Le goût des mères, au Petit Mercure de France

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Le goût des mères, textes choisis et présentés par Michèle Gazier

Petit Mercure de France, mai 2017

C’est une très judicieuse collection qu’a lancée Mercure de France en 2002. Le Petit Mercure est en effet une série de livres composés de textes courts, au format poche, qui accueille différents genres littéraires : nouvelles, correspondances, mémoires, manifestes, pamphlets, littérature française et étrangère, …

Après vous avoir parlé du goût des livres, du goût de l’absolu, j’attire votre attention sur ce nouvel opus consacré au goût des mères. C’est Michèle Gazier qui a sélectionné et présenté ces écrits. Que seraient le roman, la poésie, le conte, le théâtre, sans la toute puissance de la figure maternelle? Mère détestée et détestable, mère aimée et admirée, mère sacrée et sacrée mère, mère courage et mère malade, la mère demeure celle dont le corps fut neuf mois durant notre oeuf et notre nid. Une intimité que l’absence de souvenirs concrets rend inoubliable.

De Jean Rouaud à Pétrarque, en passant par Colette, Annie Ernaux, Rolland Barthes ou Marguerite Duras, pour ne citer que ces derniers, la mère est une source féconde d’inspiration pour les auteurs. Un bel hommage aux mamans.

Huit mois pour te perdre, Marie-Diane Meissirel

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Huit mois pour te perdre, Marie-Diane Meissirel

Editions Daphnis et Chloé, juillet 2016

173 P. ; 17€

Un roman à deux voix où l’auteur nous fait entrer dans l’intimité de deux mères en difficulté, au cœur d’une Croatie qui porte encore les stigmates du conflit yougoslave.

Emma est française et élève seule son fils Bruno, 11 mois. Du moins s’y efforce t-elle du mieux possible. Car son travail passionnant de conseillère auprès du ministère de la justice en Croatie est très chronophage, l’oblige à partir souvent en déplacement, voire à s’absenter plusieurs jours d’affilée. Mais pas seulement. Emma se sent dépassée par ses responsabilités maternelles, fuit chaque moment de tête à tête avec son bébé. Un sentiment angoissant, culpabilisant, destructeur, qu’elle n’évoque avec personne au risque d’être considérée comme une mère indigne.

Heureusement, il y a Dunja, la nourrice sexuagénaire, pour entourer Bruno de tendresse, d’attentions, d’amour. Un lien d’autant plus fort entre Dunja et le bébé que la nourrice est une mère meurtrie. Inconsolable depuis le décès de son fils Miro. Sans soutien malgré la présence de son autre fils Ratko, jeune adulte agressif, révolté. Aussi Bruno apparaît-il comme providentiel. Un ange gardien qui redonne du sens et de l’amour à sa vie.

Mais lors d’un retour de mission, Emma découvre la disparition de la nourrice et de son fils. Dunja, de plus en plus fusionnelle avec le bébé, pourrait-elle l’avoir enlevé ? Ou faut-il voir dans ces disparitions des représailles liées à son engagement pour faire punir les crimes de guerre dans cette région ?

Marie-Diane Messirel nous entraine sur les pas de deux femmes, deux mères, et nous interroge : naît-on mère ou le devient-on ? L’instinct maternel est-il inné ? Elle nous confronte aux difficultés et responsabilités maternelles qui se présentent tout au long de la vie de l’enfant. Un roman touchant et une enquête à la tension permanente, au cœur de la belle Croatie.

La gaieté, de Justine Lévy : que transmettre à nos enfants? A lire!

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La gaieté, de Justine Levy

Éditions Stock, janvier 2015

«  C’est quand je suis tombée enceinte que j’ai décidé d’arrêter d’être triste définitivement, et par tous les moyens. » Quand Louise, la narratrice, apprend sa grossesse, elle prend la ferme résolution de ne plus se laisser gagner par la tristesse. Cap est mis sur la gaieté, contre vents et marées. En capitaine de navire, elle veut mener ses enfants vers des paysages sereins, des rivages chaleureux, voguer avec eux sur des océans étales. Mais aussi grande soit sa détermination, il ne lui est pas simple de ne pas dériver sur les courants de l’héritage maternel, de devenir la mère de ses enfants davantage que de rester la petite fille de son père adoré, de fuir l’appel des sirènes du doute et de l’angoisse. « Finit-on par casser cette loi de l’éternelle répétition, reproduction, malédiction » ?

Pourquoi cette fuite devant la tristesse ? Car Louise l’a expérimenté : « Une maman malheureuse vous refile toujours un bout de son malheur, sans le faire exprès et sans le savoir, c’est comme ça, le chagrin ne disparaît pas quand il s’en va, il passe d’une personne à l’autre, comme un rhume, un bâillement, une toux ou un fou rire. » Aussi être triste quand on a des raisons de l’être, entendu. Mais céder à une tristesse sans objet, cette satanée mélancolie, non ! Ce qu’elle souhaite transmettre à ses enfants, ce qu’elle souhaite leur montrer, c’est donc la volonté d’avancer, d’être acteur de sa vie et non de rester avachi dans un fauteuil de lamentation, en proie à un insondable désespoir. Vaste mission.

Avec une écriture dense, très rythmée, d’une sensibilité à fleur de plume, Justine Lévy nous offre une bouleversante réflexion sur la transmission, sur l’enfant au centre de nos vies, sur l’éducation et les valeurs à lui donner. La gaieté, y a t-il plus noble héritage ? Comment garder cet émerveillement et cette gaieté propres à l’enfance pour les offrir à notre descendance ? Certes, ceci ne va pas de soi, le combat est rude contre la tentation du désenchantement et de la mélancolie, mais l’important n’est-il pas d’être sur le chemin à défaut d’être parvenu à destination ?

Un roman magnifiquement écrit, d’une émotion aussi vibrante que belle. A lire !

Dans la remise, premier roman de Inès Benaroya (Flammarion)

Dans la remise, de Inès Benaroya

Éditions Flammarion, avril 2014

Du désir d’enfant.

Depuis plus de dix ans, Anna vit avec Bertrand un bonheur simple qui ne cesse de l’émerveiller. Un bonheur que rien ni personne ne semble pouvoir entacher, pas même l’annonce de la mort de sa mère, Ava. Pour Anna en effet, Ava est déjà si loin d’elle, si loin de ses préoccupations et de son cœur depuis des années, que son décès ne fait qu’officialiser ce qu’elle ressent.

Et pourtant. Pourtant, cet événement qu’elle considère à tort comme un non événement va faire vaciller sa vie. « En mourant, Ava lui laisse un héritage empoisonné. La mort va de pair avec la mémoire. » Les souvenirs affluent. La pension, le manque d’amour, cette Monique qui lui a ravi sa mère, son père parti quand elle avait six ans, ses origines juives, sa grand-mère Tina. Depuis combien de temps détestait-elle sa mère? Des années. Dès lors comment concevoir de devenir mère à son tour, de donner de l’amour à un enfant, quand on n’en a soi-même pas reçu? Tout comme Tina n’avait pas su aimer Ava, Ava n’a pas su aimer sa fille. Pour cette raison, Anna a jusqu’alors toujours refoulé son désir d’enfant. Pour ne pas reproduire ce qu’elle a enduré. Pour mettre fin à la malédiction familiale perpétrée par ces femmes incapables d’aimer leur progéniture.

Parallèlement à ce décès, un autre fait vient perturber Anna. Elle découvre la présence clandestine d’un enfant d’une dizaine d’années dans la remise de son jardin. Un enfant qu’elle n’ose pas approcher, dont elle ne parle à personne, pas même à Bertrand. Que fait-il là? D’où vient-il? Anna y voit plus qu’une simple coïncidence : sa présence dans la remise est un signe du destin. « Il n’est pas venu par hasard. Il est venu trouver un abri, la tranquillité, une famille peut-être, une mère. Il est venu pour elle. Il l’a choisie. Ce n’est pas un hasard. Il n’y a pas de hasard. » (P.85) Un enfant auquel elle va s’attacher en secret.

La conjonction de ces deux évènements va conduire Anna à l’introspection. Une voie solitaire mais nécessaire pour se retrouver, se trouver enfin. Et si ce désir d’enfant pouvait finalement s’exprimer?

Un premier roman très prometteur, une romancière à la plume sensible et délicate. A découvrir!

Dilemme, de Patricia Hass-Nivoix

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Dilemme, de Patricia Hass-Nivoix

Editions Kirographaires

Face à la mort accidentelle de leur fils ainé, Franck et Liliane accusent le coup chacun à leur façon. Chacun de leur côté. Lui noie son chagrin dans des flots de travail. Elle se réfugie dans une citadelle de silence. Un chagrin qui fragilise les fondations de leur couple aussi efficacement qu’une armée de termites. Aussi, quand Marie, professeur de leur fils benjamin, offre à Franck son écoute bienveillante, ce dernier l’accepte avec bonheur. Peu à peu, Marie devient bien plus qu’une épaule sur laquelle il vient s’épancher. A ses côtés, Franck se sent revivre.

C’est alors une évidence, Marie sera la femme de sa deuxième vie, la femme de sa renaissance.

Mais les évidences sont parfois trompeuses. Quand trois ans plus tard, Marie tombe enceinte de Franck dont elle partage la vie, c’est avec une indicible fébrilité qu’elle se prépare à lui annoncer la grande nouvelle. Nul doute qu’il partagera sa joie. Nul doute qu’il sera ému. Or Franck a lui aussi une annonce à lui faire…

Dans ce roman rédigé avec une émotion à fleur de plume, Patricia Nivoix évoque tour à tour le deuil, la maladie, le sacrifice, l’amour, la maternité, avec une ineffable justesse. Une histoire émouvante, tendre, des personnages attachants, qui continuent à accompagner le lecteur le livre refermé.

A lire!

Informations pratiques :

Prix éditeur : 16,95€

Nombre de pages : 130

ISBN : 978 2917 6806012

Ma nouvelle sur le thème de la maternité, dans le cadre du projet de Mathieu Simonet

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  Mathieu Simonet, auteur de La maternité, aux éditions du Seuil, a lancé un appel à textes sur le thème de la maternité. J’ai alors mis la plume à l’encrier. Est née la nouvelle intitulée « Passe-pores ».

     Retrouvez la contribution de nombreux auteurs à cet enthousiasmante aventure littéraire sur le site ainsi que ma nouvelle : http://la-maternite.blogspot.fr/2012/08/karine-flejo-113.html

 

PASSE-PORES 
               de Karine Fléjo, 22 août 2012
La réussite à l’école, c’était l’obsession de ma mère. Chaque soir, dès son retour du travail, elle montait dans ma chambre pour superviser mes devoirs. Pour le calcul, je connaissais mes tables d’addition et de soustraction par cœur depuis longtemps. Elle me les avait apprises dès la maternelle. Je faisais l’acheteuse, elle la marchande, et nous jouions à calculer combien je lui devais, la monnaie qu’il fallait rendre. C’étaient les seules fois où je pouvais remplir mon caddie virtuel rien que de fraises Tagada et de chocolat. Souvent, je rajoutais un bouquet de fleurs sur ma liste. Des violettes des champs. Les fleurs préférées de maman.
 Puisque que je savais compter, elle veillait donc surtout au français. Et le français, c’était les autodictées, ces phrases qu’il fallait apprendre par cœur et savoir réécrire sans oublier aucun mot, et sans aucune faute non plus. Je les apprenais avant son arrivée et les écrivais ensuite sur mon ardoise pour qu’elle les corrige. Je ne me trompais jamais. Enfin, presque jamais. Et le sourire qui dans ces moments-là éclairait le visage de ma mère valait tous les trésors du monde. Je désirais tant qu’elle soit fière de moi ! Oh, j’aurais préféré qu’elle m’aime de façon inconditionnelle, première de la classe ou cancre, mais il ne fallait pas se montrer trop exigeante. Être sur son cœur une touriste de passage valait mieux que de n’y séjourner qu’en passagère clandestine et risquer d’être reconduite aux frontières. Je savais que mon carnet de notes était mon passeport, celui qui me permettait de trouver l’asile affectif en lui. Et de vivre toujours la peur chevillée au ventre qu’il ne me soit retiré si les notes obtenues n’étaient pas celles de l’excellence.
 
Les notes comme visa.
 
Un visa que j’avais bien failli me voir refuser, tout ça à cause des accents. Tout avait bien commencé pourtant.  Je n’avais fait aucune faute à l’autodictée et elle m’avait félicitée, tout particulièrement pour n’avoir pas oublié l’accent sur le mot « voilà ». Mon coeur s’était mis à tambouriner de joie, tandis qu’une colonie de lucioles avait investi les prunelles de mes yeux… Jusqu’au moment où elle m’avait demandé comment se nommait cet accent. J’avais trouvé la question facile et avais répondu sans hésiter : « l’accent qui descend ». Le sourire de ma mère s’était instantanément fané. Elle avait pris la craie, écrit « thé » et posé la même question. D’un filet de voix à peine audible, j’avais murmuré : « l’accent qui monte ».
Elle avait soupiré.
J’avais frémi.
Elle avait fait une dernière tentative pour voir si j’étais aussi  nulle qu’elle le redoutait. Je ne la déçus pas avec l’accent « en forme de chapeau chinois ».
 
Heure grave. Chagrin en moi aigu. Sourcils de ma mère circonflexes.
Tout le prestige du « voilà » s’était envolé dans la gravité d’un accent…
 
 
Mais en ce jour de juin, je revenais de l’école le cœur léger. Et pour cause…. Dans mon cartable, un précieux document, mon relevé de notes trimestriel, celui qui allait perméabiliser les frontières : un « passe-pores » bardé de A.  A comme Amour. A comme Affamée. A comme Affection. A comme Asile Accordé.
J’étais passée en tête de ma classe.
Elle serait fière.
Je passerais en tête de son coeur.
Elle m’aimerait.
Pour de vrai…
 Pourtant,  un jour, ma mère est partie.
Sans prévenir.
Sans un mot.
Sans moi…
 

 

Publié il y a 22nd August 2012 par

Dieu surfe au Pays basque, de Harold Cobert : Quelle « l’âme de fond » !

 

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Dieu surfe au Pays basque, de Harold Cobert

 

Éditions Héloïse d’Ormesson, mars 2012

 

 

 

      Un samedi matin de juin, le narrateur se réveille brutalement. Non, le bébé n’est pas mort, ce n’était qu’un cauchemar. Non, il ne doit pas prêter attention à ce mauvais rêve. Sa femme est là, à ses côtés, et attend leur premier enfant. Non, il ne va pas se mettre à y voir un sombre présage. Non, non, non… Pourtant, il a beau rejeter cet horrible pressentiment, ce dernier lui revient comme un boomerang.

 

      Et si le présent n’était qu’un éternel recommencement? Car si c’est la première fois qu’il s’apprête à devenir père, sa femme, lors d’une précédente union, a déjà vécu l’indicible horreur : la perte de son petit Ferdinand, alors âgé de cinq jours. «Peur que quelque chose se passe mal, se grippe et compromette sa maternité. A mes appréhensions de devenir père se substituaient plus fortement encore celles de ne pas le devenir. Pour moi, mais surtout pour elle, car je ne voulais pas que le drame qu’elle avait vécu se répète.» 

 

      Elle. Un petit oiseau blessé au fort tempérament. Une fragilité forte. Une femme courage. LA femme de sa vie. Ils se sont rencontrés deux ans plus tôt au Pays basque. L’amour fou. Une évidence. Parce que c’était elle. Parce que c’était lui. «Cette beauté discrète et aérienne, à la Verlaine, qui s’impose sans rien qui pèse et qui pose.» Elle sera sa femme et la mère de leurs enfants. Si Dieu le veut… 

 

      Lui. Il ne s’était pas attendu à ce qu’elle tombât enceinte si rapidement après leur mariage. Une grossesse que le futur père vit animé de sentiments contradictoires : une exaltation intense mêlée à l’angoisse de ces nouvelles responsabilités. Poignante échographie de l’âme masculine. 

 

      Et soudain le cauchemar devient réalité. La fausse couche. L’épreuve inhumaine. Pas de péridurale face à de telles souffrances morales. L’heure est à la révolte, à la douleur, à la haine. Colère contre l’acharnement de la vie, colère contre le manque de psychologie tant du personnel soignant qu’administratif, colère contre Dieu. Comment garder la foi? Dostoievski ne disait-il pas que la mort d’un enfant empêche de croire en l’existence de Dieu? Colère mais aussi courage, car il est hors de question de laisser leur désir d’enfant s’échouer sur la grève.

 

 

 

      Avec beaucoup de dignité, une sincérité bouleversante, une force vitale époustouflante, Harold Cobert nous emmène surfer sur les vagues alarmes, les vagues à larmes, cette mère agitée par les tourments de la grossesse, devant laquelle les difficultés veulent s’ériger en brisants, mais qui toujours se relève. Pas d’exhibitionnisme ni de pathos ici, mais le cri d’amour d’un homme pour la femme de sa vie, d’un mari pour son épouse, d’un père en devenir pour son enfant.

 

     On le suit des embruns plein les yeux, de l’eau salée sur les joues. Et… on sourit face à la vie, ce courant si fort, qui nous entraine à nouveau sur la crête des vagues, la tête hors de l’eau. Car la vie reprend son cours. Toujours… 

 

P. 143 : « Il m’arrivait juste de caresser l’idée que si Ferdinand avait été une petite comète, celle ou celui que nous n’avions pas connu avait été une étoile filante. Et tous deux, à leur mesure, laissaient dans notre ciel une trainée de poussière d’étoiles que rien ni personne ne saurait effacer. »