Rencontre avec Marie Charvet et son éditrice chez Grasset : le parcours de publication d’un premier roman

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Je vous ai parlé le mois dernier de mon énorme coup de coeur pour le roman de Marie Charvet, L’âme du violon. Un premier roman magnifique tant par le style que par la profondeur de l’histoire. Ce mardi, à la librairie Ici, Marie Charvet et son éditrice Chloé Deschamps (éditions Grasset) sont venues nous parler du roman sous un angle particulier et très intéressant : le parcours de publication d’un premier roman.

Chloé Deschamps (éditrice) : Comment est née l’inspiration de ce livre ?

Marie Charvet  : Dans ma famille, il y a un violon signé Maggini, luthier italien du XVIème siècle, dont il a fallu s’assurer de l’authentification. Cette anecdote familiale, concernant le violon de maître de mon arrière-grand-père, m’a toujours trotté dans la tête et a servi de point de démarrage. Après, cela va paraître peut-être un peu bizarre, mais l’idée d’écrire un roman choral, avec trois temporalités, quatre personnages m’est venue au réveil un jour à 5h du matin. J’ai noté mes idées et me suis rendormie. J’ai tout de suite eu très clairement les quatre personnages et les quatre histoires. Après, j’ai eu beaucoup de mal à mettre en place le puzzle, c’est-à-dire à faire s’imbriquer parfaitement les pièces.

CD : Est-ce que tu savais où tu allais avec tes personnages, où tu allais les emmener ? 

MC : Plus ou moins. Je savais où allaient mes personnages, que le violon serait le fil conducteur. J’ai écrit de façon linéaire, ce qui était compliqué. C’est-à-dire que j’écrivais au XVIe siècle puis dans les années 30 puis au XXIe siècle, puis je recommençais au XVIème siècle , ainsi de suite. J’ai mis un point d’honneur à écrire dans cet ordre-là. Cela m’a aidée à garder un fil pour que le lecteur ne soit pas trop perdu.

CD : Avant de te lancer dans l’écriture, as-tu lu des livres d’auteurs sur l’écriture comme par exemple Lettre à un jeune poète de Rainer Maria Rilke, Ecrire de Marguerite Duras ou un manuel d’écriture, as-tu essayé d’aller dans un atelier d’écriture ou t’es-tu lancée au contraire toute seule ?

MR : Je n’ai pas eu ce genre d’ouvrage, Je n’ai pas du tout pensé qu’il allait falloir que je prenne un mode d’emploi. Je pense que j’aurais été terrorisée de lire les conseils donnés par un écrivain, cela m’aurait complètement inhibée. Donc je me suis lancée, guidée par mon intuition.

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CD : Quand écrivais-tu ?

MC : J’écrivais pendant les vacances, pendant mon temps libre, lors des longs weekends, car il me fallait des séquences d’au moins 3, 4 ou cinq jours pour rester plongée dans l’univers du livre. J’ai un travail assez prenant donc peu de temps et donc les périodes d’écriture étaient assez espacées. C’est pourquoi l’écriture de ce roman m’a pris environ deux ans.

CD : Avant de commencer l’écriture, t’étais-tu organisée pour faire tes recherches, te documenter, ou as-tu fait les recherches nécessaires à l’histoire au fil de l’eau ?

MC : Je n’ai pas fait les recherches en amont et comme il y avait vraiment beaucoup de recherches à faire, c’était un peu l’enfer. Je partais à la pêche aux informations au fil de l’eau ce qui me prenait beaucoup de temps. Cela m’a beaucoup ralenti dans l’écriture.

CD : À quel moment t’es-tu dis que tu allais envoyer ton manuscrit un éditeur ? Était-ce pendant la rédaction ou une fois que tu as terminé le manuscrit ?

MC : Lorsque les quatre premiers chapitres ont été rédigés, je les ai envoyés à quelqu’un qui dirige des ateliers d’écriture pour avoir son avis. Et il m’a vraiment encouragée à poursuivre. Donc j’ai poursuivi et lorsque j’ai terminé la rédaction je lui ai renvoyé le manuscrit entier. Mais là, je n’étais pas du tout dans l’idée d’envoyer ce manuscrit une maison d’édition, j’étais encore dans le processus d’écriture. Je n’avais pas l’édition en ligne de mire car cela me paraissait complètement improbable. C’était davantage un projet que j’avais eu envie de suivre, de terminer. Et là, il m’a dit qu’il fallait l’envoyer à une maison d’édition. Je l’ai donc posté notamment aux éditions Grasset.

CD : Je l’ai en effet reçu pendant l’été, il est passé en comité de lecture et a plu immédiatement. Et là on a commencé à travailler. Il y a eu trois versions. Est-ce que tu pensais que le travail éditorial serait celui-ci ?

MC : Mon premier métier était d’écrire des livres de voyage donc je savais qu’à partir du moment où on signe avec un éditeur, il y a un peu de travail derrière. En revanche je ne pensais pas que ce serait aussi fouillé. On a eu une très bonne relation et il y a eu beaucoup d’engagement de ta part, de précision dans la lecture et dans les retours sur le texte. J’ai trouvé cela magique. Et c’était très soulageant, car pendant deux ans j’étais toute seule dans l’écriture et là j’avais quelqu’un avec qui je pouvais échanger.

CD : Peut-être peux-tu expliquer en quoi notre travail a consisté ?

MC : Oui. En fait il y a eu trois étapes. La première a été d’étoffer les personnages, de leur donner du relief et de les façonner. La deuxième étape a été d’aller interroger des spécialistes dans divers domaines pour nourrir le texte : j’ai échangé avec un luthier, avec un collectionneur de tout ce qui concerne le paquebot Normandie, … La troisième étape a consisté à travailler sur la fluidité du texte à chasser les répétitions. Ces trois étapes ont pris huit mois.

CD : As-tu déjà une idée du prochain livre que tu vas écrire ? Et penses-tu que l’expérience éditoriale que tu viens de vivre va changer quelque chose dans ta façon d’aborder l’écriture du prochain ?

MC : Oui, cette expérience va me servir. Déjà, je vais partir sur un projet d’écriture qui va nécessiter des recherches beaucoup moins compliquées. Et j’ai mis en place cette fois une méthode d’écriture : je fais des fiches pour mes personnages, je mets des dates, des repères. Et puis, cette fois mes personnages sont beaucoup plus étoffés, beaucoup plus vivants, dès le départ. Ils ont presque déjà une vie avant d’exister dans le manuscrit. Au niveau de l’écriture, je ne veux plus me servir de mon ordinateur. Écrire sur un cahier, sur des carnets, permet d’être beaucoup plus libre, de s’affranchir des questions d’électricité, de batterie, de soleil qui éblouit l’écran, d’ordinateur lourd dans le sac. Avec un carnet, c’est la liberté. Quant au sujet du prochain, comme je travaille pour un haut joailler de la Place Vendôme, je suis au contact de beaucoup d’anecdotes sur des histoires de bijoux, ce qui sera ma matière de démarrage. Ce sera l’histoire d’une femme de 35 ans, commissaire-priseur, qui va devoir enquêter sur des bijoux pour en savoir plus sur sa propre vie..

 

—> Si vous voulez lire la chronique coup de cœur que j’avais consacrée à ce roman, vous pouvez cliquer sur ce lien : L’âme du violon

l'âme du violon de Marie Charvet

 

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Rencontre avec Jean Teulé : « J’ai besoin d’aimer mes personnages pour pouvoir écrire sur eux »

Les éditions Pocket ont organisé une très belle rencontre avec leur auteur Jean Teulé, à l’occasion de la parution en poche de son roman : Entrez dans la danse. Retrouvailles avec l’auteur dans le magnifique cadre du restaurant GrandCoeur dans le marais à Paris.

 

Entrez dans la danse sort aux éditions Pocket en ce mois de février 2019. Je voulais savoir, quand les lecteurs viennent à vous avec des livres plus anciens, des livres parus en poche depuis, comment vous regardez vos livres plus anciens, quels souvenirs ils ont en vous ?

C’est assez étrange et en plus j’ai une particularité que je n’aime pas beaucoup, c’est que les livres les plus anciens, ceux qui n’ont pas marché, eh bien je ne les aime pas.

Heureusement que ce ne sont pas des enfants !

(Rires). C’est exactement ce que je me dis, comme si j’avais eu une flopée d’enfants et que je n’aimais pas ceux qui n’ont pas réussi. C’est un peu comme s’ils n’avaient pas fait leur travail. Sinon c’est très agréable de rencontrer des gens, car quand comme moi on écrit des journées entières, on peut passer des jours, des semaines entières sans voir personne, sans parler à personne. Rencontrer des gens, pouvoir mettre des visages sur ceux qui vous lisent, c’est vraiment plaisant et c’est une chance.

Il y a aussi une particularité chez vous, c’est que le titre et la couverture du roman comptent énormément dans l’écriture. Ce sont même eux qui président à l’écriture.

Oui, en effet je ne peux pas écrire un roman si je n’ai pas le titre et si je n’ai pas la couverture. C’est le graphiste du Louvre qui fait les couvertures et quand la couverture est faite, je l’imprime et la mets devant mon bureau. Puis, j’écris avec la couverture du livre sous les yeux.

La période d’écriture est une période particulièrement solitaire. Vous écrivez je crois dans un bureau relativement sobre et dépouillé.

Oui c’est drôle car c’est un bureau très cheap, que j’avais fait quand les premiers livres ne marchaient pas beaucoup et donc j’avais acheté une sorte de commode avec des étagères d’occasion. Et de livre en livre, maintenant que ça marche vraiment bien, je me dis mais vraiment, tu pourrais balancer ce mobilier un peu pourri pour en acheter du neuf et plus classe. Mais je ne le fais pas parce que je me dis que ça va me donner la poisse.

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Quel rapport entretenez-vous avec vos personnages, réels ou fictifs ?

J’ai besoin d’aimer mes personnages pour pouvoir écrire sur eux. Par exemple j’ai fait un roman à propos de Rimbaud, à propos de Verlaine, à propos de Villon, et souvent les gens m’ont dit : « Mais pourquoi pas sur Baudelaire ? » Parce que je ne peux pas saquer le mec, il a toujours vécu aux dépens de tout le monde, il a dit tellement de conneries sur les femmes, qu’il me gonfle. Et je ne peux donc pas écrire un livre sur quelqu’un qui me gonfle.

Quand il ne s’agit pas de personnages historiques mais de personnages fictifs, est-ce plus compliqué de les inventer ?

Depuis Le magasin des suicides, je n’avais pas fait de fiction et le prochain roman à paraître en mars sera lui aussi une pure fiction. Je me disais que comme dans Le magasin des suicides le héros est un petit garçon qui s’appelait Alan, j’aimerais bien trouver un personnage qui soit une petite fille du même âge qu’Alan, mais il me fallait trouver une particularité pour cette petite fille. Sur le coup, je n’ai pas eu d’idée et j’ai laissé le temps passer. Puis un jour, alors que j’étais en dédicace en province et que je devais prendre mon train de retour à 18h30, le libraire m’a demandé si je pouvais rester un peu plus longtemps car il y avait encore plein de gens qui attendaient dans la librairie.  J’ai donc pris le train suivant de 20 heures. Une fois dans le train, assez vite je suis contrôlé. Je tends mon billet, on me le rend et le contrôleur poursuit ses vérifications des billets. Et tout à coup je pense au voyage que je devais faire le lendemain et je rappelle le contrôleur pour lui demander des renseignements. Il revient vers moi, je lui demande les renseignements, et avant de me répondre, il me regarde et me redemande mon billet. Je ne comprends pas car il l’avait déjà vérifié et là il constate que je n’ai pas pris le train de 18h30 mais de 20 heures et décide de me mettre une amende. J’ai donc été obligé de payer. Et là je ne sais pas ce qui m’a pris, mais au moment où le contrôleur allait repartir je lui ai dit : « Monsieur regardez-moi bien, écoutez bien ce que je vais vous dire : je vous souhaite un grand malheur très vite et si jamais il se produit, alors au moment où cela se réalise rappelez-vous de moi. » J’ai senti que ça l’avait touché le mec ! Et là je me suis dit : « Mais c’est ça la petite que je cherche, cette petite de 12 ans qui aurait le pouvoir quand elle souhaiterait du mal à quelqu’un que cela se réalise! Il faudra faire attention à elle et tout de suite je me suis dit gare à elle. Gare à elle comme on dit gare au loup et donc elle s’appellera Lou et le titre du roman sera Gare à Lou. » . Et voilà, c’est comme ça que naissent les idées de mes romans. Plusieurs de mes romans sont comme ça nés dans des trains.

Donc rendez-vous en mars pour le nouveau roman de Jean Teulé Gare à Lou, mais d’ores et déjà, rendez-vous en librairie pour la parution aux éditions Pocket de Entrez dans la danse!

 

Rencontre avec Émilie Frèche pour son roman Vivre ensemble : « La fraternité n’est pas quelque chose de naturel, il faut la construire à chaque instant »

En cette rentrée littéraire, Emilie Frèche nous offre une réflexion très intéressante sur le « vivre ensemble ». Réalité ou utopie? Point de départ ou objectif de vie? Rencontre avec l’auteur.

  • Quel est le projet de ce livre?

On entend parler de vivre ensemble partout. Il me semblait quon avait à faire une escroquerie linguistique par le fait de lavoir substantivée, parce que c’était un projet quon voulait nous vendre, alors quil me semblait plutôt que c’était un point de départ de vivre ensemble. Et donc vraiment le projet de ce livre, cest de rendre une réalité à ces deux mots. Jai fait quelques recherches et je me suis rendu compte que cette escroquerie-là, cela faisait un moment quon nous la vend. Alors, outre le fait que cest le titre que donne Roland Barthes à un de ses cours au Collège de France en 1977, et qu’il nous dit tout de suite que cest impossible de vivre ensemble, il ny a que les bancs de poissons qui arrivent à vivre ensemble, je me suis rendu compte que ces deux mots apparaissaient dans la vie politique française à un moment très particulier, un moment de basculement, cest en 1983 à Dreux. Cest la première fois que la droite républicaine sallie au Front National et la candidate socialiste en face nomme sa liste Vivre ensemble. Jai eu envie dexplorer ce que voulait réellement dire ces deux mots en les explorant sur le champ de lintime qui est le champ par excellence du roman.

  • Il s’agit d’un couple qui forme une famille recomposée

Cest dans lhistoire de Déborah et Pierre qui nous ressemblent à tous, qui sont des miraculés du terrorisme, qui réchappent de justesse aux attentats des terrasses en novembre 2015, que se déroule le roman. Dans une sorte d’état durgence émotionnel, ils décident de vivre ensemble. Mais pour eux ce nest pas seulement une déclaration dintention comme pour les politiques, cest une réalité concrète, parce quils vont prendre un appartement tous les deux. Ils ont chacun un fils et cest le début du cauchemar, parce que ces enfants ne se sont pas choisis, n’ont pas choisi leurs deux parents. Et jen suis très vite arrivée à la conclusion que vivre ensemble c’était partager un territoire, partager une salle de bain, partager une famille. Et jai choisi de mettre en scène lenfant de Pierre,qui est le résultat dun couple qui na jamais réussi à vivre ensemble puisque c’est un enfant qui na pas été désiré et qui a une différence.

  • Il est beaucoup question d’altérité

On parle beaucoup de laltérité et moi javais envie de prendre un personnage qui est un peu particulier : le fils de Pierre a un QI de 150 donc il est extrêmement intelligent mais extrêmement inadapté et très vite Déborah, sa belle-mère, va vivre avec la peur. Jaimais beaucoup transposer dans le champ de lintime, la peur de lautre. Déborah a cette insécurité permanente dans son foyer, et finalement, on ne sait pas trop si cest le choc des attentats qui a créé ça chez elle et l’a rendue parano ou si c’est cet enfant qui a réellement un problème. Elle a à chaque instant de sa vie dans lintime la peur que ça explose.

  • On sait que ce gamin est porteur de violence car à chaque fois quil est le témoin de la violence du monde , il est incapable de canaliser ses émotions. Tout prend des proportions phénoménales de chagrin, de colère et faute de canaliser ses émotions il déverse sa violence sur Deborah.

Cest le propre de la précocité, ce sont des enfants qui sont extrêmement sensibles et qui sont finalement inadaptés. Salomon dont les parents nont jamais vécu ensemble, qui na pas été désiré, est porteur de cette histoire. Javais très envie de revisiter le mythe dAbel et Caïn, car on a trop tendance à oublier que lhistoire qui fonde notre civilisation, la première fraternité, est un fratricide. La fraternité nest pas quelque chose de naturel, pas du tout il faut la construire à chaque instant. Cest ce quil mintéresse dexplorer dans le champ de lintime.

  • Pierre a du mal à gérer les problèmes avec son fils, à contrario il sinvestit beaucoup et se bat pour aider les réfugies de Calais, ceux qui sont mis à l écart de la société

Pierre a passé 20 ans de sa vie en tant quavocat spécialisé dans le droit de la famille et donc 20 ans à gérer comment on vit ensemble quand on n’est plus ensemble… Et quand on a des enfants, on continue forcément à avoir un lien avec le conjoint précédent et donc il intervient dans la vie des gens aux moments les pires. Ces attentats nous ont tous bousculés et lui était au premier rang de ce carnage et a besoin de sengager pour sauver le monde à défaut de sauver sa propre famille. Je crois que cest un échappatoire, que quand on sengage, on se répare beaucoup plus soi-même quon ne répare les autres. Et donc il abandonne sa compagne parce quil est incapable de vivre avec une femme tout comme il était incapable de vivre avec sa précédente compagne non plus. Donc cest toute lambiguïté de ce personnage qui va essayer de sauver les autres et qui narrive pas à se sauver lui-même.

  • Le livre est très tendu, en essayant de résoudre le problème de la violence intime, vos personnages s’interrogent sur la violence extérieure. Il y a un aller -retour permanent entre intime et vie extérieure.

Jespère que le livre est très tendu en effet. Je vais envie que dans la couleur de ce roman, la musique,  ce soit un peu comme un thriller psychologique, quelque chose quon ne peut pas arrêter. Oui, je crois quil ny a pas de frontières entre lintime et politique, il y a une conversation permanente entre les deux et évidemment que cette famille-là au cœur de Paris en 2015, 2016, 2017 est une éponge de tout ce qui se passe dans le monde. Et elle fait comme elle peut.

Retrouvez en cliquant sur ce lien la chronique que j’avais consacrée à ce roman : Chronique de Vivre ensemble

Rencontre avec Marianne Power, auteur de Help me! aux éditions Stock : « Pour être heureux, rien ne sert de vouloir combler tous nos désirs, il suffit de voir combien tout ce que l’on a déjà participe à notre bonheur. »

Marianne Power était à Paris pour présenter son livre Help me!, dans lequel elle relate son expérience incroyable : mettre en application les préceptes de 12 livres de développement personnel pendant 12 mois. Rencontre avec une femme charmante, pétillante et pleine d’humour, à l’image de son livre.

 

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Pourquoi avez-vous choisi d’écrire ce livre Help me! ?

J’avais 35 ans et j’étais assez malheureuse dans ma vie, célibataire, avec des dettes, lisant beaucoup de livres de développement personnel. Un jour, j’ai réalisé que je me contentais de lire ces livres mais que je n’appliquais jamais aucun de leurs conseils. Tout à coup, je me suis dit : « Cette fois-ci, je vais le faire! » J’ai décidé pendant un an de suivre les conseils à la lettre de 12 livres de développement personnel, à raison d’un livre par mois.

Quel était votre objectif?

L’idée était que si je suivais tous les conseils des livres de développement personnel pendant un an, alors au terme de cette année je serais parfaite! 🙂

Au cours de cette année quel a été votre livre de développement personnel préféré?

Rien à foutre, l’ultime voie spirituelle de John C. Parkin. Ainsi que Le pouvoir du moment présent de Eckhart Tolle.

Est-ce que, à posteriori, certains des challenges que vous avez relevés vous font honte ?

Non, je ne ressens pas de sentiment de honte. Quand j’ai réussi à relever certains challenges comme draguer un homme dans le métro de Londres et même si c’était très embarrassant je me suis dit « Yes, je l’ai fait! J’ai réussi ! Donc je ne regrette rien, même si cela fut parfois très gênant . Et je suis allé tellement loin dans ces défis, qu’aujourd’hui je suis beaucoup moins gênée au quotidien pour oser faire des petites choses.

Quels sont les deux défis relevés dont vous êtes la plus fière?

Le stand-up, car ce style de comédie n’est pas du tout ma tasse de thé et c’était hyper effrayant pour moi. Pourtant je l’ai fait et les gens ont apprécié mon spectacle. Le deuxième défi est celui qui a consisté à draguer un homme qui me plaisait dans un café à Londres. Cela m’a pris quatre heures d’oser l’aborder, mais je l’ai fait! D’ailleurs nous sommes toujours en contact.

Quelle est la plus grande leçon que vous avez tirée de cette expérience ?

Au départ, je pensais qu’il avait quelque chose qui n’allait pas avec moi, que j’avais un problème. Or je me suis rendu compte que ce n’était pas vrai du tout. Je pensais qu’en faisant un travail sur moi-même, qu’en faisant beaucoup d’efforts, j’allais me débarrasser de tous mes défauts, devenir parfaite. Or j’ai réalisé que personne n’est parfait et qu’il est vain de vouloir le devenir.

Pensez-vous au final que ces livres de développement personnel vous ont été utiles?

Pour moi ces livres ont été utiles dans le sens où il faut parfois se frapper beaucoup la tête contre un mur pour admettre les choses, pour comprendre qu’on est bien tel que l’on est. A chaque nouveau livre, mes attentes envers la vie ont monté d’un cran, je ne voulais pas juste une vie heureuse, je voulais une vie exceptionnelle! Or j’ai compris au bout de cette année d’efforts, que pour être heureux rien ne sert de vouloir combler tous nos désirs, il suffit de voir combien tout ce que l’on a déjà participe à notre bonheur.

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Rencontre avec Adeline Dieudonné pour son roman La vraie vie : « L’humour vient comme une expression du désespoir »

Adeline Dieudonné rencontre un très vif succès avec son magnifique premier roman, La vraie vie, paru aux éditions de l’Iconoclaste. Prix du Roman Fnac 2018, sélection du Prix Goncourt et du Prix Renaudot 2018, les débuts de la romancière sont fulgurants. Rencontre avec la charmante Adeline Dieudonné au Centre Wallonie-Bruxelles à Paris. 

  • Il est beaucoup question de domination dans ce livre, notamment de domination masculine. Le père est très violent, alcoolique. Le frère lui-même, suite à un accident dont il va être témoin, va verser dans la violence.

Oui bien sûr, on parle complètement de cela, de domination masculine avec ce personnage du père qui est un braconnier, violent, mais aussi de domination vis-à-vis de la nature. Le père est dans un rapport extrêmement binaire au monde : « C’est manger ou être mangé » dit-il . Vis-à-vis de sa fille, de sa femme, de ces animaux qu’il braconne, il se considère comme un prédateur. Sa femme et sa fille sont des proies. Si sa femme, terrorisée, accepte ce statut de proie, sa fille s’y refuse. Elle refuse que la vie n’offre que deux alternatives, être prédateur ou proie, et va conquérir sa liberté pour devenir autre chose.

  • Le règne animal est très présent dans ce roman. La mère notamment ne trouve du réconfort qu’en s’occupant de ses chèvres, de ses perruches.

Cette femme a profondément besoin de se sentir indispensable. Au moins ses animaux dépendent complètement d’elle et donc elle s’en occupe. Alors qu’elle considère qu’elle ne se sent même pas à la hauteur de la tâche d’élever ses enfants. Elle ne se sent pas utile vis-à-vis d’eux, donc elle ne s’en occupe pas….

  • Il est notamment question d’une hyène qui est une figure centrale de ce livre. Pouvez-vous nous en parler ?

Dans la maison, plus précisément dans la chambre des cadavres, il y a une hyène empaillée qui fait extrêmement peur à la petite fille. Comme les enfants sont un peu animistes, elle va considérer que cette hyène vit, qu’elle incarne le mal, la mort, la violence. Quand son frère va commencer à changer, suite au trauma, elle va se dire que c’est la hyène qui contamine son petit frère.

  • La petite fille ressent qu’elle a une forme d’animalité en elle, une forme de bestialité.

Oui, la question est de savoir ce qu’on fait de l’animal en nous, dans tout ce qu’il peut avoir d’extrêmement effrayant, brutal, mais aussi d’extrêmement beau, car cela commence quand elle a 10 ans et ça finit quand elle en a 15 ans et donc elle va aussi découvrir sa sensualité, le plaisir charnel, le désir qui va naître et qui est aussi une forme d’animalité. Comment elle va faire cohabiter tout cela en elle, comment elle va apprivoiser tous ces animaux là, c’est un peu la problématique.

  • La scène finale est incroyable. Comment l’avez-vous écrite?

Ce n’est pas toujours facile d’écrire. Il y a des jours où c’est dur, où j’écris trois phrases.  D’autres jours où ça coule tout seul. La fin m’a surprise. Pour ce premier roman, mon éditrice me suivait. Elle m’avait demandé de lui faire un plan, de lui expliquer comment je voyais la fin, comment je voyais l’évolution du récit. Et j’ai fait exactement l’inverse de ce que je lui avais promis. Parce que je me suis complètement laisser surprendre par la logique de l’histoire c’est-à- dire qu’il y a un moment où il y a vraiment quelque chose qui ne nous appartient plus, c’est-à-dire qu’il y a quelque chose d’organique qui se passe. Et c’est super jouissif en tant qu’auteur de se laisser emmener et de sentir que l’histoire existe presque avant nous. Mon éditrice a fait un vrai travail d’éditeur c’est qu’il n’a visiblement si courant quand je parle avec d’autres auteurs. Et entre la première version que je lui ai envoyée et la version finale, il y a un monde de différence. Elle m’a vraiment aidée, dirigée et ça c’est vraiment génial.

  • Le second degré et l’humour noir sont très présents dans ce roman. Était-ce nécessaire ?

Il y a toujours quelque chose d’un peu désespéré dans mon écriture, et comme il y a ce désespoir, il y a l’humour qui vient non pas contrebalancer le désespoir, mais l’humour vient comme une expression du désespoir. Car il n’y a plus que ça.

Rencontre avec Inès Bayard, pour son roman Le malheur du bas ( Albin Michel)

 

Le malheur du bas, premier roman de Inès Bayard, paru aux éditions Albin Michel, a reçu le prix des Talents Cultura 2018. Rencontre avec l’auteur : 

  •  Comment est né ce roman choc ? 

Je l’ai écrit sans imaginer qu’il allait être publié. C’était une écriture très solitaire, très personnelle. Je ne sais pas si l’on peut vraiment parler de choc, parce que tout le monde me dit que ce livre a choqué, j’en suis désolée. C’est plutôt un livre de compréhension par rapport au corps.

  • Quelle est l’émotion qui vous a poussée à écrire ce livre ?

Le point de départ de ce livre était le désir de parler du corps féminin, c’était un sujet qui m’intéressait depuis pas mal d’années et qui était traité à la fois dans la littérature française et dans les médias, d’une façon qui ne me convenait pas. Il n’y a que dans la littérature étrangère que je le trouvais traité de façon suffisamment forte.

  • Est-ce que vous pouvez définir ce que vous ne plaisait pas ou plutôt la façon dont vous vouliez en parler ?

Pour moi, il y a toujours un problème quand on parle du corps féminin et plus particulièrement d’une agression sexuelle, il y a toujours un décalage entre ce que les victimes de ces agressions disent dans leur témoignage et le traitement dans les médias. Les débats restent très superficiels. Ils ne vont pas c’est dans le détail. Ils n’expliquent pas les ressorts physiques. On a toujours tendance à évoquer la psychologie féminine, mais très peu le corps dans ses détails. Or cela me paraît problématique surtout en ce qui concerne les agressions sexuelles. Revenir à ces débats dans le fond me paraissait important.

Le roman : Le malheur du bas

« Au cœur de la nuit, face au mur qu’elle regardait autrefois, bousculée par le plaisir, le malheur du bas lui apparaît telle la revanche du destin sur les vies jugées trop simples. »
Dans ce premier roman suffoquant, Inès Bayard dissèque la vie conjugale d’une jeune femme à travers le prisme du viol. Un récit remarquablement dérangeant.

 

Rencontre avec Olivia de Lamberterie :  » Je vais essayer d’inventer une manière joyeuse d’être triste »

Le 22 août dernier, les éditions Stock ont publié le premier livre d’Olivia de Lamberterie : Avec toutes mes sympathies. Rencontre avec l’auteur.

Comment est née l’idée de ce livre ? 

 J’étais à ce point anéantie de chagrin, que je ne pouvais plus lire. Or lire était mon métier. Donc je me suis dit, qu’est-ce que je vais faire, je ne vais pas devenir critique de patinage artistique ?  Les livres faisaient partie de ma vie. J’avais toujours refusé d’écrire parce que je trouvais que je n’avais rien à dire. Et là, pour la première fois, écrire était vraiment un besoin vital. D’abord, parce que mon frère me l’avait demandé une des dernières fois où je l’avais vu. Et j’aimais tellement mon frère que je crois que s’il m’avait demandé de traverser l’enfer en auto-stop, j’y serais allée. Donc là je me suis dit, OK je vais faire. Et pas du tout dans une visée thérapeutique, mais parce que j’ai trouvé que c’était un personnage de roman, qu’il était très flamboyant, que depuis l’enfance il m’avait portée dans son sillage. Et que j’avais envie de lui rendre hommage.

Vous dites : « Nous sommes presque des amnésiques ». C’est-à-dire qu’à travers cette histoire, vous réalisez qu’autant vous avez la mémoire des autres, autant vous avez une mémoire très impressionniste sur votre enfance Et ce livre vous pousse à vous interroger sur la famille, sur vos liens, sur le passé.

 Oui tout d’un coup tout est remonté, tous les souvenirs d’enfance. On a toujours été très très proches avec mon frère et soudain, devant mon ordinateur, je me souvenais de ce petit garçon blond, qui adorait jouer au cow-boy. On regardait d’ailleurs ensemble le samedi après-midi Les mystères de l’Ouest, ce qu’il avait rendu fou des cow-boys. Et je lui avais dit : comment vais-je pouvoir jouer avec toi, car les cow-boys c’est très genré, il n’y a pas de cow-girl. Et soudain il a pris la table à repasser, l’a mise devant moi et m’a dit : « toi tu feras la fille du saloon, voici le bar ». Ces souvenirs sont donc remontés de même que ceux de notre famille. Car on est une famille à la fois traditionnelle, une famille très fantaisiste, qui a le triste record du monde du nombre de suicidés. En même temps, c’est une famille très joyeuse, très fantaisiste. J’avais par exemple un grand-père qu’on adorait, mais qui était très étrange, et qui pensait que tout le monde voulait le voler et notamment les banques. Alors il avait rangé son argent dans des Tupperware en plastique, qu’il avait enterrés dans le jardin de sa maison de Cannes, où on passait nos étés. Et il a oublié où il les avait enterrés. Alors le soir, à mes sœurs, mon frère et moi, il nous donnait des pelles et des râteaux de plage en plastique et on devait chercher les trésors dans le jardin.

En faisant un portrait de ce frère, c’est aussi votre portrait que vous faites, en parlant de vos lectures d’enfance, de ce qui vous a construit, et c’est une façon de se rendre compte que ce que l’on est aujourd’hui est la somme de tous ces instants partagés avec des êtres qui nous sont chers dans l’enfance.

Oui, je me suis rendu compte que je ne pourrais pas faire l’économie de cet autoportrait et de cette relation très forte, que nous avons nouée dans l’enfance et qui ne s’est pas distendue avec le départ de mon frère à Montréal quand il a été nommé directeur artistique de Ubisoft. Je me souviens que quelques jours avant sa mort je lui ai écrit un mail en lui disant : « Si je tends la main, malgré l’océan je peux te toucher ». Et il m’a répondu sans mots, en m’adressant la photo de nous enfants, qui figure en couverture de ce livre.

Vous n’entrez pas dans le schéma du deuil, qui consisterait à mettre de côté, gentiment mais de côté, l’être aimé. Mais au contraire, il y a cette volonté d’intégrer son absence comme une présence au quotidien.

 Oui, car après sa mort, beaucoup de gens m’ont dit, « Il faut que tu fasses ton deuil », ou cette phrase que je trouve relativement atroce « ça va passer ». Et moi, très vite, je me suis rendu compte que je ne voulais pas que ça passe. Et puis en même temps, je suis mariée, j’ai trois fils, mon frère était très joyeux, même si la mélancolie a fini par gagner, et moi je crois être une personne assez joyeuse. Et du coup, j’ai beaucoup réfléchi et je me suis dit : « Je ne veux pas que cela passe, je vais essayer d’inventer une manière joyeuse d’être triste, je vais essayer d’apprivoiser la mort ». Et de manière plus générale, plus universelle, je ne voulais pas que ce soit un récit fermé, je voulais que ce soit un récit ouvert, qui interroge sur ce que l’on fait des morts aujourd’hui. On ne peut pas juste se dire qu’on va mettre des vêtements noirs, qu’on va pleurer, qu’on va faire du yoga et que ça va passer.  Non, moi je veux réfléchir là-dessus et me dire, comment en étant vivant, comment en étant heureux, vivre en bonne compagnie avec les morts.