Même les monstres, Thierry Illouz : un essai brillant sur le métier d’avocat

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Même les monstres, Thierry Illouz

Editions L’iconoclaste, septembre 2018

Essai.

Une vibrante plaidoirie. D’une écriture à l’oralité saisissante, Thierry Illouz, avocat, livre un récit intime. Il retrace un parcours, une vocation. Et nous exhorte à regarder l’autre. Celui qui nous effraie. Celui que l’on condamne.

On demande souvent à Thierry Illouz, avocat, comment il peut ainsi défendre des monstres. Une question chargée de mépris envers ces personnes présumées coupables, ces êtres que l’on distingue de soi en ne leur reconnaissant pas le statut d’être humain. Mais nier leur part d’humanité n’est-il pas une protection contre la reconnaissance de la part sombre que chacun sent en lui, contre le risque permanent que l’homme ne laisse sa part d’animalité prendre le pas sur sa part lumineuse, policée ? S’ils sont des monstres, cette espèce non humaine voire inhumaine, cela protège ceux qui les appellent ainsi d’être un jour assimilés à eux. Cela les sépare de l’horreur. Monstres, un « mot frontière ».

Monstres, un « mot fossé ».

Or le sens du métier de Thierry Illouz, le combat de sa vie, ce n’est non pas de diviser mais de rassembler, de chercher à comprendre, d’écouter. Y compris et surtout ceux que l’on nomme des monstres et qui sont comme tout un chacun des hommes, des êtres appartenant à la même communauté que lui, que nous. Et côté division, il sait de quoi il parle. Fils de rapatriés d’Algérie, il a grandi dans un quartier délaissé de Picardie. Lui le juif. Lui et sa famille, les gens différents. Les monstres d’alors. Aussi, ayant souffert de cette division, de ces fossés, aujourd’hui il érige des ponts entre les hommes. « Défendre n’est pas épouser le mal, ni la faute, ni le crime, jamais. Défendre c’est ôter au mal toute chance d’être le mal, c’est-à-dire une idée réfractaire à toute compréhension, à toute histoire. (…) La défense, c’est la seule chance de conjurer l’injustice, l’aveuglement, la vengeance, dans tous les cas. Et le totalitarisme évidemment. »

Un essai brillant, passionnant, édifiant.

Est-ce ainsi que les hommes jugent ? Mathieu Menegaux : à lire!

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Est-ce ainsi que les hommes jugent ? Mathieu Menegaux

Editions Grasset, mai 2018

Un roman coup de poing, rédigé de main de maître : est-il encore possible de rétablir la justice dans une société gouvernée par l’émotion, par l’information instantanée, où les réseaux sociaux et le tribunal de l’opinion publique se substituent à la justice ? Une plongée en apnée dans le monde de l’injustice.

Pourquoi le lire?

  • une réflexion brillamment menée sur notre société de désinformation, où tout et n’importe quoi circule sans vérification aucune
  • une écriture magnifique, portée par une tension croissante

Cette journée promet d’être importante pour Gustavo. Et pour cause, c’est aujourd’hui qu’il va devoir justifier de sa récente promotion en tant que directeur financier, en emportant l’adhésion de la direction sur son projet d’investissement de 700 millions d’euros. Le combat d’une carrière pour lui, l’immigré argentin. La dernière marche vers la réussite absolue.

Mais c’est un autre combat qui l’attend, une marche vers l’échafaud qui se profile, quand les policiers débarquent chez lui au petit matin, mettent la maison à sac, devant sa femme et ses enfants effrayés. Non ce n’est pas un cauchemar, il ne dort pas. C’est pire : une réalité cauchemardesque. Et de se voir signifier qu’il est en état d’arrestation pour tentative d’enlèvement de mineure et homicide volontaire.

Le commandant Defils jubile. Trois ans qu’il enquête sur cette affaire. Trois ans qu’il promet à la fillette orpheline de trouver l’assassin de son père. Plus que quelques mois avant qu’il ne soit en retraite. Plus que quelques mois pour trouver l’assassin et tenir sa promesse.

Mais que pèseront les faits disculpant Gustavo, face à la vindicte populaire ? Qui rendra justice : l’opinion publique sur la tribune des réseaux sociaux ou le tribunal ?

Dans ce roman d’une brûlante actualité, Mathieu Menegaux nous interroge sur les dérives de la société, sur les pouvoirs, y compris celui de détruire la vie d’innocents, qu’elle s’arroge, cachée derrière son écran. Les hypothèses deviennent des certitudes, les suspects des assassins, les hommes des juges tout puissants. L’information est devenue une désinformation, déformée, remaniée, diffusée sans jamais être vérifiée. A méditer.

L’écriture de Mathieu Menegaux entraine le lecteur dans un courant d’une force inouïe, qui tel un torrent le secoue, le fait trembler, espérer une rive bienveillante, une issue heureuse au sec sur la berge, puis lui fait boire la tasse dans de nouveaux tourbillons. Impossible de résister à la puissance des mots, des émotions et des images qui se dessinent au fil des pages. Impossible de ne pas s’attacher aux personnages. Une lecture en apnée. Un livre brillant.

Le jardin des pleurs, de Mohamed Nedali (éditions de l’Aube) : bouleversant…

Le jardin des pleurs, de Mohamed Nedali

Éditions de l’Aube, septembre 2014

Collection Regards croisés

Le jardin des pleurs est un bouleversant roman inspiré d’une histoire vraie, celle d’un jeune couple marocain, en proie à un système judiciaire archaïque et corrompu jusqu’à la moelle.

Elève moyen, Driss obtient son bac à la session de rattrapage. Trop juste pour poursuivre des études supérieures. Il lui reste alors l’école des infirmiers, laquelle recrute au niveau du baccalauréat. Mais réussir le concours de recrutement ne sera pas aisé. A moins…à moins qu’il ne glisse une enveloppe grasse au directeur de l’institution. Ou ne fasse jouer une de ses relations. D’origine très modeste, seule la seconde solution s’offre à Driss, appuyé dans sa démarche par son oncle Boubker, petit fonctionnaire au bras très long qui a le pouvoir de dynamiter les obstacles administratifs moyennant quelques bakchichs.

Cette corruption qui lui fut d’une aide précieuse dans son parcours professionnel, lui a permis et d’obtenir son diplôme d’infirmier et d’être affecté à Marrakech, va pourtant devenir sa pire ennemie. Lorsque sa jeune épouse, Souad, serveuse dans un hôtel, est physiquement agressée par un client ivre devant témoins, la cause semble entendue. Elle décide de porter plainte, convaincue de son bon droit. Sauf que ce client en question est commissaire, autrement dit, un serviteur de l’état. Or «  Les serviteurs de l’Etat ne risquent jamais rien dans ce pays, quel que soit le forfait dont ils sont accusés. La loi n’a pas été faite pour les condamner mais plutôt pour les protéger, les couvrir en cas de dérapage. » (P.151). De fait, les témoins s’évanouissent dans l’air, les preuves aussi. Le dossier stagne. Le commissaire ne se présente jamais au procès, n’est pas appréhendé tandis qu’en face, physiquement et nerveusement exténuée, Souad continue le combat. Jusqu’au bout.

Mohamed Nedali, que la romancière Christine Orban surnomme à juste titre le Zweig marocain, nous entraine avec une sensibilité à fleur de plume, une justesse de ton et de regard, dans le sillage de ce jeune couple aux affres avec l’injustice de leur pays. Un roman bouleversant, sur le courage et la détermination d’une femme, d’un couple, face à un système marocain certes en pleine évolution, mais qui ne s’est pas encore affranchi des systèmes archaïques de corruption…

A lire!