Les filles du 17 Swann Street, Yara Zgheib

Les filles du 17 Swann Street de Yara Zgheib

©Karine Fléjo photographie

Quand un désir de perte de poids, au départ banal, prend des proportions dangereuses. Le parcours émouvant d’une danseuse classique dans son combat contre l’anorexie.

Danse classique et anorexie mentale

Anna a intégré le corps de ballet de l’Opéra de Paris à l’âge de dix-sept ans. Une belle réussite, mais pas un but en soi. Car Anna rêve de continuer son ascension et de danser en solo. Mais pour cela, lui a dit le professeur, il faut qu’elle travaille encore plus et perde un peu de poids. Alors elle a commencé à évincer certains aliments. D’abord le chocolat. Puis le fromage, les frites. Et aussi la glace. Le pain. Peu à peu, tout est passé à la trappe. Seules quelques pommes ont le droit d’apaiser un peu sa faim. Et des litres de thé.

Tandis qu’elle perd insidieusement du poids, son mari Matthias obtient un poste aux Etats-Unis. Le jeune couple décide donc de s’expatrier. Mais arrivée aux Etats-Unis, Anna déchante vite. Elle qui pensait pouvoir poursuivre la danse là-bas, n’est acceptée dans aucune compagnie. Alors elle s’épuise à chercher, rumine des journées entières, tandis que son mari, accaparé par son nouveau travail, ne rentre que très tard et l’esprit peu disponible. Anna remplit ses journées par des séances de sport intensives, mais en revanche elle prend soin de ne pas remplir son estomac. La perte de poids continue. Inexorablement. Son teint est blafard, sa peau sèche et son corps souvent en hypothermie.

Jusqu’au jour où il n’est plus possible pour son mari d’imaginer qu’elle puisse s’en sortir seule. Plus possible de la croire quand elle dit qu’elle n’a pas de problème avec la nourriture et qu’elle va se ressaisir. A 40 kilos, c’est sa vie qui est en jeu. Inutile de se voiler la face, Anna est devenue anorexique mentale.

Par amour pour elle, Matthias décide de la faire hospitaliser dans une unité spécialisée dans les troubles alimentaires. Au 17 Swann Street. Encore faut-il qu’Anna accepte de coopérer. Car aussi excellents soient les soins et l’équipe soignante, ils ne pourront rien sans sa collaboration. Un long combat s’engage alors.

L’anorexie, une maladie dont on peut guérir

Les filles du 17 Swann Street est un livre émouvant, qui traite de l’anorexie mentale de l’intérieur. LYara Zgheib se glisse en effet dans la tête d’une jeune anorexique et nous fait prendre la pleine mesure du facteur mental dans cette maladie. On assiste au duel permanent dans la tête de l’anorexique entre envie de s’en sortir et terreur de se réalimenter, maigreur choquante réelle et image de « grosse » que l’anorexique perçoit d’elle-même dans son miroir. Au passage, l’auteure balaye nombre de clichés sur cette maladie. Non, il ne s’agit pas de caprices, non ce n’est pas qu’une question de volonté, non ce n’est pas juste une perte de poids excessive. Non, il ne suffit pas de se dire qu’on va remanger pour y parvenir. L’anorexie mentale est complexe et peut tuer dans 5% des cas. Une étude récente de l’Inserm montre que 50% des patients pris en charge guérissent totalement. Anna fera-t-elle partie de ces 50% ? Trouvera-t-elle les ressources en elle pour se battre ? Aura-t-elle ce déclic salvateur ?

Un roman émouvant, instructif aussi, que l’auteure a su rendre lumineux malgré la gravité du sujet.

15 livres à offrir pour Noël : ma sélection

décoration de Noel cinemagraph

Vous cherchez un cadeau personnalisé, divertissant, instructif, qui fasse voyager et puisse être partagé ? Stop !!! Ne cherchez plus, j’ai la perle rare : LE cadeau idéal, qui cumule toutes ces particularités (et celle de ne pas vous ruiner, donc vous pouvez en offrir plusieurs), existe. C’est LE LIVRE 😊 Et là vous souriez, avant de vous raviser : un livre, oui, mais quel livre ? Rassurez-vous, j’ai la liste miracle! Voici ma sélection de 15 livres parus ces six derniers mois.

NB : il vous suffit de cliquer sur le titre du livre pour pouvoir lire sa chronique. Elle n’est pas belle la vie? 🙂

🎄Pour un Noël parfait 🎄

Mon coup de cœur absolu ❤ de ces six derniers mois, c’est ce livre profond, sensible, d’un humour absolument jubilatoire : Feel Good, de Thomas Gunzig aux éditions Le Diable Vauvert . Attention ce n’est pas un feel good, mais un roman savoureusement drôle, qui, à travers ses attachants personnages, et un humour féroce, se révèle être une satire de notre société en général et du milieu de l’édition en particulier. A lire ABSOLUMENT. Et à offrir, forcément!

🎄Pour un Noël solidaire 🎄

13 à table, Collectif aux éditions Pocket. Un livre acheté 5€ =4 repas offerts. Pour la 6ème année, les éditions Pocket et leur directrice éditoriale Charlotte Lefèvre, s’associent aux restos du cœur en publiant un recueil de nouvelles, intitulé 13 à table, rédigé par 17 talentueux auteurs, dont les bénéfices sont reversés intégralement aux Restos du cœur. Les auteurs : Philippe BESSON • Françoise BOURDIN • Michel BUSSI • Adeline DIEUDONNÉ • François d’EPENOUX • Éric GIACOMETTI • Karine GIEBEL • Philippe JAENADA • Yasmina KHADRA • Alexandra LAPIERRE • Agnès MARTIN-LUGAND • Nicolas MATHIEU • Véronique OVALDÉ • Camille PASCAL • Romain PUÉRTOLAS • Jacques RAVENNE • Leïla SLIMANI

🎄Pour un Noël plein de rires 🎄

Daddy gaga, de Julien Chavanes, aux éditions Plon. Comment endormir votre bout de chou alors que Pimpinou le doudou lapin, quelque peu décati et charriant des bactéries non encore identifiées par la science, a fugué loin de son tortionnaire mâchouilleur d’oreilles? Comment habiller ce petit ange le matin, alors qu’à 10 minutes de la sonnerie de l’école, il est encore en slip et le dentifrice plein les cheveux au milieu du salon? Si vous avez envie de passer un moment de lecture jubilatoire, entre couches, biberons et bain du petit dernier, alors plongez-vous dans Daddy gaga, ou les tribulations hilarantes d’un jeune papa. Un pur bonheur!

🎄Pour un Noël passionnant 🎄

Honoré et moi, de Titiou Lecoq aux éditions de L’iconoclaste : Vous pensiez tout savoir sur Balzac ? Vous l’avez pris en grippe lors de vos années au lycée ? Les biographies académiques vous ennuient ? Alors ce livre est fait pour vous ! Balzac, comme vous ne l’avez jamais vu, jamais lu, sous la plume jubilatoire de Titiou Lecoq.

On ne meurt pas d’amour, de Géraldine Dalban-Moreynas, aux éditions Plon : Un premier roman extrêmement fort, percutant, saisissant, sur une histoire d’amour adultérine particulièrement addictive et destructrice. L’emprise affective servie par la plume incisive de Géraldine Dalban-Moreynas.

Khalil, de Yasmina Khadra, aux éditions Pocket : Quand Yasmina Khadra se glisse dans la tête d’un terroriste prêt à se faire sauter. La radicalisation décortiquée de l’intérieur. Fascinant, brillant. Essentiel.

Une bête au paradis, de Cécile Coulon aux éditions de l’Iconoclaste : Le roman de deux générations de femmes littéralement possédées par leurs terres. Un roman envoûtant, ensorcelant. Magistralement écrit.

🎄Pour un Noël sous le signe du suspens 🎄

Ne t’enfuis plus, de Harlan Coben aux éditions Belfond : Drogue, emprise, secte, secrets de famille sont au programme du thriller haletant de Harlan Coben aux éditions Belfond. Et en filigrane, cette question : jusqu’où seriez-vous prêts à aller pour sauver votre enfant ?

Pour un Noël en enfance

Jules César, de Anne-Dauphine Julliand, aux éditions Les arènes : Après « Deux petits pas sur le sable mouillé » et le film documentaire « Et les mistrals gagnants », Anne-Dauphine Julliand, journaliste, signe son premier roman. Un roman aussi lumineux que bouleversant, dans lequel l’auteure nous interroge : jusqu’où serions-nous prêts à aller pour sauver la vie d’un enfant ?

Le rêve de la baleine, de Ben Hobson, aux éditions Rivages. Après le décès de sa mère, Sam, 13 ans, doit composer avec son chagrin et avec celui de son père. Un homme taiseux, qui a l’habitude de s’absenter plusieurs mois pour aller dépecer les baleines dans une usine. Comment vivre avec la douleur et l’absence ? Comment réinventer sa vie, tant pour le fils que pour le père ? Un conte initiatique d’une grande beauté.

🎄Pour un Noël viscéralement humain🎄

Le cœur battant du monde, de Sébastien Spitzer, aux éditions Albin Michel : Médecin, il n’en peut plus d’aider ces femmes à avorter. Cette fois, il va sauver la vie du bébé. En secret. Or cet enfant n’est autre que le fils adultérin de Karl Marx. Un roman passionnant, émouvant, magnifique, sur le parcours d’un enfant qui doit se construire en l’absence de racines.

Les guerres intérieures, de Valérie Tong Cuong aux éditions Jean-Claude Lattès: Valérie Tong Cuong nous offre un roman fascinant et une analyse d’une grande justesse sur ces guerres intérieures que nous menons contre notre culpabilité, notre mauvaise conscience, nos regrets et remords. Un coup de cœur pour la lumineuse plume de Valérie!

La dernière fois que j’ai vu Adèle, Astrid Eliard, aux éditions Mercure de France : Après Danser, roman que j’avais plébiscité en 2016, c’est avec ferveur que je vous recommande La dernière fois que j’ai vu Adèle, le nouveau roman d’Astrid Eliard. Un roman sur la double sidération d’une mère, quand elle apprend la disparition de son enfant et découvre qu’elle s’est embrigadée. Percutant, captivant, admirablement traité.

Je ne suis pas seul à être seul, de Jean-Louis Fournier aux éditions JC Lattès : Un livre délicat, sensible et facétieux sur la solitude. Ou quand Jean-Louis Fournier excelle à nous faire sourire de ce qui est grave, à nous émouvoir d’une phrase, d’un mot, d’un silence.

Les victorieuses , de Laetitia Colombani aux éditions Grasset : Après l’immense succès de La tresse, Laetitia Colombani nous offre un deuxième roman tout aussi viscéralement humain, Les victorieuses. Un roman qui donne la parole à ces femmes malmenées par la vie, courageuses et généreuses, recueillies par l’Armée du salut au Palais de la femme. Un véritable hymne à la solidarité.

🎄Pour un Noël riche en découvertes🎄

Méditer, le bonheur d’être présent, de Fabrice Midal aux éditions Philippe Rey : Un roman graphique passionnant, sur ce qui a amené Fabrice Midal à la méditation et en quoi elle lui a sauvé la vie. Le partage d’une expérience riche, superbement scénarisé et illustré. Ou la méditation vue de l’intérieur.

Entre ombre et lumière, de Stéphane Allix, aux éditions Flammarion : Un livre très personnel sur l’itinéraire du grand reporter Stéphane Allix, illustré par ses magnifiques photographies. Et bien plus encore : le partage d’expériences humaines indiciblement riches qui ouvrent à d’autres perceptions du monde.

 

Barracoon, Zora Neale Hurston

Barracoon, de Zora Neale Hurston

©Karine Fléjo photographie

Zora Neale Hurston, anthropologue américaine, a recueilli en 1927 le témoignage du dernier esclave américain, Cudjo Lewis alias Kossola. Au cours de longs entretiens, pendant des mois, elle a noté ses souvenirs, ceux de l’ultime survivant du dernier convoi négrier. Un témoignage inestimable.

De sa capture en Afrique à sa condition d’esclave en Amérique

Cudjo Lewis est un homme âgé, usé et seul, quand la jeune anthropologue Zora Neale Hurston le rencontre. A 86 ans, le vieil homme a perdu sa femme et ses enfants et vit, libre, des cultures de son petit jardin. Il se laisse peu à peu apprivoiser par cette femme blanche soucieuse de connaître et de faire connaître son histoire. Jour après jour, il accepte de tout lui raconter, de son enlèvement en Afrique alors qu’il s’apprête à se marier, jusque son émancipation, en passant par près de six années d’esclavage sur les terres américaines.

C’est un témoignage précieux, inédit et exhaustif, très riche en précisions, que nous livre l’auteure. Avec beaucoup d’émotion, celui qui dans son Afrique natale s’appelait Kossola, évoque ses blessures, son déracinement. Il fait partie de ces 4 millions d’africains, capturés par des ethnies rivales africaines, qui ont été faits prisonniers dans des barracoons (bâtiment utilisé pour le confinement des africains destinés à être vendus vers l’Europe et vers les Amériques) entre 1801 et 1866. Ces prisonniers étaient échangés contre de l’or, des armes à feu et autres marchandises manufacturées en Europe et aux Etats-Unis.

Après une traversée dans les cales d’un navire négrier américain, et ce, bien que les lois sur l’abolition de l’esclavage aient été adoptées, Kossola débarque en Amérique. Et est réduit à l’esclavage pendant près de six ans.

La liberté mais toujours le déracinement

En avril 1865, les yankees libèrent les esclaves, dont Kossola.

« On est contents d’être libres, mais on ne peut plus vivre chez les gens à qui on appartenait. On va aller où, on ne sait pas. (…) On veut faire nos chez-nous mais on n’a pas de terre. Où on va les mettre, nos maisons ? »

La liberté est donc loin de tout résoudre. A l’absence de ressources, de toit, de terres, s’ajoute le sentiment prégnant de déracinement. Impossible de retourner en Afrique, car le billet de la traversée est trop cher. Ils vont donc s’organiser, créer une communauté en Amérique et économiser pour acheter des lopins de terre qu’ils cultiveront. Mais l’abolition de l’esclavage n’a pas fait disparaître toute trace de racisme. Il leur faut se battre, encore et toujours contre les discriminations dont il font l’objet.

Un témoignage essentiel, pour ne pas oublier. Être éviter que l’on répète les mêmes atrocités. Un devoir de mémoire.

 

En théorie, tout va bien, Sarah Bussy

en théorie tout va bien Sarah Bussy

©Karine Fléjo photographie

En théorie tout va bien, est le roman d’une famille qui s’est attachée à sauver les apparences. Envers et contre tout. Mais comment se construire, se projeter, quand on est une enfant et que la vie, les êtres autour de vous, cultivent le mensonge ? Un roman initiatique doux amer.

Secrets de famille et culture des apparences

Dans le Paris des années 90, Cassis, douze ans, mène une existence heureuse avec son grand-frère Matteo et ses parents. Des vacances joyeuses dans la maison familiale de la Tranche-sur-Mer, des réceptions dans l’appartement de la rue Saint-Maur, un père en costume taillé sur mesure qui inspire le respect, une mère libraire qui sait recevoir, la famille de Cassis a tout de la famille idéale. « Une famille Ricoré ». Il y a même les pains au chocolat au petit-déjeuner.

Pourtant, dans ce tableau du bonheur, il y a des ombres. Les absences de plus en plus fréquentes du père, lequel met en cause son travail et ses hautes responsabilités. Sa mère qui s’enferme pour pleurer dans la chambre. Mais personne ne met de mots sur ces ombres, personne ne pose de questions, pas même Cassis.

« Je ne cherchais jamais à savoir pourquoi elle pleurait et pour rien au monde n’en aurais parlé. Notre quotidien fonctionnait et glissait ainsi. »

Une vie qui va perdre toute son insouciance, quand un jour, sans préambule, le père décide de choisir Cassis, pour l’emmener avec lui dans un appartement en tout point identique à celui dans lequel ils vivent. Pour Cassis, c’est la sidération. De retour rue Saint-Maur, la vie reprend comme si de rien n’était, comme si cette visite n’avait été qu’un rêve. Ou un cauchemar.

Pourquoi son père l’a-t-il élue pour l’initier à son secret ? Pourquoi avoir maintenu Matteo à distance ? Ne sachant que faire de ce secret encombrant, Cassis adopte la conduite de ses parents : elle sauve les apparences, maintient l’illusion d’une famille parfaite.

« Faire semblant. Taire. Comme si ce dont on ne parlait pas n’existait pas. Laisser en suspens. (…) ferme croyance en notre pouvoir sur le monde, celui d’effacer les choses, de les dissimuler au point de les oublier. »

Jusqu’au jour où la vérité éclate au grand jour. Et la famille aussi.

Illusions et trahisons familiales

Dans ce roman initiatique, Sarah Bussy se glisse dans la peau d’une jeune fille et nous interroge sans cesse. Comment réagir quand on découvre que la vie parfaite dans une famille parfaite n’est qu’illusion ? Faut-il tout révéler et vivre conformément à la réalité ou se mettre des œillères et s’attacher à sauver les apparences ? Comment se construire et accepter, adulte, que la vie ne soit pas ce bonbon délicieux qu’on nous avait fait miroiter enfant ? Qu’est-ce qui est le plus grave : que nos proches nous aient trahi ou que le reste de la famille ne nous ait pas initié à ses secrets ? Une réflexion intéressante sur les secrets de famille, l’importance des apparences, mais aussi les conséquences durables et dévastatrices d’une enfance nimbée de mensonges.

Le nouveau livre de Sylvie le Bihan, Amour propre

Dans son nouveau livre, Sylvie Le Bihan s’attaque avec beaucoup de courage à un mythe, celui selon lequel l’épanouissement d’une femme et d’un homme passe obligatoirement par le fait d’avoir un enfant. Or devenir maman, et ce, malgré l’amour porté à l’enfant, peut être un trop lourd sacrifice pour la femme derrière la mère, donner lieu à des regrets. Un roman courageux, percutant, magnifiquement mené. Un livre ESSENTIEL.

Devenir maman : un bonheur? Des sacrifices coûteux aussi.

Giulia élève seule ses trois enfants, devenus adolescents, depuis son divorce neuf ans plus tôt. Des enfants qu’elle aime plus que tout, dont elle anticipe les moindres besoins, apaise les peurs, encourage la réussite depuis leur naissance. Des enfants pour lesquels la femme, derrière la mère, a tout sacrifié : son besoin de liberté, sa légèreté, son temps, son énergie. Mais bientôt pense-t-elle, ils rentreront dans le monde adulte et elle pourra enfin souffler. Redevenir femme avant d’être mère.

De cette attente où elle sera libérée de ce poids, elle ne parle à personne. La société ne le lui pardonnerait pas. On attend d’une femme devenue mère (-et d’un homme devenu père), qu’elle soit heureuse, épanouie, totalement dévouée à ses enfants. Et s’oublie. Être enceinte ? Le plus droit chemin vers le bonheur. L’accouchement ? Le plus beau jour de la vie. Devenir maman ? L’accomplissement ultime de la femme.

Mais si on nous mentait ?…

« On peut aimer ses enfants sans aimer celle que l’on est devenue. (…) Moi j’ai eu des enfants et je le regrette. »

La narratrice n’en peut plus, étouffe, aspire à ne plus être vampirisée par ses enfants. Et ceci, sans que ce soit incompatible avec l’amour fou, total, entier, qu’elle voue à ses trois ados. Mais l’avouer la ferait passer pour une mère indigne. Pire, pour un monstre. Alors pour ne pas s’attirer l’opprobre, elle se tait.

Aussi, quand ses deux fils reculent leur entrée dans le monde adulte, lui annoncent qu’ils ne vont pas poursuivre immédiatement leurs études mais faire un break, l’échéance pour recouvrer sa liberté de femme est retardée. La mère épuisée explose.

Elle saisit alors l’opportunité d’aller seule quelques jours à Capri dans la casa Malaparte, demeure de l’auguste écrivain italien Curzio Malaparte, sur lequel elle rédige sa thèse de littérature italienne. L’occasion de faire le point, de réfléchir à sa vie actuelle, à ce qu’aurait été sa vie sans enfants. L’occasion de découvrir sa propre vérité. Sa mère est partie quand elle n’était que bébé, ne supportant pas cette atteinte à sa liberté, ni la responsabilité d’un enfant. L’instinct maternel s’incline-t-il parfois devant le besoin d’être femme davantage que d’être mère ? Le sacrifice de soi est-il réellement la plus haute valeur morale ? Et si la société entretenait à dessein ce cliché du bonheur maternel?

Pourquoi lire absolument le livre de Sylvie le Bihan ?

Ce livre brille autant par la forme que par le fond. Très bien construit, avec une chute qui porte admirablement bien son nom, un style fluide, des phrases qui frappent, des mots qui cognent, chamboulent, émeuvent, il est aussi percutant par son analyse. ESSENTIEL, même. Car il met fin à l’injonction à être heureux car parent. Dans ce livre, Sylvie le Bihan s’attaque avec courage à un sujet tabou, démontre avec brio le faux procès qui est fait aux mères et pères qui regrettent leur vie d’avant l’arrivée de l’enfant : regretter le temps où l’on n’était pas encore parents n’est pas rejeter son enfant ni l’expression d’une absence d’amour envers l’enfant. La finesse de son analyse, la pertinence de ses réflexions, ouvrent le regard :

 « Expliquer, partager une expérience intime sans la vouloir universelle, sans critiquer celles que la maternité comble de joie. »

Ce livre permet de libérer la parole, de déculpabiliser les mères épuisées, désenchantées par le fait d’avoir eu des enfants. Il détruit le mythe du bonheur merveilleux d’être maman (ou papa) et informe les femmes qui envisagent de devenir maman de ce qui les attend. Il invite aussi à la tolérance, de la part de la société, de la part de celles qui s’épanouissent totalement dans la maternité, à l’égard de celles et ceux que devenir parents expose à des regrets. Enfin, il autorise les femmes non désireuses d’avoir un enfant à l’exprimer sans honte d’être jugées égoïstes. Un livre qui s’adresse à tous, parents comblés ou non, parents en devenir, hommes et femmes non parents.

Un tsunami.

ÉNORME coup de cœur !

Les gratitudes, Delphine de Vigan (JC Lattès) : magnifique…

les-gratitudes-de-vigan

ÉNORME COUP DE CŒUR (aussi gros que ces lettres !)

Ce roman de Delphine de Vigan est un bijou de sensibilité et de délicatesse. Il évoque la vieillesse, le temps qui passe et, avant qu’il ne soit trop tard, l’impérieuse nécessité de dire « merci ». Pas un merci de pure politesse, mécanique, vide, mais un vrai merci, un merci incarné, dense, plein, l’expression de la gratitude.

Le sujet du nouveau livre de Delphine de VIGAN

Michka n’est plus toute jeune et ces derniers temps, perd un peu la tête, cherche ses mots. Vivre seule ne lui est plus possible. Il faut envisager son placement dans un EHPAD. Heureusement, arrachée à son environnement familier, elle peut compter sur le soutien de Marie, une jeune femme et voisine qu’elle a connue toute petite, ainsi que sur Jérôme, l’orthophoniste.

Pour Marie, Michka est une deuxième maman, une femme qui a veillé sur elle dès son plus jeune âge, tandis que sa propre mère, dépressive et dépassée par les événements, était incapable de s’occuper d’elle. Et de vouer à la vieille femme une tendresse et une reconnaissance infinies.

Jérôme, lui, « travaille avec les mots et avec le silence. Les non-dits. (…) avec l’absence, les souvenirs disparus et ceux qui reSsurgissent, au détour d’un prénom, d’une image, d’un parfum. » Et de constater à cette occasion « la pérennité des douleurs d’enfance. Une empreinte ardente, incandescente, malgré les années, qui ne s’efface pas. » Et justement, Michka porte en elle l’empreinte d’un couple dont elle ne connaît que les prénoms, des êtres qui semblent lui tenir à cœur mais dont elle a perdu la trace depuis des décennies. Qui sont donc Nicole et Henri ? Quel rôle ont-ils joué dans la vie de Michka ? Saura-t-elle habiller de mots ses souvenirs ?

Marie et Jérôme décident d’unir leurs forces pour aider Michka à accomplir une dernière mission, d’une importance capitale. Vitale même pour elle.

Mon avis sur Les gratitudes

Les gratitudes est un roman indiciblement touchant, viscéralement humain, d’une sensibilité à fleur de mots. Difficile de vous en parler tant tout ce que je pourrais écrire me semble en deçà de ce que j’ai éprouvé à sa lecture. J’ai envie de vous dire : jetez-vous dessus ! Courez en librairie ! Lisez-le ! Offrez-le ! Et j’ai surtout envie de dire à Delphine de Vigan : MERCI, merci de nous offrir une si belle histoire, de ces écrits qui redonnent foi en l’être humain.

« Vieillir, c’est apprendre à perdre. (…) Perdre ce qui vous a été donné, ce que vous avez gagné, ce que vous avez mérité, ce pour quoi vous vous êtes battu, ce que vous pensiez tenir à jamais. Se réajuster. Se réorganiser. Faire sans. Passer outre. N’avoir plus rien à perdre. »