Rentrée littéraire : Les étonnantes aventures d’Aaron Broom, A.E. Hotchner

Les étonnantes aventures d'Aaron Broom A.E Hotchner

©Karine Fléjo photographie

Un roman dont le petit héros est un savoureux mélange de Tom Sawyer et Huckleberry Finn. Un jeune garçon irrésistible qui va tout faire pour obtenir la libération de son père, emprisonné à tort. Et un auteur sidérant, qui, du haut de ses 102 ans, nous offre un roman très touchant.

Combattre l’injustice

Des années de faste, dans un grand appartement avec des parents aimants et une gentille gouvernante, Aaron n’a que des souvenirs. La récession est passée par là et en 1929, dans cette ville de Saint-Louis dans le Missouri, nombreuses sont les familles qui, comme celle de Aaron, se retrouvent complètement ruinées, sans travail ni toit. Sa maman, malade, est soignée dans un sanatorium. Son père quant à lui, essaye de faire survivre sa famille en vendant aux bijoutiers des montres achetées en gros. Les dettes s’accumulent et la faim tenaille les estomacs.

C’est en démarchant une bijouterie que le père d’Aaron va se retrouver pris au piège d’un cambriolage. Et d’être arrêté puis emprisonné, laissant son fils Aaron de 12 ans, livré à lui-même dans la rue. D’aucuns se seraient découragés, mais Aaron n’est pas du genre à baisser les bras : il veut obtenir la libération de son père, que cette injustice soit réparée coûte que coûte. Fervent admirateur d’Hercule Poirot, miss Marple et Mr Holmes, il décide d’investiguer. Il mobilise pour cela d’autres enfants de son âge, une jeune fille épileptique et un jeune vendeur de journaux, mais aussi un boxeur qui lui apprend à se défendre. Puis, quand il a réuni suffisamment d’éléments pour disculper son père, il cherche dans l’annuaire un avocat de renom. Quand bien même ledit avocat soit spécialisé en droit maritime, qu’il sache ne pas pouvoir se faire payer pour ses services, il se laisse attendrir par Aaron qui lui rappelle son fils trop tôt disparu.

Toutes ces bonnes volontés suffiront-elles à rétablir la justice ?

Un roman positif, lumineux et émouvant

A.E. Hotchner nous offre un roman plein de tendresse, pétillant, lumineux. On sourit de la drôlerie de ses personnages, on se laisse emporter par la vivacité de son style. On s’émeut devant le courage, l’imagination et l’humanité de ce petit garçon. C’est aussi une belle peinture de l’époque, une plongée aux Etats-Unis, en pleine récession, quand du jour au lendemain, de nombreuses personnes se sont retrouvées sans rien. Ou quand l’esprit facétieux d’un petit garçon permet de soulever des montagnes. Une jolie découverte de cette rentrée littéraire !

Publicités

Rentrée littéraire : La dernière fois que j’ai vu Adèle, Astrid Eliard

La dernière fois où j'ai vu Adele, Astrid Eliard

©Karine Fléjo photographie

Après Danser, roman que j’avais plébiscité en 2016, c’est avec ferveur que je vous recommande La dernière fois que j’ai vu Adèle, le nouveau roman d’Astrid Eliard. Un roman sur la double sidération d’une mère, quand elle apprend la disparition de son enfant et découvre qu’elle s’est embrigadée. Percutant, captivant, admirablement traité.

Disparition d’un enfant et culpabilité

A 45 ans, Marion a le sentiment que sa vie est derrière elle. L’homme qu’elle a follement aimé, le père de ses deux enfants, l’a quittée. Alors certes, il lui reste ses enfants, mais même avec eux, ses rapports se sont dégradés. C’est tout juste si sa fille de 16 ans lui adresse encore la parole, quand ce ne sont pas des disputes.  Alors, elle qui rassure ses patients à longueur de journée, qui en tant que psy leur insuffle de l’espoir en un lendemain meilleur, s’avère être un piètre tuteur pour elle-même.

Quand ce soir-là, Adèle ne rentre pas, elle ne s’inquiète pas tout de suite. Ce n’est pas la première fois qu’elle manque un dîner sans prévenir. Mais les heures passent, le téléphone de sa fille Adèle demeure muet. Et la tension de commencer à monter. Au cours de ces heures d’attente, angoissée, Marion balaie le film de ces derniers mois. Quand Adèle a-t-elle changé d’attitude à son égard ? N’a-t-elle pas su l’entourer, la comprendre, lui manifester suffisamment son amour ? Est-ce sa faute si sa fille a disparu ? Car force est de reconnaître qu’il s’agit d’une disparition inquiétante. Et sa crainte de muer en conviction intime : c’est sa faute si Adèle a disparu.

Le lendemain, un attentat au forum des halles mobilise toute l’attention dans les médias. On recherche la complice présumée d’un des tueurs, une certaine Hasna Bellaouar. Le visage voilé de la jeune femme inonde les écrans de télévision.

Quel lien peut-il y avoir entre ces deux drames ? Marion est-elle réellement responsable de la disparition de sa fille ? Qu’est-ce qu’aimer « bien » ? La retrouvera-t-elle et si oui, vivante ?

Un roman envoûtant, à la tension permanente

Astrid Eliard transforme le lecteur en témoin du drame. Tel un inspecteur de police à qui toutes les personnes ayant connu de près ou de loin Adèle s’adresseraient, le lecteur glane des informations auprès de chacun et reconstitue le puzzle de la personnalité d’Adèle. Qui était-elle vraiment ? L’auteure nous fait réaliser qu’on connaît mal  les autres, y compris nos proches, ceux dont on partage le quotidien. Aurait-on pu prévoir ce basculement d’Adèle, son endoctrinement ? Car à bien y réfléchir, les proches avaient vu des indices auxquels ils n’avaient pas prêté d’importance. Et qu’est-ce qu’aimer comme il faut son enfant, son conjoint, un proche? Peut-on prétendre aimer parfaitement,  alors que nous sommes par essence des êtres humains et donc faillibles? L’important n’est-il pas davantage de faire de notre mieux que de chercher une inaccessible perfection?

Une analyse très juste de la psychologie des personnages, une tension narrative croissante, un roman véritablement envoûtant de cette rentrée littéraire.

Une enfant de l’amour, d’Edith Olivier

une enfant de l'amour livre

©Karine Fléjo photographie

Une enfant de l’amour est le premier livre de la romancière anglaise, Edith Olivier, paru dans les années 1920 en Angleterre. Un roman sur la relation fusionnelle entre Agatha, orpheline trentenaire, et Clarissa, une fillette d’une dizaine d’années. Fusionnelle et purement exclusive aux yeux d’Agatha. Un roman envoûtant sur une relation d’amour qui se transforme en véritable poison.

D’une relation passionnelle à une relation toxique

Au retour de l’enterrement de sa mère avec laquelle elle partageait le toit et le quotidien, Agatha se sent envahie par un sentiment de solitude accablant.

« Il était étrange qu’elle le perçût si douloureusement, elle qui avait toujours été une créature solitaire – une enfant solitaire, une jeune fille solitaire, et maintenant, à trente-deux ans, une femme plus solitaire encore. »

Agatha et sa mère demeuraient très réservées y compris l’une envers l’autre, ne partageaient pas plus d’expériences personnelles ni de confidences toutes deux, qu’avec d’éventuels amis, parents ou voisins. Mais une troisième personne a pourtant recueilli les confidences d’Agatha sous ce toit. Pétrie de douleur, Agatha se remémore en effet Clarissa. La fillette fut sa confidente et meilleure amie, sa compagne de jeu, alors qu’enfant, et de surcroît enfant unique, elle avait déjà souffert de cette intolérable solitude. Mais après quatre années de complicité délicieuse, la gouvernante d’Agatha avait mis fin à cette amitié qu’elle jugeait malsaine.

Dix-huit années ont passé et le souvenir de Clarissa demeure intact. Agatha sent alors une révolte monter en elle : sa gouvernante n’avait pas le droit de la priver d’une présence si salvatrice, c’était profondément injuste. Elle veut et doit retrouver Clarissa. Elle veut et doit passer outre ce qu’en pensent les autres.

Et de convoquer Clarissa à nouveau.

Sauf que Clarissa n’a pas d’existence réelle, n’est pas un être de chair et de sang.

Clarissa est une amie imaginaire, celle qu’elle s’est inventée quand elle était petite, avec laquelle elle dialoguait de façon imaginaire, jouait, riait. Elle seule la voyait, l’entendait. D’où la réaction de sa gouvernante.

Après plusieurs tentatives, Agatha sent à nouveau la présence de Clarissa, la voit, lui parle, l’entend. Sans que les domestiques ne soupçonnent rien. Mais un jour, tandis qu’elle décide d’acheter de jolies tenues pour la fillette, Clarissa prend vie réellement, se matérialise dans ses nouveaux atours sous les yeux de chacun. Et d’inventer que Clarissa est une enfant qu’elle a adoptée, afin que personne ne se pose trop de questions.

La relation entre Agatha et Clarissa devient celle de deux meilleures amies. Clarissa grandit, de même que grandit l’affection qu’elles se portent mutuellement. Une affection et un amour qui, aux yeux d’Agatha, ne souffrent aucun partage. Comment va-t-elle réagir quand Clarissa va désirer s’ouvrir au monde extérieur, sortir de ce vase clos mère-fille et avoir des amis, voire un amour ?

Mon avis sur le livre d’Edith Olivier

Cette traduction de l’anglais par Constance Lacroix est savoureuse en ce sens qu’on est immédiatement plongés dans l’Angleterre à l’époque victorienne, ses traditions, son côté légèrement suranné. C’est un vrai voyage dans le temps et dans l’espace. Edith Olivier nous offre une histoire qui flirte avec le fantastique, mais qui peut être tout à fait transposée dans le réel. Cette relation mère-fille nous réjouit dans un premier temps, car Clarissa permet à Agatha de se réapproprier son enfance, de chasser ce sentiment d’atroce solitude qui l’étreint. Mais on sent au fil des pages que dans l’ombre quelque chose se trame, que cet amour qu’Agatha voue à Clarissa n’est pas si pur que cela. La tension va crescendo et tient le lecteur en haleine jusqu’à la fin. Une lecture envoûtante aux accents so british, de ce classique anglais.

 

Comme elle l’imagine, Stéphanie Dupays

comme-elle-l-imagine-stephanie-dupays

Après « Brillante », Stéphanie Dupays nous revient avec un nouveau livre « Comme elle l’imagine ». Elle s’interroge sur l’impact des réseaux sociaux comme Facebook sur les rencontres amoureuses, sur les codes de la séduction. Une rencontre en ligne peut-elle donner lieu à un amour réel ? L’amour 2.0 sous la brillante plume de Stéphanie Dupays.

Rencontre sur Internet : de nouveaux codes de séduction

Quand Laure a débarqué à la fin de ses études à Paris, elle ne connaissait personne. Si faire des rencontres dans la vie réelle, à fortiori dans une grande ville, lui est difficile, sur Internet aborder l’autre protégé par son écran est aisé. Sur Facebook, elle a ainsi tissé un réseau de 250 « amis » en quelques mois.

Facebook était le seul espace où le proverbe « Un de perdu, dix de retrouvés » était vérifié et fournissait une assurance parfaite contre la solitude.

C’est à la suite d’un de ses posts sur un film de Rohmer qu’elle a rencontré Vincent. Enfin, « rencontré » n’est pas vraiment le terme approprié. Mise en contact plutôt. Car si Vincent est très présent et même omniprésent dans son quotidien, s’ils passent des heures à se parler chaque jour, cinq mois après le début de leurs échanges, elle ne l’a toujours pas rencontré.

Ce grand écart entre ses propos amoureux et ses actes, entre ses déclarations enfiévrées et son manque d’envie de la voir inquiètent Laure. Elle se met alors à le traquer sur la toile, à guetter les moments où il est connecté, à surveiller celles et ceux qui échangent sur Facebook avec lui. Elle veut être partout où il est, savoir ce qu’il dit et fait, de façon obsessionnelle. Phagocytée par Vincent.

Facebook est un peu une salle de shoot. On peut se sevrer avec des images, les regarder indéfiniment jusqu’à se convaincre de la présence de l’autre.

Laure parviendra-t-elle à décider Vincent à la rencontrer ? Et si cette rencontre advient, survivra-t-elle au portrait idéalisé de l’autre que Laure s’est construit ?

Mon avis sur le nouveau livre de Stéphanie Dupays

C’est un livre résolument contemporain dans son sujet et brillant dans la façon dont il est traité. Stéphanie Dupays analyse avec beaucoup de finesse l’évolution des rapports humains, en l’occurrence ici des rapports amoureux, à l’ère d’internet et de Facebook. En effet, Internet introduit de nouveaux rapports au temps. Avant Facebook et les réseaux sociaux, la rencontre amoureuse passait obligatoirement par une rencontre physique, puis par une découverte progressive l’un de l’autre. Avec les réseaux sociaux, il est désormais possible de « tout » découvrir ou presque de l’autre, avant même de l’avoir rencontré : photos publiées, passions affichées, parcours professionnel, pays visités et autres publications révèlent en un clic ce qu’il fallait plusieurs semaines, voire plusieurs mois pour découvrir. La communication s’est accélérée : que ce soit par sms, mail, téléphone, réseaux sociaux, chacun est joignable partout, tout le temps. Plus d’attente du passage du facteur pour avoir des nouvelles, d’une sonnerie de téléphone pour entendre l’autre. Désormais, l’échelle temps est celle de l’immédiateté. En amitié comme en amour, tout va plus vite. Très vite. Trop vite ?

Autre écueil de cet amour 2.0 : l’idéalisation de l’être aimé est accrue. En effet, toute rencontre amoureuse commence par une phase d’idéalisation de l’autre, phase qui prend fin quand le couple se confronte à la réalité du quotidien. Or la rencontre sur internet prolonge cette idéalisation, voire l’accroît : que ce soit avec les logiciels de retouche de photos, avec le choix des publications, chacun donne une image idéale et flatteuse de lui-même nous dit l’auteur.

« La vie exhibée sur les réseaux sociaux n’avait rien d’une image volée à l’intimité d’inconnus ; c’était au contraire une construction soigneusement choisie, cadrée, filmée, même quand elle prenait le masque de la spontanéité. (…) Tout ce que Laure n’aimait pas : la façade, l’apparence, le désir mondain de se montrer sous son meilleur jour »

Plus grand est donc le risque que le passage du virtuel au réel fasse apparaître un fossé difficile à combler. Un roman au style fluide, qui emporte le lecteur dans les tourbillons amoureux de ses personnages et l’invite à réfléchir sur ces évolutions fulgurantes des technologies de l’information, pour le meilleur comme pour le pire. Un coup de cœur !

 

 

Rentrée littéraire : L’atelier, Sarah Manigne (Mercure de France)

D76EC6A5-D1D0-471A-B043-7D21DF9D007E

L’atelier, Sarah Manigne

Editions Mercure de France, août 2018

Rentrée littéraire

Comment vivre dans l’ombre d’un grand artiste, à fortiori son père ? Comment s’affranchir de son aura et trouver sa propre voie ?

Odile a grandi sans affection, entre un père artiste peintre et une mère froide entièrement préoccupée par son rôle de muse auprès de son mari, par le désir de participer à la gloire de ce dernier. Odile les encombre, comme une couleur qui ferait tâche sur le tableau de leur vie familiale, aussi la confie-t-on aux bons soins de la gouvernante et de son grand-père paternel. On ne sollicite sa présence que lors des grandes fêtes données à la maison, pour l’exhiber comme on exhibe les toiles dans les galeries. A 15 ans, direction la pension.

Odile sent qu’elle dérange, qu’elle encombre. Alors avec le temps, elle se fait de plus en plus petite. Mange de moins en moins. Devient presque transparente, invisible, l’ombre d’elle-même. Si fine et si frêle qu’elle disparaît presque. Mais personne ne semble s’en inquiéter. La peinture devient la voie de sa voix, sa raison d’être. Mais trouvera-t-elle sa place dans l’ombre de son père ? Se fera-t-elle un prénom ? Un premier roman intéressant sur la construction de son identité. Une immersion dans le secret des ateliers.

Rentrée littéraire : Une fille au bois dormant, Anne-Sophie Monglon (Mercure de France)

IMG_6592

Une fille au bois dormant, Anne-Sophie Monglon

Editions Mercure de France, août 2017

Rentrée littéraire

Avec ce premier roman, Anne-Sophie Monglon peint la trajectoire d’une femme moderne confrontée à la violence du monde du travail, qui tente de se réapproprier sa vie et de lui donner un sens.

A son retour de congé maternité, Bérénice, cadre sup dans une grande entreprise de communication, a bien remarqué quelques changements. Ses tâches ont été réduites, mais elle met cela sur le compte de la crise et de l’arrivée du nouveau PDG. Une conviction qui peu à peu laisse place au doute, inquiétant, envahissant : et s’il s’agissait d’une mise progressive au placard ? Est-elle dangereuse, ses compétences risquent-elles de faire de l’ombre à son supérieur ? Ne se met-elle pas assez en avant, pas assez visible, pas assez sûre d’elle-même ? Est-ce de sa faute ?

Femme en retrait depuis toujours, dans sa vie amoureuse comme dans sa vie professionnelle, Bérénice encaisse, dans un état de sidération. Comme anesthésiée. Elle laisse la vie la traverser, abandonne les commandes aux autres. En surface, rien n’a changé. Mais à l’intérieur, une indicible anxiété l’étreint quand elle pénètre dans l’entreprise, la broie, l’étouffe. Anxiété que son bébé ressent à son retour du travail et s’emploie par un langage non verbal à apaiser. Heureusement, l’amour maternel est un ancrage face aux tempêtes de l’existence et permet à Bérénice de résister. Mais combien de temps encore ?

Une fille au bois dormant n’est pas un conte, mais la dure réalité d’une femme moderne confrontée à la violence du monde du travail. Comment la faire sortir de sa torpeur ? Comment l’aider à se réveiller, à sortir de cette soumission, de cette transparence ? C’est avec beaucoup de sensibilité et une analyse psychologique très fine des personnages, que Anne-Sophie Monglon nous entraine sur les pas d’une renaissance. Mieux, d’une naissance. Celle d’une femme à elle-même. A la vie.

Rentrée littéraire : coup de coeur pour Qui ne dit mot consent, d’Alma Brami (Mercure de France)!

FullSizeRender (1)

Qui ne dit mot consent, Alma Brami

Mercure de France, Août 2017

Rentrée littéraire

 

Dans ce terrible huis clos, Alma Brami dresse brillamment le portrait d’une femme meurtrie pour qui le couple est devenu un piège.  Un roman d’une puissance émotionnelle rare, véritable coup de cœur de cette rentrée ! 

Son mari n’avait pas eu trop de mal à la convaincre de s’installer à la campagne avec ses enfants. Il en avait besoin. Trop de stress, de travail, de bruit. Elle avait compris. Et l’avait soutenu. En l’espace de quelques semaines, il avait tout réglé. Et Emilie s’était retrouvée catapultée dans une maison loin de toute agitation, loin de tous. Mais que n’eût-elle pas fait par amour ? N’était-ce pas le rôle d’une femme aimante ?

Puis il avait proposé d’inviter une femme à la maison, pour qu’elle se sente moins seule. Du moins était-ce le motif affiché. Et ce fut bientôt un défilé « d’amies ». Emilie devait mesurer sa chance d’avoir un mari si soucieux de son bien-être. Fallait-il être ingrate pour lui en vouloir d’inviter son harem à la maison, alors qu’il la gardait comme l’Unique, la seule pérenne ? Les autres ne faisaient que passer, que pouvait-elle leur envier ? Pas de quoi faire une crise, enfin, son mari ne le lui répète-t-il pas assez?

A chaque incartade de son mari, Emilie se remet en question, culpabilise, doute d’elle-même, de sa capacité à être aimable au sens digne d’être aimée. Elle ravale sa tristesse, colle un sourire de façade, déploie des trésors d’attentions pour être et demeurer le gâteau et non juste la cerise, aux yeux de l’homme qu’elle aime.  Pour continuer à recevoir des mots caresses, des mots velours. Pour continuer à exister dans son regard. Au milieu des autres.

Ce roman d’Alma Brami est d’une intensité émotionnelle rare. Au fil des pages, le masque tombe, l’enfer se dessine, la pression monte. Sans jamais forcer le trait, sans jamais verser dans le pathos, l’auteur lève le voile sur la violence conjugale, la manipulation mentale, l’avilissement de l’autre réduit à n’être qu’un objet. Une violence silencieuse, insidieuse, qui ne se mesure pas en termes de décibels ni de mots acérés, mais de mots tendres et susurrés enveloppant des actes d’une cruauté sans nom. Jusqu’où peut-on aller par amour, ou plus exactement, par illusion de l’amour ? Un roman magistralement écrit, d’une extraordinaire justesse. Coup de coeur!