se rendra compte que sa fille est formidable, la fille ne veut plus entendre parler de la mère.

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Pourquoi ce titre « Avec toute ma colère » ?

C’était très intéressant parce que j’ai pu constater en étudiant leur correspondance que quand elle est petite, Nancy signait les lettres à sa mère « Avec tout mon amour ». Quand elle avait 18 ans, elle signait « Avec tout mon amour et avec toute ma colère ». Et quand elle en avait 25, elle signait « Avec toute ma colère ». C’est l’histoire d’un courant de pensée du début du 20ème siècle et l’histoire d’un conflit terrible entre mère et fille.

Un conflit mère-fille terriblement intense et moderne

Ce conflit mère- fille est très moderne. Car à la fin du 19ème, il n’y a pas ce genre de conflit entre mère et fille qui existe aujourd’hui. Cela ne se faisait pas et en plus, la mère était une vieille dame et la fille une jeune femme. Or Maud reste une très belle femme. Très séduisante. Elle ressemble à sa fille, s’habille pareil, lui fait de l’ombre. Elles ont poussé le conflit mère-fille à son paroxysme : Nancy par exemple ne va pas hésiter à écrire à toute l’aristocratie anglaise que Maud a conquise, que sa mère est une petite arriviste, une raciste. Et ce faisant elle démolit sa mère, parce qu’on ne lave pas son linge sale en dehors de la famille. Ce conflit intime porté à son paroxysme va en même temps raconter toute l’histoire du début du XXe siècle

Ce livre a été écrit différemment de vos autres livres, car vous vous y êtes mise en scène d’une certaine façon. Pourquoi ?

Ce qui m’a frappée, c’est cette tragédie grecque entre Nancy et Maud. Elles se sont attaquées comme dans un procès et donc j’ai décidé de construire le livre en m’appuyant sur les photos et les lettres des deux femmes comme un monologue, des monologues qu’elles s’adressent l’une à l’autre dans la tête. Parce que toute la question est de savoir si Nancy acceptera de revoir sa mère qui était en train de mourir. Donc j’ai procédé à l’inverse de mes autres livres, qui eux sont des épopées qui vont du point A au point Z. Là, j’ai voulu changer de technique. Ce qui m’intéressait c’était de les entendre s’accuser, de les entendre se défendre. Donc j’ai construit le livre un peu comme un procès intérieur. Et comme pour moi ce livre avait été si long en gestation, puisque la première fois où l’homme ivre m’en avait parlé c’était 15 ans plus tôt, au début et à la fin du livre j’ai inscrit ce que moi j’ai ressenti.

De plus, il est très dur d’écrire un livre avec deux héroïnes sans qu’il n’y en ait une qui prenne le pas sur l’autre. Donc je voulais vous laisser, vous, décider un peu comme dans un procès celle que vous aimez et celle que vous récusez. C’est pourquoi dans la construction du livre, je voulais leur laisser la parole à elles deux.

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Rencontre avec Sylvie le Bihan : « Ce livre, pour être honnête, c’est ma conception du rôle de mère »

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Le nouveau livre de Sylvie le Bihan, Amour propre, est paru aux éditions JC Lattès le 6 mars dernier. Rencontre avec la romancière pour nous parler de ce magnifique livre.

Amour propre est votre nouveau livre, paru aux éditions JC Lattès. Quel est son sujet ?

Ce livre, pour être honnête, c’est ma conception du rôle de mère. J’ai voulu expliquer ce ressentiment que peut avoir une mère non pas vis-à-vis des enfants, mais vis-à-vis de la société et vis-à-vis de la pression qu’on lui met depuis toute petite pour avoir des enfants. Ma conception de la maternité c’est, comme chacune d’entre vous qui êtes mère ou pas, une conception et une expérience propres. C’est-à-dire que ça n’est pas universel. On nous vend parfois, beaucoup, souvent du rêve, alors il faudrait être un peu mieux informée avant de devenir mère pour ne pas justement avoir de ressentiment. Je me suis inspirée de ma vie, de ma propre expérience, et ce qui était compliqué, c’était de dire « Lâchez-nous les femmes, celles qui veulent des enfants, celles qui n’en veulent pas et lâchons les enfants, car on met un peu trop de pression aux enfants puisque en tant que mère, on est jugée sur ce que font nos enfants. » En gros, on nous dit : « Marie-toi, aie des enfants, puis après, une fois qu’on a des enfants et qu’on est fatiguée, que c’est compliqué, et qu’on a besoin d’aide, on nous dit : eh bien si tu n’es pas contente fallait pas les faire ! »

Pouvez-vous nous présenter Julia, le personnage principal ?

Julia est moitié bretonne, moitié italienne. Sa mère l’a abandonnée quand elle était bébé et a laissé derrière elle le livre La peau, de Curzio Malaparte. Julia a été élevée par son père, a grandi à l’ombre de cette absence, a toujours voulu prouver quelque chose. Elle s’est mariée, a eu des enfants, peut-être pour prouver qu’on pouvait rester, qu’on pouvait ne pas faire comme sa mère qui était partie. Elle est fatiguée, élève seule ses trois enfants depuis son divorce, mais aime ses enfants d’un amour animal. Elle n’attend qu’une chose : qu’ils aient 18 ans, qu’ils commencent leurs études pour pouvoir, elle, retrouver son rôle de femme. Or deux de ses garçons décident de faire une année de césure, en restant à la maison à jouer à la PlayStation… donc là elle craque. Elle a fait connaissance d’un professeur d’italien et comme elle prépare un travail en littérature italienne sur Curzio Malaparte (cet auteur qu’aimait tant sa mère), ce professeur lui dit qu’elle peut aller seule dans la maison de Curzio Malaparte à Capri, s’isoler et écrire sur Malaparte. Elle accepte.

Parlez-nous de cet écrivain, Curzio Malaparte

Ce que Malaparte écrit est d’une grande sincérité, d’une grande poésie, et ce que j’aime dans l’écriture c’est ça, la sincérité. J’avais très peur en écrivant ce livre, peur qu’on me tombe dessus en me disant à propos des enfants justement : « Bah si tu n’en voulais pas, fallait pas les faire ! », alors que ce n’est pas du tout le propos. Le propos est de libérer une parole, car on est dans un monde du politiquement correct et tout doit être lisse. Or j’aime bien quand ça gratte un petit peu, quand ça démange, parce que j’ai l’impression qu’on a perdu un peu le sens du débat. On est tous un peu d’accord, un peu cloîtrés dans des groupes. Or j’aime bien le débat d’idées. Et je pense que ce thème du livre peut ouvrir un débat.

C’est une écriture au plus sec, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de rondeurs, pas de séduction à ce niveau-là. Vous allez toujours au corps du livre.

Un de mes auteurs préférés, un auteur italien, est Éric de Luca. Il fait de tout petits livres, mais tout est dit. C’est-à-dire que dans une phrase il y a 10 000 images, il faut s’arrêter pour apprécier. Et j’aimerais un jour parvenir à écrire un tout petit livre et avoir tout dit. Donc j’élague, j’élague, j’élague.

C’est aussi un livre sur les générations. Vous évoquez notamment la génération Snowflakes

Chaque flocon de neige est différent, il n’y a pas deux flocons de neige qui se ressemblent. À l’heure actuelle, la jeune génération se plaint beaucoup. On a surprotégé nos enfants en voulant les aider. Moi j’ai eu une éducation plutôt à la rude, ce n’était pas évident. On fait partie d’une génération à gagner plus que nos parents, donc on s’est dit c’est génial, on va pouvoir leur offrir ce qu’on n’a pas eu ! Sauf qu’en faisant ça, on fait des personnes qui ne sont pas prêtes à la vraie vie, c’est-à-dire à la dureté, au sens du travail, au sens de l’effort. Et cela m’inquiète. Donc je parle de cette génération.

Pourquoi ce titre Amour propre ?

L’amour propre, normalement, c’est très narcissique. J’ai voulu le tordre en me disant que c’était plutôt l’amour qui était propre des liens de sang, c’est-à-dire que je ne supporte pas cette injonction à aimer les gens de sa famille. J’ai envie de passer du temps avec des gens que j’aime et donc il y a des gens très très proches de moi dans ma famille, que je ne vois plus. Amour propre c’est pour moi un amour qui n’est pas imposé. Et c’est pareil pour les enfants. J’ai la chance d’avoir trois enfants que j’aime et dont j’aime ce qu’ils sont devenus, mais j’aurais pu ne pas en aimer un.  Ce n’est pas parce que nos enfants sortent de notre ventre que c’est formidable, extraordinaire. Je pense que si on a un enfant qui est un petit con, il faut pouvoir le dire pour ne pas se faire de mal et parce que dans le fond on le sait. Il faut pouvoir le prononcer pour pouvoir accepter.

C’est aussi un livre d’amour

Oui, c’est une véritable déclaration d’amour d’une mère pour ses enfants.

–> Retrouvez la chronique que j’ai consacrée à ce livre de Sylvie le Bihan, Amour propre, en cliquant sur ce lien : Chronique d’Amour propre

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